Ce dimanche d’octobre, Ferdinand se promettait d’écrire longuement. Il
fallut que cette disposition féconde coïncidât avec une résolution de
branle-bas général chez sa femme.
Quand la tâche était d’arrêter une spéculation isolée, déjà façonnée,
l’activité environnante ne le contrariait presque pas. Mais ce matin-là,
il sentait un bouillonnement nombreux et chaotique; il devait se
concentrer: forcer les idées à sortir en ordre, les délimiter et les
estimer à mesure. Les antennes de ses nerfs s’appliqueraient à saisir
l’émotion vivifiante, et par conséquent le moindre signe, la moindre
manifestation étrangère blesserait leur frémissement.
Levé tôt,--six heures sonnaient,--Ferdinand alla vite à sa table. Les
phrases s’alignaient si docilement, d’habitude, dans le silence de la
maison endormie! On eût dit que le penchement du Balzac et du Tolstoï
rendait propice l’atmosphère du salon.
Tout de suite, il fronça les sourcils; sa table était «encombrée»: une
brosse, un catalogue de magasin, un atlas des enfants. (Il suffisait
d’un seul papier fourvoyé pour _encombrer_ sa table, longue d’un mètre
quatre-vingts.) Il lui sembla que le fait d’enlever ces objets tuait une
éclosion juste prête. Il s’assit, déboucha son encre, se frotta les
tempes, supputa malgré lui ce contretemps, au lieu de rassembler
strictement sa pensée littéraire. Enfin il se mit à relire les dernières
pages écrites, moyen mécanique d’électriser l’esprit. Mais, sacrebleu!
il n’aurait pas dû avoir besoin de ça!
Les phrases de la veille étaient chargées de vibrations, il retrouvait
le prolongement de la poussée créatrice, le raccord était fait... Et
patatras! il entendit sa femme qui se levait, à six heures et quart, un
dimanche où elle aurait pu rester couchée une partie de la matinée! un
dimanche! alors qu’en semaine elle ne se levait qu’à six heures et
demie!
Seconde fugue de la pensée partie en constatations sur ce désastre: ne
pouvoir jamais posséder la tranquillité totale.
Marthe ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher, laissa la porte béante
sur le salon, dans le dos de son mari, alla dans la cuisine. Ferdinand
bondit pour fermer cette porte, gêné, non pas tant par la fraîcheur du
matin, que par l’indiscrétion de l’extérieur.
Retour de Marthe dans la chambre, même négligence, nouveau dérangement
de son mari.
«Bon! le lait sur le feu se sauve, dans la cuisine. Au diable la porte!»
Marthe vaguait silencieusement dans l’appartement, avec «la raison» de
laisser son mari écrire un long moment. Mais, d’autre part, soumise à sa
tendance ménagère, elle était agacée aussi pour son compte: c’était la
date de nettoyer le salon à fond, elle s’était levée de bonne heure pour
cela, il fallait... (D’autant mieux qu’une femme de journée venait pour
l’autre gros ouvrage.) Elle attendait que son mari quittât la table de
lui-même, elle ne voulait rien dire et admettait qu’il terminât un
paragraphe en train, par exemple.
Cependant, au bout d’une heure, une impatience s’exprimait dans son
activité: dix fois, elle vint chercher et rapporter des objets à
fourbir, soit derrière Ferdinand, soit à droite et à gauche, sur le
piano, sur la cheminée, avec des pas mous, perceptibles, excessivement
rapides et un grand éventement de jupons, avec une respiration affairée,
bruyante.
A mesure, elle se disait:
«Combien de temps va-t-il me tenir en suspens? _Il sait bien_ qu’il faut
que je fasse le salon.»
Ferdinand n’aurait peut-être pas été trop empêché d’écrire, si sa pensée
avait été assez fortement lancée, mais, dans son état de nervosité
balbutiante, il se crispait, il sentait la crispation de sa femme, et
«ça lui coupait tout aboutissement». Il en entendait plus que le
va-et-vient de Marthe n’en disait réellement. Il s’exagérait les pas
appuyés, parleurs, agiles, qui enfonçaient avec insistance leur
signification: «Voyons, va-t’en donc de là!»
Il analysait son propre malaise:
--Cet intolérable halètement du travail manuel autour de vous qui
semblez rêver, cela crie clairement: «Je fais quelque chose, moi, je
produis, je me dépense utilement!» Ah! ce souffle courageux, cet
éventement de jupons pratique! Et se tenir là immobile devant du papier!
En effet, je suis un incapable dont la déraison coûte cher à la
communauté.
Il souffrait de ne pas prendre sa part de la fatigue, il percevait le
reproche au centuple, et il avait honte de sa dérisoire prétention
artistique. Mais quelle rancune dans cette humiliation cruelle!
Et quand même,--pour comble de misère,--il s’obstinait, il ne voulait
pas lâcher la place sans résultat: coûte que coûte, quelques notations
seraient tracées, à la suite. Alors, le supplice de l’insaisissable! le
tortillement malade des nerfs: la pensée éparpillée refusant de
s’appliquer à un point précis. Et il remâchait le mécontentement amer:
--_Elle sait bien_ que, le dimanche, je voudrais profiter de la matinée,
et qu’il m’est impossible de travailler ailleurs qu’à ma place
accoutumée.
L’heure passait, Marthe continuait à s’affairer, à laisser des courants
d’air et à récriminer intérieurement: «Il est absurde: une interruption
n’est pas une perte irréparable».
Enfin, elle descendit faire des commissions.
Soulagement! Vite, une douzaine de lignes et on se contentera de cette
transaction.
Oui, mais l’horloge sonne, c’est le moment où la boulangère apporte le
pain. A l’idée qu’il devra se déranger pour recevoir et payer, Ferdinand
ne peut se mettre en train; tant qu’il n’est pas débarrassé de cette
espèce de devoir, malgré lui, il écoute, il se prépare.
--Maintenant, «j’en ficherai un coup» tout de même, quand le diable y
serait!
Bon! Les enfants qui pourraient aussi rester au lit le dimanche se
lèvent, crient, rient, se disputent. Parbleu! c’est la faute de leur
mère; si elle-même s’était tenue tranquille...
Marthe rapporta des chrysanthèmes. Elle les disposa en deux vases de
chaque côté de l’encrier; elle avait beau être fâchée contre l’Art,
certains rites s’imposaient à ses mains pieuses.
--Le chocolat est prêt depuis longtemps, Ferdinand.
--Je mangerai plus tard.
On entendit Albert gémir et frapper du pied.
--Qu’est-ce qu’il y a? interrogea Marthe.
--Je ne sais pas faire mon exercice de grammaire.
--Demande à ton père.
Elle ajouta mentalement: «Ça le décidera peut-être à quitter le salon».
--Papa! Viens voir mon exercice.
--Non, apporte ton cahier.
Alors Marthe, à bout de patience:
--Enfin, dis-moi quand je pourrai commencer? La femme de ménage est dans
la cuisine; je perds tout mon temps.
Ferdinand répondit:
--Ne peux-tu pas, un dimanche, te dispenser de bouleverser ton sacré
salon?
Il ajouta aigrement, sur un ton excédé contrastant avec le sens
affectueux des paroles:
--Tu m’aimes bien, tu n’es pas égoïste, tous tes actes visent à me
rendre plus heureux; eh bien, puisque je préfère moins de remue-ménage,
ne prétends pas me soigner de force!
Le coude sur la table, il se tournait hargneusement vers sa femme;
celle-ci se balançait les bras croisés. La conviction opposée de deux
personnes parties d’un point de vue différent se heurtait sans recul.
Il empêcha la réplique.
--Non! Examine le fond des actes: la cause et l’objet... Je te répète:
c’est pour moi, pour que je sois dans un cadre plus avantageux, que tu
veux mettre la maison sens dessous... Eh bien, je te remercie...
laisse-moi juge de la quantité d’époussetage qui m’agrée.
Marthe, non moins excédée, protesta:
--Voyons, Ferdinand, c’est insensé ce que tu dis là! S’il venait une
visite: on peut tracer des raies sur le marbre, sur le piano, sur la
table.
--Ah! voilà encore: l’astiquage à outrance est une concession à la
bêtise des gens. Quel désastre si quelqu’un allait remarquer de la
poussière ici! Cet illogisme me renverse: car, enfin, si tu me préfères
aux voisins, aux connaissances, tiens compte de mon désir, plutôt que de
leur critique possible. Tu sacrifierais ta vie pour moi et tu
m’exaspéreras plutôt que de consentir à une malfaçon du ménage!
--Je te dis que la poussière détériore les choses et nuit à l’hygiène.
Ferdinand haussa les épaules et resta un instant à se dépiter
silencieusement, prenant le Dickens à témoin: «C’est terrible cette
femme qui ne veut pas admettre que la poussière précisément, c’est de la
poussière; ça peut attendre, tandis que l’éclosion intellectuelle ne se
retarde pas à volonté.»
Une pudeur invincible et aussi l’amour-propre et l’incertitude
l’empêchaient de défendre carrément, à haute voix, son travail
littéraire. Et pourtant, dans un pareil moment où sa femme obéissait
toute au sens économique, il aurait fallu quelque affirmation de ce
genre: «Ce que j’écris a une valeur, me déranger constitue une perte.»
Mais non; Ferdinand reculait devant cette prévision mortelle qu’on
pouvait lui rire au nez, en demandant combien sa plume avait déjà
rapporté. Et l’incompréhension mutuelle subsistait: sa femme parlait
«vie matérielle», lui sous-entendait «art».
Marthe se détourna et, sans quitter le salon, gourmanda Georges et
Albert, en révolution dans leur chambre:
--Continuez à vous battre! J’arrive vous aider! Est-il permis d’avoir
des enfants pareils!
A cause de son état d’agacement, sa voix atteignait un diapason exagéré.
Alors, Ferdinand saisit l’occasion injustement:
--Voilà! tu te donnes un mal de chien après ton appartement et tu me
contraries, pour établir aux yeux des étrangers que nous sommes d’un
rang supérieur, car, au fond, c’est ça! Et, d’autre part, tu vocifères à
effrayer les locataires du haut en bas! tes chamaillages avec tes
enfants nous ravalent au niveau du dernier ménage de journaliers.
Les époux furent réellement fâchés, le front durci, la bouche crispée.
Ferdinand s’en alla rincer des bouteilles à la cave. Ils eurent une
façon de souffrir irritée, avec cette pensée:
«Tant pis! le roman ne se fera pas! au diable la littérature!»
* * * * *
A midi, le déjeuner se passa sans conversation directe. Visages calmes,
exagérément naturels et bonasses, signifiant pour chacun: «Moi? je n’ai
aucun ressentiment; je répondrai quand on me parlera.»
Comme par hasard, on trouva de continuelles observations à adresser aux
enfants:
--Voyons, Albert, ne mets pas ta manche dans ton assiette.
--Georges, ta mère t’a déjà dit de ne pas balancer ta chaise.
--Oui, tu te rappelles cette belle culbute, l’autre jour, chez ta
grand’mère.
Après le repas, les tasses et la cafetière étant encore sur la table,
arriva Catherine Bise. Elle portait un chapeau canotier en feutre noir,
des gants de coton, une pèlerine. Mince, les mains et les pieds très
petits, elle ressemblait à une de ces pensionnaires d’orphelinat noble,
dont les traits de race éveillent la sympathie à première vue.
Elle avait deux heures de permission seulement. Alors, dit-elle
naïvement, ne pouvant aller voir son petit, elle venait faire visite,
pour parler de lui.
--Vous prendrez un peu de café.
--Non, monsieur, merci.
Ferdinand versa quand même.
Les garçons regardaient Catherine d’un air amusé: «Hein! quand leur père
avait dit quelque chose, ça ne servait à rien de refuser.»
Cependant, eux, ils s’obstinèrent à ne pas filer dans leur chambre. Le
cas était différent: l’ordre avait été donné mollement, et puis, eux,
ils étaient comme un fragment de leur père: on ne s’obéit pas toujours à
soi-même.
La conversation les intéressait extrêmement. Catherine recélait une
quantité d’inconnu, quoique, pour eux, elle fût de la famille. Lors de
sa première apparition, ils étaient seuls à la maison. Jamais on n’avait
rien dit qui pût attirer leur attention, ils étaient censés ignorer
l’existence de Catherine. Albert, ayant ouvert la porte, déclara,
tranquillement: «Vous êtes Catherine Bise. Maman est descendue, elle va
remonter.» Il s’approcha, se haussa, exigea l’embrassade habituelle avec
les intimes. Georges en fit autant, le plus nécessairement du monde.
Autre chose encore leur plaisait énormément: leurs yeux bleus, leurs
yeux sans vergogne faisaient céder drôlement les yeux timides de
Catherine Bise; cette retraite immédiate leur rappelait des révérences
gracieuses qu’ils avaient vu faire quelquefois.
Et ils en avaient des motifs de la regarder hardiment! tout le bonheur
qui devait lui arriver et dont elle ne se doutait pas! Ils se
flanquaient des coups de coude, ils serraient le bec. Ils en
frémissaient par évocation: le roman était bien long à terminer... ils
auraient voulu que ce fût tout de suite...
Catherine ayant bu son café, on passa dans le salon. Le parti pris de la
traiter avec les égards réservés à une personne du monde était dissimulé
par cette simplicité qui semble exclure la possibilité d’un autre
procédé.
A l’origine des relations, Catherine s’était défendue avec une espèce
d’épouvante d’être reçue, dans les formes, au salon. Ensuite, elle
n’avait plus rien dit; mais, en franchissant le seuil, chaque fois,
inévitablement, elle rougissait jusqu’à la racine des cheveux.
Il y avait deux fauteuils: un pour maman, du côté de la bibliothèque, un
pour Catherine sous le Dickens. Cette exigence appartenait aux garçons:
ils faisaient les honneurs, ils refusaient de laisser prendre une
chaise. Eux aussi avaient leur parti pris.
Ferdinand s’assit, tourné vers les deux femmes, un coude sur son bureau.
Marthe s’empressait au seul sujet de conversation cher à Catherine:
--Alors il va bien? Cela fait quinze jours que vous ne l’avez vu.
Peu à peu, Ferdinand revira, jusqu’à être les deux coudes sur la table,
le menton dans ses poings.
Les enfants se tenaient tranquilles, dans la plus confortable des
positions: le derrière sur le tapis. Ils contemplaient inlassablement le
visage de Catherine où passait toute une tragédie. Et puis la voix de
Catherine variait jusqu’à être celle d’une croyante à l’église parlant
toute seule à une image sainte: un interminable baiser emmenait sa
bouche vers l’Inaccessible et, par un phénomène unique, ses yeux timides
prenaient enfin la large fixité.
De temps en temps, Georges tendait les lèvres par imitation magnétique;
Albert les serrait tant qu’il pouvait.
--Je suis arrivée par le petit chemin à droite de l’avenue de la gare et
qui monte un peu. J’avais des battements de cœur, que je soufflais,
comme pour monter un sixième. La porte était ouverte chez la nourrice.
J’entre; il n’était pas là. Je ne suis pas sûre que j’aie dit bonjour.
Je sais qu’ils ont ri et qu’ils m’ont dit: «Tenez donc! il est là-bas
avec les autres.» Ça fait comme une place en face chez eux; après le
pavé où passent les carrioles, il y a un coin de l’église, une propriété
avec une grille et un espace de terre battue avec de vieux arbres. C’est
retiré; les gamins jouent là sans danger. Il y en avait bien une
dizaine, tous en robes. Je traverse, je fouillais déjà dans mon sac de
cuir que vous m’avez donné, pour sortir des bonbons. A cause que les
gens avaient ri, j’étais comme hésitante sur mes jambes et je ne savais
plus si j’étais heureuse. Et me v’là devant eux tous qui jouaient avec
un rat qu’on avait tué; ils le traînaient par une ficelle attachée à une
patte, n’est-ce pas?
Catherine fit une pause. Elle avalait des réminiscences pénibles avec
son front, avec ses yeux. Elle présenta un sourire de créature qui va
mourir:
--Comprenez-vous, madame? ne pas être sûre du premier coup d’œil! Oh! ça
n’a été qu’une seconde, même pas: il y avait deux mois que je ne l’avais
vu, sa robe était changée, une à carreaux rouges et blancs, au lieu de
la bleue qu’il avait avant... je l’ai reconnu, mais je ne sais pas si
c’est seulement avec mon sang, ou aussi parce qu’il avait une mine moins
gaie que les autres.
--Voyons, dit Marthe, pourquoi aurait-il été triste, puisqu’il s’amusait
avec les autres?
--Mon petit à moi n’a qu’un sourire sur la figure; les autres, il me
semble qu’ils ont leur sourire à eux et celui de leur mère. Et puis je
le trouve pâlot, comme s’il lui manquait du soleil, de la chaleur; sa
figure est malingre, toute pointue.
Ici la voix baissa, effleurant des horreurs:
--J’ai peur qu’on ne l’aime pas. Et pourquoi, depuis ce jour-là, faut-il
que je pense toujours à ce rat qu’ils traînaient par la patte!
Ferdinand appuyait les avant-bras sur sa table; progressivement, le dos
en boule, il s’était ramassé en un tas inerte, et voilà qu’une
singulière toux spasmodique sortit de là-dessous et que le tas remua.
Catherine dirigea là son attention, et elle vit que M. Prestal portait
un vieux veston bossué, pareil à quelque frusque de coltineur déjetée
par l’écrasement des fardeaux.
Elle dit longuement sa peine de mère. Ce palpitant murmure sortit
encore:
--J’ai peur qu’on ne l’aime pas!
Et elle vit, à un moment, que les épaules de M. Prestal couraient sous
le veston comme fait un rat prisonnier dans un sac.
--On sonne! crièrent les enfants.
D’un geste, Marthe les empêcha de bouger.
--Je vais voir, dit-elle, les sourcils froncés.
Elle ferma la porte du salon, au bout d’un instant, elle revint:
--C’était Chaupillard, je m’en doutais. Je lui ai dit que j’étais seule
et que je ne pouvais pas le recevoir. C’est drôle, ça ne me coûte pas du
tout de mentir à des gens comme lui... Décidément, il m’horripile de
plus en plus, ce garçon-là; j’ai été choquée de l’affectation
respectueuse avec laquelle il s’est retiré.
Après une pause, Marthe ajouta:
--Surtout, Catherine, n’oubliez pas ce qu’on vous a dit: c’est un
monsieur dont il faut se méfier, malgré ses protestations de dévouement.
--Oui, je trouve qu’il est poli... pas comme tout le monde, dit
Catherine en rougissant.
Elle s’était levée pour s’en aller.
--Vous aimez mieux monsieur Griffon? demanda Marthe, en dirigeant vers
la fenêtre un regard qui prit Catherine, tout entière, au passage.
Catherine eut l’air de ne pas comprendre.
--Ce grand monsieur, brun, barbu, que vous avez vu ici?
--Je ne sais pas.
--Comment! vous ne savez pas si vous l’aimez mieux que Chaupillard?
Catherine balança la tête comme une personne qui cherche à se sauver.
--Je n’ai pas osé le regarder.
Ferdinand, qui écoutait en annotateur bienveillant, s’exclama dans un
rire zélé, rassurant:
--N’ayez pas peur de Griffon! ah! ah! n’ayez pas peur...
Mais alors Marthe porta sur lui ces yeux profonds de femme qui semblent
jauger de haut la candeur masculine, et son baiser d’adieu à Catherine
fut très appuyé, à la façon d’une offre, d’une promesse.
* * * * *
Après le départ de Catherine, sans explication, la vie reprit chez les
Prestal, arrangée au mieux, comme s’il n’y avait jamais eu désaccord.
Selon l’heureux privilège de leur affection, aucun nuage ne subsista. On
respirait même largement, on rattrapait un arriéré de souffle et de
lumière: rien ne nuisait plus au roman.
--Hein? dit Marthe, l’opinion de Griffon à propos de la ressemblance
doit être prodigieusement juste!
--Quoi? sa conversation de dimanche dernier en sortant du théâtre? Je
n’ai rien entendu, sa femme me priait de changer l’orientation de mon
roman, par complaisance: «Je serais si gentil... qu’est-ce que ça me
faisait?»
C’était une claire et vivace journée d’octobre, Ferdinand ouvrit la
fenêtre de la salle à manger et se planta dans le cadre ensoleillé, les
mains derrière le dos. Marthe desservait la table, elle expliqua:
--D’après Griffon, il y a certainement cette fatalité atroce que le
petit Émile ressemble à «l’homme à la trique».
Vivement l’attention de Ferdinand se ramassa.
Albert et Georges, gesticulant vers la fenêtre d’où arrivaient les
vociférations guerrières d’une bande de gamins, demandèrent piteusement
«si on ne sortait pas aujourd’hui». Insensés! c’était bien le moment!
--Tout à l’heure! Tout à l’heure!
Marthe continua, une tasse à la main:
--Sans doute, on voit à sa figure pointue, ténébreuse, que l’enfant est
pétri de mauvais instincts. Et demain, d’un moment à l’autre,
l’abhorration universelle aura lieu d’éclater. Alors, se dresse la pitié
surhumaine. L’amour de Catherine, affolé par l’exécrable ressemblance
même, est un surgissement de protection contre tous et voilà le plus
grandiose: c’est aussi le pardon du monstre... Tu sais, je te dis cela
comme je l’ai compris, d’après Griffon, je ne te garantis pas les
paroles. Du reste, il était tout drôle; je ne m’étonne pas que tu n’aies
rien entendu, il étouffait sa voix, il vous regardait de côté, toi et
Adèle, comme s’il avait dévoilé des secrets.
Ferdinand se rappela la récente discussion au bureau de poste et le
trouble subit, imparfaitement justifié, de Griffon.
--Oui, dit-il, hochant la tête rêveusement, puisque Catherine aime
sauvagement son enfant si taré, c’est qu’elle ne souhaite pas d’être
vengée de l’homme à la trique.
Marthe repartit là-dessus:
--En cela, elle domine étrangement: misérable, elle sent que le
châtiment d’un autre misérable n’est pas une solution. Les ordinaires
malheureux ne pensent pas à se solidariser avec leurs pareils, coupables
d’attentat contre les institutions dont ils souffrent eux-mêmes.
Catherine, elle, aurait la fibre solidaire pour son assassin!...
Justement, hier, j’ai lu ce fait-divers: un voleur dépenaillé tombe tout
courant dans un chantier de terrassiers courbés à leur tâche de forçats,
ils l’ont assommé à coups de manche de pelle...
Un silence. Marthe grattait de l’ongle une tache sur la nappe; elle
ajouta sur le ton méditatif des réflexions adressées à soi-même:
--Le sentiment de Catherine représente le plus haut pardon. C’est la
seule réalité qui puisse dépasser le crime... la seule beauté qui puisse
dire au crime: tu es absous, puisque je subsiste.
Sans autre conclusion, Marthe prit ses tasses et alla «faire sa
vaisselle».
* * * * *
Le lendemain lundi, dans la paix du matin, Ferdinand put travailler à
souhait. Il s’avoua qu’en définitive le zéro de la veille était compensé
par une surproduction: c’était bien la peine de tant se fâcher.
Vint l’heure de partir au bureau. D’ordinaire, au tintement de
l’horloge, sa volonté laborieuse cessait net, comme si le courant était
coupé. Ce jour-là, au lieu d’avoir fini, il se trouva en état de donner
le meilleur.
Le temps se maintenait pur, gai, tout en jeunesse.
La marche dans la rue valut cet exercice ambulatoire dans la chambre, si
utile aux gens qui composent. Ferdinand allait, par les boulevards
extérieurs, le front haut, béant à cette région de lumière où plane la
force de la terre.
Il avait oublié de nouer sa cravate; les cochers à cent mètres se
croyaient hélés par lui sur leur siège.
Il vivait cet instant où l’âme à la fois, rend ses plus fougueuses
palpitations et absorbe jusque dans l’immense des parcelles brûlantes de
la palpitation universelle.
Dans sa poitrine, l’enfant de Catherine Bise râlait une plainte suprême
que la terre ne pouvait plus tolérer; dans sa poitrine, se répercutaient
les deux battements irrésistibles de la tendre chair naissante: l’effroi
des mains étrangères, l’appel des chères mains absentes...
Telle était l’envolée droite de l’émotion que Ferdinand, dans l’ivresse
qui oublie l’équilibre du corps, voyait flotter les passants le long du
trottoir et croyait percevoir le fléchissement des chaussées, et le
vacillement des cubes de pierre à six étages, sous le cahot des
voitures.
Il allait dire le crime de façon à le rendre désormais impossible...
«Quelqu’un vient et prononce: Il me faut une servante complète. Je paie,
femme, pour que tu n’aimes plus ton enfant. Je loue la mécanique,--le
cœur avec,--pour mon usage domestique; je prends cette «force d’aimer»
pour augmenter mes commodités, pour faciliter mes distractions...»
Ferdinand s’arrêta une fois sur un banc, proche la place Clichy, pour
crayonner une note. Mais le mieux était de laisser sa sensibilité
s’enrichir, grâce à la marche. La fixation écrite se ferait au bureau.
Le boulevard de Clichy, puis deux, trois rues encore furent de lointains
horizons d’où les révélations d’humanité accouraient en son être, comme
se précipitent les souffles d’ouragan. Un commerçant sur sa porte, et
plus loin un maçon, regardèrent étonnés: ce passant geignait tout seul,
et ses yeux sautaient aux murs des maisons et grimpaient au delà. Une
vieille dame se colla brusquement contre une devanture, Ferdinand avait
foncé sur elle, assénant sa pensée: «Ne cherchez plus l’enfant, la
créature de toutes les protections, qui exige une atmosphère et un
entourage tendrement préparés: il y a le déchet d’une vente, le rebut à
jeter n’importe où...»
La façade ombreuse de l’immeuble administratif où il fallait entrer
«éteignit» Ferdinand soudain; il cligna, l’instant de rabattre sa flamme
en dedans.
Il monta prestement, serra vite la main des collègues, s’installa devant
son encrier. Vite, il allait noter l’irretrouvable: on n’est pas deux
fois dans un état d’âme identique. Quelle chance d’être assis! Et une
coordination immédiate des idées: après le bouillonnement et
l’engouffrement à plein cratère, sa pitié demandait à couler immensément
comme une lave brûlante. Vite! du papier, le cœur avait mis en phrases
tout son émoi et n’avait plus qu’à les dicter.
--Excusez-moi, Dubois, j’ai une lettre pressée à écrire.
--Sans vous déranger, monsieur Prestal, prêtez-moi donc votre journal,
demanda un collègue.
--Le journal, monsieur Pingouin? ma foi, j’ai oublié de l’acheter.
--Non! cherchez bien... tout s’oublie, excepté le journal...
--Je vous assure...
Les phrases palpitaient, il n’y avait qu’à se hâter. Déjà deux lignes...
Le garçon de bureau, ancien militaire décoré, visage de pierre, montra
sa livrée bleue sur le seuil du bureau, et lança d’un ton net de
commandement:
--Monsieur Prestal, chez le chef.
Vite, boutonner la jaquette, changer de visage, appeler dans son esprit
les affaires courantes, se transformer en employé sérieux; le long du
couloir précipiter sa pensée, en avant et en arrière, dans les choses de
l’administration, et, comme quelqu’un qui sent ses intérêts, sa vie même
en cause, concentrer ses facultés chicaneuses, n’avoir plus de sentiment
pour rien au monde.
--Vous m’avez demandé, monsieur.
L’homme est supprimé; il n’y a plus qu’un sous-ordre, prompt aux
oscillations, cherchant à être le calque exact du chef: visage et
intelligence.
--Monsieur Prestal,--dit le chef avec cette urbanité qui rend la
toute-puissance plus accaparante,--je vous prie de me préparer
immédiatement un rapport détaillé sur le régime comparatif des
transports, afin d’exposer exactement la situation qui nous est créée
par le nouveau règlement. Vous avez donc à vous pénétrer des textes et
des pièces du dossier. Il importe de voir l’affaire d’ensemble d’un
esprit lucide et méthodique; et comme vous serez spécialement chargé
d’en poursuivre la solution, je tiens à ce que vous possédiez à fond la
matière... Asseyez-vous donc.
Vinrent les longues explications qui compliquent et vissent des
obstructions dans la tête; puis, les questions qui font le vide:
Résumez-moi le précédent? Où en est l’enquête annuelle?
Il n’y avait pas à simuler l’attention, ni à ménager la dépense d’influx
nerveux. Au bout d’une heure, ayant été successivement, et à maintes
reprises, chargé, puis pompé, Ferdinand retourna dans son bureau.
Là, devant son papier et sa plume, il se trouva aussi étranger à toute
conception sentimentale que l’aigle administratif le plus féroce. Le
moindre essai de remémoration littéraire lui causait un intolérable
malaise. Seul subsistait l’instinct de donner satisfaction au chef: le
restant de la journée, par une nécessité brutale, l’intelligence
abasourdie ne consentit à vivoter que dans les pièces du rapport à
préparer.
Le soir, Ferdinand reprit sa route du matin, triste et courbaturé,
mécontent de lui-même, comme un homme tiraillé qui ne fait pas ce qu’il
doit, ni d’un côté ni de l’autre. Il sentit avec malaise le
raccourcissement des jours, l’approche de l’hiver, les arbres du
boulevard extérieur montraient déjà une désolante nudité.
Il réfléchissait dolemment:
--C’est qu’il y a des axiomes formidables sur l’obligation de remplir
intégralement l’office dont on est chargé et de se cantonner dans une
seule ambition. Que de vérités inexorables comme l’airain! «Suis ta
consigne. Sois l’homme de ta condition.» Et certes, combien l’on sent
heureux l’individu adapté à son seul service! comme il respire aisément,
d’accord avec la conscience universelle, protégé par un immémorial
formulaire! Quelle sérénité d’âme, quelle force à toute heure, en tous
lieux, chez le bon employé, par exemple! Ne faire qu’une chose et aimer
cette chose que l’on fait!»
Tandis que Ferdinand, répréhensiblement livré à deux métiers
incompatibles, courait grand risque d’être médiocre en tout. Et n’avoir
même pas l’approbation de sa propre conscience! Car enfin, le travail
qu’il préférait ne rapportait rien, et l’on se doit à sa famille autant
qu’à son administration.
Et Ferdinand savait bien que la morale serait vengée tôt ou tard: la
morale du métier unique! Déjà il connaissait le sens de ses notes
signalétiques et leur sanction pécuniaire:
«Cet employé paraît constamment fatigué par une vie peu régulière,
manque d’ordre et de mémoire; ne prend pas suffisamment la peine
d’étudier et de suivre les affaires.»
Et, par ailleurs,--dans le cas d’une réalisation inespérée,--il
entendait d’avance la critique: «Écrivain inégal; des «trous» donnent
l’impression d’une œuvre mal éclose, bousculée. Çà et là, l’écrivain a
été sur le point de monter très haut, ses ailes se sont cassées.»
* * * * *
Une période s’ouvrit où Ferdinand eut à fournir un travail considérable
au bureau: le service exigeait, impossible de se dérober; de plus, le
chef talonnait sans répit; vingt fois par jour, il appelait ou bien il
venait; le reste du temps, on l’entendait, on le sentait là, tout près.
L’administration saturait Ferdinand totalement. Il sortait bourrelé,
incapable même de lire après dîner. Il ne pouvait pas empêcher «les
affaires» de continuer toutes seules dans sa tête.
Le matin même, l’intelligence n’était pas nettoyée des préoccupations du
bureau, et, à cause de cette notion que, tout à l’heure, il allait
falloir «s’y remettre», Ferdinand ne pouvait diriger ses facultés nettes
et fortes sur son entreprise littéraire. Alors la peine était indicible,
de cet homme opiniâtre, chaque jour installé à sa table, devant son
papier, aux mêmes heures, et devenu impuissant.
Pendant plusieurs mois, le roman recula plutôt qu’il n’avança: des pages
mauvaises furent écrites qu’il fallut déchirer ensuite.
Dans la famille, rien n’était changé, censément, puisque Ferdinand
n’avait pas l’habitude de parler de son œuvre. Et pourtant, quel
enserrement oppressif!
L’appartement paraissait moins visité par la clarté du jour; une
pesanteur de l’air épandue sur le quartier raccourcissait les regards.
On percevait plus que de coutume les bruits passagers de la rue
Saussure, mais ils n’augmentaient pas la vie.
On aurait jugé les Prestal des gens sans activité cérébrale, voués à la
plus morne routine. Les enfants mêmes souffraient de l’arrêt du roman,
sans savoir. Ils s’ennuyaient à la maison, ils ne trouvaient plus à quoi
jouer. Et l’allégresse phénoménale que l’on se promettait de partager
avec Catherine, ils la sentaient s’éloigner, s’éloigner... la certitude
manquait au front de leurs parents. Et la table et les portraits du
salon ne répétaient plus rien... où espérer alors?
Le soir, Ferdinand se forçait à dire des phrases indifférentes, et
malheureusement, Marthe parlait moins, sans entrain, alors qu’une
infusion de gros verbiage aurait peut-être ranimé l’œuvre.
Seulement, elle ne dérangeait pas son mari par les besognes domestiques.
Grâce à une invention inexplicable, le ménage se faisait invisiblement.
Quand le roman était en pleine vitalité, la vitalité de Marthe, forte
aussi, pouvait le heurter; mais maintenant!... Fait tragique: le
dimanche, Marthe ne bouleversait plus l’appartement! Elle entretenait
plus que jamais, seulement, elle entretenait les petits coins! Son zèle
ménager, devenu étriqué, se cachait dans la cuisine, dans le cabinet
noir, où elle recensait des vieilleries. Chaque lundi, le front pensif,
elle s’en allait à l’ouvroir, portant un petit baluchon de nippes à
donner. Ne faut-il pas des actes pieux pour changer les destins
contraires?
A l’ouvroir, alors, c’était autre chose: pas une déchue maintenant ne
disparaissait sans avoir dit sa peine à Marthe. Il n’y a pas de rancune
sociale qui tienne, entre déchues.
X
Le peintre Morlane, en lutte, lui aussi, avec la difficulté économique,
habitait une singulière cage.
L’ancien Paris avait laissé, rue Girardon, une maison de deux étages
ayant pour entrée une porte charretière, surmontée d’un panneau presque
effacé: _Vacherie de Montmartre_. Au fond de la cour, était un grenier à
fourrage vitré, face à la muraille nue: cet appentis de bois, coupé en
deux par une cloison, constituait l’atelier et le domicile de Morlane.
Agé de trente-cinq ans, tête slave, blond filasse, nez large, grands
yeux enfantins, Morlane occupait, en outre, été comme hiver, un costume
de velours gris-de-fer, dans lequel, avec sa moustache haute, sa
membrure forte et son aspect débonnaire, il faisait penser à un
mousquetaire et à un charpentier.
C’était l’avant-veille du terme, un lundi, le marchand de tableaux
devait venir avec de l’argent.
Morlane terminait une peinture de grande dimension: une femme nue,
robuste, belle d’une beauté de peuple, enfourchant à cru un cheval roux.
Tournée sur la droite, de façon à montrer sa poitrine et son visage,
elle brandissait une lyre d’un geste triomphal, superbement sûr
d’atteindre le ciel; ses cheveux d’or crépelés volaient, se mêlaient
sous le bras levé au fauve de l’aisselle; la crinière du cheval roux
enflammait sa cuisse. Ses yeux droits assaillant l’immensité, sa bouche
prodigieusement déchaînée, lançaient un appel d’émulation aux libres
fureurs de l’Art. Ses reins tant se cambraient et tant son ventre
crépitait en avant, que le cheval cabré, les naseaux en éruption,
bondissait comme sous une brûlure. Telle était la vibration du tableau
que les seins aigus et blancs de la femme semblaient naître indéfiniment
des battements de ses flancs qui montaient, floconnaient et créaient
l’éblouissant éther lui-même.
Trois heures sonnèrent à un réveil accroché entre deux masques de
plâtre.
--Repos! cria Morlane.
Une camarade était là, qui posait toute nue, par gratuite complaisance.
Elle respirait la famine et la dégénérescence: une poitrine étroite, à
peine pochée, des bras en pattes d’araignée et ce désossement qui exhibe
les clavicules, les palettes des omoplates, les crosses des hanches.
Roussâtre, une chevelure indigente genre caniche, une figure trop
chiffonnée, comme d’un enfant grimacier qui s’amuserait à rapetisser les
yeux, à ratatiner les joues, elle paraissait étonnée et désarmée d’être,
à vingt ans, si laide et si misérable.
Morlane alla chercher, derrière la cloison, du pain, du fromage, un
couteau, et plaça le tout au milieu d’un banc de bois.
Ils s’assirent bout à bout et se mirent à manger, en lorgnant le tableau
sur le chevalet. La clarté d’avril tombait toute pure, en masse; aucun
mouvement dans la cour où le mur tendait un silence gris.
La pose recommença.
A cheval sur une planche supportée par de hauts tabourets, la disgraciée
serrait le bois avec ses genoux, éperonnait le vide, et, faute de lyre,
brandissait une cuiller à pot en fer émaillé.
Morlane se recueillit un moment, la palette en main: un fluide
travaillait dans l’air, dirigeait sur la femme peinte les atomes émanant
de tous les objets présents, des esquisses, des plâtres suspendus,
attentifs.
Soudain, Morlane se décida: les touches du pinceau coururent. Et voilà
que la disgraciée, raidie vers le chevalet, sentit les coups d’yeux
ivres prendre sa féminité et la faire passer, vaporeuse, dans l’œuvre.
Quand arriva le tortillement de la fatigue, Morlane devint fébrile comme
si l’accentuation de la laideur rendait plus saisissable la magnificence
dont il sublimisait son héroïne:
--Ne t’inquiète pas, souffla-t-il, ça fait un effet épatant, ton
tremblement... ça détaille, ça fait chanter la lumière... là, là... je
te pénètre...
On aurait dit que, de la cuiller à pot vacillante, coulaient des rides
malades le long du corps et que le sein tiraillé dégorgeait sa
vieillesse à grands plis. Aïe donc! Morlane épandait les splendeurs.
--V’là que tu geins? nom de Dieu, ça va faire aussi de la couleur!
Maintenant, la disgraciée sanglotait «de ne plus pouvoir»:
--Ce n’est pas de ma faute... je voudrais...
Ses membres s’arrachaient par secousses, de la pose, elle ne les
replaçait plus à souhait.
Morlane râlait tout haut pour la retenir, possédé de cette illusion:
c’était le premier consentement de l’amante, mais une trop longue
passivité était demandée à sa chair anxieuse; la crise de l’intolérable
arrivait en saccades, et l’amant ne vaincrait pas, si seulement il
différait encore un instant...
--Là... là... ah!... je..., exhalait Morlane pantelant.
Alors, écartelée sur sa planche, renversée en arrière, n’élevant plus sa
cuiller qu’à hauteur de l’oreille, la main libre battant l’air, la
pauvresse, au paroxysme de la fatigue nerveuse, donna dans un cri sa
dernière seconde de pose: «Ah! tiens...» Et, perdant l’équilibre, elle
versa par terre.
Au moment même, la porte s’ouvrit. Morlane, brusquement retourné, perçut
un éblouissement de soie, de carnation rose, d’albâtre, d’or et d’ébène:
madame Griffon et madame de Mireille.
Une voix perçante et hardie:
--Bonjour, Morlane.
Puis une exclamation fusa, comme un rire éternué:
--Qué que c’est que ça?
La disgraciée était tombée à quatre pattes, la figure à terre, si bien
que la croupe plus haute se présentait en plein vers la porte.
Le premier mouvement de Morlane fut de se précipiter, de jeter un voile,
mais tout de suite, la camarade volta, d’un saut de reins et elle
apparut, sur son séant, n’ayant pas lâché sa cuiller à pot et la tenant
comme une face-à-main. Morlane s’arrêta arborant aussi son pinceau à
hauteur et pendant des secondes, ils bâillèrent l’un vers l’autre,
identiquement effarés et grotesques.
Les visiteuses avaient compris qu’il s’agissait d’un «modèle» sans
importance. Leur rire détourné fut vite changé en amabilité mondaine à
l’adresse du peintre et, après la courte hésitation sur le seuil, elles
s’avancèrent avec empressement vers le tableau:
--Oh! que voilà une belle créature, complimenta madame Griffon.
--Ah! la bonne heure! salua madame de Mireille.
Ces dames avaient toute une façon appliquée de compter pour rien la
pauvresse présente. Morlane hâtait sa disparition par des regards
éloquents.
Tout d’abord, la disgraciée lâcha sa cuiller, et ses mains se portèrent
puérilement à sa poitrine, soit par respect humain, pour épargner au
monde une vue désagréable, soit à cause de ce coup mortel: le reniement
immédiat et sans restriction de Morlane.
Et vite, dans une hâte délirante, les nippes en tas sur une chaise
furent atteintes. Et c’étaient de ces oripeaux criards, d’une imitation
grossière offensante, qui sentent la misère plus que des guenilles.
Morlane divaguait:
--Oui... je terminais... je donnais l’âme...
Madame Griffon hochait la tête, en manière d’attention laudative; mais
madame de Mireille, après avoir tourné le dos complètement, s’était mise
à lorgner de côté les gestes si ridicules du rhabillage.
La disgraciée, à moitié vêtue, s’élança par la porte. Une exclamation
hilare la rejoignit dans l’escalier:
--Eh bien, mon cher, vous avez du goût, les cochons n’ont pas tout!
Morlane, confus, se défendit humblement:
--Certes, une telle anatomie n’est pas d’un grand secours, cependant ça
vaut mieux que rien: ça aide la mémoire, ça indique un peu le mouvement
et la ligne de dessous.
--Oh! protesta madame de Mireille, pour la ligne de dessous, vous seriez
mieux servi d’avoir un squelette articulé, comme on en vend.
Madame Griffon, toute minaudière et ondulante, reprit la comédie de
séduction accoutumée:
--Quant à la femme de votre tableau, nous sommes jalouses, en vérité.
--Allons donc! Nous pourrions rivaliser, ma chère, déclara madame de
Mireille, le front haut, les paupières abaissées, telle une déesse
foudroyant les mortels de son impeccable nudité.
Morlane s’affairait devant le chevalet, papillonnait autour des deux
visiteuses:
--Certainement... vous éclipsez ma modeste production...
Sa moustache remuait, il s’appliquait à humer une émanation de verveine.
Déjà sa voix détonnait, il demanda craintivement:
--Est-ce que vous voyez des détails à perfectionner?
Les deux amies s’entendirent d’une lueur furtive des prunelles. Madame
de Mireille répondit avec rudesse:
--Votre créature manque de race; quelles chevilles épaisses! Il y a trop
de terre, mon cher. L’ampleur du mollet ne commande pas des attaches
informes... et je vais vous en fournir la preuve.
Aussitôt elle retroussa coquettement sa robe jusqu’au nœud de ruban et à
l’agrafe de joaillerie ornant le bas de pantalon et la jarretelle.
--Comparez, mon cher! Et vous, Adèle, montrez-lui donc aussi.
Madame Griffon, imitant son amie, tendit le jarret à découvert.
La femme peinte, sur un plan oblique, par rapport à la fenêtre,
arc-boutait son mollet nu; les deux dames s’étaient postées vis-à-vis,
de façon à recevoir la même lumière. Sur la vibration offerte du bas de
soie mauve,--comme on joue de l’éventail,--elles jouaient légèrement de
leurs jupes mousseuses, elles en augmentaient puis diminuaient le
haussement, juste assez pour éparpiller le bouquet de verveine, pour
faire le baiser en froufrou des soies l’une contre l’autre, et le
clignement d’appel des couleurs rose et lilas.
Leur main libre, sur le corsage, donnait leur cœur, semblait-il, et leur
joli visage penché à gauche déléguait l’aveu des yeux veloutés, des
joues avivées, des dents éclatantes.
--Voyons, Morlane, soyez impartial, provoquait madame de Mireille.
Morlane s’était reculé du côté de la fenêtre; la tête envahie par le
brouhaha du sang bestial, il se serrait de plus en plus contre le mur,
comme s’il cherchait à le repousser avec ses coudes.
Le divertissement se prolongeait.
--Vous ne rectifiez rien! demandait madame Griffon.
Morlane riait, à langue tirée; il sautillait tel un chien qui fait le
beau; pour ne pas bondir en avant, il se frottait contre le mur en
grognant, il bégayait:
--Attendez... oui, oui... je compare...
Mais madame de Mireille, dans un éventement immodéré, ayant dénudé une
mince raie de chair, entre le bas et le pantalon, Morlane poussa un cri,
comme d’une contusion reçue et s’élança derrière la cloison; il resta
caché, à trembler, à retenir son hennissement.
Les tentatrices lâchèrent leurs jupes et marièrent leur gaieté
tendrement. Au bout d’un instant, madame de Mireille s’étonna:
--Est-il allé chercher un coffret plein de pierreries pour acheter notre
amour?
Puis, le tableau agrandissant l’atelier, le faisant silencieux, d’une
lumière sacrée, inconnue, redoutable, soudain les deux amies furent
prises de panique, elles jetèrent quelques paroles vagues d’adieu et se
sauvèrent précipitamment.
Bras dessus, bras dessous, serrées l’une contre l’autre, l’air innocent
comme deux petites pensionnaires peureuses, elles montèrent vers le
Sacré-Cœur.
--Oh! chuchota madame Griffon avec émoi, voyez, là-bas, ces deux
méchants bonhommes qui traversent exprès pour venir contre nous.
En effet, dans la rue presque vide, les deux passants regardaient de
loin et s’orientaient en amateurs alléchés.
Elles avancèrent, la mine sévère.
Exclamations! Présentations:
--Madame de Mireille, monsieur Prestal.
--Madame Griffon, monsieur Jeannin.
Puis un échange de banalités embarrassées:
--Quel beau temps!
--Oui, croyez-vous!
--Les gens en cage se sont échappés.
--Les employés de bureau et les femmes d’intérieur.
La curiosité de chacun explorait hâtivement.
--Et le roman, ça va-t-il mieux? demanda madame Griffon, avec une
sollicitude hésitante.
--Je suis moins pressuré par l’administration, répondit Ferdinand
soucieux, mais je n’ai pas repris ma bonne régularité...
--A preuve: notre excursion d’aujourd’hui, compléta Jeannin, malicieux.
--Si Chaupillard vous voyait, il serait enchanté, taquina madame
Griffon.
--Et chez vous, le roman? attaqua Ferdinand à son tour.
--Ça ne va pas non plus très bien, intervint madame de Mireille; à
preuve: notre excursion d’aujourd’hui! parodia-t-elle hardiment.
* * * * *
En regardant partir ces dames, Jeannin annonça sur le ton d’un
consommateur au café:
--Moi, ce sera la brune, mon vieux.
--Et moi, la blonde, préféra Ferdinand.
Ils marchèrent lentement, d’un pas inégal, lorgnant la rue, les
devantures et les gens avec des velléités farceuses.
--Ça ressemble étonnamment à mon quartier, dit Ferdinand; on entend
gazouiller des serins, voici l’inévitable encadreur avec un amiral
agrandi et, sur cette fenêtre du rez-de-chaussée, la giroflée jaune
a-t-elle assez l’air de dormir au soleil!
Jeannin découvrit une enseigne de savetier: _Ressemelages artistiques_.
Mais Ferdinand eut vite fait de piger un autre savetier, recommandé par
ces mots peints d’un seul tenant: _A l’amour maternel; fermé dimanches
et fêtes_. Il commenta:
--Le plus remarquable, ce n’est pas cet amour maternel sensible aux
jours fériés, c’est la vérité formidable que, dans ce quartier purotin,
il faut le plus sublime sentiment terrestre pour décider le ressemelage
des chaussures galopines.
Jeannin compléta:
--Et l’on sait bien que, dimanches et fêtes, cette piété ne peut
s’exercer: il y a le mari et le marchand de vins.
Ils s’arrêtèrent à la porte ouverte d’une boutique où travaillaient une
dizaine de jeunes repasseuses en camisole.
Jeannin décida le plus sérieusement du monde:
--Je ne change pas... Moi, ce sera la brune qui repasse le poignet.
--Moi, la petite blonde, là-bas, qui repasse le col, accepta Ferdinand,
d’un jeu forcé, tel un écolier mal en train pour n’avoir pas fini ses
devoirs.
--Attendons qu’elles soient débarrassées de leur chemise.
Quelques fusées de joie effrontée répondirent, dans la boutique.
Ils restèrent à proximité sur le trottoir, comme s’ils attendaient
réellement. Ils se parlèrent nez à nez, avec des hochements soucieux:
Ferdinand doctoral et faubourien, Jeannin toujours un peu effervescent.
Et, selon la note dominante de toutes leurs précédentes excursions,--ils
avaient beau changer de sujet, ils en revenaient finalement à une
éternelle préoccupation de littérateurs: l’art--les conditions du
chef-d’œuvre.
--Pourquoi, dit Ferdinand, un certain genre de visage féminin nous
plaît-il d’emblée, plus que tout autre?
--Notre préférence en femmes tient de l’enfance, proposa Jeannin; une
figure agréable, bienfaisante a rayonné près de nous, juste au moment où
se déterminaient nos goûts; ils se sont pour ainsi dire modelés dessus.
C’est pourquoi il semble que la figure pareille retrouvée a juste la
forme de notre désir.
--De même en art, alors, déduisit Ferdinand: un écrivain dont les
premiers ans ont été bercés de musique d’église aura toujours un faible
pour la littérature teintée de mysticisme.
--Ah! c’est dans mes vitres, ce gravier! constata Jeannin, l’œil gauche
complètement fermé.
Ferdinand esquissa une révérence, en pinçant les deux pans de sa
jaquette:
--Ainsi s’explique le goût ému de tel grand artiste pour telle fausseté
d’art: il s’agit seulement d’un vieil enfant qui retrouve les chants de
sa nourrice.
Deux fiacres hostiles passèrent bruyamment. Ferdinand se croisa les
bras:
--Avez vous remarqué que deux cochers, lorsqu’ils se mésestiment l’un
l’autre, ne se traitent pas de _fumier_ tout court? Ils stipulent:
_fumier de lapin_, parce que c’est l’immondice sans valeur aucune...
Les blanchisseuses oubliées, Ferdinand et Jeannin se remirent à marcher,
devenus sérieux pour avoir feint la gravité.
--Alors, c’est vrai, ce que vous disiez à cette dame, votre roman ne va
pas fort? demanda Jeannin.
--Mon vieux, soupira Ferdinand, je connais actuellement les deux grandes
peines du métier: récrire des pages mal venues, détruire des pages
inutiles.
--Prenons à droite, indiqua Jeannin.
--Ah! mais, dit Ferdinand, nous sommes rue des Abbesses; Chaupillard a
habité au 12, à la suite d’une rupture avec ses parents. Il a fréquenté
là une estropiée. C’était une fille de la campagne qui avait été placée
dans une maison où la maîtresse et les demoiselles lui faisaient mettre
leurs chaussures neuves pour les élargir. Tous les jours, on
l’interrogeait avec sollicitude: «Vous font-elles encore mal,
Marie?--Oui, madame.--Bien, gardez-les.» Elle a fini par attraper, aux
pieds, une espèce de crampe, dans le genre de la crampe des écrivains.
Obligée de renoncer à l’état de domestique, tout ce qu’elle pouvait
faire, c’était d’aller du 12 ici, jusqu’au banc, là-bas, où elle
attendait patiemment quelque proposition de libertinage payant. Elle est
morte de froid. C’était une Bretonne, religieuse, connaissant la morale
primitive, échelonnée en actes physiques défendus. Elle avait modifié la
gradation: en premier, le plus vilain péché, celui que Dieu punissait
terriblement, elle le savait bien! c’était de consentir à un mauvais
usage de ses pieds...
--Oui... prononça Jeannin, je voudrais bien m’asseoir; suivons le
boulevard, nous nous arrêterons à la place Blanche.
Il était Breton, l’anecdote de Ferdinand l’avait mal impressionné. Il
redressa la conversation:
--Ne vous plaignez pas d’écrire plusieurs fois, nous en sommes tous là.
Le jour où je conçois un sujet de roman, c’est comme si j’apprenais
qu’un drame a eu lieu quelque part. Vite, je trace une première version,
informe, cahotée, toute en émotion; par ce moyen, censément, je vais
reconnaître les lieux, les personnages, l’action principale.
Ensuite,--deuxième écriture,--il s’agit de mettre le sentiment d’accord
avec la raison, il s’agit de rendre logiques les circonstances qui ont
amené l’issue de ce drame, où je n’étais allé tout d’abord qu’avec mes
nerfs. Puis, les personnages, pourquoi ont-ils passé par ces
circonstances déterminantes plutôt que par d’autres? A cause de leur
individualité propre, laquelle je ne peux vraiment dégager que par une
longue fréquentation: troisième écriture. Enfin, pendant cette enquête,
j’ai eu beau me surveiller, j’ai rédigé «avec surcharge»...
--Bref, accepta Ferdinand, quand un copain présente un ouvrage un peu
propre sans l’avoir écrit trois ou quatre fois, on peut lui tâter la
Place aux Cheveux avec le respect dû aux engins exceptionnels.
Le boulevard du côté de Montmartre, avec sa circulation tranquille et
les stores étendus des boutiques, invitait à flâner. Devant une
librairie abondante en publications illustrées, Ferdinand et Jeannin
débinèrent quelque peu Chaupillard qui burinait toujours des
«médaillons» de demi-mondaines opulentes. Ils feuilletaient çà et là:
--Aucun art dans toutes ces machinettes; c’est du journalisme en dessin,
déclara Ferdinand.
--Eh bien, diriez-vous, d’un mot, pourquoi l’unique roman de Chaupillard
est mauvais? demanda Jeannin.
--C’est une œuvre haineuse.
--Oh! l’art peut se donner comme fin n’importe quelle émotion, aussi
bien la colère que la pitié; mais Chaupillard, dans son roman, veut nous
_commander directement_ l’indignation. Irrémédiable erreur. L’émotion
majeure que se propose l’auteur, il doit _la faire résulter_. Mille
romans ou pièces de théâtre à thèse sonnent faux pour vouloir nous
dicter textuellement des sentiments.
Ferdinand lâcha vivement la _Revue des Images_.
--D’accord! Chaupillard voulait nous faire haïr tels politiciens mis en
scène; aucune diatribe n’était à prononcer contre eux; un seul moyen
d’art et de vérité procurait le résultat: nous inspirer une pitié
bondissante pour leurs victimes. Mais Chaupillard ne possède pas
l’émotion _en fait_; alors, pareil à tant de scribes dénués de
sensibilité, il ne donne que «le raisonnement de l’émotion».
--Eh bien! concluez donc: c’est un journaliste et non pas un artiste.
Arrivés à la place Blanche, Ferdinand et Jeannin s’assirent à un café,
devant lequel les courants de plusieurs rues amenaient à la dérive des
quantités de femmes sans maîtres. La terrasse même était agrémentée de
maintes consommatrices.
Quatre heures et demie. Le soleil partout: un soleil d’argent, riche,
excitant, éhonté.
--Tout de même, nous ne valons pas cher, dès que nous sommes séparés de
notre œuvre, regretta Ferdinand. Je prendrai un curaçao blanc à l’eau.
--Soignez bien votre petit estomac, railla Jeannin. Je prendrai une
absinthe. Et puis, assez de remords, vous avez consenti à sacrifier cet
après-midi... D’ailleurs à quoi bon écrire? Un critique grave prétend
que l’époque est proche où l’on ne fera plus de romans.
Jeannin regardait l’activité environnante sans la voir, et Ferdinand qui
semblait regarder le discours de son ami, voyait un univers d’activité.
--Le critique a simplement l’intuition confuse que la principale
ressource dramatique de la littérature actuelle disparaîtra, continua
Jeannin. Par exemple, viendra une époque où le déshonneur par rapport
sexuel sera une proposition aussi saugrenue que, présentement, le
déshonneur de la faim ou du sommeil. Supposez cette évolution
immédiate...
Jeannin s’aperçut que Ferdinand était absorbé par l’animation de la
place ensoleillée, il but lentement et un souci grave s’empara aussi de
ses yeux.
Les deux amis furent des littérateurs purs en contemplation.
A cause du ferment de littérature inoculé en eux, les divers détails du
plein Paris les atteignaient autrement que le commun des
spectateurs-acteurs.
Tandis que les gens ordinaires voyaient «passer des femmes», ils
recevaient, eux, la caresse de la couleur blanche, la morsure du rouge,
le choc des bariolages de corsages et de jupes; ils recevaient--des
différentes allures--l’impression de la grâce, de la hardiesse, du
rythme; ils isolaient, comme à une exposition de sculpture, «la ligne»
qui donne une sensation d’harmonie ou d’imperfection.
En eux, d’innombrables exigences étaient à se repaître, à se battre, à
durer dans l’inquiétude et l’inassouvissement.
Ils avaient cette incessante faculté «de voir dans la vie des gens». Ils
ne se bornaient pas à estimer depuis quand cette blonde en bleu,
traversant la place, avait quitté sa Normandie et le métier de servante,
ni depuis quand Belleville avait offert cette maigrichonne à la
galanterie; «ils voyaient dans la vie» du marchand de lilas proche le
Métro, et dans celle du cocher sur son siège. Ils décidaient le passé
d’une vieille promenant son chien, et la présente anémie d’un gamin,
ramasseur de mégots, leur livrait instantanément le drame futur de toute
une existence d’homme.
Ils savaient par quelle succession de volontés le quinquagénaire décoré
avait feint d’attendre à la station d’omnibus, puis s’était éloigné.
Ils différaient aussi des gens ordinaires, en ce que la vaste richesse
de la lumière projetait en eux l’impression d’ensemble du plein Paris;
une impression de pays natal due aux maisons, au pavage poudreux, aux
réverbères, aux bancs, aux choses mêmes dont ils aspiraient «l’âme
usuelle».
Quatre gaillards conversaient au bord du trottoir devant le Moulin
Rouge; les deux amis sentaient la dissemblance existant entre eux-mêmes,
soumis aux spéculations décevantes, et ces anciens garçons bouchers
costumés de complets anglais,--joueurs aux courses, amants de cœur,
automobilistes,--forts aux réalités.
A un moment, ils ne purent se défendre de percevoir un plus ou moins
d’affinité avec chaque passant successif; et leur faculté, en
définitive, était celle d’évaluer le «degré d’art» de chaque individu:
tel gentleman d’aspect fonctionnaire, faisait froid à leur affectivité,
tel camelot sinistre leur prenait du fluide.
--Mais... je ne me trompe pas, sursauta Jeannin, voyez à la terrasse du
café, de l’autre côté de la place, c’est Margot avec sa cousine!
--Quelle Margot? demanda Ferdinand, qui, d’un instinct prudent, examina
vivement les gens, hommes et femmes, assis autour de lui.
--Vous savez bien: son père, le tenancier du bureau de placement que
nous avons interviewé... Hein, mon vieux, quelle brune! et la cousine,
rousse! Analysez-vous d’ici comme elles sont fines et chantournées, et
ciselées? Et leurs fanfreluches rouges, blanches! Elles sont enveloppées
comme des articles de confiseur à la mode... Mon vieux, si elles
quittent la terrasse, nous marchons?
Ferdinand préoccupé ne répondit pas; les millions d’exigences
fourmillant en lui s’épaississaient: la place Blanche déjà n’existait
plus qu’en un point, là-bas...
Comme s’il eût reçu acquiescement, Jeannin faunesque lança, les
mâchoires brutales:
--Vous aviez raison! les cérébraux sont assez dégoûtants dès qu’ils ont
levé le nez de dessus leurs paperasses... Mais, d’autre part, si l’on
s’incrustait sur son œuvre, sans écart, on ne ferait rien de grand; il
faut être humain, totalement, c’est-à-dire donner une part à la
bassesse...
Ferdinand, censément rebelle à l’attirance de la terrasse, là-bas,
sentencia d’une voix faussée, comme indépendante de lui-même:
--Pour garder sa santé morale, il faudrait ne jamais douter de son
œuvre... Il est encore plus pénible de supprimer des pages que d’en
récrire... tenez, hier, Griffon m’a fait déchirer un chapitre entier,
sans valeur, et pourtant j’avais été assez empoigné en l’écrivant;
expliquez-moi ça!
Jeannin, les yeux à l’affût, ne répondit qu’au bout d’un moment, comme
si les paroles parties d’une distance considérable ne lui étaient pas
parvenues immédiatement; sa voix se désaccordait aussi:
--Eh! ce n’est pas difficile, on commet l’erreur de raconter
passionnément des particularités trop intimes.
Ferdinand se força à regarder Jeannin, il essaya de s’emballer, de se
réfugier dans le souci littéraire:
--Bravo! encore une explication du mauvais en art: un grand nombre
d’ouvrages sont dépourvus d’intérêt, parce que les auteurs ne se
dépassent pas eux-mêmes.
Il parlait dans une sorte d’état irresponsable.
--Le défaut de ces médiocres ne permet aucun espoir; ils se prennent,
eux, pour l’humanité; alors ils croient avoir du génie, tandis qu’ils
n’ont que du style...
Malgré sa résistance, Ferdinand remarqua que les deux jeunes personnes,
là-bas, remuaient sur leur siège; allaient-elles quitter? Le diapason
hilare de sa voix fit tourner des têtes:
--Ah! ah! le style c’est l’homme, mais le génie c’est «les hommes»!
Les deux amis échangèrent encore quelques phrases criardes pour
s’étourdir, et comme s’il importait de donner le change à des écouteurs.
On les regardait, tels des fêtards bruyants.
Mais le silence s’imposa: les deux jeunes personnes remettaient leurs
gants, après le solde des consommations. Ferdinand et Jeannin n’avaient
plus un mot intelligent à se dire, chacun était parti dans un lointain
égoïsme animal, et pourtant ils se sentaient deux frères respirant du
même souffle lourd sous le poids du même destin.
Quand Margot et sa cousine se levèrent, ils résistèrent à peine un
instant; d’un accord tacite, ils furent debout également.
Ils marchaient vite, «portés» en ligne directe.
--Vous savez, dit Jeannin, ce sont des amies des lettres; dans une
circonstance urgente, elles vous recopient volontiers un manuscrit.
--Ah! saisit Ferdinand avec une sorte de soulagement, ça peut être
rudement utile.
Ils approchaient. Jeannin s’attendrit:
--Margot ressemble étonnamment à son père; vous vous rappelez le beau
front qu’il a? et comme ce déséquilibré nous avoisinait?
--Et alors, «l’autre» est sa cousine? demanda Ferdinand oppressé.
Les deux jeunes personnes étaient rejointes, pour ainsi dire, quand un
lieutenant de ligne s’intercala derrière elles; à plusieurs reprises il
retira sa cigarette de sa bouche. Voulait-il leur adresser la parole? Le
pas des deux amis était rythmé comme par un battement de cœur. Le
lieutenant prit garde à cette marche significative, il s’approcha d’une
devanture et laissa passer.
Ferdinand sourit vers Jeannin, le visage malade, et il dit d’une bouche
sans salive:
--Il y a pire que les mauvaises pages à déchirer...
--Oui, répondit Jeannin, l’air désolé, il y a des faiblesses qui
contrarient l’œuvre bien malheureusement...
Et, s’étant penché, il aborda les deux petites femmes.