Griffon, d’ordinaire franc et répondant de ses actes, avait raconté à sa
femme la visite au crémier de Vaugirard sans révéler comment s’était
arrangée l’affaire de la glace cassée.
Adèle n’avait retenu qu’un fait:
--Tu t’es trompé d’omnibus en revenant? Si je te disais une chose
pareille, tu hausserais les épaules. C’est justement ce qui m’est arrivé
la semaine dernière, je me suis trompée de tramway. D’ailleurs, je te
répète que vous m’ennuyez tous, avec votre Catherine Bise.
En effet, subitement, les histoires de Catherine lui étaient devenues
insupportables. Elle s’efforçait de ne pas écouter, de rentrer sa pensée
en dedans ou de la distraire vers les fenêtres. Si on lui demandait son
avis, «elle ne savait pas». Même, elle se levait, quittait la pièce au
milieu de la conversation.
Chez les Prestal, quand on montrait une lettre de Catherine, son visage
recevait une contrariété comme à l’énoncé d’un reproche, ou d’une
réclamation.
--Tenez, avoua-t-elle une fois à Marthe, votre lettre de Catherine va
fouiller au fond de moi aussi péniblement que ces gémissements continus
du petit enfant... Vous entendez, à l’étage au-dessus?
Après la lecture, son mari se tirait soucieusement la moustache, elle
éclata d’un mauvais rire et lui décocha cette apostrophe
incompréhensible: «brute!» Puis, elle lui sauta au cou, l’embrassa et
fut très gaie, d’une gaieté nerveuse, tout le reste de la soirée.
A partir de cette époque, elle cessa de demander des nouvelles du roman
de Ferdinand; elle trouva même des prétextes pour retarder l’audition
d’un chapitre terminé. Et elle eut une fringale de livres imbéciles et
orduriers: vautrée sur un canapé, le front obstiné, la bouche
rancunière, elle lisait pendant des heures, par revanche d’avoir «coupé»
dans d’autres ouvrages.
* * * * *
Un autre phénomène fut à constater: elle ne sut plus «faire la comédie»
à son mari; on eût dit qu’elle faiblissait contre une destinée longtemps
repoussée.
Douée d’un tempérament de fer, de tout temps son refuge avait été la
maladie; pour effacer ses torts, punir ou contraindre son mari, elle
usait de l’admirable et invincible tactique des enfants: se plaindre de
maux impossibles à vérifier: mal à la tête, au cœur, au ventre.
--Tu me reproches tel méchant tour? Attends un peu, je vais te forcer à
me soigner, à me flatter. Tu ne veux pas me payer tel colifichet? Tu
dépenseras le double en pharmacie. Tu ne veux pas que j’aille là? Le
jour où tu auras un projet intéressant, je me mettrai au lit.
Elle pratiquait la méthode si facile aux femmes dont le mari est absent
dans la journée: se bourrer de pâtisserie entre les repas et ne pas
manger à table. Elle était la femme délicate «qui n’a pas d’appétit» et
qui est grasse comme un bébé de lait.
Pour compléter, elle répétait à tout propos, avec mauvaise foi, ou avec
stupidité:
--Oui, je sais bien... tu fais la tête pour me forcer au divorce... tu
ne réussiras pas.
Griffon avait usé son existence à ce rien contre lequel l’homme le plus
intelligent, le plus énergique, est désarmé, s’il a du sentiment.
Eh bien, tout d’un coup, le «toupet» manqua à Adèle, comme si un drame,
en dehors d’elle, s’avançait et la paralysait.
Elle s’habillait tapageusement, elle oubliait de commander le dîner,
elle s’absentait des demi-journées; au lieu de mentir, de chercher
querelle, tout ce qu’elle pouvait faire maintenant, c’était de bouder;
et elle boudait mal, honteusement presque.
La grande fâcherie (dont le premier résultat fut de faire refuser le
déjeuner avec Gambinet et Jeannin) vint de ce qu’elle voulait partir aux
bains de mer avec madame de Mireille: un voyage de deux mois, sans
itinéraire bien déterminé... elle écrirait...
--Non! dit Griffon, si tu pars, tu ne rentreras pas; c’est à prendre ou
à laisser.
Elle dut se résigner, et aucune «comédie» proprement dite ne s’ensuivit.
Des semaines s’écoulèrent, particulièrement mauvaises, où les époux se
détachèrent l’un de l’autre par le silence, plus que s’ils avaient
proféré des injures.
Ce qui étonnait le plus Griffon, c’était qu’Adèle ne lui jetait même
plus à la tête sa résolution de ne pas divorcer.
Arriva une seconde invitation à déjeuner, le dimanche, chez les Prestal.
Griffon renonça cette fois encore, parce que, le vendredi, Adèle ne
rentra pas dîner et, devant son visage sévère, n’acheva même pas le
mensonge maladroit d’une indisposition accidentelle, en visite... Il
décida de ne plus sortir avec elle.
Tout de même, il y avait eu un _accident_.
Madame de Mireille et madame Griffon ne devaient pas impunément
tourmenter le peintre Morlane.
Madame de Mireille, très indépendante, avait succombé la première: elle
était devenue la maîtresse du brillant Ribérol.
Alors, les scènes à l’atelier ne semblèrent plus suffisamment
excitantes. Un jour, Ribérol débarqua chez Morlane, lui offrit un
cigare, puis, à califourchon sur une chaise, lui expliqua tranquillement
ce qu’il appelait le caprice de madame de Mireille:
--Elle désirerait figurer dans un tableau à la Fragonard... Bien
entendu, nous ne saurions poser devant vous! Mais dans telle hôtellerie,
machinée comme un théâtre, nous pouvons souffrir votre présence cachée;
il s’agit d’ailleurs d’une scène plastique, sans offense pour le regard
étranger. Nous pouvons, pendant un rapide instant, vous octroyer cette
vision unique, laquelle reste dans les yeux de l’artiste et lui permet,
fût-ce dix ans après, de donner la reproduction aussi fidèlement que
s’il copiait un modelage.
Morlane, à demi fou, accepta l’offre malsaine qui devait le finir.
Et Adèle fut mise au courant par son amie; elle sut le lieu, l’heure. Le
jour du _tableau vivant_ était l’avant-veille du dimanche promis aux
Prestal.
Ferdinand devait lire un chapitre. Son travail, maintenant, marchait à
souhait. C’était l’ère des circonstances fécondantes.
Georges, à l’école, fut premier en histoire et Albert deuxième en
gymnastique. Ces résultats ne manquaient pas d’importance; car, tout de
suite après, Ferdinand eut une création facile, abondante, forte, où
jaillissait telle note exceptionnelle, comme une infusion de succès.
Rien n’était indifférent pour l’œuvre. A la même époque, au bureau, le
chef tomba malade.
--S’il est seulement trois mois absent, calcula Ferdinand, je termine
mon roman.
--Ton _seulement_ est plein de goût, apprécia Griffon.
Ferdinand resta le visage dur, implacable:
--Non pas que je donne moins à l’administration, mais je suis délivré en
partie de l’oppression. Je n’écris pas mon roman au bureau, mais je
reste moi-même.
En définitive, après les tiraillements, les flottements, son tempérament
dominait.
Certaines vertus, qui entraient dans la constitution propre de Ferdinand
ne pouvaient être mises en défaut que passagèrement. Son âpreté au
travail, sa vigueur à s’imposer, à réagir contre le milieu
anti-littéraire, sa faculté de saisir les faits, de les rapporter à une
conception d’humanité et de les digérer dans son œuvre, tous ces
attributs de sa personnalité devaient régner intégralement.
Et même, le temps d’impuissance apparente était, en somme, propice; car
il préparait _l’éclosion_ irrésistible, qui fait de l’artiste une force
de la nature.
L’heure existait pour Ferdinand, où la face se déforme, où la solidité
du roc réside dans le menton, dans le front. Alors, il n’y avait pas de
chef de bureau qui tînt, il n’y avait pas de Griffon, pas de Catherine,
pas de Chaupillard débineur, pas de Jeannin débaucheur, pas de femme,
pas d’enfants qui tinssent! Il y avait la passion attaquée à l’univers!
--N’est-ce pas formidable? expliquait-il dans le calme. Vous aimez
l’univers par un de vos personnages. Cette émotion de l’univers existe!
Vous le sentez, vous le tenez, votre capacité d’étreinte est assez
vaste! Votre projection nerveuse atteint le monde tout entier, comme la
lumière du jour l’atteint sans limite. On ne saurait alors, vous
demander de rapetisser votre infinie puissance à connaître une seule
créature, fût-elle de votre sang!
A certains moments de gestation, on pouvait sonner chez lui, hurler dans
la rue: un moi élémentaire, farouche, refusait d’entendre: «Il n’y
aurait que l’écroulement de la terre d’égal en importance à ce que je
fais!»
Un soir, Marthe criant:
--Ferdinand, le feu! La lampe est tombée!
Tudieu! Il avait fini sa ligne avant de bouger!
Dans «l’état farouche» où les circonstances adverses n’avaient pas
prise, il arrivait que des circonstances favorables se fissent admettre.
--Quelle découverte! déplora Marthe, un jour de fête, après le déjeuner,
voilà que je ne peux plus boutonner ma chemisette de l’année dernière!
Je grossis...
--Chouette! cria Ferdinand, qui posa son porte-plume et vira sur sa
chaise.
--Dis donc, je te remercie, je veux rester mince.
--Mais, ma chatte, c’est l’épanouissement. Tu arrives au plein de la
jeunesse... Voyons ça, un peu.
--Non, Ferdinand, tu me pinces.
Et alors,--pas tout de suite,--mais vingt-quatre heures après, la
production littéraire de Ferdinand fut comme charnue, ferme, saine et
d’une saveur grasse et chaude.
Il jubilait, après le dîner, en baguenaudant les deux mains dans ses
poches, devant la bibliothèque, entre le Tolstoï et le Balzac:
--Dimanche prochain, mon petit père Griffon, je te lirai un chapitre
avec confiance... Et vous autres, les arlequins, qu’est-ce que vous avez
à me suivre en rigolbochant?
Albert et Georges en chœur:
Ma p’tite Catherine,
C’est aujourd’hui ta fête!...
--Ah çà! exulta Ferdinand, ça va-t-il durer c’te vie-là?... Et toi,
Marthe, pourquoi rougis-tu?
* * * * *
Le vendredi de l’affaire Morlane, dès le matin, madame Griffon ne put
tenir en place. Occupée de sa toilette, ou plutôt de rien, le visage
tiré, malade, elle n’entendait pas son mari parler, ou bien restait sans
répondre, avec l’air d’une étrangère qui ne sait pas traduire. Elle
semblait gênée par la clarté franche de la belle journée d’été.
--Enfin, demandait Griffon, dis-moi ce que tu cherches? Voilà trois fois
que tu vas jusqu’à la cuisine sans y entrer... entends-tu?
Un haussement d’épaules agacé signifiait qu’elle ne comprenait pas ou
qu’elle ne cherchait rien.
L’après-midi, l’heure fixée à Morlane approchant, elle mit son chapeau
fiévreusement, et se fit conduire en voiture à l’atelier.
Le peintre était bien réellement parti. Elle renvoya sa voiture et
demeura un moment hébétée, sur le trottoir, à ne savoir si elle devait
monter ou descendre la rue; aveuglée par le plein soleil, l’idée ne lui
venait même pas d’ouvrir son ombrelle.
Lentement, à regret, elle se dirigea vers l’hôtellerie désignée par
Ribérol. Arrivée à la place des Victoires, elle s’entêta longtemps,
devant une boutique d’angle, à regarder des cartes postales illustrées
et à guigner le côté pair de la rue d’Aboukir. Deux fois, elle fit des
pas pour s’éloigner, mais elle revint devant la papeterie. Enfin, elle
prit soudain le côté impair de la rue d’Aboukir et fila contre les
devantures. En face d’une maison ordinaire, où seulement les persiennes
d’un étage étaient closes, elle passa comme s’il y avait eu à craindre
de recevoir un projectile.
Dès lors, elle fut une sorte de possédée; elle s’engagea dans la rue
Montmartre et se mit à voyager sans but, la bouche sèche, le regard
maniaque, à la fois avide et lourd, audacieux et honteux.
Il faisait un temps de juin sec, chaleureux. Les amateurs s’émouvaient
d’abord, puis restaient perplexes: voici une élégante jeune femme qui
portait un chapeau trop fleuri, un costume de drap granité bleu,
demi-mondain par la coupe et l’ajustage, une voilette et des gants
sérieux; le joli visage offrait une crispation encourageante, mais
l’allure trop pressée protestait, négative.
A l’approche du boulevard, elle s’enfonça, sans ralentir, dans la cohue
des passants affairés. Après la rue Montmartre, le faubourg. Une
invincible nécessité la talonnait: Allons! allons! La rue
Notre-Dame-de-Lorette.
Un profil, de loin en loin, la faisait changer de trottoir, et pointer
comme vers quelqu’un de connaissance; elle examinait, puis dépassait,
avec une accélération de fuite.
La rue Chaptal, la rue Blanche, la rue Ballu.
Son visage avait des réveils d’un instant: quelle heure était-il? Des
écoliers polissonnaient; leur panier, leur gibecière gonflée de livres
donnaient à réfléchir, comme des objets nouveaux, inconnus.
La rue de Clichy, la place, le boulevard.
Un trouble électrique l’atteignait devant la terrasse des cafés où les
yeux des consommateurs s’exerçaient au crochetage.
La place Blanche était l’endroit d’où elle aurait dû, en ligne directe,
rentrer à la maison. Mais non! impossible de renoncer... L’impulsion
n’était pas usée. Non! impossible d’enfermer un tel tourment dans la
maison!
Un arrêt devant le boniment d’un camelot permit un refus plausible du
bon chemin et une vague transaction avec la raison.
Alors, avec l’idée qu’il fallait rentrer, avec le calcul de ne pas
s’éloigner à cause de l’heure, elle tourna dans le quartier: la rue
Blanche, la rue Ballu, la rue de Clichy, le boulevard de Clichy, puis,
de nouveau, la rue Blanche, la rue Ballu...
Elle marchait toujours trop vite, chercheuse malade, dont le souffle
vital semblait osciller à droite, à gauche. Deux fois, trois fois, dix
fois, le garçon de café la vit passer devant la terrasse, rue de Clichy,
de quart d’heure en quart d’heure.
Puis la lumière du jour déclina.
Et voilà qu’elle crut traîner un muet solliciteur derrière elle. Alors,
une sorte de défaillance changea sa démarche. Les tempes bourdonnantes,
brisée par ce désir des gens traqués d’être saisis,--mais «d’en
finir»,--hébétée par le besoin de se cacher, fût-ce dans la honte, elle
ne sut plus bien où elle était, ni ce qu’elle faisait.
Alors, en effet, son allure fit qu’elle tira de silencieux compagnons
derrière son dos. Ils se succédaient; abandonnée au bout de quelques
mètres par un solliciteur, aussitôt un autre s’attachait plus longtemps,
puis un autre. Elle les menait par l’interminable tour des rues.
Plusieurs fois, le suiveur venant presque la toucher provoqua un
sursaut, une volonté de fuir qui ne durait pas.
«Attention!» pensa le garçon du café de Clichy.
Un compagnon, traîné un tour entier, s’approcha au point d’effrayer,
persista, fut moins évité, engagea un second tour...
Le garçon eut soin de constater: une heure écoulée, _elle_ n’avait pas
remonté la rue de Clichy.
Mais enfin, il _la_ reconnut bien, malgré un rapetissement furtif et
malgré cette malice de faire un brusque crochet vers le trottoir aux
boutiques closes, pour éviter la pleine lumière de la terrasse... Ah!
ah! il la reconnut bien!