Donc l'Anglore,
soit en cheveux, soit sur la tête un fichu rouge,
les marins de Condrieu et d'Andancette
la retrouvaient chaque fois au passage;
si bien que, lors de la descise,
dès qu'ils avaient franchi les Trois Donzelles
et traversé les îles Margeries
et aperçu le roc de Pierrelate:
--«Allons, disaient-ils joyeux, nous allons bientôt voir
au Malatra papillonner l'Anglore!»
Cela seul les émoustillait
plus qu'un bon coup de vin bu à la gourde.
Et dès l'apercevoir, active à son travail,
agitant son crible en pleine lumière,
la jupe retroussée à moitié cuisse
et le corsage ouvert comme une rose
d'églantier qui boit le soleil:
--«Ohé! lui criaient-ils en faisant signe,
n'a-t-elle pas encore fait fortune, l'Anglore?»
--«Aïe! pauvrette, répondait la petite,
ils n'en jettent pas tant, d'or, dans l'Ardèche,
ces gueux de Cévennols[7]. Vous savez le proverbe?
Un orpailleur, un pêcheur, un chasseur...»--
«Tous geigneurs!»--«C'est cela. Mais vous passez bien vite?»
--«Le Rhône est fier[8] et il n'a point d'arrêt,
belle jeunesse! Mais, à la remonte,
quand les chevaux tireront la cordelle,
à notre retour du pays d'Argence,
nous amarrerons aux troncs de la rive
et nous t'apporterons des dattes... Où est ton père?»
--«Au Grand-Malatra, où il vous attend...
Bon voyage aux marins!»--«Adieu, mignonne!»