XIV

Mais le patron Apian s'écrie: «Empire!»

La barque capitane et les suivantes,

au premier coup de timon, vers la gauche

ont repris leur dérive. Sur l'eau longue

cependant que les nefs vont toutes seules,

le prince blond devise avec la chiourme.

Gentiment il leur conte qu'il est de Hollande

et fils de roi, et qu'il va en Provence,

cherchant la fleur qu'il porte pour insigne:

--«Fleur de mystère, dit-il, inconnue

aux profanes terriens, car dans les eaux

elle fait son séjour et s'y épanouit,

fleur de beauté, fleur de grâce et de rêve

que mes Flamands appellent «fleur de cygne»[2]:

par tout pays où on la trouve,

l'homme est joyeux, la femme belle.»

--«Cela? en s'approchant dirent les bateliers,

mais c'est la _fleur de Rhône_, mon beau prince,

le jonc fleuri, qui se nourrit sous l'onde

et que l'Anglore aime tant à cueillir!»

--«L'Anglore?»--«Allons, avance-toi, Jean Roche,

et dis-lui donc quelle est celle-là,» firent-ils.

--«Autant que moi, vous autres, vous pouvez en parler!»

répondit brusquement un jeune homme

qui tressait l'épissure d'un cordage.

--«Oh! le vilain bourru! lui cria-t-on,

tu l'auras cette nuit songée peut-être--qui à terre

faisait gogaille avec quelque pêcheur...»

--«Vous avez beau hâbler, mais, dame, quand,

riposta le gros gars, vers les fourrés

du Malatra, là où l'Ardèche fouille,

vous passez à côté, poussant la barre,

et que, nu-pieds sur le sable fin,

vous la voyez riant avec ses dents qui mordent,

ah! combien d'entre vous, si du bout de son doigt

elle faisait un signe, se jetteraient à l'eau

pour aller déposer un baiser sur l'aubier

de son pied nu!»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 160 / 296 题