L'Académie française compte, depuis quelques jours, un «immortel» de
plus. L'élection d'un académicien fait partie de ces menus incidents
dont Paris ne se préoccupe guère et auxquels certaines traditions
littéraires et mondaines exigent pourtant qu'une espèce d'importance
doive paraître s'attacher. C'est une chose à quoi personne n'est obligé
de penser, mais dont tout le monde parle et de laquelle même, en
certains milieux, il serait presque malséant qu'on ne parlât point. Ce
n'est pas un souci public; c'est un sujet de conversation.
Le dernier élu s'appelle Etienne Lamy. Dans le monde de jeunes
littérateurs, d'artistes, d'hommes d'affaires et de mondains un peu
frivoles où je fréquente, personne ne connaît M. Lamy. Mais je me
rappelle sa silhouette pour l'avoir entrevue, il y a une dizaine
d'années, très loin du boulevard et de l'Académie,--à Kairouan, où un
groupe d'amis et de parents, en compagnie de qui j'explorais la Tunisie,
se trouva mêlé, pendant deux ou trois jours, à une sorte de caravane
officielle dont M. Etienne Lamy faisait partie. Je me souviens: c'était
M. René Millet, le résident général d'alors, qui avait organisé cette
excursion. M. Millet avait eu la bonne idée de faire les honneurs de son
«protectorat» à un certain nombre d'hommes distingués de la
métropole--hommes d'État, savants, écrivains, industriels ou
financiers--et d'exposer devant eux le tableau _vivant_ de ses
pittoresques richesses. Il y avait là M. Gaston Boissier, le géographe
Vidal de la Blache, des professeurs du Collège de France et de la
Sorbonne: MM. Rambaud, Oppert, Cagnat, Collignon, Marcel Dubois... M.
Etienne Lamy suivait la caravane en invité modeste qui ne tient pas à
être remarqué. De petite taille, la barbe courte et grisonnante taillée
en pointe, l'oeil souriant sous le verre du binocle, il charmait ceux
qui l'approchaient par la courtoisie parfaite de ses manières et la
grâce de sa conversation. Et j'appris que cet inconnu avait fait, tout
jeune, de brillants débuts dans la politique; qu'il s'en était retiré de
bonne heure et que, sans ambition, il se consacrait à d'austères travaux
d'histoire et de littérature. Son plus intime compagnon de voyage était
un petit homme tout mince, très jeune d'aspect, professeur de droit
criminel à Angers et dont un ou deux romans d'un sentiment aimable et
soigneusement écrits avaient mis le nom, tout récemment, en lumière: il
s'appelait René Bazin.
Les deux voyageurs ont fait un joli chemin. M. Bazin est entré à
l'Académie; M. Lamy vient de l'y rejoindre. Comment y est-il entré? En
quoi ses mérites ont-ils paru plus dignes de cette haute distinction que
les mérites de tant d'autres? C'est ce que personne ne peut m'expliquer
très clairement. Louis Veuillot, dans un petit volume de poésies que le
hasard me fit dénicher l'autre jour au fond d'un cabinet de lecture de
mon quartier, se posait irrespectueusement la même question: Qui me dira
comment se fait l'Académie; Pourquoi _Pantoufle_ en est, quand _Sabot_
n'en est pas? J'imagine donc ceci: qu'on est presque toujours digne
d'entrer à l'Académie, quand on y entre; mais qu'on n'y entre pas
uniquement parce qu'on était digne d'y entrer;--et que ces choix se
déterminent par toutes sortes de petites raisons, de raisons «à côté»,
où interviennent on ne sait quelles considérations mystérieuses
d'influences, d'amitiés, d'opinions, d'origines et d'attitude... En
sorte qu'il y a des hommes qui sont «voués» à l'Académie dès l'âge de
trente ans (dussent-ils n'y entrer qu'à soixante) d'une façon aussi
impérieuse et aussi naturelle que d'autres, à vingt ans, sont «marqués»
pour le professorat, le métier militaire, la poésie, le sport, la
magistrature, la débauche ou le commerce d'exportation. Célèbres ou
ignorés de tout le monde, s'ils sont nés pour en être, ils en seront. Et
l'on pourrait dire de l'Académie ce que M. Guitry disait un jour du
métier de comédien: «Jouer très bien la comédie: c'est facile, ou c'est
impossible.»
... Le retour de Longchamps a marqué l'officielle clôture de la «saison»
parisienne. On se débat bien encore un peu pour la faire durer:
Whisthler, sur la prière de ses admirateurs, s'attarde aux cimaises de
l'École des beaux-arts; Besnard nous convie, rue de Sèze, à une
éblouissante exposition de ses oeuvres; les amis des bêtes organisent,
au parc de Neuilly, une exposition de chats; mais, tout de même, c'est
la fin et le grand exode est commencé. Déjà le bois de Boulogne a changé
de figure; avant quinze jours, ce ne sera plus, en semaine, qu'un
délicieux désert d'arbres, une oasis de silence; et ce sera, le
dimanche, l'affolante kermesse où se déchaîneront l'invasion des
faubourgs «en balade» et les traditionnelles joies des déjeuners et des
dîners autour du lac. Le Paris des Batignolles, de la Chapelle, de
Belleville et de Ménilmontant aura pris, pour trois mois, possession du
Bois!
Le voyage, il y a peu d'années encore, était long, presque coûteux, et
l'on préférait fêter le dimanche à peu de distance de chez soi: sous les
arbres du bois de Vincennes ou des Buttes-Chaumont, qui sont d'exquises
promenades. Mais le Métro s'est offert au peuple de Paris... En lui
rendant faciles les déplacements à bon marché, il l'a rendu curieux
d'impressions nouvelles; il lui a suggéré l'ambition de fréquenter les
lieux élégants où il allait peu; et voilà le bois de Boulogne envahi.
J'y suis allée flâner avant-hier matin. Les fêtes de la Pentecôte
avaient déversé là, pendant deux jours, une telle foule que ce pauvre
Bois en semblait tout meurtri et comme exténué... Plates-bandes ravagées,
massifs d'arbustes démolis; et partout, dans les allées, sur l'herbe,
autour de chaque arbre, des papiers graisseux, des boîtes éventrées, des
bouteilles vides, des débris de vaisselle oubliée: le paysage tout
entier--si joli dans la mélancolie de cette paix matinale--semblait
souffrir d'être souillé ainsi.
Je lis dans les journaux que, pour préserver la beauté de cette
promenade, M. le préfet de police a décidé de faire placer le long de
ses allées principales un certain nombre de récipients, de «poubelles»
où les Parisiens devront désormais déposer, avant de quitter le Bois,
les _reliefs_ de leurs dînettes en plein air. Je serais bien surprise
que cet ordre-là fût obéi.
Il n'y a pas de peuple meilleur que le peuple de Paris; mais il n'y en a
pas non plus qui soit plus rebelle à ces petits devoirs de discipline
collective. J'étais à la Haye, il y a quatre ans, quand la reine
Wilhelmine se maria. Une foule effroyable s'y écrasait. Pour y assurer
l'ordre et y rendre la circulation aisée, la police avait usé d'un
expédient ingénieux; elle avait fait afficher sur tous les murs, au coin
des rues, ce simple avis: «Marchez à droite». On obéissait. Et ainsi se
formaient, dans chaque rue, deux courants inverses qui se côtoyaient
sans se mêler. Nulle part, même dans l'encombrement et le tumulte des
fêtes de nuit, je n'ai vu la moindre bousculade se produire.
Ici, je doute qu'un si sage conseil eût été écouté. Paris est une ville
où l'individu n'aime point à se sentir gouverné. Les gestes de l'
«autorité» l'agacent, ses admonestations lui font hausser les épaules et
il ne lui sait aucun gré des attentions qu'elle lui témoigne. Le
Parisien flâne sur la chaussée ou la traverse en lisant son journal, et
c'est aux cochers qu'il s'en prend s'il a failli être renversé par l'un
d'eux. Aux guichets des gares, je vois à chaque instant des gens se
heurter et discuter, parce que, sur deux voyageurs, il y en a presque
toujours un qui s'obstine à entrer du côté par où il eût fallu sortir.
Aux portes d'issue du Métropolitain, on a disposé des coffres de bois où
les voyageurs sont invités à jeter leurs tickets en passant: la plupart
les gardent dans leurs poches ou les répandent le long des escaliers.
Pour procurer aux convalescents des hôpitaux la distraction d'une
lecture qui ne leur coûtât rien, les compagnies de chemins de fer ont
placé sur leurs quais de grandes boîtes où nous sommes priés de déposer
nos vieux journaux: les journaux restent épars sur les banquettes des
wagons où tout le monde les oublie; ce sont les hommes d'équipe qui les
ramassent. La pêche à la ligne sera rouverte après-demain: cela n'a pas
empêché mon propriétaire, qui a la passion de cet exercice (et l'horreur
du poisson!), d'aller tous les dimanches, depuis un mois, poser
clandestinement de petites lignes dans la Marne, pour tirer de l'eau, au
mépris de la loi, des goujons qu'il y rejetait d'ailleurs aussitôt. Et
vraiment il semble que ce penchant à blaguer les consignes, à ruer dans
le brancard du «règlement», soit inné chez le Parisien: il n'y a pas de
ville où le gamin se complaise davantage à narguer l'autorité des
cochers en grimpant derrière les voitures jusqu'à ce qu'un coup de fouet
l'en déloge, et où la mention _Défense d'afficher_ attire plus
invinciblement son coup de crayon sur la pierre immaculée d'un mur.
Les plates-bandes du bois de Boulogne seront donc tout aussi sales, cet
été, en dépit des consignes de M. Lépine qu'elles le furent les étés
précédents; mais l'eau du ciel lavera tout cela, et les rois qui nous
rendront visite l'an prochain continueront de penser que cette
population d'espiègles est la plus charmante de toutes et que le bois de
Boulogne est un coin de terre duquel on ne s'éloigne qu'avec une immense
envie d'y revenir...