Correspondance d'Espagne

Valence, le 15 août 1873.

Je vous adresse avec le croquis ci-joint, dont vous ferez ce qu'il vous

plaira, quelques détails rétrospectifs sur le gouvernement dont nous

avons eu le bonheur de jouir durant le règne heureusement fort court des

intransigeants, et sur le siège et la prise de Valence.

La ville est située sur la rive droite du Guadalaviar, à quatre

kilomètres du port du Grao et de sa belle plage, où conduit une route

plantée de quatre rangées d'arbres qui part de l'extrémité de la

promenade de l'Alameda. Je ne vous dirai rien de cette situation. Il

n'est pas de voyageur qui n'ait chanté sur tous les tons la beauté et la

fertilité de la _Huerta_ de Valence, ce jardin de trois lieues carrées

qui s'étend de la ville au lac de l'Albufera. Valence est entourée d'une

muraille crénelée flanquée de tours et bordée d'un fossé. Quatre portes

y donnent accès: les portes de San-Vicente, del Mar, de Serranos et de

Cuarte, conduisant la première à Madrid, la deuxième au port du Grao, la

troisième en Catalogne et la quatrième à Cuença. Cette enceinte renferme

une population de cent mille habitants, dont beaucoup s'étaient déjà

éloignés lors de la proclamation du Canton par la junte révolutionnaire,

et dont un grand nombre d'autres s'enfuirent encore et allèrent camper

au bord de la mer, quand le général Martinez Campos bombarda la ville.

Il était arrivé le 30 juillet et il ouvrit le feu le 1er août.

Les insurgés avaient installé des canons sur les tours de Serranos et de

Cuarte, et se défendirent énergiquement; mais la milice faiblit et ne

tarda pas à manifester l'intention de se rendre, et l'eut fait aussitôt

sans la junte révolutionnaire, autrement dit le comité de salut public,

qui tenait pour la résistance à outrance.

La junte, composée d'ouvriers, siégeait dans la cathédrale. Le lieu de

ses séances était la chapelle des apôtres, située au fond de la nef, à

gauche. On y pénétrait par une grande porte cintrée, que gardait un

certain nombre d'hommes armés. Rien de sinistre et de grotesque à la

fois comme cette assemblée d'hommes en blouses plus ou moins malpropres,

ou en manches de chemises, jeunes pour la plupart, tous fatigués,

discutant et fumant des cigarettes autour d'une table surchargée de

papiers. Entre ces hommes et la série des portraits d'évêques crosses et

mitres garnissant les murs de la chapelle, quel contraste! Il m'a été

donné de voir le tableau, et de ma vie je ne l'oublierai. Il n'était pas

d'ailleurs difficile de pénétrer dans ce sanctuaire momentanément

transformé en caverne. Le mot est trop fort, car on n'y courait vraiment

aucun risque d'être dévoré. Tous les membres de ce singulier

gouvernement visaient même à l'urbanité et prenaient des airs de

gentlemen. Il est vrai d'ajouter qu'au moment où je les vis, malgré

l'assurance qu'ils affectaient encore, ils étaient visiblement

découragés. C'était le 4 août. La canonnade avait déjà fait beaucoup de

ruines par la ville et les notables devenaient menaçants. Le 5, il

fallut décidément aviser. Une commission fut envoyée au général Campos

et un armistice conclu. La junte demandait une amnistie pour les

insurgés; mais voyant qu'il n'y avait guère d'apparence qu'elle fut

accordée, elle convoqua cinq volontaires par bataillon pour prendre une

résolution suprême. Elle était déjà décidée à abandonner la partie, et

ce qui le prouve c'est que les volontaires s'étant prononcés pour la

continuation de la résistance, tous ses membres profitèrent de la nuit

pour quitter la ville et gagner le Grao, où les attendait un steamer qui

devait les conduire à Carthagène.

Au jour, la ville ainsi délivrée put enfin ouvrir ses portes aux troupes

du général Campos, qui y firent tranquillement leur entrée, bientôt

après suivies de tous les habitants qui avaient fui la junte et les

obus.

Aujourd'hui il ne reste plus à l'insurrection que Carthagène, qui a été

son point de départ. Il est bon d'ajouter que c'en est aussi la plus

forte citadelle. Les abords du port et de la ville sont commandés par

deux ouvrages formidables, le fort Saint-Julien et le château Galeras,

situés sur deux éminences: le premier à droite, le second à gauche de la

baie Escombrera, qui précède l'entrée du port. Le château Galeras est le

siège du canton indépendant de Carthagène.

De plus, sur les bords de l'étroit canal qui conduit au port s'élèvent

d'un côté les forts Santa-Anna et Santa-Florentina, et de l'autre les

forts Podadera, à double batterie, et Navidad, ayant trois canons

tournés vers la mer et un nombre double prêts à balayer la terre.

Le feu a d'ailleurs déjà été ouvert, au moins par les assiégés, et pour

y répondre, le général Campos attend de l'artillerie. On s'accorde à

penser que le bombardement commencera le 1er septembre.

L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873 · 第 7 / 31 题