Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier solitaire, on
s’arrête et une voix nous dit dans la conscience: _Voilà
Jésus-Christ!_ Moment céleste où, après tant de beautés qu’elle
a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme découvre, d’un regard fixe,
la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe
quand on ne l’a pas vue. Mais ceux qui l’ont vue ne peuvent plus
l’oublier.
P. Lacordaire.
Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on aura remarqué que les
convertis dont je parle--et j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le
retour à Dieu date d’hier--diffèrent beaucoup entre eux par l’origine,
l’âge, le caractère, le tempérament, l’éducation[44].
[44] J’aurais pu ajouter Mme Juliette Adam, par exemple, qui, jadis,
adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue chrétienne
par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève et de la
Bienheureuse Jeanne d’Arc: «Elles me réapprirent, dit-elle, le signe
par lequel j’avais accompagné mes premières prières chrétiennes: Au
nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.»
Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles
Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume
qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses
opuscules: _Le Retour ou mes raisons_ et _l’Amour et la Mort_, deux
brochures, Messein, éditeur.
On se sera rendu compte aussi que, malgré cette diversité, leurs
pérégrinations de l’erreur à la Vérité unique, présentent des points de
ressemblance essentiels. Des phénomènes de conscience analogues
produisirent en eux des effets identiques. Si bien que, décrivant les
joies et les souffrances qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent
presque dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent ou font entendre
qu’ils eurent la sensation de passer _des ténèbres à la lumière_.
J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations de la Grâce
illuminante sur les âmes une loi fixe, invariable.
Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu qu’exposer les faits
avec une rigoureuse exactitude et en tirer les déductions nécessaires.
Par ainsi, j’ai fourni des documents que je crois probants.
Pour faire la synthèse de ces observations, et de celles que d’autres
firent avant moi, il faut un théologien.
Et ce théologien, qui devra être, en même temps, un physiologiste et un
expert dans le maniement des âmes, pourra, seul, indiquer les règles
précises selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui le
fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, dominicain, s’occupe
d’un travail de ce genre. Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le
mener à bien.
Je ferai donc valoir seulement ceci: à mesure que notre siècle s’enfonce
davantage dans un matérialisme épais, les âmes se multiplient qui
languissent, suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère surnaturelle
dont elles auraient besoin, pour se développer et pour accepter la loi
de douleur universelle qui régit ce bas-monde.
De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours encore, une jeune
femme très malheureuse, en qui j’essaie d’allumer l’étincelle divine,
m’écrivait: «Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre confiance
en Dieu! Que j’admire cette foi et comme je la désire!...»
Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne m’exaucer.
Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, ce qu’il importe
de montrer à ces pauvres ignorants, c’est que nulles consolations
humaines ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, avec joie,
le fardeau de vivre; que seul le Dieu, qui souffrit, plus que nous tous
ensemble, pour le rachat de nos péchés, peut et _veut_ nous venir en
aide.
Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la marche vers le Seigneur
comporte de terribles luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur
les paroles de Claudel: «L’état d’un homme qu’on arracherait de sa peau
d’un seul coup pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un
monde inconnu, est la seule comparaison que je trouve pour exprimer cet
état de désarroi.» Et il ajoute ceci: «Les jeunes gens qui abandonnent
si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer
et de quelles tortures elle devient le prix!»
Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement découragera les âmes
généreuses que la Grâce sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà
trouvé. Il réside dans leur cœur et il leur donnera les forces dont
elles ont besoin.
Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci n’atténue rien, ne passe rien
sous silence. Mais je crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai
réussi à montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures épreuves.
Et les néophytes y apprendront encore que la direction ferme d’un prêtre
éclairé, que l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont
indispensables pour progresser vers l’Amour absolu par la voie royale de
la Croix.
Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se souviennent aussi que rien
de terrestre ne peut assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni
nous _compléter_ pour que nous grandissions au-dessus de nous-mêmes.
Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau livre _la Lumière du
cœur_: «L’homme incrédule est moins complet qu’il n’en a l’air. La
perfection du commerce et de l’industrie, de la sociologie et de la
technologie, même la science et la morale modernes ne le réalisent point
tout entier. La civilisation, l’art, la science, la vie, la mort, la
terre, le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de fourmilière
humaine ou cosmique? L’homme recueilli en son fond le plus intime ne se
sent-il pas supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout?... La
morale humaine est l’expression des droits et des devoirs de l’homme
terrestre et social. La morale chrétienne est l’expression des droits et
des devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la seconde à la
première, c’est mutiler l’homme. Le cœur humain n’est pas trop étroit
pour les contenir toutes les deux.»
O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui l’ignorez, n’avez-vous
jamais remarqué que les entrepreneurs de négations qui vous
empoisonnèrent, s’efforçaient aussi de vous mutiler? Il semblerait
qu’ils se soient dit:--L’homme est un être qui sent, comprend et croit.
Nous lui retrancherons l’organe de la croyance et il n’en sera que plus
allègre.
C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient une aile en
s’écriant:--Il n’en volera que mieux!...
O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art une diversion à votre
inquiétude, vous ne la trouverez pas. L’art est, certainement, après la
sainteté, la plus belle manifestation de Dieu sur la terre; et pourtant
il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent toutes leurs pensées et tous
leurs rêves. Lisez ce que criait, en ses dernières années, un écrivain
de génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont l’œuvre subsistera
tant qu’il y aura une langue française, Gustave Flaubert: «Il me semble
que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où. Rien ne
me soutient plus sur cette planète que l’espoir d’en sortir
prochainement et celui de ne pas aller dans une autre qui pourrait être
pire.»
Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste? Voici ce que le
loyal Taine, le déterministe par excellence, avouait à la fin de sa vie:
«Les recherches scientifiques assombrissent ma vieillesse. Au point de
vue pratique, elles ne servent à rien. Un courant énorme et rapide nous
emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du
courant?...» Et il ajoutait: «Si l’Église, par des miracles de zèle,
n’arrive pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple de
croyants, c’en est fait de la civilisation française...»
Chercherez-vous la certitude et la paix dans la science? J’ai là vingt
aveux de savants contemporains qui reconnaissent que la science est
incapable d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux parmi les
plus récents et les plus justement notoires.
M. Charles Richet, physiologiste remarquable, écrit: «Résignons-nous,
par avance, à ne rien connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré
nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si fières de leur
triste savoir, il faut inscrire cette décourageante devise: _nous
ignorons!_...» (_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1913.)
Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de Paris, renchérit: «Nous
vivons des heures de malaise moral où la désespérance et la lassitude
étendent sur les êtres leurs ailes de plomb.» (_Revue des Deux-Mondes_,
1er juillet 1913.)
Et voilà où les patriciens de la pensée, de la science et de l’art ont
abouti, depuis que l’homme est en révolte contre Dieu!
Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes qui, le cœur vide, l’âme
gelée, tâtonnez encore à travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des
chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide. Dans le silence de
vos nuits d’insomnie, alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos
proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour perdu ou d’un espoir
écroulé, prêtez l’oreille: vous entendrez une voix murmurer au fond de
votre conscience:--Moi seul te reste, moi que tu as méconnu; donne-moi
tes fautes, donne-moi tes regrets et tes remords, et je te donnerai en
retour mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi...
Ne l’étouffez pas, cette voix: c’est le bon Maître qui vous parle.
Laissez-le faire: il déposera dans votre âme une toute petite semence
qui s’appelle «le royaume des cieux». Cette graine germera sous
l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle deviendra l’arbre
magnifique qui porte les trois fruits surnaturels: foi, espérance,
charité. Et alors vous saurez ce que c’est que le bonheur.
Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons qu’il se fait temps de
_tout instaurer dans le Christ_, selon l’admirable parole de Pie X. Au
lieu de nous dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les
autres, sous prétexte de divergences politiques, unissons-nous pour
l’amour de la Croix.
Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme: «Mes filles, ayez une
foi virile!» Nous aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que de
la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la au grand soleil,
fièrement, joyeusement, intrépidement.
Car la Révolution, qui mit la société française en poussière, n’a pas
abdiqué. Le Très Bas qui l’inspire prépare de nouvelles attaques contre
Notre-Seigneur.
Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses, s’étendra,
peut-être bientôt sur le monde. Les ennemis du Sauveur se rassemblent
pour tenter un assaut contre l’Église.
Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives? Fuirons-nous en reniant
notre Maître, le prétoire de Pilate? Fournirons-nous les verges pour
flageller l’Agneau de Dieu?
Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la bataille...
L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin de Saints, l’Église a
besoin de martyrs.
Nous les lui donnerons.
Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre 1913, fête de la
Présentation de la Sainte Vierge.