J'ai reçu beaucoup de lettres à l'occasion de l'_Amour_. Voici une des
plus intéressantes.
Saint-Dizier, le juin 1825.
Je ne sais trop, mon cher philosophe, si vous pourrez appeler
_amour-vanité_ le petit calcul de vanité de la jeune Française que vous
avez rencontrée l'été dernier aux eaux d'Aix-en-Savoie, dont je vous ai
promis l'histoire; car dans toute cette comédie, très plate d'ailleurs,
il n'y a jamais eu l'ombre d'amour; c'est-à-dire de rêverie passionnée,
s'exagérant le bonheur de l'intimité.
N'allez pas croire à cause de cela que je n'ai pas compris votre livre;
je m'en prends seulement à un mot mal fait.
Dans toutes les espèces du _genre amour_, il devrait y avoir quelque
caractère commun: le caractère du genre est proprement le désir de
l'intimité parfaite. Or, dans l'_amour-vanité_, ce caractère n'existe
pas.
Lorsqu'on est habitué à l'exactitude irréprochable du langage des
sciences physiques, on est facilement choqué par l'imperfection du
langage des sciences métaphysiques.
Mme Félicie Féline est une jeune Française de vingt-cinq ans, qui a des
terres superbes et un château délicieux en Bourgogne. Quant à elle, elle
est, comme vous savez, laide, mais assez bien faite (tempérament
nerveux-lymphatique). Elle est à mille lieues d'être bête, mais, certes,
elle n'a pas d'esprit; de sa vie elle ne trouva une idée forte ou
piquante. Comme elle a été élevée par une mère spirituelle et dans une
société fort distinguée, elle a beaucoup de _métier_ dans l'esprit; elle
répète parfaitement les phrases des autres, et avec un air de propriété
étonnant. En les répétant, elle joue même le petit étonnement qui
accompagne l'invention. Elle passe ainsi, auprès des gens qui l'ont vue
rarement, ou des gens bornés qui la voient souvent, pour une personne
charmante et très spirituelle.
Elle a en musique précisément le même genre de talent que dans la
conversation. A dix-sept ans, elle jouait parfaitement du piano, assez
pour donner des leçons à huit francs (non pas qu'elle en donne, sa
position de fortune est très belle). Quand elle a vu un opéra nouveau de
Rossini, le lendemain, à son piano, elle s'en rappelle au moins la
moitié. Très musicienne d'instinct, elle joue avec infiniment
d'expression, et à la première vue, les partitions les plus difficiles.
Avec cette espèce de facilité, elle ne _comprend_ pas les _choses_
difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa musique. Mme
Gherardi, en deux mois, eût compris, j'en suis sûr, la théorie des
proportions chimiques de Berzelius. Mme Féline est, au contraire,
incapable de comprendre un des premiers chapitres de Say ou la théorie
des fractions continues.
Elle a pris un maître d'harmonie fort célèbre en Allemagne, et n'en a
jamais compris un mot.
Pour avoir eu quelques leçons de Redouté, elle surpasse, à quelques
égards, le talent de son maître. Ses roses sont plus légères encore que
celles de cet artiste. Je l'ai vue plusieurs années s'amuser de ses
couleurs, et jamais elle n'a regardé d'autres tableaux que ceux de
l'exposition; jamais, lorsqu'elle apprenait à peindre des fleurs, et
quand alors nous possédions encore les chefs-d'oeuvre de la peinture
italienne, elle n'eut la curiosité de les aller voir. Elle ne comprend
pas la perspective dans un paysage ni le clair-obscur (_chiaroscuro_).
Cette inhabileté de l'esprit à saisir les choses difficiles est un trait
de la femme française; dès qu'une chose est malaisée, elle ennuie et on
la plante là.
C'est ce qui fait que votre livre de l'_Amour_ n'aura jamais de succès
parmi elles. Elles liront les anecdotes et passeront les conclusions, et
elles se moqueront de tout ce qu'elles auront passé. Je suis bien poli
de mettre tout cela au futur.
Mme Féline, à dix-huit ans, fit un mariage de convenance. Elle se trouva
unie à un bon jeune homme de trente ans, un peu lymphatique et sanguin,
tout à fait antibilieux et nerveux, bon, doux, égal et très bête. Je ne
sais pas d'homme plus complètement dépourvu d'esprit. Le mari pourtant
avait eu beaucoup de succès dans ses études à l'École polytechnique, où
je l'avais connu et l'on avait bien fait mousser son _mérite_ dans la
société où était élevée Félicie, pour lui dérober sa bêtise, qui s'étend
à tout, hors le talent de conduire supérieurement ses mines et ses
fonderies.
Le mari la fêta de son mieux, ce qui veut dire ici très bien; mais il
avait affaire à un être glacé auquel rien ne faisait. Cette espèce de
reconnaissance tendre que les maris inspirent ordinairement aux filles
les plus indifférentes ne dura pas huit jours chez elle.
Seulement, à vivre ainsi avec lui, elle s'aperçut bientôt qu'on lui
avait donné une bête pour le tête-à-tête; et, ce qui est bien plus
affreux, une bête quelquefois _ridicule_ dans le monde. Elle trouva plus
que compensé par là le plaisir d'avoir épousé un homme fort riche et de
recevoir souvent des compliments sur le mérite de son mari.
Alors elle le prit en déplaisance.
Le mari, qui n'était pas si bien né qu'elle, crut qu'elle faisait la
duchesse. Il s'éloigna aussitôt de son côté. Cependant, comme c'était un
homme excessivement occupé et très peu difficile, et comme il n'y avait
rien de plus commode pour lui que sa femme entre un compte de
contre-maître à relire et une machine à éprouver, il essayait
quelquefois de lui faire un petit bout de cour. Cette idée ne manquait
pas de changer en aversion la déplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait
cette cour devant un tiers, devant moi, par exemple, tant il y était
gauche, commun et de mauvais goût.
Je crois que j'aurais eu l'idée de l'interrompre par des soufflets, s'il
eût dit et fait ces choses-là devant moi à une autre femme. Mais je
connaissais à Félicie une âme si sèche, une absence si complète de toute
vraie sensibilité, j'étais si souvent impatienté de sa vanité, que je me
contentais de la plaindre un peu quand je la voyais souffrir dans cette
vanité, de par son mari, et je m'éloignais.
Le ménage alla ainsi quelques années (Félicie n'a jamais eu d'enfants).
Pendant ce temps-là, le mari, vivant en bonne compagnie lorsqu'il était
à Paris (et il ne passait que six semaines de l'été à ses forges de
Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux; en restant toujours
bête, il cessa presque entièrement d'être ridicule, et continua toujours
d'avoir de grands succès dans son état, comme vous avez pu en juger par
les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le dernier rapport
du jury sur l'exposition des produits de l'industrie nationale.
A force d'être rebuté par sa femme, M. Féline imagina, à cinq ou six
reprises, d'en être un peu amoureux et de bonne foi. Elle lui tenait la
dragée haute. La coquetterie de Félicie, dans ce temps-là, consistait à
lui dire des choses aimables en public, et à trouver des prétextes pour
lui tenir rigueur dans le tête-à-tête. Elle augmentait ainsi les désirs
de son mari; et quand elle daignait lui permettre... il payait tous les
mémoires de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait encore
très modérée dans ses dépenses, qui étaient absurdes.
Pendant les deux ou trois premières années, jusqu'à vingt ou vingt et un
ans, Félicie n'avait cherché le plaisir que dans la satisfaction des
vanités suivantes:
«Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes femmes de sa société.
«Donner de meilleurs dîners.
«Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle joue du piano.
«Passer pour avoir plus d'esprit qu'elles.»
A vingt et un ans commença la _vanité du sentiment_.
Elle avait été élevée par une mère athée, et dans une société de
philosophes athées. Elle avait été tout juste une fois à l'église, pour
se marier; encore ne le voulait-elle pas. Depuis son mariage, elle
lisait toutes sortes de livres. Rousseau et Mme de Staël lui tombèrent
entre les mains: ceci fait époque, et prouve combien ces livres sont
dangereux.
Elle lut d'abord l'_Émile_; après quoi elle se crut le droit de bien
mépriser intellectuellement toutes les jeunes femmes de sa connaissance.
Notez bien qu'elle n'avait pas compris un mot de la métaphysique du
vicaire savoyard.
Mais les phrases de Rousseau sont très travaillées, subtiles et très
malaisées à retenir. Elle se contentait de risquer quelquefois une
pointe de religiosité, pour _faire effet_ dans une société sans
religiosité, et où il n'était pas plus question de ces choses que du roi
de Siam.
Elle lut _Corinne_, c'est le livre qu'elle a le plus lu. Les phrases
sont à l'effet et se retiennent bien. Elle s'en mit un bon nombre dans
la tête. Le soir elle choisissait dans son salon les hommes jeunes et un
peu bêtes, et, sans leur dire gare, elle leur répétait très proprement
sa leçon du matin.
Quelques-uns y furent pris, ils la crurent une personne susceptible de
passion, et lui rendirent des soins.
Cependant, elle n'avait amené là que les gens les plus communs et les
plus niais de son salon; elle n'était pas bien sûre que les autres ne se
moquaient pas un peu d'elle. Le mari, tenu sans cesse hors de chez lui
par ses affaires et d'ailleurs un bon homme, _What then_ (que
m'importe?), ne s'apercevait pas, ou ne s'occupait en rien de ces
coquetteries d'esprit.
Félicie lut la _Nouvelle Héloïse_. Elle trouva alors qu'il y avait dans
son âme des trésors de sensibilité; elle confia ce secret à sa mère et à
un vieil oncle qui lui avait servi de père; ils se moquèrent d'elle
comme d'un enfant. Elle n'en persista pas moins à trouver qu'on ne
pouvait vivre sans un amant, et sans un amant dans le genre de
Saint-Preux.
Il y avait dans sa société un jeune Suédois, qui est un homme assez
bizarre. En sortant de l'Université, quand il n'avait que dix-huit ans,
il fit plusieurs actions d'éclat dans la campagne de 1812, et il obtint
un grade élevé dans les milices de son pays, ensuite il partit pour
l'Amérique et vécut six mois parmi les Indiens. Il n'est ni bête ni
spirituel; mais il a un grand caractère; il a quelques côtés sublimes de
vertu et de grandeur. D'ailleurs, l'homme le plus lymphatique que j'aie
connu; avec une assez belle figure, des manières simples, mais
prodigieusement graves. De là, de grandes démonstrations d'estime et de
considération autour de lui.
Félicie se dit: «Voilà l'homme qu'il me faut faire semblant d'avoir pour
amant. Comme c'est le plus froid de tous, c'est celui dont la passion me
fera le plus d'honneur.»
Le Suédois Weilberg était tout à fait ami de la maison. Il y a cinq ans,
dans l'été, on arrangea un voyage avec lui et le mari.
Comme c'était un homme de moeurs excessivement sévères, surtout comme il
n'était nullement amoureux de Félicie, il la voyait telle qu'elle était,
fort laide. D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant à quoi on le
destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui désirait aussi
retirer de l'utilité pour lui d'un voyage entrepris pour plaire à sa
femme, la plantait là dès qu'ils arrivaient quelque part; il allait
courir les fabriques, il visitait les usines, les mines, en disant à
Weilberg: «Gustave, je vous laisse ma femme.»
Weilberg parlait très mal français; il n'avait jamais lu Rousseau ni Mme
de Staël, circonstance admirable pour Félicie.
La petite femme fit donc bien la malade, pour écarter son mari par
l'ennui, et pour exciter la pitié du bon jeune homme, avec qui elle
restait sans cesse en tête-à-tête. Pour l'attendrir en sa faveur, elle
lui parlait de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son chagrin de
l'y voir répondre si peu.
Cette musique n'amusait pas Weilberg; il l'écoutait par simple
politesse. Elle se crut plus avancée; elle lui parla de la sympathie qui
existait entre eux. Gustave prit son chapeau et alla se promener.
Quand il rentra, elle se fâcha contre lui: elle lui dit qu'il l'avait
injuriée en regardant comme un commencement de déclaration une simple
parole de bienveillance.
La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle appuyait sa tête sur
l'épaule de Gustave, qui le souffrait par politesse.
Ils voyagèrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup d'argent, s'ennuyant
plus encore.
Quand ils furent de retour, Félicie changea toutes ses habitudes. Si
elle avait pu envoyer des lettres de faire part, elle eût fait savoir à
tous ses amis et connaissances qu'elle avait une passion violente pour
M. Weilberg le Suédois, et que M. Weilberg était son amant.
Plus de bals, plus de toilettes: elle néglige ses anciens amis, fait des
impertinences à ses anciennes connaissances. Enfin elle se condamne au
sacrifice de tous ses goûts, pour faire croire qu'elle aime profondément
ce M. Weilberg, cette espèce de sauvage indien, colonel dans les milices
suédoises à dix-huit ans, et que cet homme est fou d'elle.
Elle commence par le signifier à sa mère, le jour de son arrivée. Sa
mère, suivant elle, est coupable de l'avoir mariée avec un homme qu'elle
n'aimait pas; elle doit actuellement favoriser de tous ses moyens son
amour pour l'homme qu'elle a choisi et qu'elle adore; il faut donc
qu'elle persuade au mari d'établir en quelque sorte Weilberg dans sa
maison. Si elle ne l'a pas sans cesse chez elle, elle menace de l'aller
trouver chez lui à son hôtel.
La mère, comme une bête, crut cela, et elle fit si bien auprès de son
gendre, que Weilberg ne pouvait avoir d'autre maison que la sienne.
Charles le priait sans cesse, la mère aussi lui faisait tant de
politesses et lui montrait tant d'empressement, que le pauvre jeune
homme, ne sachant ce qu'on voulait de lui, et craignant à l'excès de
manquer à des gens qui l'avaient parfaitement accueilli, n'osait se
refuser à rien.
Les femmes pleurent à volonté, comme vous savez.
Un jour que j'étais seul chez Félicie, elle se prit à pleurer, et, me
serrant la main, elle me dit: «Ah! mon cher Goncelin, votre amitié
clairvoyante a bien deviné mon coeur! Autrefois vous étiez bien avec
Weilberg; depuis notre voyage vous avez changé; vous semblez avoir de la
haine pour lui. (Cela ne semblait pas du tout. Je savais à quoi m'en
tenir.) Ah! mon ami, je n'étais pas heureuse auparavant... Ce n'est que
depuis... Si vous saviez toutes les barbaries de Charles pendant le
voyage!... Si vous connaissiez mieux Gustave!... Si vous saviez que de
soins touchants, que de tendresse!... Pouvais-je résister?... Si vous
saviez quelle âme de feu, quelles passions effrayantes a cet homme, en
apparence si froid! Non, mon ami, vous ne me mépriseriez pas!... Je sens
bien, hélas! qu'il me manque quelque chose... Ce bonheur n'est pas
pur... Je sais bien ce que je devais à _Charles_. Mais, mon ami! ce
spectacle continuel de l'indifférence, des mépris de l'un, des soins et
de l'amour de l'autre... et cette familiarité obligée de la vie en
voyage... Tant de dangers!... Pouvais-je résister à tant d'amour! et
d'ailleurs, pouvais-je résister à ses violences?» etc., etc., etc.
Voilà donc le pauvre Weilberg, honnête comme Joseph, accusé d'avoir
violé la femme de son ami, et il faut le croire, c'est elle qui le dit:
elle s'en est vantée à deux personnes de ma connaissance, et sans doute
aussi à d'autres que je ne connais pas.
La déclaration ci-dessus ressemble beaucoup à ce qu'elle me dit: j'ai
conservé le souvenir de ses expressions. Peu de jours après, je vis une
des personnes qui avaient reçu la même confidence. Je la priai de
chercher à s'en rappeler les termes; elle me répéta exactement la
version que j'avais entendue, ce qui me fit rire.
Après sa confession, Félicie me dit, en me tendant la main, qu'elle
comptait sur ma discrétion; que je devais être avec Weilberg comme par
le passé, et faire semblant de ne m'apercevoir de rien. «La vertu
sauvage de cet homme sublime lui faisait peur.» Quand il la quittait,
elle craignait toujours de ne plus le revoir; elle craignait que par une
résolution inopinée, il ne s'embarquât tout à coup pour retourner en
Suède. Moi, je lui promis sur notre conversation le plus inviolable
secret.
Cependant tous les amis de la famille trouvaient indigne que ce pauvre
Weilberg eût _séduit_ une jeune femme dans la maison de laquelle il
avait presque reçu l'hospitalité, dont le mari lui avait rendu mille
services, et qui avait jusque-là marché très droit. Je le prévins du sot
rôle qu'on lui faisait jouer. Il m'embrassa en me remerciant de l'avis,
et me dit qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette maison. C'est
lui qui me conta alors comment le voyage s'était passé.
Félicie, privée quelques jours de Weilberg, qui dînait sans cesse chez
elle auparavant, joua le désespoir. Elle dit que c'était une indignité
de son mari, qui avait chassé cet homme vertueux. (Elle avait dit à moi
et à deux autres que cet homme vertueux l'avait violée sur la mousse, au
pied d'un sapin dans le Schwartzwald, comme il convient que cette chose
se fasse.) Elle dit aussi, en termes polis, que sa mère, après lui avoir
servi de complaisante, lui avait soufflé son vertueux amant. (Notez que
la mère est une pauvre vieille femme de soixante ans, qui ne pense plus
à rien depuis vingt ans.) Elle commanda chez un très habile coutelier un
poignard à lame de damas, qu'elle fit apporter un jour au milieu du
dîner, et que je lui ai vu payer quarante francs et serrer très
proprement devant nous tous dans son secrétaire, à côté de sa cire
d'Espagne. Une douzaine de garçons apothicaires apportèrent chacun aussi
une petite bouteille de sirop d'opium, et toutes ces bouteilles réunies
en faisaient une quantité considérable. Elle les serra dans sa toilette.
Le lendemain, elle signifia à sa mère que, si elle ne faisait pas
revenir Gustave, elle s'empoisonnerait avec l'opium, et se tuerait avec
le poignard qu'elle avait fait faire exprès.
La mère, qui savait à quoi s'en tenir sur l'amour de Weilberg, et qui
craignait l'esclandre, alla chez celui-ci. Elle lui conta que sa fille
était folle; qu'elle faisait semblant d'être très amoureuse de lui,
qu'elle le disait amoureux d'elle, et qu'elle prétendait se tuer, s'il
ne revenait pas. Elle lui dit: «Revenez chez elle, humiliez-la bien;
elle vous prendra en horreur, et alors vous ne reviendrez plus.»
Weilberg était un brave homme; il eut pitié de la vieille mère qui
venait le prier ainsi, et il consentit à se prêter à cette ennuyeuse
comédie, pour éviter l'esclandre que la mère craignait.
Il revint donc. La jeune femme ne lui parla de rien; elle lui fit
seulement quelques reproches aimables sur son absence pendant cinq
jours. Quand ils étaient seuls ensemble, elle ne se serait pas avisée de
lui parler d'amour, depuis qu'il avait pris son chapeau, un jour, en
voyage, et qu'il était parti quand elle allait commencer une
déclaration. Weilberg aime la musique; elle passait le temps à jouer du
piano, et comme elle en joue admirablement, Weilberg restait assez
volontiers à l'entendre. En public, c'était bien différent; elle ne lui
parlait que d'amour; mais il faut avouer qu'elle y mettait beaucoup
d'art. Comme, heureusement, il savait mal le français, elle trouvait
moyen de faire savoir à tous les assistants qu'il était son amant, sans
qu'il pût le comprendre.
Tous les amis de la maison étaient dans le secret de la comédie; mais
les connaissances n'y étaient pas encore. Il fut de nouveau question,
parmi elles, de l'indignité du procédé de M. Weilberg, et celui-ci de
nouveau se retira et ne voulut plus revenir.
Félicie se mit au lit et signifia à sa mère qu'elle se laisserait mourir
de faim. Elle se mit à ne prendre que du thé; elle se levait pour
l'heure du dîner; mais elle ne prenait exactement rien.
Au bout de six jours de ce régime, elle fut gravement indisposée; on
envoya chercher des médecins. Elle déclara qu'elle s'était empoisonnée,
qu'elle ne voulait recevoir de soins de personne, que tout était
inutile. La mère et deux amis étaient là, avec les médecins; elle dit
qu'elle mourait pour M. Weilberg, dont on lui avait aliéné le coeur. Du
reste, elle priait qu'on épargnât cette triste confidence à son pauvre
mari, qui, heureusement, ignorait toutes ces choses, etc., etc.
Cependant elle consentit à prendre une drogue; on lui donna un vomitif,
et elle, qui n'avait vécu que de thé depuis six jours, rendit trois à
quatre livres de chocolat, sa maladie, son empoisonnement, n'étaient
qu'une épouvantable indigestion. Je l'avais prédit.
Ne sachant qu'inventer pour émouvoir sa mère et pour la pousser à de
nouvelles démarches qui pussent ramener Weilberg dans sa maison, elle la
menaça de tout avouer à Charles. Le mari qui eût cru sa femme sur
parole, l'aurait plantée là indubitablement. Cet esclandre étant donc
possible, la mère retourna à la charge auprès du bon Gustave, qui
consentit encore à revenir. Lui et moi, nous nous voyions beaucoup
alors; nous faisions un travail en commun; il s'était pris de goût pour
moi, et j'étais à peu près le Français qu'il aimait le mieux à voir.
Nous passions ensemble une partie des journées; il m'apprenait le
suédois. Je lui montrais la géométrie descriptible et le calcul
différentiel; car il s'était pris de passion pour les mathématiques, et
souvent il m'obligeait à rajeunir dans nos livres mes souvenirs déjà
anciens de l'école polytechnique. Je prenais ensuite mon violon, et,
beaucoup plus tolérant que vous, il restait volontiers des heures à
m'entendre.
Félicie me fit la cour pour que je fusse sans cesse chez elle: elle
savait que c'était un moyen d'attirer Weilberg. Un matin que nous
déjeunions tous trois ensemble chez elle, elle imagina de faire _preuve
d'amour_ à Gustave devant moi, et elle affecta avec lui les privautés de
gens qui vivent dans la plus parfaite intimité. L'autre, d'abord, ne
comprit pas; enfin elle mit tellement les points sur les _i_, qu'il
fallut bien comprendre; il me regarda, rit, et sans bouger avala son
morceau. On lui proposait de faire quelque rajustement à la toilette de
Félicie. Il lui dit brutalement: «Pardieu, vous avez une femme de
chambre pour vous habiller!» Et elle me dit tout bas à l'oreille:
«Voyez-vous comme il est délicat; j'étais sûre que, devant vous, il ne
voudrait pas remettre une épingle à mon fichu.»
Cependant, elle n'était pas si contente qu'elle me le disait de la
délicatesse et de la retenue de son prétendu amant. C'était, je me le
rappelle, un dimanche de Pâques. Quand nous eûmes fini le déjeuner et
que nous ne prenions plus que du thé, elle dit à son domestique: «Paul,
dites à ma femme de chambre que je n'ai pas besoin d'elle et qu'elle
profite de ce moment pour aller à la messe.»
Nous restâmes à prendre le thé. Le domestique n'entrant plus, elle
s'approcha très près du feu. «J'ai bien froid,» dit-elle; et tendant la
main à Weilberg: «Est-ce que je n'ai pas la fièvre?--Ma foi, je ne m'y
connais pas; mais voilà Goncelin qui se fait, à sa campagne, le médecin
de ses paysans; il doit se connaître à la fièvre: il vous le dira.» Je
lui tâtai le pouls: «Pas le moins du monde, lui dis-je.--C'est
singulier, reprit-elle; je suis toute je ne sais comment; il me semble
que je vais me trouver mal. Tenez, voilà que je vais me trouver mal;
j'étouffe, desserrez-moi. M. Gustave, desserrez-moi, Goncelin, je vous
en prie, allez chercher dans l'appartement de mon mari...--Quoi?--Du
benjoin, pour le brûler; il y en a dans son médailler.--Je sais où il
est, dit Weilberg; j'y vais. Goncelin va vous aider; je retourne dans
l'instant.» Et il revint cinq minutes après.
Je m'étais amusé à la délacer. La figure à part, elle était bien, jeune,
bien faite, la peau blanche et douce. Je lui avais découvert la
poitrine; elle se serait laissé mettre toute nue. J'usais passablement
de la partie découverte, et je lui disais: «Votre coeur bat très
doucement; n'ayez pas peur, ce n'est absolument rien.» Elle jouait un
évanouissement modéré. Weilberg, qui faisait exprès d'être longtemps
dehors, rentra à la fin, posa le benjoin sur la cheminée, et se remit
tranquillement à manger des biscuits et à avaler des tasses de thé.
Félicie, qui voyait tout cela, en faisant semblant de ne pas y voir, n'y
tint plus. Aussi bien, comme j'avais dit à Gustave qu'elle n'avait
aucune altération dans le pouls ni dans la respiration, il avait ajouté:
«C'est bien singulier qu'avec cela elle ait une syncope!» Félicie,
poussée à bout, revint peu à peu à elle; elle se rajusta et nous pria de
la laisser seule.
Comme elle croyait avoir grand intérêt à paraître réellement évanouie
devant Gustave, je crois que si j'avais essayé de satisfaire une
fantaisie, qui ne me prit pas, elle se fût laissé faire, sauf à dire
ensuite que c'était, de ma part, l'excès de l'indignité, et, de la
sienne, l'excès du malheur. Et notez bien que, matériellement honnête
jusque-là, et fort sensible, d'ailleurs, à ce plaisir, elle eût souffert
très certainement d'être ainsi violée.
Félicie fut si cruellement humiliée de cette manifestation
d'indifférence de Weilberg pour elle devant moi, à qui elle en parlait
toujours comme de l'amant le plus passionné, qu'elle en fut réellement
malade. Weilberg, après cette farce ridicule, ne voulait plus revenir
chez elle. Cependant, comme elle garda le lit quelque temps, et
qu'auparavant on le voyait sans cesse dans cette maison, pour éviter
qu'on ne remarquât son absence, il parut; ses visites, peu à peu, furent
plus rares, et ce ne fut qu'après huit mois qu'il cessa d'y aller tout à
fait. Pendant ces huit mois, elle n'a cessé de le représenter à tous
comme son amant, alors même qu'on ne le voyait presque plus jamais chez
elle.
Félicie aime beaucoup la musique. N'ayant pas de loge aux Bouffes, elle
avait très rarement l'occasion d'y aller. Un jour, des amis nous
prêtèrent leur loge tout entière, et elle arrangea que Weilberg et moi
nous l'y conduirions; son mari viendrait nous y trouver. Vous
remarquerez qu'alors, au fond de son coeur, elle exécrait Weilberg; elle
l'avait forcé de venir là pour qu'il se mît avec elle sur le devant de
la loge. Gustave dit qu'il faisait trop chaud et sortit du théâtre, me
laissant seul avec elle. Ma foi, comme il lui donnait sans cesse de
pareils démentis, à partir de ce jour elle changea de ton, et, après
avoir parlé pendant un an de la passion, de l'amour de Weilberg, elle
commença à toucher quelques mots de son inconstance et des peines qu'il
lui causait.
En même temps, il me revint aux oreilles que je passais pour être son
amant. J'allai la trouver, je le lui dis, et j'ajoutai que je ne voulais
pas passer pour l'être, sans en avoir au moins le profit. Je la pris sur
mes genoux, je la brusquai. Comme je savais très positivement qu'il lui
était désagréable d'être violée et qu'elle sentait la chose imminente,
je lui disais que je voulais mériter la réputation qu'elle me faisait,
etc... C'était dans le jour, on pouvait entrer d'un moment à l'autre
dans sa chambre; elle eut une peur du diable; elle me conjura de la
laisser; elle me dit qu'elle n'avait jamais aimé que Weilberg et qu'elle
n'en aimerait jamais d'autre. Enfin elle se dégagea de moi; elle sonna.
Un domestique vint, auquel elle commanda de refaire le feu, d'arranger
les rideaux, de lui apporter du thé. Je sortis. Depuis ce temps, nous
sommes à peu près brouillés. Elle dit partout que je suis une espèce de
scélérat à la _Iago_; que depuis longtemps j'avais pour elle une
abominable passion, et que c'est moi qui ai éloigné d'elle son amant
Weilberg. Elle a été jusqu'à montrer comme des déclarations de ma part
quelques lettres familièrement amicales que je lui avais écrites il y a
six ans, quand j'étais avec vous à Rome.
A présent, la vanité de Félicie s'exerce sur d'autres objets. Elle dit,
en parlant de Weilberg, des phrases tristes du troisième volume de
_Corinne_; elle joue le deuil d'une grande passion; elle ne va plus dans
le monde; chez elle, plus de toilette; mais elle donne d'excellents
dîners, où viennent de vieux imbéciles qui passent pour avoir été des
gens d'esprit autrefois, et de pauvres diables qui n'ont pas de dîner
chez eux. Elle parle avec admiration de lord Byron, de Canaris, de
Bolivar, de M. de la Fayette. On la plaint, dans son petit monde, comme
une jeune femme bien malheureuse, et on la loue comme une personne
infiniment sensible et spirituelle; elle est passablement contente de la
sorte. Cela fait une de ces maisons bourgeoises que vous détestez tant.
Avais-je raison de vous dire que cette ennuyeuse histoire ne vous
servirait à rien; elle est plate par sa nature. Tout se passe en
discours dans l'_amour-vanité_. Les discours racontés ennuient; la plus
petite action vaut mieux.
Ensuite, ce n'est pas, je crois, ici l'_amour-vanité_ comme vous
l'entendez. Félicie a un trait rare, s'il ne lui est point particulier;
c'est que c'est une chose désagréable pour elle que de faire son métier
de femme, et qu'il lui importait fort peu de faire croire à l'homme
qu'elle proclamait son amant, de lui faire croire, dis-je, qu'elle
l'aimait réellement.