L'événement de la semaine, c'est le discours prononcé à Evreux par M. le
duc de Broglie en réponse au toast que lui avait porté M.
Pouyer-Quertier, président du conseil général, pendant un dîner offert
par M. le préfet de l'Eure.
«Je vous remercie, a dit M. le vice-président du conseil des ministres,
je remercie ceux de mes collègues qui se sont associés à vos paroles par
leur assentiment, des témoignages si chaleureux de sympathie dont vous
voulez bien m'honorer. Je les reçois avec une vive satisfaction, non pas
en mon nom personnel (je ne mérite pas de tels éloges, pas plus que je
ne les recherche), mais au nom du gouvernement que je représente, du
président de la République qui est le chef de ce gouvernement, et de
l'Assemblée nationale qui l'a investi de sa confiance.
«Le concours que vous nous apportez nous est aussi précieux que
nécessaire. Nous sommes engagés dans une lutte périlleuse, non, quoi
qu'on en dise, contre aucune institution, ni aucune opinion politique,
mais contre ces principes destructeurs de tout ordre social qui se sont
glissés dans trop d'esprits pendant le trouble causé par nos calamités
publiques, et qui ont déjà, une fois, dans un jour néfaste, mis le
comble à nos désastres. Cette lutte ne peut être l'oeuvre ni d'un seul
acte ni d'un seul jour; le mal que nous poursuivons se reproduit sous
cent formes différentes; il faut le suivre sous ses déguisements divers
et faire face à toute heure à ses attaques. Le succès serait impossible
si nous ne pouvions compter sur le concours ferme, actif, de tous les
gens de bien, tous également intéressés, quels qu'ils soient et de
quelque part qu'ils viennent, dans cette cause qui leur est commune.
Nous pouvons leur promettre l'appui d'une administration vigilante,
dévouée à l'inflexible exécution des lois; mais il faut qu'à leur tour
ils nous aident et s'aident eux-mêmes. Nous ne pouvons rien sans eux,
sans leur courage; nous ne pouvons rien surtout sans leur union.
«C'est cette union que le gouvernement s'est efforcé de maintenir et qui
a fait, dans ces derniers temps, la force de l'Assemblée nationale.
C'est par l'oubli de ses dissentiments intérieurs, par sa résolution de
rester unie et serrée autour des principes conservateurs, que la
majorité de cette Assemblée s'est montrée digne de la confiance du pays.
Le pays s'attend à ce que cette union ne soit pas rompue. Quand va venir
à son heure le devoir de traiter les graves problèmes politiques,
l'Assemblée saura, j'en ai la confiance, après les avoir abordés en
pleine liberté, dans une discussion loyale, les résoudre dans un
sentiment de concorde, faisant taire les prétentions et les
prédilections personnelles pour ne tenir compte que des périls et ne
songer qu'au salut de la société.
«Le gage de cette union salutaire, nous le trouvons surtout, laissez-moi
le dire, dans le choix qu'a fait l'Assemblée, quand elle a disposé
naguère du premier poste de l'État. M. le préfet rendait tout à l'heure
hommage à un passé illustre et à des services éclatants; il avait
raison, et je ne voudrais affaiblir aucune de ses paroles. La
reconnaissance est un grand devoir national; l'Assemblée l'a poussée, je
crois, à l'égard du dernier président de la République, jusqu'à une
limite qu'elle n'aurait pu franchir sans abdiquer ses droits ou déserter
d'autres devoirs plus impérieux; mais la part ainsi justement faite à
des services que personne ne conteste, le mérite qui s'ignore et qui
s'oublie lui-même a droit aussi à ne pas être méconnu.
«Convenons donc que c'est pour tous les partis une bonne fortune sans
pareille que d'avoir pu remettre d'un commun accord le dépôt du pouvoir
à un homme dont la loyauté sans reproches a découragé la calomnie;--un
homme à qui personne n'oserait prêter, même par l'insinuation la plus
détournée, soit un calcul, soit une arrière-pensée personnelle;--un
homme dont la modestie n'est pas éblouie par l'éclat du rang suprême, et
qui paraît presque importuné par sa gloire militaire depuis que l'ombre
de nos malheurs en a assombri l'auréole;--un homme exempt de cette
recherche de popularité et de cet attachement au pouvoir qui dictent
souvent aux hommes d'État de dangereuses complaisances; voilà bien, dans
les périls que nous traversons, le chef naturel des gens de
bien..................................»
Ce discours a été comparé avec raison à ceux que les ministres
prononcent fréquemment en Angleterre, pendant les vacances du Parlement,
lorsque la situation du pays paraît exiger des explications sur les
intentions du gouvernement; des déclarations de ce genre auraient, sans
doute, emprunté aux circonstances actuelles une opportunité toute
particulière. Celles que contient le discours que nous venons de
reproduire sont-elles aussi complètes qu'on aurait pu le désirer, aussi
explicites que se sont plu à le dire la plupart des journaux? Il est
permis d'en douter; et pour tout lecteur exempt de prévention, il
semblera que les termes dont s'est servi M. de Broglie sont assez vagues
pour prêter aux interprétations les plus opposées. Faut-il par exemple,
comme l'ont fait plusieurs feuilles républicaines, voir une appréciation
peu favorable à la fusion dans ce passage où le vice-président du
conseil dit que lorsque l'heure sera venue d'examiner de graves
problèmes politiques «l'Assemblée saura les résoudre dans un sentiment
de concorde, faisant taire les prétentions et les prédilections
personnelles pour ne tenir compte que des périls et ne songer qu'au
salut de la société». Faut-il encore interpréter dans un sens favorable
au maintien de la République cet autre passage où M. de Broglie assure
que la lutte que soutient le gouvernement «n'est engagée, quoi qu'on en
dise, contre aucune institution ni contre aucune opinion politique». Il
suffit, croyons-nous, de relire avec attention ces deux passages les
plus accentués peut-être de tout le discours, pour se convaincre qu'ils
ne contiennent autre chose qu'une affirmation nouvelle des principes de
conservation sociale au nom desquels s'est fondé le gouvernement du 24
mai, et que, quant à la fusion, le vice-président du conseil s'est
strictement maintenu dans la réserve absolue dont il lui était, du
reste, impossible de sortir.
À vrai dire, cette impatience fiévreuse avec laquelle on épie les
moindres faits de nature à donner quelque indice sur les graves
événements qui se préparent, est menacée de rester sans aliment. On dit
bien que le comte de Chambord ne fera aucune concession; que la question
du drapeau et celle de la Constitution resteront les pierres
d'achoppement contre lesquelles viendront se heurter les espérances
fusionnistes, que les hommes politiques chargés d'ouvrir des
négociations à ce sujet sont revenus fort découragés de leur voyage à
Frohsdorf. Chaque jour voit éclore quelque nouveau projet destiné à
mettre fin à tout désaccord; le _Soir_, qui s'est constitué le moniteur
officieux de la fusion, mais sans dire où il puise ses informations et
qui est du reste désavoué par les organes officiels du parti royaliste,
le _Soir_ ajoute que tout ce qu'auraient obtenu les négociateurs serait
l'ajournement d'un nouveau manifeste déclarant que le drapeau blanc ne
serait abandonné en aucun cas. Mais ce ne sont là que des aliments bien
peu solides jetés en pâture à la curiosité du public, et puisque tout
projet de convocation anticipée de l'Assemblée paraît décidément
abandonné, ce n'est pas avant trois mois que des événements décisifs
auront mis fin à l'état d'incertitude où nous vivons. Bornons-nous à
noter, pour aujourd'hui, cette déclaration du _Monde_, où après avoir
réfuté les informations du _Soir_, le journal légitimiste conclut en
disant que: «Si l'accord des royalistes échoue, ce ne sera pas à cause
du drapeau, qui n'est qu'une question enfantine, c'est que l'instinct
révolutionnaire l'aura décidément emporté chez beaucoup de ceux qui
avaient l'air de reculer devant les crimes de la révolution.»
La session des conseils généraux, dont nous annoncions l'ouverture il y
a huit jours, est déjà close dans un certain nombre de départements et
ne tardera pas à l'être dans tous les autres. Si courte qu'elle ait été,
cette session n'en a pas moins été utilement remplie par l'examen d'un
grand nombre de questions d'intérêt local. Un fait digne de remarque,
c'est la réserve avec laquelle les conseils généraux se sont abstenus de
franchir les limites de leur compétence en évitant de s'occuper, même
sous forme de voeux, de questions de politique générale. C'est sans
doute à cet ordre de préoccupations qu'il faut attribuer le rejet, dans
plusieurs départements, de projets d'adresse avant pour but de féliciter
M. Thiers à l'occasion de la libération du territoire. A ce point de
vue, on ne peut qu'approuver les scrupules qui ont dicté ce rejet, car
ils sont motivés par le sentiment du respect de la loi, qui est formelle
à cet égard. On se rappelle combien de fois, l'année dernière, le
gouvernement de M. Thiers avait du rappeler les conseils généraux au
respect de cette même loi en invalidant des délibérations où elle avait
été transgressée. L'attitude prise par eux cette année montre que la
leçon n'a pas été perdue et dénote un progrès du meilleur augure dans
l'éducation politique du pays.