des Indiens Chaymas et Guaraunos. Il avait grimpé sur la cime du
Tumiriquiri et était descendu dans la grotte du Guacharo, «caverne
immense et habitation de milliers d’oiseaux de nuit, dont la graisse
donne l’huile de Guacharo. Son entrée est véritablement majestueuse,
ornée et couronnée de la végétation la plus luxuriante. Il en sort une
rivière considérable, et son intérieur retentit du chant lugubre des
oiseaux. C’est l’Achéron des Indiens Chaymas, car selon la mythologie
de ces peuples et des Indiens de l’Orénoque, l’âme des défunts entre
dans cette caverne. Descendre le Guacharo signifie mourir, dans leur
langue.
«Les Indiens entrent dans la _cueva_ du Guacharo une fois chaque
année, vers le milieu de l’été, armés de perches, à l’aide desquelles
ils détruisent la plus grande partie des nids. A cette saison,
plusieurs milliers d’oiseaux périssent ainsi de mort violente, et
les vieux guacharos, comme s’ils voulaient défendre leurs couvées,
planent au-dessus des têtes des Indiens en poussant des cris
horribles. Les petits qui tombent à terre sont ouverts sur le lieu
même. Leur péritoine est revêtu d’une épaisse couche de graisse qui
s’étend depuis l’abdomen jusqu’à l’anus, formant ainsi une sorte de
coussin entre les jambes des oiseaux. A l’époque appelée à Caripe la
moisson de l’huile, les Indiens bâtissent à l’entrée et même sous les
vestibules de la caverne, des huttes de feuilles de palmier, puis,
allumant alors des feux de broussailles, ils font fondre dans des
pots d’argile la graisse des jeunes oiseaux qu’ils viennent de tuer.
Cette graisse, connue sous le nom de beurre ou d’huile de Guacharo,
est à demi liquide, transparente, inodore, et si pure qu’on peut la
conserver une année sans qu’elle rancisse.»
Puis Humboldt continue en disant: «Nous avons passé une quinzaine de
jours dans la vallée de Caripe, située sur une hauteur de neuf cent
cinquante-deux vares castillanes au-dessus du niveau de la mer et
habitée par des Indiens nus. Nous y vîmes des singes noirs avec des
barbes rousses; nous eûmes la satisfaction d’être traités avec la
plus extrême bienveillance par les pères capucins du couvent et les
missionnaires qui vivent avec les Indiens quelque peu civilisés.»
De la vallée de Caripe, les deux voyageurs regagnèrent Cumana par
les montagnes de Santa-Maria et les missions de Catuaro, et, le 21
novembre, ils arrivaient par mer à Caracas, ville qui, située au milieu
d’une vallée fertile en cacao, coton et café, offre le climat de
l’Europe.
Humboldt profita de son séjour à Caracas pour étudier la lumière des
étoiles du sud, car il s’était aperçu que plusieurs, notamment dans la
Grue, l’Autel, le Toucan, les Pieds du Centaure, paraissaient avoir
changé depuis La Caille.
En même temps, il mettait en ordre ses collections, en expédiait une
partie en Europe et se livrait à un examen approfondi des roches, afin
d’étudier la construction du globe dans cette partie du monde.
Après avoir exploré les environs de Caracas et fait l’ascension de
la _Silla_, ou Selle, qu’aucun habitant de la ville n’avait encore
escaladée jusqu’au faîte, bien qu’elle fût toute voisine de la ville,
Humboldt et Bonpland gagnèrent Valencia, en suivant les bords d’un lac
appelé Tacarigua par les Indiens, et qui dépasse en étendue le lac de
Neufchâtel en Suisse. Rien ne peut donner une idée de la richesse et
de la diversité de la végétation. Mais ce ne sont pas seulement ses
beautés pittoresques et romantiques qui prêtent de l’intérêt à ce lac.
Le problème de la diminution graduelle de ses eaux était fait pour
appeler l’attention de Humboldt, qui attribue cette décroissance à une
exploitation inconsidérée des forêts et par conséquent à l’épuisement
des sources.
C’est près de là que Humboldt put se convaincre de la réalité des
récits qui lui avaient été faits au sujet d’un arbre singulier, _palo
de la vaca_, l’arbre de la vache, qui fournit, au moyen d’incisions
qu’on pratique dans son tronc, un lait balsamique très nourrissant.
La partie difficile du voyage commençait à Porto-Cabello, à l’ouverture
des «llanos», plaines d’une uniformité absolue qui s’étendent entre les
collines de la côte et la vallée de l’Orénoque.
«Je ne sais pas, dit Humboldt, si le premier aspect des «llanos»
excite moins d’étonnement que celui des Andes.»
Rien, en effet, n’est plus frappant que cette mer d’herbes sur laquelle
s’élèvent continuellement des tourbillons de poussière sans qu’on
sente le moindre souffle d’air. Au milieu de cette plaine immense,
à Calabozo, Humboldt essaya pour la première fois la puissance des
gymnotes, anguilles électriques qu’on rencontre à chaque pas dans tous
les affluents de l’Orénoque. Les Indiens, qui craignaient de s’exposer
à la décharge électrique, proposèrent de faire entrer quelques chevaux
dans le marais où se tenaient les gymnotes.
«Le bruit extraordinaire causé par les sabots des chevaux, dit
Humboldt, fait sortir les gymnotes de la vase et les provoque au
combat. Ces anguilles jaunâtres et livides, ressemblant à des
serpents, nagent à la surface de l’eau et se pressent sous le ventre
des quadrupèdes qui viennent troubler leur tranquillité. La lutte
qui s’engage entre des animaux d’une organisation si différente,
offre un spectacle frappant. Les Indiens, armés de harpons et de
longues cannes, entourent l’étang de tous côtés et montent même
dans les arbres dont les branches s’étendent horizontalement sur
la surface de l’eau. Leurs cris sauvages et leurs longs bâtons
empêchent les chevaux de prendre la fuite et de regagner les rives
de l’étang. Les anguilles, étourdies par le bruit, se défendent au
moyen des décharges répétées de leurs batteries électriques. Pendant
longtemps, elles semblent victorieuses; quelques chevaux succombent
à la violence de ces secousses qu’ils reçoivent de tous côtés dans
les organes les plus essentiels de la vie, et, étourdis à leur tour
par la force et le nombre de ces secousses, ils s’évanouissent et
disparaissent sous les eaux.
«D’autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards et
exprimant la plus vive douleur, cherchent à s’enfuir loin du champ de
bataille; mais les Indiens les repoussent impitoyablement au milieu
de l’eau. Ceux, en très petit nombre, qui parviennent à tromper la
vigilance active des pêcheurs, regagnent le rivage, s’abattent à
chaque pas et vont s’étendre sur le sable, épuisés de fatigue, tous
leurs membres étant engourdis par les secousses électriques des
gymnotes....
[Illustration: Indiens Omaguas. (Page 441.)]
«Je ne me rappelle pas avoir jamais reçu de la décharge d’une
bouteille de Leyde une commotion plus épouvantable que celle que
j’éprouvai en posant imprudemment mon pied sur une gymnote qui venait
de sortir de l’eau.»
La position astronomique de Calabozo une fois déterminée, Humboldt
et Bonpland reprirent leur route pour l’Orénoque. L’Uritucu,
aux crocodiles féroces et nombreux, l’Apure, un des affluents
de l’Orénoque, dont les bords sont couverts de cette végétation
plantureuse et luxuriante qu’on ne trouve que sous les tropiques,
furent successivement traversés ou descendus. Les rives de ce dernier
cours d’eau étaient bordées d’un épais taillis, dans lequel étaient
percées de place en place des arcades qui permettaient aux pécaris, aux
tigres et aux autres animaux sauvages ou féroces de venir s’abreuver.
Lorsque la nuit étend son voile sur la forêt, celle-ci, qui a semblé
jusqu’alors inhabitée, retentit aussitôt des rugissements, des cris ou
des chants des bêtes fauves et des oiseaux qui semblent lutter à qui
fera le plus de bruit.
[Illustration: Au milieu de ces arbres gigantesques. (Page 450.)]
Si l’Uritucu a ses audacieux crocodiles, l’Apure possède de plus un
petit poisson, le «carabito», qui s’attaque avec une telle frénésie aux
baigneurs, qu’il leur enlève souvent des morceaux de chair relativement
considérables. Ce poisson, qui n’a pourtant que quatre à cinq pouces
de long, est plus redoutable que le plus gros des crocodiles. Aussi nul
Indien ne se risque-t-il à se plonger dans les eaux qu’il fréquente,
malgré le plaisir qu’ils éprouvent à se baigner et la nécessité qu’il
y a pour eux de rafraîchir leur peau constamment piquée par les
moustiques et les fourmis.
L’Orénoque fut ensuite descendu par les voyageurs jusqu’au Temi, réuni
par un portage de peu d’étendue au Cano-Pimichin, affluent du Rio-Negro.
Le Temi inonde souvent au loin les forêts de ses rives. Aussi les
Indiens pratiquent-ils à travers les arbres des sentiers aquatiques
d’un ou deux mètres de large. Rien n’est curieux, rien n’est imposant
comme de naviguer au milieu de ces arbres gigantesques, sous ces dômes
de feuillage. Là, à trois ou quatre cents lieues dans l’intérieur des
terres, on rencontre des bandes de dauphins d’eau douce qui lancent ces
jets d’eau et d’air comprimé auxquels ils doivent le nom de souffleurs.
Quatre jours furent nécessaires pour porter les canots du Temi au
Cano-Pimichin, et il fallut s’ouvrir un chemin à coups de machète.
Le Pimichin tombe dans le Rio-Negro, qui est lui-même un affluent des
Amazones.
Humboldt et Bonpland descendirent la rivière Noire jusqu’à San-Carlos,
et remontèrent le Casiquiare, bras puissant de l’Orénoque, qui fait
communiquer ce dernier avec le Rio-Negro. Les rives du Casiquiare sont
habitées par les Ydapaminores, qui ne mangent que des fourmis séchées à
la fumée.
Enfin, les voyageurs remontèrent l’Orénoque jusqu’auprès de ses
sources, au pied du volcan de Duida, où les arrêta la férocité des
Guaharibos et des Indiens Guaicas, habiles tireurs d’arc. C’est en cet
endroit qu’on trouve la fameuse lagune de l’El Dorado, sur laquelle se
mirent quelques petits îlots de talc.
Ainsi donc était définitivement résolu le problème de la jonction de
l’Orénoque et du Marañon, jonction qui se fait à la frontière des
possessions espagnoles et portugaises à deux degrés au-dessus de
l’équateur.
Les deux voyageurs se laissèrent alors emporter à la force du courant
de l’Orénoque, qui leur fit franchir plus de cinq cents lieues en moins
de vingt-six jours, s’arrêtèrent pendant trois semaines à Angostura
pour laisser passer les grandes chaleurs et l’époque des fièvres, puis
regagnèrent Cumana, au mois d’octobre 1800.
«Ma santé, dit Humboldt, a résisté aux fatigues d’un voyage de plus
de treize cents lieues, mais mon pauvre compagnon Bonpland a été
pris, aussitôt son retour, d’une fièvre accompagnée de vomissements,
dont il eut grand’peine à guérir. Il fallait un tempérament d’une
vigueur exceptionnelle pour résister aux fatigues, aux privations,
aux préoccupations de tout genre qui assaillent les voyageurs dans
ces contrées meurtrières. Être entouré continuellement de tigres
et de crocodiles féroces, avoir le corps meurtri par les piqûres
de formidables mosquitos ou de fourmis, n’avoir pendant trois mois
d’autres aliments que de l’eau, des bananes, du poisson et du manioc,
traverser le pays des Otomaques, qui mangent de la terre, descendre
sous l’équateur les bords du Casiquiare, où pendant cent trente
lieues de chemin on ne voit pas une âme humaine, le nombre n’est pas
grand de ceux qui peuvent surmonter ces fatigues et ces périls, mais
encore moins nombreux sont ceux qui, sortis victorieux de la lutte,
ont assez de courage et de force pour l’affronter de nouveau.»
Nous avons vu quelle importante découverte géographique avait
récompensé la ténacité des explorateurs, qui venaient de parcourir tout
le pays situé au nord de l’Amazone, entre le Popayan et les montagnes
de la Guyane française. Les résultats obtenus dans toutes les autres
sciences n’étaient pas moins nombreux et moins nouveaux.
Humboldt avait constaté que, chez les Indiens du haut Orénoque et du
Rio-Negro, il existe des peuplades extraordinairement blanches, qui
constituent une race très différente de celles de la côte. En même
temps, il avait observé la tribu si curieuse des Otomaques.
«Cette nation, dit Humboldt, hideuse par les peintures qui défigurent
son corps, mange, lorsque l’Orénoque est très haut et que l’on n’y
trouve plus de tortues, pendant trois mois, rien ou presque rien que
de la terre glaise. Il y a des individus qui mangent jusqu’à une
livre et demie de terre par jour. Il y a des moines qui ont prétendu
qu’ils mêlaient la terre avec le gras de la queue du crocodile;
mais cela est très faux. Nous avons trouvé chez les Otomaques des
provisions de terre pure qu’ils mangent; ils ne lui donnent d’autre
préparation que de la brûler légèrement et de l’humecter.»
Parmi les plus curieuses découvertes que Humboldt avait encore faites,
il faut citer celles du «curare», ce poison si violent qu’il avait
vu fabriquer chez les Indiens Catarapeni et Maquiritares, et dont il
envoyait un échantillon à l’Institut, et le «dapiche», qui est un état
de la gomme élastique jusqu’alors inconnu. C’est la gomme qui s’est
échappée naturellement des racines des deux arbres, le «jacio» et le
«cucurma», et qui s’est séchée dans la terre.
Ce premier voyage de Humboldt finit par l’exploration des provinces
méridionales de Saint-Domingue et de la Jamaïque, et par un séjour à
Cuba, où les deux voyageurs tentèrent différentes expériences pour
améliorer la fabrication du sucre, levèrent le plan des côtes de l’île
et firent des observations astronomiques.
Ces travaux furent interrompus par l’annonce du départ du capitaine
Baudin, qui devait, disait-on, doubler le cap Horn et reconnaître les
côtes du Chili et du Pérou. Humboldt, qui avait promis de rejoindre
l’expédition, partit aussitôt de Cuba pour traverser l’Amérique
méridionale et se trouver sur les côtes du Pérou lors de l’arrivée du
navigateur français. Ce fut seulement à Quito que Humboldt apprit que
Baudin devait, au contraire, entrer dans le Pacifique, en doublant
le cap de Bonne-Espérance. Il n’en est pas moins vrai que toutes les
actions du voyageur avaient été subordonnées au désir de se trouver à
époque fixe dans les parages où il croyait pouvait rencontrer Baudin.
Au mois de mars 1801, Humboldt, accompagné du fidèle Bonpland, débarqua
à Carthagène, d’où il se proposait de gagner Santa-Fé-de-Bogota, puis
les plaines élevées de Quito. Les deux voyageurs résidèrent tout
d’abord, afin d’éviter les chaleurs, au beau village de Turbaco, sur
les hauteurs qui dominent la côte, et s’occupèrent de préparer leur
voyage. Pendant une de leurs courses dans les environs, ils visitèrent
une région extrêmement curieuse, dont leur avaient souvent parlé leurs
guides indiens, et qu’on appelle les _Volcanitos_.
C’est un canton marécageux, situé au milieu d’une forêt de palmiers et
d’arbres «tolu», à deux milles environ à l’est de Turbaco. Une légende,
qui court le pays, veut que tout ce pays eût été embrasé autrefois;
mais un saint aurait éteint ce feu en jetant simplement dessus quelques
gouttes d’eau bénite.
Humboldt trouva au milieu d’une vaste plaine une vingtaine de cônes
d’une argile grisâtre, hauts de vingt-cinq pieds environ, dont
l’orifice, au sommet, était rempli d’eau. Lorsqu’on s’en approche,
on entend à intervalles réguliers un son creux, et, quelques minutes
après, on voit s’échapper une forte quantité de gaz. Ces cônes sont, au
dire des Indiens, dans le même état depuis nombre d’années.
Humboldt reconnut que le gaz qui se dégage de ces petits volcans est un
azote beaucoup plus pur que celui qu’on pouvait se procurer jusqu’alors
dans les laboratoires de chimie.
Santa-Fé est située dans une vallée élevée de huit mille six cents
pieds au-dessus de la mer, qui est de tous côtés enfermée par de hautes
montagnes, et semble avoir été autrefois un lac considérable. Le
Rio-Bogota, qui rassemble toutes les eaux de cette vallée, s’est frayé
un passage au sud-ouest de Santa-Fé et près de la ferme de Tequendama;
puis, quittant la plaine par un étroit canal, il passe dans le bassin
de la Magdalena. Il en résulte que, si l’on bouchait ce passage, toute
la plaine de Bogota serait inondée, et le grand lac, qui existait
autrefois, serait reconstitué. De même qu’il existe dans les Pyrénées
une légende sur la brèche de Roland, de même les Indiens racontent
qu’un de leurs héros, Bochica, fendit les rochers qui bouchaient le
passage et dessécha la vallée de Bogota. Après quoi, content de son
œuvre, il se retira dans la sainte ville d’Eraca, où il vécut deux
mille ans en faisant pénitence et en s’imposant les privations les plus
rigoureuses.
La cataracte de Tequendama, sans être la plus grande du globe, n’en
offre pas moins un spectacle grandiose. La rivière, grossie de toutes
les eaux de la vallée, a encore cent soixante-dix pieds de large à peu
de distance au-dessus de sa chute; mais, au moment où elle s’engouffre
dans la crevasse, qui paraît avoir été formée par un tremblement
de terre, sa largeur n’excède pas quarante pieds. La profondeur de
l’abîme, où se précipite le Rio-Bogota, n’est pas inférieure à six
cents pieds. Au-dessus de cette chute prodigieuse, s’élève constamment
un nuage épais de vapeur, qui retombe presque aussitôt et contribue
puissamment, dit-on, à la fertilité de la vallée.
Rien de plus frappant que le contraste entre la vallée de cette rivière
et celle de la Magdalena. En haut, le climat et les productions de
l’Europe, le blé, les chênes et les arbres de nos contrées; en bas, les
palmiers, la canne à sucre et tous les végétaux du tropique.
Une des curiosités naturelles les plus intéressantes que nos voyageurs
aient rencontrées sur leur route est le pont d’Icononzo, que MM. de
Humboldt et Bonpland passèrent au mois de septembre 1801. Au fond d’une
de ces gorges, de ces «cañons» si profondément encaissés qu’on ne
rencontre que dans les Andes, un petit ruisseau, le rio de Suma-Paz,
s’est frayé un chemin, par une étroite crevasse. Il serait à peu
près impossible de le traverser, si la nature n’avait pris soin d’y
disposer, l’un au-dessus de l’autre, deux ponts, qui sont à juste titre
considérés comme les merveilles de la contrée.
Trois blocs de roches, séparés d’une des montagnes par le tremblement
de terre qui produisit cette faille gigantesque, sont tombés de
telle façon qu’ils se soutiennent mutuellement et forment une arche
naturelle, à laquelle on parvient par un étroit sentier longeant le
précipice. Au milieu de ce pont est percée une large ouverture, par
laquelle on découvre la profondeur presque insondable de l’abîme, au
fond duquel roule le torrent, avec un bruit effroyable, au milieu des
cris incessants des oiseaux qui volent par milliers. A soixante pieds
au-dessus de ce pont s’en trouve un second de cinquante pieds de long
sur quarante de large et dont l’épaisseur au milieu ne dépasse pas huit
pieds. Les naturels ont établi sur son bord, en guise de parapet, une
faible balustrade de roseaux, et, de là, le voyageur peut apercevoir
la scène majestueuse qui se déroule sous ses pieds.
Les pluies et les difficultés de la route avaient rendu extrêmement
pénible la route jusqu’à Quito. Cependant, Humboldt et Bonpland ne s’y
arrêtèrent que le temps strictement nécessaire pour se reposer; puis,
ils regagnèrent la vallée de la Magdalena et les magnifiques forêts qui
tapissent les flancs du Quindiu, dans les Andes centrales.
Le passage de cette montagne est considéré comme l’un des plus
difficiles de la chaîne. Dans le moment de la saison le plus favorable,
il ne faut pas moins d’une douzaine de jours pour traverser ses forêts,
où l’on ne rencontre pas un homme, où l’on ne peut trouver de quoi se
nourrir. Le point culminant s’élève de douze mille pieds au-dessus du
niveau de la mer, et le sentier qu’il faut suivre n’a souvent qu’un
pied de largeur. On passe généralement cet endroit assis et lié sur une
chaise, que les Indiens Cargueros portent sur leur dos à la façon d’un
crochet.
«Nous préférâmes aller à pied, dit Humboldt dans une lettre à son
frère, et, le temps étant très beau, nous ne passâmes que dix-sept
jours dans ces solitudes où l’on ne trouve aucune trace qu’elles
aient jamais été habitées. On y dort dans des cabanes formées de
feuilles d’héliconia, que l’on porte tout exprès avec soi. A la
descente occidentale des Andes, il y a des marais dans lesquels on
enfonce jusqu’aux genoux. Le temps avait changé, il pleuvait à verse
les derniers jours; nos bottes nous pourrirent aux jambes, et nous
arrivâmes les pieds nus et couverts de meurtrissures à Carthago, mais
enrichis d’une belle collection de nouvelles plantes.
«De Carthago, nous allâmes à Popayan par Buga, en traversant la belle
vallée de la rivière Cauca et ayant toujours à nos côtés la montagne
de Choca et les mines de platine qui s’y trouvent.
«Nous restâmes le mois de novembre de l’année 1801 à Popayan, et
nous y allâmes visiter les montagnes basaltiques de Julusuito, les
bouches du volcan de Puracé, qui, avec un bruit effrayant, dégagent
des vapeurs d’eau hydro-sulfureuse et les granites porphyritiques de
Pisché....
«La plus grande difficulté nous resta à vaincre pour venir de
Popayan à Quito. Il fallut passer les Paramos de Pasto, et cela dans
la saison des pluies, qui avait commencé en attendant. On nomme
«paramo», dans les Andes, tout endroit où, à la hauteur de 1700 à
2000 toises, la végétation cesse et où l’on sent un froid qui pénètre
les os. Pour éviter les chaleurs de la vallée de Patia, où l’on prend
en une seule nuit des fièvres qui durent trois ou quatre mois et qui
sont connues sous le nom de _calenturas de Patia_, nous passâmes
au sommet de la Cordillère par des précipices affreux, pour aller
de Popayan à Almager, et de là à Pasto, situé au pied d’un volcan
terrible...»
Toute la province de Pasto est un plateau gelé, presque au-dessus
du point où la végétation peut durer, et entouré de volcans et de
soufrières qui dégagent continuellement des tourbillons de fumée. Les
habitants n’ont pour se nourrir que la patate, et, si elle leur manque,
ils sont réduits à se repaître d’un petit arbre appelé «achupalla», que
les ours des Andes leur disputent. Après avoir été mouillés nuit et
jour pendant deux mois, après avoir failli se noyer près de la ville
d’Ibarra par suite d’une crue subite accompagnée de tremblement de
terre, Humboldt et Bonpland arrivèrent, le 6 janvier 1802, à Quito,
où le marquis de Selva-Alegre leur offrit une hospitalité cordiale et
splendide.
La ville de Quito est belle; mais le froid très vif et le voisinage
des montagnes pelées qui l’entourent en rendent le séjour très triste.
Depuis le grand tremblement de terre du 4 février 1797, la température
s’était considérablement refroidie, et Bouguer, qui constatait à Quito
une température constante de 15 à 16°, eût été étonné de la voir à
4-10° de Réaumur. Le Cotopaxi et le Pichincha, l’Antisana et l’Ilinaça,
ces bouches différentes d’un même foyer plutonien, furent examinés en
détail par les deux voyageurs, qui demeurèrent quinze jours auprès de
chacun d’eux.
[Illustration: CARTE ITINÉRAIRE DU =VOYAGE DE HUMBOLDT= DANS L’AMÉRIQUE
ÉQUINOXIALE. _Gravé par E. Morieu_]
Deux fois, Humboldt parvint au bord du cratère du Pichincha, que
personne, sauf La Condamine, n’avait encore vu.