Une femme de beaucoup d'esprit et de quelque expérience prétendait un
jour que l'amour ne naît pas aussi subitement qu'on le dit. «Il me
semble, disait-elle, que je découvre sept époques tout à fait distinctes
dans la naissance de l'amour»; et, pour prouver son dire, elle conta
l'anecdote suivante. On était à la campagne, il pleuvait à verse, on
était trop heureux d'écouter.
* * * * *
Dans une âme parfaitement indifférente, une jeune fille habitant un
château isolé, au fond d'une campagne, le plus petit étonnement excite
profondément l'attention. Par exemple, un jeune chasseur qu'elle
aperçoit à l'improviste, dans le bois, près du château.
Ce fut par un événement aussi simple que commencèrent les malheurs
d'Ernestine de S... Le château qu'elle habitait seule, avec son vieil
oncle, le comte de S..., bâti dans le moyen âge, près des bords du Drac,
sur une des roches immenses qui resserrent le cours de ce torrent,
dominait un des plus beaux sites du Dauphiné. Ernestine trouva que le
jeune chasseur offert par le hasard à sa vue avait l'air noble. Son
image se présenta plusieurs fois à sa pensée: car à quoi songer dans cet
antique manoir?--Elle y vivait au sein d'une sorte de magnificence; elle
y commandait à un nombreux domestique; mais depuis vingt ans que le
maître et les gens étaient vieux, tout s'y faisait toujours à la même
heure; jamais la conversation ne commençait que pour blâmer tout ce qui
se fait et s'attrister des choses les plus simples. Un soir de
printemps, le jour allait finir, Ernestine était à sa fenêtre; elle
regardait le petit lac et le bois qui est au delà: l'extrême beauté de
ce paysage contribuait peut-être à la plonger dans une sombre rêverie.
Tout à coup elle revit ce jeune chasseur qu'elle avait aperçu quelques
jours auparavant; il était encore dans le petit bois au delà du lac; il
tenait un bouquet de fleurs à la main; il s'arrêta comme pour la
regarder; elle le vit donner un baiser à ce bouquet et ensuite le placer
avec une sorte de respect dans le creux d'un grand chêne sur le bord du
lac.
Que de pensées cette seule action fit naître! et que de pensées d'un
intérêt très vif, si on les compare aux sensations monotones qui,
jusqu'à ce moment, avaient rempli la vie d'Ernestine! Une nouvelle
existence commence pour elle; osera-t-elle aller voir ce bouquet? «Dieu!
quelle imprudence, se dit-elle en tressaillant; et si, au moment où
j'approcherai du grand chêne, le jeune chasseur vient à sortir des
bosquets voisins! Quelle honte! Quelle idée prendrait-il de moi?» Ce bel
arbre était pourtant le but habituel de ses promenades solitaires,
souvent elle allait s'asseoir sur ses racines gigantesques, qui
s'élèvent au-dessus de la pelouse et forment, tout à l'entour du tronc,
comme autant de bancs naturels abrités par son vaste ombrage.
La nuit, Ernestine put à peine fermer l'oeil; le lendemain, dès cinq
heures du matin, à peine l'aurore a-t-elle paru, qu'elle monte dans les
combles du château. Ses yeux cherchent le grand chêne au delà du lac; à
peine l'a-t-elle aperçu, qu'elle reste immobile et comme sans
respiration. Le bonheur si agité des passions succède au contentement
sans objet et presque machinal de la première jeunesse.
Dix jours s'écoulent. Ernestine compte les jours! Une fois seulement,
elle a vu le jeune chasseur; il s'est approché de l'arbre chéri, et il
avait un bouquet qu'il y a placé comme le premier.--Le vieux comte de
S... remarque qu'elle passe sa vie à soigner une volière qu'elle a
établie dans les combles du château; c'est qu'assise auprès d'une petite
fenêtre dont la persienne est fermée, elle domine toute l'étendue du
bois au delà du lac. Elle est bien sûre que son inconnu ne peut
l'apercevoir, et c'est alors qu'elle pense à lui sans contrainte. Une
idée lui vient et la tourmente. S'il croit qu'on ne fait aucune
attention à ses bouquets, il en conclura qu'on méprise son hommage, qui,
après tout, n'est qu'une simple politesse, et, pour peu qu'il ait l'âme
bien placée, il ne paraîtra plus. Quatre jours s'écoulent encore, mais
avec quelle lenteur! Le cinquième, la jeune fille, passant par hasard
auprès du grand chêne, n'a pu résister à la tentation de jeter un coup
d'oeil sur le petit creux où elle a vu déposer les bouquets. Elle était
avec sa gouvernante et n'avait rien à craindre. Ernestine pensait bien
ne trouver que des fleurs fanées; à son inexprimable joie, elle voit un
bouquet composé des fleurs les plus rares et les plus jolies; il est
d'une fraîcheur éblouissante; pas un pétale des fleurs les plus
délicates n'est flétri. A peine a-t-elle aperçu tout cela du coin de
l'oeil, que, sans perdre de vue sa gouvernante, elle a parcouru avec la
légèreté d'une gazelle toute cette partie du bois à cent pas à la ronde.
Elle n'a vu personne; bien sûre de n'être pas observée, elle revient au
grand chêne, elle ose regarder avec délices le bouquet charmant. O ciel!
il y a un petit papier presque imperceptible, il est attaché au noeud du
bouquet. «Qu'avez-vous, mon Ernestine? dit la gouvernante alarmée du
petit cri qui accompagne cette découverte.--Rien, bonne amie, c'est une
perdrix qui s'est levée à mes pieds.»--Il y a quinze jours, Ernestine
n'aurait pas eu l'idée de mentir. Elle se rapproche de plus en plus du
bouquet charmant, elle penche la tête, et, les joues rouges comme le
feu, sans oser y toucher, elle lit sur le petit morceau de papier:
«Voici un mois que tous les matins j'apporte un bouquet. Celui-ci
sera-t-il assez heureux pour être aperçu?»
Tout est ravissant dans ce joli billet; l'écriture anglaise qui traça
ces mots est de la forme la plus élégante. Depuis quatre ans qu'elle a
quitté Paris et le couvent le plus à la mode du faubourg Saint-Germain,
Ernestine n'a rien vu d'aussi joli. Tout à coup elle rougit beaucoup,
elle se rapproche de sa gouvernante, et l'engage à retourner au château.
Pour y arriver plus vite, au lieu de remonter dans le vallon et de faire
le tour du lac comme de coutume, Ernestine prend le sentier du petit
pont qui mène au château en ligne droite. Elle est pensive, elle se
promet de ne plus revenir de ce côté; car enfin elle vient de découvrir
que c'est une espèce de billet qu'on a osé lui adresser. Cependant, il
n'était pas fermé, se dit-elle tout bas. De ce moment sa vie est agitée
par une affreuse anxiété. Quoi donc! ne peut-elle pas, même de loin,
aller revoir l'arbre chéri? Le sentiment du devoir s'y oppose. «Si je
vais sur l'autre rive du lac, se dit-elle, je ne pourrai plus compter
sur les promesses que je me fais à moi-même.» Lorsqu'à huit heures elle
entendit le portier fermer la grille du petit pont, ce bruit qui lui
ôtait tout espoir sembla la délivrer d'un poids énorme qui accablait sa
poitrine; elle ne pourrait plus maintenant manquer à son devoir, quand
même elle aurait la faiblesse d'y consentir.
Le lendemain, rien ne peut la tirer d'une sombre rêverie; elle est
abattue, pâle; son oncle s'en aperçoit; il fait mettre les chevaux à
l'antique berline, on parcourt les environs, on va jusqu'à l'avenue du
château de Mme Dayssin, à trois lieues de là. Au retour, le comte de
S... donne l'ordre d'arrêter dans le petit bois, au delà du lac; la
berline s'avance sur la pelouse, il veut revoir le chêne immense qu'il
n'appelle jamais que le _contemporain de Charlemagne_. «Ce grand
empereur peut l'avoir vu, dit-il, en traversant nos montagnes pour aller
en Lombardie, vaincre le roi Didier;» et cette pensée d'une vie si
longue semble rajeunir un vieillard presque octogénaire Ernestine est
bien loin de suivre les raisonnements de son oncle; ses joues sont
brûlantes; elle va donc se trouver encore une fois auprès du vieux
chêne; elle s'est promis de ne pas regarder dans la petite cachette. Par
un mouvement instinctif, sans savoir ce qu'elle fait, elle y jette les
yeux, elle voit le bouquet, elle pâlit. Il est composé de roses
panachées de noir.--«Je suis bien malheureux, il faut que je m'éloigne
pour toujours. Celle que j'aime ne daigne pas apercevoir mon
hommage.»--Tels sont les mots tracés sur le petit papier fixé au
bouquet. Ernestine les a lus avant d'avoir le temps de se défendre de
les voir. Elle est si faible, qu'elle est obligée de s'appuyer contre
l'arbre; et bientôt elle fond en larmes. Le soir, elle se dit: «Il
s'éloignera pour toujours, et je ne le verrai plus!»
Le lendemain, en plein midi, par le soleil du mois d'août, comme elle se
promenait avec son oncle sous l'allée de platanes le long du lac, elle
voit sur l'autre rive le jeune homme s'approcher du grand chêne; il
saisit son bouquet, le jette dans le lac et disparaît. Ernestine a
l'idée qu'il y avait du dépit dans son geste, bientôt elle n'en doute
plus. Elle s'étonne d'avoir pu en douter un seul instant; il est évident
que, se voyant méprisé, il va partir; jamais elle ne le reverra.
Ce jour-là on est fort inquiet au château, où elle seule répand quelque
gaieté. Son oncle prononce qu'elle est décidément indisposée; une pâleur
mortelle, une certaine contraction dans les traits, ont bouleversé cette
figure naïve, où se peignaient naguère les sensations si tranquilles de
la première jeunesse. Le soir, quand l'heure de la promenade est venue,
Ernestine ne s'oppose point à ce que son oncle la dirige vers la pelouse
au delà du lac. Elle regarde en passant, et d'un oeil morne où les
larmes sont à peine retenues, la petite cachette à trois pieds au-dessus
du sol, bien sûre de n'y rien trouver; elle a trop bien vu jeter le
bouquet dans le lac. Mais, ô surprise! elle en aperçoit un autre.--«Par
pitié pour mon affreux malheur, daignez prendre la rose blanche.»
Pendant qu'elle relit ces mots étonnants, sa main, sans qu'elle le
sache, a détaché la rose blanche qui est au milieu du bouquet.--«Il est
donc bien malheureux, se dit-elle!»--En ce moment son oncle l'appelle,
elle le suit, mais elle est heureuse. Elle tient sa rose blanche dans
son petit mouchoir de batiste, et la batiste est si fine, que tout le
temps que dure encore la promenade, elle peut apercevoir la couleur de
la rose à travers le tissu léger. Elle tient son mouchoir de manière à
ne pas faner cette rose chérie.
A peine rentrée, elle monte en courant l'escalier rapide qui conduit à
sa petite tour, dans l'angle du château. Elle ose enfin contempler sans
contrainte cette rose adorée et en rassasier ses regards à travers les
douces larmes qui s'échappent de ses yeux.
Que veulent dire ces pleurs? Ernestine l'ignore. Si elle pouvait deviner
le sentiment qui les fait couler, elle aurait le courage de sacrifier la
rose qu'elle vient de placer avec tant de soin dans son verre de
cristal, sur sa petite table d'acajou. Mais, pour peu que le lecteur ait
le chagrin de n'avoir plus vingt ans, il devinera que ces larmes, loin
d'être de la douleur, sont les compagnes inséparables de la vue inopinée
d'un bonheur extrême; elles veulent dire: «_Qu'il est doux d'être
aimé!_»--C'est dans un moment où le saisissement du premier bonheur de
sa vie égarait son jugement qu'Ernestine a eu le tort de prendre cette
fleur. Mais elle n'en est pas encore à voir et à se reprocher cette
inconséquence.
Pour nous, qui avons moins d'illusions, nous reconnaissons la troisième
période de la naissance de l'amour: l'apparition de l'espoir. Ernestine
ne sait pas que son coeur se dit, en regardant cette rose: «Maintenant,
il est certain qu'il m'aime.»
Mais peut-il être vrai qu'Ernestine soit sur le point d'aimer? Ce
sentiment ne choque-t-il pas toutes les règles du plus simple bon sens?
Quoi! elle n'a vu que trois fois l'homme qui, dans ce moment, lui fait
verser des larmes brûlantes! Et encore elle ne l'a vu qu'à travers le
lac, à une grande distance, à cinq cents pas peut-être. Bien plus, si
elle le rencontrait sans fusil et sans veste de chasse, peut-être
qu'elle ne le reconnaîtrait pas. Elle ignore son nom, ce qu'il est, et
pourtant ses journées se passent à se nourrir de sentiments passionnés,
dont je suis obligé d'abréger l'expression, car je n'ai pas l'espace
qu'il faut pour faire un roman. Ces sentiments ne sont que des
variations de cette idée: «Quel bonheur d'en être aimée!» Ou bien elle
examine cette autre question bien autrement importante: «Puis-je espérer
d'en être aimée véritablement? N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il
m'aime?» Quoique habitant un château bâti par Lesdiguières, et
appartenant à la famille d'un des plus braves compagnons du fameux
connétable, Ernestine ne s'est point fait cette autre objection: «Il est
peut-être le fils d'un paysan du voisinage.» Pourquoi? Elle vivait dans
une solitude profonde.
Certainement Ernestine était bien loin de reconnaître la nature des
sentiments qui régnaient dans son coeur. Si elle eût pu prévoir où ils
la conduisaient, elle aurait eu une chance d'échapper à leur empire. Une
jeune Allemande, une Anglaise, une Italienne, eussent reconnu l'amour;
notre sage éducation ayant pris le parti de nier aux jeunes filles
l'existence de l'amour, Ernestine ne s'alarmait que vaguement de ce qui
se passait dans son coeur; quand elle réfléchissait profondément, elle
n'y voyait que de la simple amitié. Si elle avait pris une seule rose,
c'est qu'elle eût craint, en agissant autrement, d'affliger son nouvel
ami et de le perdre. «Et, d'ailleurs, se disait-elle, après y avoir
beaucoup songé, il ne faut pas manquer à la politesse.»
Le coeur d'Ernestine est agité par les sentiments les plus violents.
Pendant quatre journées, qui paraissent quatre siècles à la jeune
solitaire, elle est retenue par une crainte indéfinissable, elle ne sort
pas du château. Le cinquième jour son oncle, toujours plus inquiet de sa
santé, la force à l'accompagner dans le petit bois; elle se trouve près
de l'arbre fatal; elle lit sur le petit fragment de papier caché dans le
bouquet:
«Si vous daignez prendre ce camellia panaché, dimanche je serai à
l'église de votre village.»
Ernestine vit à l'église un homme mis avec une simplicité extrême, et
qui pouvait avoir trente-cinq ans. Elle remarqua qu'il n'avait pas même
de croix. Il lisait, et, en tenant son livre d'heures d'une certaine
manière, il ne cessa presque pas un instant d'avoir les yeux sur elle.
C'est dire que, pendant tout le service, Ernestine fut hors d'état de
penser à rien. Elle laissa choir son livre d'heures, en sortant de
l'antique banc seigneurial, et faillit tomber elle-même en le ramassant.
Elle rougit beaucoup de sa maladresse. «Il m'aura trouvée si gauche, se
dit-elle aussitôt, qu'il aura honte de s'occuper de moi.» En effet, à
partir du moment où ce petit accident était survenu, elle ne vit plus
l'étranger. Ce fut en vain qu'après être montée en voiture elle s'arrêta
pour distribuer quelques pièces de monnaie à tous les petits garçons du
village, elle n'aperçut point, parmi les groupes de paysans qui jasaient
auprès de l'église, la personne que, pendant la messe, elle n'avait
jamais osé regarder. Ernestine, qui jusqu'alors avait été la sincérité
même, prétendit avoir oublié son mouchoir. Un domestique rentra dans
l'église et chercha longtemps dans le banc du seigneur ce mouchoir qu'il
n'avait garde de trouver. Mais le retard amené par cette petite ruse fut
inutile, elle ne revit plus le chasseur, «C'est clair, se dit-elle; Mlle
de C... me dit une fois que je n'étais pas jolie et que j'avais dans le
regard quelque chose d'impérieux et de repoussant; il ne me manquait
plus que de la gaucherie; il me méprise sans doute.»
Les tristes pensées l'agitèrent pendant deux ou trois visites que son
oncle fit avant de rentrer au château.
A peine de retour, vers les quatre heures, elle courut sous l'allée de
platanes, le long du lac. La grille de la chaussée était fermée à cause
du dimanche; heureusement, elle aperçut un jardinier; elle l'appela et
le pria de mettre la barque à flot et de la conduire de l'autre côté du
lac. Elle prit terre à cent pas du grand chêne. La barque côtoyait et se
trouvait toujours assez près d'elle pour la rassurer. Les branches
basses et à peu près horizontales du chêne immense s'étendaient presque
jusqu'au lac. D'un pas décidé et avec une sorte de sang-froid sombre et
résolu, elle s'approcha de l'arbre, de l'air dont elle eût marché à la
mort. Elle était bien sûre de ne rien trouver dans la cachette; en
effet, elle n'y vit qu'une fleur fanée qui avait appartenu au bouquet de
la veille:--«S'il eût été content de moi, se dit-elle; il n'eût pas
manqué de me remercier par un bouquet.»
Elle se fit ramener au château, monta chez elle en courant, et, une fois
dans sa petite tour, bien sûre de n'être pas surprise, fondit en larmes.
«Mlle de C... avait bien raison, se dit-elle; pour me trouver jolie, il
faut me voir à cinq cents pas de distance. Comme dans ce pays de
libéraux, mon oncle ne voit personne que des paysans et des curés, mes
manières doivent avoir contracté quelque chose de rude, peut-être de
grossier. J'aurai dans le regard une expression impérieuse et
repoussante.»--Elle s'approche de son miroir pour observer ce regard,
elle voit des yeux d'un bleu sombre noyés de pleurs.--«Dans ce moment,
dit-elle, je ne puis avoir cet air impérieux qui m'empêchera toujours de
plaire.»
Le dîner sonna; elle eut beaucoup de peine à sécher ses larmes. Elle
parut enfin dans le salon; elle y trouva M. Villars, vieux botaniste,
qui, tous les ans, venait passer huit jours avec M. de S..., au grand
chagrin de sa bonne, érigée en gouvernante, qui, pendant ce temps,
perdait sa place à la table de M. le comte. Tout se passa fort bien
jusqu'au moment du Champagne; on apporta le seau près d'Ernestine. La
glace était fondue depuis longtemps. Elle appela un domestique et lui
dit: «Changez cette eau et mettez-y de la glace, vite.--Voilà un petit
ton impérieux qui te va fort bien, dit en riant son bon grand-oncle.» Au
mot d'_impérieux_, les larmes inondèrent les yeux d'Ernestine, au point
qu'il lui fut impossible de les cacher; elle fut obligée de quitter le
salon, et comme elle fermait la porte, on entendit que ses sanglots la
suffoquaient. Les vieillards restèrent tout interdits.
Deux jours après, elle passa près du grand chêne; elle s'approcha et
regarda dans la cachette, comme pour revoir les lieux où elle avait été
heureuse. Quel fut son ravissement en y trouvant deux bouquets! Elle les
saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir, et partit en
courant pour le château, sans s'inquiéter si l'inconnu, caché dans le
bois, n'avait point observé ses mouvements, idée qui, jusqu'à ce jour,
ne l'avait jamais abandonnée. Essoufflée et ne pouvant plus courir, elle
fut obligée de s'arrêter vers le milieu de la chaussée. A peine eut-elle
repris un peu sa respiration, qu'elle se remit à courir avec toute la
rapidité dont elle était capable. Enfin, elle se trouva dans sa petite
chambre; elle prit ses bouquets dans son mouchoir et, sans lire ses
petits billets, se mit à baiser ces bouquets avec transport, mouvement
qui la fit rougir, quand elle s'en aperçut. «Ah! jamais je n'aurai l'air
impérieux, se disait-elle; je me corrigerai.»
Enfin, quand elle eut assez témoigné toute sa tendresse à ces jolis
bouquets, composés des fleurs les plus rares, elle lut les billets (Un
homme eût commencé par là). Le premier, celui qui était daté du
dimanche, à cinq heures, disait: «Je me suis refusé le plaisir de vous
voir après le service; je ne pouvais être seul; je craignais qu'on ne
lût dans mes yeux l'amour dont je brûle pour vous.»--Elle relut trois
fois ces mots: _l'amour dont je brûle pour vous_, puis elle se leva pour
aller voir à sa psyché si elle avait l'air impérieux; elle continua:
«_l'amour dont je brûle pour vous_. Si votre coeur est libre, daignez
emporter ce billet, qui pourrait nous compromettre.»
Le second billet, celui du lundi, était au crayon, et même assez mal
écrit; mais Ernestine n'en était plus au temps où la jolie écriture
anglaise de son inconnu était un charme à ses yeux; elle avait des
affaires trop sérieuses pour faire attention à ces détails.
«Je suis venu. J'ai été assez heureux pour que quelqu'un parlât de vous
en ma présence. On m'a dit qu'hier vous avez traversé le lac. Je vois
que vous n'avez pas daigné prendre le billet que j'avais laissé. Il
décide mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait de la
folie, à mon âge, à m'attacher à une fille du vôtre. Adieu pour
toujours. Je ne joindrai pas le malheur d'être importun à celui de vous
avoir trop longtemps occupée d'une passion peut être ridicule à vos
yeux.»--_D'une passion!_ dit Ernestine en levant les yeux au ciel. Ce
moment fut bien doux. Cette jeune fille, remarquable par sa beauté, et à
la fleur de la jeunesse, s'écria avec ravissement: «Il daigne m'aimer:
ah! mon Dieu! que je suis heureuse!» Elle tomba à genoux devant une
charmante madone de Carlo Dolci rapportée d'Italie par un de ses
aïeux.--«Ah! oui, je serai bonne et vertueuse! s'écria-t-elle les larmes
aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer mes défauts, pour que
je puisse m'en corriger, maintenant, tout m'est possible.»
Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le second surtout la
jeta dans des transports de bonheur. Bientôt elle remarqua une vérité
établie dans son coeur depuis fort longtemps: c'est que jamais elle
n'aurait pu s'attacher à un homme de moins de quarante ans (L'inconnu
parlait à son âge). Elle se souvint qu'à l'église, comme il était un peu
chauve, il lui avait paru avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais
elle ne pouvait être sûre de cette idée; elle avait si peu osé le
regarder! et elle était si troublée! Durant la nuit, Ernestine ne ferma
pas l'oeil. De sa vie, elle n'avait eu l'idée d'un semblable bonheur.
Elle se releva pour écrire en anglais sur son livre d'honneur: _N'être
jamais impérieuse._ Je fais ce voeu le 30 septembre 18...
Pendant cette nuit, elle se décida de plus en plus sur cette vérité: il
est impossible d'aimer un homme qui n'a pas quarante ans. A force de
rêver aux bonnes qualités de cet inconnu, il lui vint dans l'idée
qu'outre l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement encore
celui d'être pauvre. Il était mis d'une manière si simple à l'église,
que sans doute il était pauvre. Rien ne peut égaler sa joie à cette
découverte. «Il n'aura jamais l'air bête et fat de nos amis, MM. tels et
tels, quand ils viennent, à la Saint-Hubert, faire l'honneur à mon oncle
de tuer ses chevreuils, et qu'à table ils nous comptent leurs exploits
de jeunesse, sans qu'on les en prie.
«Se pourrait-il bien, grand Dieu! qu'il fût pauvre! En ce cas, rien ne
manque à mon bonheur!» Elle se leva une seconde fois pour allumer sa
bougie à la veilleuse, et rechercher une évaluation de sa fortune qu'un
jour un de ses cousins avait écrite sur un de ses livres. Elle trouva
dix-sept mille livres de rente en se mariant, et, par la suite, quarante
ou cinquante. Comme elle méditait sur ce chiffre, quatre heures
sonnèrent; elle tressaillit. «Peut-être fait-il assez de jour pour que
je puisse apercevoir mon arbre chéri.» Elle ouvrit ses persiennes; en
effet elle vit le grand chêne et sa verdure sombre; mais, grâce au clair
de lune, et non point par le secours des premières lueurs de l'aube, qui
était encore fort éloignée.
En s'habillant le matin, elle se dit: «Il ne faut pas que l'amie d'un
homme de quarante ans soit mise comme une enfant.» Et pendant une heure
elle chercha dans ses armoires une robe, un chapeau, une ceinture, qui
composèrent un ensemble si original, que, lorsqu'elle parut dans la
salle à manger, son oncle, sa gouvernante et le vieux botaniste ne
purent s'empêcher de partir d'un éclat de rire. «Approche-toi donc, dit
le vieux comte de S..., ancien chevalier de Saint-Louis, blessé à
Quiberon; approche-toi, mon Ernestine; tu es mise comme si tu avais
voulu te déguiser ce matin en femme de quarante ans.» A ces mots elle
rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur les traits de la jeune
fille. «Dieu me pardonne! dit le bon oncle à la fin du repas en
s'adressant au vieux botaniste, c'est une gageure; n'est-il pas vrai,
monsieur, que Mlle Ernestine a, ce matin, toutes les manières d'une
femme de trente ans? Elle a surtout un petit air paternel en parlant aux
domestiques qui me charme par son ridicule; je l'ai mise deux ou trois
fois à l'épreuve pour être sûr de mon observation.» Cette remarque
redoubla le bonheur d'Ernestine, si l'on peut se servir de ce mot en
parlant d'une félicité qui déjà était au comble.
Ce fut avec peine qu'elle put se dégager de la société après déjeuner.
Son oncle et l'ami botaniste ne pouvaient se lasser de l'attaquer sur
son petit air vieux. Elle remonta chez elle, elle regarda le chêne. Pour
la première fois, depuis vingt heures, un nuage vint obscurcir sa
félicité, mais sans qu'elle pût se rendre compte de ce changement
soudain. Ce qui diminua le ravissement auquel elle était livrée depuis
le moment où, la veille, plongée dans le désespoir, elle avait trouvé
les bouquets dans l'arbre, ce fut cette question qu'elle se fit: «Quelle
conduite dois-je tenir avec mon ami pour qu'il m'estime? Un homme
d'autant d'esprit et qui a l'avantage d'avoir quarante ans, doit être
bien sévère. Son estime pour moi tombera tout à fait si je me permets
une fausse démarche.»
Comme Ernestine se livrait à ce monologue, dans la situation la plus
propre à seconder les méditations sérieuses d'une jeune fille devant sa
psyché, elle observa, avec un étonnement mêlé d'horreur, qu'elle avait à
sa ceinture un crochet en or avec de petites chaînes portant le dé, les
ciseaux et leur petit étui, bijou charmant qu'elle ne pouvait se lasser
d'admirer encore la veille, et que son oncle lui avait donné pour le
jour de sa fête il n'y avait pas quinze jours. Ce qui lui fit regarder
ce bijou avec horreur et le lui fit ôter avec tant d'empressement, c'est
qu'elle se rappela que sa bonne lui avait dit qu'il coûtait huit cent
cinquante francs, et qu'il avait été acheté chez le fameux bijoutier de
Paris, qui s'appelait Laurençot: «Que penserait de moi mon ami, lui qui
a l'honneur d'être pauvre, s'il me voyait un bijou d'un prix si
ridicule? Quoi de plus absurde que d'afficher ainsi les goûts d'une
bonne ménagère; car c'est ce que veulent dire ces ciseaux, cet étui, ce
dé, que l'on porte sans cesse avec soi; et la bonne ménagère ne pense
pas que ce bijou coûte chaque année l'intérêt de son prix.» Elle se mit
à calculer sérieusement et trouva que ce bijou coûtait près de cinquante
francs par an.
Cette belle réflexion d'économie domestique, qu'Ernestine devait à
l'éducation très forte qu'elle avait reçue d'un conspirateur caché
pendant plusieurs années au château de son oncle, cette réflexion,
dis-je, ne fit qu'éloigner la difficulté. Quand elle eut renfermé dans
sa commode le bijou d'un prix ridicule, il fallut bien revenir à cette
question embarrassante: «Que faut-il faire pour ne pas perdre l'estime
d'un homme d'autant d'esprit?»
Les méditations d'Ernestine (que le lecteur aura peut-être reconnues
pour être tout simplement la cinquième période de la naissance de
l'amour) nous conduiraient fort loin. Cette jeune fille avait un esprit
juste, pénétrant, vif comme l'air de ses montagnes. Son oncle, qui avait
eu de l'esprit jadis, et à qui il en restait encore sur les deux ou
trois sujets qui l'intéressaient depuis longtemps, son oncle avait
remarqué qu'elle apercevait spontanément toutes les conséquences d'une
idée. Le bon vieillard avait coutume, lorsqu'il était dans ses jours de
gaieté, et la gouvernante avait remarqué que cette plaisanterie en était
le signe indubitable, il avait coutume, dis-je, de plaisanter son
Ernestine sur ce qu'il appelait son _coup d'oeil militaire_. C'est
peut-être cette qualité qui, plus tard, lorsqu'elle a paru dans le monde
et qu'elle a osé parler, lui a fait jouer un rôle si brillant. Mais, à
l'époque dont nous nous entretenons, Ernestine, malgré son esprit,
s'embrouilla tout à fait dans ses raisonnements. Vingt fois elle fut sur
le point de ne pas aller se promener du côté de l'arbre: «Une seule
étourderie, se disait-elle, annonçant l'enfantillage d'une petite fille,
peut me perdre dans l'esprit de mon ami.» Mais, malgré des arguments
extrêmement subtils, et où elle employait toute la force de sa tête,
elle ne possédait pas encore l'art si difficile de dominer ses passions
par son esprit. L'amour dont la pauvre fille était transportée à son
insu faussait tous ses raisonnements et ne l'engagea que trop tôt, pour
son bonheur, à s'acheminer vers l'arbre fatal. Après bien des
hésitations, elle s'y trouva avec sa femme de chambre vers une heure.
Elle s'éloigna de cette femme et s'approcha de l'arbre, brillante de
joie, la pauvre petite! Elle semblait voler sur le gazon et non pas
marcher. Le vieux botaniste, qui était de la promenade, en fit faire
l'observation à la femme de chambre, comme elle s'éloignait d'eux en
courant.
Tout le bonheur d'Ernestine disparut en un clin d'oeil. Ce n'est pas
qu'elle ne trouvât un bouquet dans le creux de l'arbre; il était
charmant et très frais, ce qui lui fit d'abord un vif plaisir. Il n'y
avait donc pas longtemps que son ami s'était trouvé précisément à la
même place qu'elle. Elle chercha sur le gazon quelques traces de ses
pas; ce qui la charma encore, c'est qu'au lieu d'un simple petit morceau
de papier écrit, il y avait un billet, et un long billet. Elle vola à la
signature; elle avait besoin de savoir son nom de baptême. Elle lut; la
lettre lui tomba des mains, ainsi que le bouquet. Un frisson mortel
s'empara d'elle. Elle avait lu au bas du billet le nom de Philippe
Astézan. Or M. Astézan était connu dans le château du comte de S... pour
être l'amant de Mme Dayssin, femme de Paris fort riche, fort élégante,
qui venait tous les ans scandaliser la province en osant passer quatre
mois seule, dans son château, avec un homme qui n'était pas son mari.
Pour comble de douleur, elle était veuve, jeune, jolie, et pouvait
épouser M. Astézan. Toutes ces tristes choses, qui, telles que nous
venons de les dire, étaient vraies, paraissaient bien autrement
envenimées dans les discours des personnages tristes et grands ennemis
des erreurs du bel âge, qui venaient quelquefois en visite à l'antique
manoir du grand-oncle d'Ernestine. Jamais, en quelques secondes, un
bonheur si pur et si vif, c'était le premier de sa vie, ne fut remplacé
par un malheur poignant et sans espoir. «Le cruel! il a voulu se jouer
de moi, se disait Ernestine, il a voulu se donner un but dans ses
parties de chasse, tourner la tête d'une petite fille, peut-être dans
l'intention d'en amuser Mme Dayssin. Et moi qui songeais à l'épouser!
Quel enfantillage! quel comble d'humiliation!» Comme elle avait cette
triste pensée, Ernestine tomba évanouie à côté de l'arbre fatal que
depuis trois mois elle avait si souvent regardé. Du moins, une
demi-heure après, c'est là que la femme de chambre et le vieux botaniste
la trouvèrent sans mouvement. Pour surcroît de malheur, quand on l'eut
rappelée à la vie, Ernestine aperçut à ses pieds la lettre d'Astézan,
ouverte du côté de la signature et de manière qu'on pouvait la lire.
Elle se leva prompte comme un éclair, et mit le pied sur la lettre.
Elle expliqua son accident, et put, sans être observée, ramasser la
lettre fatale. De longtemps il ne lui fut pas possible de la lire, car
sa gouvernante la fit asseoir et ne la quitta plus. Le botaniste appela
un ouvrier occupé dans les champs, qui alla chercher la voiture au
château. Ernestine, pour se dispenser de répondre aux réflexions sur son
accident, feignit de ne pouvoir parler; un mal à la tête affreux lui
servit de prétexte pour tenir son mouchoir sur ses yeux. La voiture
arriva. Plus livrée à elle-même, une fois qu'elle y fut placée, on ne
saurait décrire la douleur déchirante qui pénétra son âme pendant le
temps qu'il fallut à la voiture pour revenir au château. Ce qu'il y
avait de plus affreux dans son état, c'est qu'elle était obligée de se
mépriser elle-même. La lettre fatale qu'elle sentait dans son mouchoir
lui brûlait la main. La nuit vint pendant qu'on la ramenait au château;
elle put ouvrir les yeux, sans qu'on la remarquât. La vue des étoiles si
brillantes, pendant une belle nuit du midi de la France, la consola un
peu. Tout en éprouvant les effets de ces mouvements de passion, la
simplicité de son âge était bien loin de pouvoir s'en rendre compte.
Ernestine dut le premier moment de répit, après deux heures de la
douleur morale la plus atroce, à une résolution courageuse. «Je ne lirai
pas cette lettre dont je n'ai vu que la signature; je la brûlerai, se
dit-elle, en arrivant au château.» Alors elle put s'estimer au moins
comme ayant du courage, car le parti de l'amour, quoique vaincu en
apparence, n'avait pas manqué d'insinuer modestement que cette lettre
expliquait peut-être d'une manière satisfaisante les relations de M.
Astézan avec Mme Dayssin.
En entrant au salon, Ernestine jeta la lettre au feu. Le lendemain, dès
huit heures du matin, elle se remit à travailler à son piano, qu'elle
avait fort négligé depuis deux mois. Elle reprit la collection des
Mémoires sur l'histoire de France, publiés par Petiot, et recommença à
faire de longs extraits des Mémoires du sanguinaire Montluc. Elle eut
l'adresse de se faire offrir de nouveau par le vieux botaniste un cours
d'histoire naturelle. Au bout de quinze jours, ce brave homme, simple
comme ses plantes, ne put se taire sur l'application étonnante qu'il
remarquait chez son élève; il en était émerveillé. Quant à elle, tout
lui était indifférent; toutes les idées la ramenaient également au
désespoir. Son oncle était fort alarmé: Ernestine maigrissait à vue
d'oeil. Comme elle eut, par hasard, un petit rhume, le bon vieillard,
qui, contre l'ordinaire des gens de son âge, n'avait pas rassemblé sur
lui même tout l'intérêt qu'il pouvait prendre aux choses de la vie,
s'imagina qu'elle était attaquée de la poitrine. Ernestine le crut
aussi, et elle dut à cette idée les seuls moments passables qu'elle eut
à cette époque; l'espoir de mourir bientôt lui faisait supporter la vie
sans impatience.
Pendant tout un long mois, elle n'eut d'autre sentiment que celui d'une
douleur d'autant plus profonde, qu'elle avait sa source dans le mépris
d'elle-même; comme elle n'avait aucun usage de la vie, elle ne put se
consoler en se disant que personne au monde ne pouvait soupçonner ce qui
s'était passé dans son coeur, et que probablement l'homme cruel qui
l'avait tant occupée ne saurait deviner la centième partie de ce qu'elle
avait senti pour lui. Au milieu de son malheur, elle ne manquait pas de
courage; elle n'eut aucune peine à jeter au feu sans les lire deux
lettres sur l'adresse desquelles elle reconnut la funeste écriture
anglaise.
Elle s'était promis de ne jamais regarder la pelouse au-delà du lac;
dans le salon, jamais elle ne levait les yeux sur les croisées qui
donnaient de ce côté. Un jour, près de six semaines après celui où elle
avait lu le nom de Philippe Astézan, son maître d'histoire naturelle, le
bon M. Villars, eut l'idée de lui faire une leçon sur les plantes
aquatiques; il s'embarqua avec elle et se fit conduire vers la partie du
lac qui remontait dans le vallon. Comme Ernestine entrait dans la
barque, un regard de côté et presque involontaire lui donna la certitude
qu'il n'y avait personne auprès du grand chêne; elle remarqua à peine
une partie de l'écorce de l'arbre, d'un gris plus clair que le reste.
Deux heures plus tard, quand elle repassa, après la leçon, vis-à-vis le
grand chêne, elle frissonna en reconnaissant que ce qu'elle avait pris
pour un accident de l'écorce dans l'arbre était la couleur de la veste
de chasse de Philippe Astézan, qui, depuis deux heures, assis sur une
des racines du chêne, était immobile comme s'il eût été mort. En se
faisant cette comparaison à elle-même, l'esprit d'Ernestine se servit
aussi de ce mot: _comme s'il était mort_; il la frappa. «S'il était
mort, il n'y aurait plus d'inconvenance à me tant occuper de lui.»
Pendant quelques minutes cette supposition fut un prétexte pour se
livrer à un amour rendu tout-puissant par la vue de l'objet aimé.
Cette découverte la troubla beaucoup. Le lendemain, dans la soirée, un
curé du voisinage, qui était en visite au château, demanda au comte de
S... de lui prêter le _Moniteur_. Pendant que le vieux valet de chambre
allait prendre dans la bibliothèque la collection des _Moniteurs_ du
mois: «Mais, curé, dit le comte, vous n'êtes plus curieux cette année,
voilà la première fois que vous me demandez le _Moniteur_!--Monsieur le
comte, répondit le curé, Mme Dayssin, ma voisine, me l'a prêté tant
qu'elle a été ici; mais elle est partie depuis quinze jours.»
Ce mot si indifférent causa une telle révolution à Ernestine, qu'elle
crut se trouver mal; elle sentit son coeur tressaillir au mot du curé,
ce qui l'humilia beaucoup. «Voilà donc, se dit-elle, comment je suis
parvenue à l'oublier!»
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, il lui arriva de
sourire. «Pourtant, se disait-elle, il est resté à la campagne, à cent
cinquante lieues de Paris, il a laissé Mme Dayssin partir seule.» Son
immobilité sur les racines du chêne lui revint à l'esprit, et elle
souffrit que sa pensée s'arrêtât sur cette idée. Tout son bonheur,
depuis un mois, consistait à se persuader qu'elle avait mal à la
poitrine; le lendemain elle se surprit à penser que, comme la neige
commençait à couvrir les sommets des montagnes, il faisait souvent très
frais le soir; elle songea qu'il était prudent d'avoir des vêtements
plus chauds. Une âme vulgaire n'eût pas manqué de prendre la même
précaution; Ernestine n'y songea qu'après le mot du curé.
La Saint-Hubert approchait, et avec elle l'époque du seul grand dîner
qui eût lieu au château pendant toute la durée de l'année. On descendit
au salon le piano d'Ernestine. En l'ouvrant le jour d'après, elle trouva
sur les touches un morceau de papier contenant cette ligne:
«Ne jetez pas de cri quand vous m'apercevrez.»
Cela était si court, qu'elle le lut avant de reconnaître la main de la
personne qui l'avait écrit: l'écriture était contrefaite. Comme
Ernestine devait au hasard, ou plutôt à l'air des montagnes du Dauphiné,
une âme ferme, bien certainement, avant les paroles du curé sur le
départ de Mme Dayssin, elle serait allée se renfermer dans sa chambre et
n'eût plus reparu qu'après la fête.
Le surlendemain eut lieu ce grand dîner annuel de la Saint-Hubert. A
table, Ernestine fit les honneurs, placée vis-à-vis de son oncle; elle
était mise avec beaucoup d'élégance. La table présentait la collection à
peu près complète des curés et des maires des environs, plus cinq ou six
fats de province, parlant d'eux et de leurs exploits à la guerre, à la
chasse et même en amour, et surtout de l'ancienneté de leur race. Jamais
ils n'eurent le chagrin de faire moins d'effet sur l'héritière du
château. L'extrême pâleur d'Ernestine, jointe à la beauté de ses traits,
allait jusqu'à lui donner l'air du dédain. Les fats qui cherchaient à
lui parler se sentaient intimidés en lui adressant la parole. Pour elle,
elle était bien loin de rabaisser sa pensée jusqu'à eux.
Tout le commencement du dîner se passa sans qu'elle vît rien
d'extraordinaire; elle commençait à respirer lorsque, vers la fin du
repas, en levant les yeux, elle rencontra vis-à-vis d'elle ceux d'un
paysan déjà d'un âge mûr, qui paraissait être le valet d'un maire venu
des rives du Drac. Elle éprouva ce mouvement singulier dans la poitrine
que lui avait déjà causé le mot du curé; cependant elle n'était sûre de
rien. Ce paysan ne ressemblait point à Philippe. Elle osa le regarder
une seconde fois; elle n'eut plus de doute, c'était lui. Il s'était
déguisé de manière à se rendre fort laid.
Il est temps de parler un peu de Philippe Astézan, car il fait là une
action d'homme amoureux, et peut-être trouverons-nous aussi dans son
histoire l'occasion de vérifier la théorie des sept époques de l'amour.
Lorsqu'il était arrivé au château de Lafrey avec Mme Dayssin, cinq mois
auparavant, un des curés qu'elle recevait chez elle, pour faire la cour
au clergé, répéta un mot fort joli. Philippe étonné de voir de l'esprit
dans la bouche d'un tel homme, lui demanda qui avait dit ce mot
singulier. «C'est la nièce du comte de S***, répondit le curé, une fille
qui sera fort riche, mais à qui l'on a donné une bien mauvaise
éducation. Il ne s'écoule pas d'année qu'elle ne reçoive de Paris une
caisse de livres. Je crains bien qu'elle ne fasse une mauvaise fin et
que même elle ne trouve pas à se marier. Qui voudra se charger d'une
telle femme?» etc., etc.
Philippe fit quelques questions, et le curé ne put s'empêcher de
déplorer la rare beauté d'Ernestine, qui certainement l'entraînerait à
sa perte; il décrivit avec tant de vérité l'ennui du genre de vie qu'on
menait au château du comte, que Mme Dayssin s'écria: «Ah! de grâce,
cessez monsieur le curé, vous allez me faire prendre en horreur vos
belles montagnes.--On ne peut cesser d'aimer un pays où l'on fait tant
de bien, répliqua le curé, et l'argent que madame a donné pour nous
aider à acheter la troisième cloche de notre église lui assure...»
Philippe ne l'écoutait plus, il songeait à Ernestine et à ce qui devait
se passer dans le coeur d'une jeune fille reléguée dans un château qui
semblait ennuyeux même à un curé de campagne. «Il faut que je l'amuse,
se dit-il à lui-même, je lui ferai la cour d'une manière romanesque;
cela donnera quelques pensées nouvelles à cette pauvre fille.» Le
lendemain il alla chasser du côté du château du comte, il remarqua la
situation du bois, séparé du château par le petit lac. Il eut l'idée de
faire hommage d'un bouquet à Ernestine; nous savons déjà ce qu'il fit
avec des bouquets et de petits billets. Quand il chassait du côté du
grand chêne, il allait lui-même les placer, les autres jours il envoyait
son domestique. Philippe faisait tout cela par philanthropie, il ne
pensait pas même à voir Ernestine; il eût été trop difficile et trop
ennuyeux de se faire présenter chez son oncle. Lorsque Philippe aperçut
Ernestine à l'église, sa première pensée fut qu'il était bien âgé pour
plaire à une jeune fille de dix-huit ou vingt ans. Il fut touché de la
beauté de ses traits et surtout d'une sorte de simplicité noble qui
faisait le caractère de sa physionomie. «Il y a de la naïveté dans ce
caractère, se dit-il à lui-même; un instant après elle lui parut
charmante. Lorsqu'il la vit laisser tomber son livre d'heures en sortant
du banc seigneurial et chercher à le ramasser avec une gaucherie si
aimable, il songea à aimer, car il espéra. Il resta dans l'église
lorsqu'elle en sortit; il méditait sur un sujet peu amusant pour un
homme qui commence à être amoureux: il avait trente-cinq ans et un
commencement de rareté dans les cheveux, qui pouvait bien lui faire un
beau front à la manière du Dr Gall, mais qui certainement ajoutait
encore trois ou quatre ans à son âge. «Si ma vieillesse n'a pas tout
perdu à la première vue, se dit-il, il faut qu'elle doute de mon coeur
pour oublier mon âge.»
Il se rapprocha d'une petite fenêtre gothique qui donnait sur la place,
il vit Ernestine monter en voiture, il lui trouva une taille et un pied
charmants, elle distribua des aumônes; il lui sembla que ses yeux
cherchaient quelqu'un. «Pourquoi, se dit-il, ses yeux regardent-ils au
loin, pendant qu'elle distribue de la petite monnaie tout près de la
voiture? Lui aurais-je inspiré de l'intérêt?»
Il vit Ernestine donner une commission à un laquais; pendant ce temps il
s'enivrait de sa beauté. Il la vit rougir, ses yeux étaient fort près
d'elle: la voiture ne se trouvait pas à dix pas de la petite fenêtre
gothique; il vit le domestique rentrer dans l'église et chercher quelque
chose dans le banc du seigneur. Pendant l'absence du domestique, il eut
la certitude que les yeux d'Ernestine regardaient bien plus haut que la
foule qui l'entourait, et, par conséquent, cherchaient quelqu'un; mais
ce quelqu'un pouvait fort bien n'être pas Philippe Astézan, qui, aux
yeux de cette jeune fille, avait peut-être cinquante ans, soixante ans,
qui sait? A son âge et avec de la fortune, n'a-t-elle pas un prétendu
parmi les hobereaux du voisinage?--«Cependant je n'ai vu personne
pendant la messe.»
Dès que la voiture du comte fut partie, Astézan remonta à cheval, fit un
détour dans le bois pour éviter de la rencontrer, et se rendit
rapidement à la pelouse. A son inexprimable plaisir, il put arriver au
grand chêne avant qu'Ernestine eût vu le bouquet et le petit billet
qu'il y avait fait porter le matin, il enleva ce bouquet, s'enfonça dans
le bois, attacha son cheval à un arbre et se promena. Il était fort
agité; l'idée lui vint de se blottir dans la partie la plus touffue d'un
petit mamelon boisé, à cent pas du lac. De ce réduit, qui le cachait à
tous les yeux, grâce à une clairière dans le bois, il pouvait découvrir
le grand chêne et le lac.
Quel ne fut pas son ravissement lorsqu'il vit peu de temps après la
petite barque d'Ernestine s'avancer sur ces eaux limpides que la brise
du midi agitait mollement! Ce moment fut décisif; l'image de ce lac et
celle d'Ernestine qu'il venait de voir si belle à l'église se gravèrent
profondément dans son coeur. De ce moment, Ernestine eut quelque chose
qui la distinguait à ses yeux de toutes les autres femmes, et il ne lui
manqua plus que de l'espoir pour l'aimer à la folie. Il la vit
s'approcher de l'arbre avec empressement; il vit sa douleur de n'y pas
trouver de bouquet. Ce moment fut si délicieux et si vif, que, quand
Ernestine se fut éloignée en courant, Philippe crut s'être trompé en
pensant voir de la douleur dans son expression lorsqu'elle n'avait pas
trouvé de bouquet dans le creux de l'arbre. Tout le sort de son amour
reposait sur cette circonstance. Il se disait: «Elle avait l'air triste
en descendant de la barque et même avant de s'approcher de
l'arbre.--Mais, répondait le parti de l'espérance, elle n'avait pas
l'air triste à l'église; elle y était, au contraire, brillante de
fraîcheur, de beauté, de jeunesse et un peu troublée; l'esprit le plus
vif animait ses yeux.»
Lorsque Philippe Astézan ne put plus voir Ernestine, qui était débarquée
sous l'allée des platanes de l'autre côté du lac, il sortit de son
réduit un tout autre homme qu'il n'y était entré. En regagnant au galop
le château de Mme Dayssin, il n'eut que deux idées: «A-t-elle montré de
la tristesse en ne trouvant pas de bouquet dans l'arbre? Cette tristesse
ne vient-elle pas tout simplement de la vanité déçue?» Cette supposition
plus probable finit par s'emparer tout à fait de son esprit et lui
rendit toutes les idées raisonnables d'un homme de trente-cinq ans. Il
était fort sérieux. Il trouva beaucoup de monde chez Mme Dayssin; dans
le courant de la soirée, elle le plaisanta sur sa gravité et sur sa
fatuité. Il ne pouvait plus, disait-elle, passer devant une glace sans
s'y regarder. «J'ai en horreur, disait Mme Dayssin, cette habitude des
jeunes gens à la mode. C'est une grâce que vous n'aviez point; tâchez de
vous en défaire, ou je vous joue le mauvais tour de faire enlever toutes
les glaces.» Philippe était embarrassé; il ne savait comment déguiser
une absence qu'il projetait. D'ailleurs il était très vrai qu'il
examinait dans les glaces s'il avait l'air vieux.
Le lendemain, il fut reprendre sa position sur le mamelon dont nous
avons parlé, et d'où l'on voyait fort bien le lac; il s'y plaça muni
d'une bonne lunette, et ne quitta ce gîte qu'à la _nuit close_, comme on
dit dans le pays.
Le jour suivant, il apporta un livre; seulement il eût été bien en peine
de dire ce qu'il y avait dans les pages qu'il lisait; mais, s'il n'eût
pas eu un livre, il en eût souhaité un. Enfin, à son inexprimable
plaisir, vers les trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement
vers l'allée de platanes sur le bord du lac; il la vit prendre la
direction de la chaussée, coiffée d'un grand chapeau de paille d'Italie.
Elle s'approcha de l'arbre fatal; son air était abattu. Avec le secours
de sa lunette, il s'assura parfaitement de l'air abattu. Il la vit
prendre les deux bouquets qu'il y avait placés le matin, les mettre dans
son mouchoir et disparaître en courant avec la rapidité de l'éclair. Ce
trait fort simple acheva la conquête de son coeur. Cette action fut si
vive, si prompte, qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait
conservé l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que
devait-il penser de cette démarche singulière? Allait-elle montrer les
deux bouquets à sa gouvernante? Dans ce cas, Ernestine n'était qu'une
enfant, et lui plus enfant qu'elle de s'occuper à ce point d'une petite
fille. «Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom; moi seul je
sais ma folie, et je m'en suis pardonné bien d'autres.»
Philippe quitta d'un air très froid son réduit, et alla, tout pensif,
chercher son cheval, qu'il avait laissé chez un paysan à une demi-lieue
de là. «Il faut convenir que je suis encore un grand fou!» se dit-il en
mettant pied à terre dans la cour du château de Mme Dayssin. En entrant
au salon, il avait une figure immobile, étonnée, glacée. Il n'aimait
plus.
Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant sa cravate. Il
n'avait d'abord guère d'envie de faire trois lieues pour aller se
blottir dans un fourré, afin de regarder un arbre; mais il ne se sentit
le désir d'aller nulle autre part. «Cela est bien ridicule», se
disait-il. Oui, mais ridicule aux yeux de qui? D'ailleurs, il ne faut
jamais manquer à la fortune. Il se mit à écrire une lettre fort bien
faite, par laquelle, comme un autre Lindor, il déclarait son nom et ses
qualités. Cette lettre si bien faite eut, comme on se le rappelle
peut-être, le malheur d'être brûlée sans être lue de personne. Les mots
de la lettre que notre héros écrivit en y pensant le moins, la signature
_Philippe Astézan_, eurent seuls l'honneur de la lecture. Malgré de fort
beaux raisonnements, notre homme raisonnable n'en était pas moins caché
dans son gîte ordinaire au moment où son nom produisit tant d'effet; il
vit l'évanouissement d'Ernestine en ouvrant sa lettre; son étonnement
fut extrême.
Le jour d'après, il fut obligé de s'avouer qu'il était amoureux; ses
actions le prouvaient. Il revint tous les jours dans le petit bois, où
il avait éprouvé des sensations si vives. Mme Dayssin devant bientôt
retourner à Paris, Philippe se fit écrire une lettre et annonça qu'il
quittait le Dauphiné pour aller passer quinze jours en Bourgogne auprès
d'un oncle malade. Il prit la poste, et fit si bien en revenant par une
autre route, qu'il ne se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois.
Il s'établit à deux lieues du château du comte de S***, dans les
solitudes de Crossey, du côté opposé au château de Mme Dayssin, et de
là, chaque jour, il venait au bord du petit lac. Il y vint trente-trois
jours de suite sans y voir Ernestine: elle ne paraissait plus à
l'église; on disait la messe au château; il s'en approcha sous un
déguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir Ernestine. Rien ne
lui parut pouvoir égaler l'expression noble et naïve à la fois de ses
traits. Il se disait: «Jamais auprès d'une telle femme je ne connaîtrais
la satiété.» Ce qui touchait le plus Astézan, c'était l'extrême pâleur
d'Ernestine et son air souffrant. J'écrirais dix volumes comme
Richardson si j'entreprenais de noter toutes les manières dont un homme,
qui d'ailleurs ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait
l'évanouissement et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il résolut d'avoir
un éclaircissement avec elle, et pour cela de pénétrer dans le château.
La timidité, être timide à trente-cinq ans! la timidité l'en avait
longtemps empêché. Ses mesures furent prises avec tout l'esprit
possible, et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche d'un
indifférent l'annonce du départ de Mme Dayssin, toute l'adresse de
Philippe était perdue, ou du moins il n'aurait pu voir l'amour
d'Ernestine que dans sa colère. Probablement il aurait expliqué cette
colère par l'étonnement de se voir aimée par un homme de son âge.
Philippe se serait cru méprisé, et, pour oublier ce sentiment pénible,
il eût eu recours au jeu ou aux coulisses de l'Opéra, et fût devenu plus
égoïste et plus dur en pensant que la jeunesse était tout à fait finie
pour lui.
Un _demi-monsieur_, comme on dit dans le pays, maire d'une commune de la
montagne et camarade de Philippe pour la chasse au chamois, consentit à
l'amener, sous le déguisement de son domestique, au grand dîner du
château de S***, où il fut reconnu par Ernestine.
Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement, eut une idée
affreuse: «Il va croire que je l'aime à l'étourdie, sans le connaître;
il me méprisera comme un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoindre
sa Mme Dayssin; je ne le verrai plus.» Cette idée cruelle lui donna le
courage de se lever et de monter chez elle. Elle y était depuis deux
minutes quand elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre de son
appartement. Elle pensa que c'était sa gouvernante, et se leva,
cherchant un prétexte pour la renvoyer. Comme elle s'avançait vers la
porte de sa chambre, cette porte s'ouvre: Philippe est à ses pieds.
«Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma démarche, lui dit-il; je suis au
désespoir depuis deux mois; voulez-vous de moi pour époux?»
Ce moment fut délicieux pour Ernestine. «Il me demande en mariage, se
dit-elle; je ne dois plus craindre Mme Dayssin.» Elle cherchait une
réponse sévère, et, malgré des efforts incroyables, peut-être elle n'eût
rien trouvé. Deux mois de désespoir étaient oubliés; elle se trouvait au
comble du bonheur. Heureusement, à ce moment, on entendit ouvrir la
porte de l'antichambre. Ernestine lui dit: «Vous me
déshonorez.--N'avouez rien!» s'écria Philippe d'une voix contenue, et,
avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la muraille et le joli lit
d'Ernestine, blanc et rose. C'était la gouvernante, fort inquiète de la
santé de sa pupille, et l'état dans lequel elle la retrouva était fait
pour augmenter ses inquiétudes. Cette femme fut longue à renvoyer.
Pendant son séjour dans la chambre, Ernestine eut le temps de
s'accoutumer à son bonheur; elle put reprendre son sang-froid. Elle fit
une réponse superbe à Philippe quand, la gouvernante étant sortie, il
risqua de paraître.
Ernestine était si belle aux yeux de son amant, l'expression de ses
traits si sévère, que le premier mot de sa réponse donna l'idée à
Philippe que tout ce qu'il avait pensé jusque-là n'était qu'une
illusion, et qu'il n'était pas aimé. Sa physionomie changea tout à coup
et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au désespoir. Ernestine,
émue jusqu'au fond de l'âme de son air désespéré, eut cependant la force
de le renvoyer. Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulière
entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait suppliée de lui permettre de
demander sa main, elle avait répondu que ses affaires, comme ses
affections, devaient le rappeler à Paris. Il s'était écrié alors que la
seule affaire au monde était de mériter le coeur d'Ernestine, qu'il
jurait à ses pieds de ne pas quitter le Dauphiné tant qu'elle y serait,
et de ne rentrer de sa vie dans le château qu'il avait habité avant de
la connaître.
Ernestine fut presque au comble du bonheur. Le jour suivant, elle revint
au pied du grand chêne, mais bien escortée par la gouvernante et le
vieux botaniste. Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout
un billet. Au bout de huit jours, Astézan l'avait presque décidée à
répondre à ses lettres lorsque, une semaine après, elle apprit que Mme
Dayssin était revenue de Paris en Dauphiné. Une vive inquiétude remplaça
tous les sentiments dans le coeur d'Ernestine. Les commères du village
voisin, qui, dans cette conjoncture, sans le savoir, décidaient du sort
de sa vie, et qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui
dirent enfin que Mme Dayssin, remplie de colère et de jalousie, était
venue chercher son amant, Philippe Astézan, qui, disait-on, était resté
dans le pays avec l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer
aux austérités de l'ordre, il s'était retiré dans les solitudes de
Crossey. On ajoutait que Mme Dayssin était au désespoir.
Ernestine sut quelques jours après que jamais Mme Dayssin n'avait pu
parvenir à voir Philippe, et qu'elle était repartie furieuse pour Paris.
Tandis qu'Ernestine cherchait à se faire confirmer cette douce
certitude, Philippe était au désespoir; il l'aimait passionnément et
croyait n'en être point aimé. Il se présenta plusieurs fois sur ses pas,
et fut reçu de manière à lui faire penser que, par ses entreprises, il
avait irrité l'orgueil de sa jeune maîtresse. Deux fois il partit pour
Paris, deux fois, après avoir fait une vingtaine de lieues, il revint à
sa cabane, dans les rochers de Crossey. Après s'être flatté d'espérances
que maintenant il trouvait conçues à la légère, il cherchait à renoncer
à l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie anéantis pour
lui.
Ernestine, plus heureuse, était aimée, elle aimait. L'amour régnait dans
cette âme que nous avons vue passer successivement par les sept périodes
diverses qui séparent l'indifférence de la passion, et au lieu
desquelles le vulgaire n'aperçoit qu'un seul changement, duquel encore
il ne peut expliquer la nature.
Quant à Philippe Astézan, pour le punir d'avoir abandonné une ancienne
amie aux approches de ce qu'on peut appeler l'époque de la vieillesse
pour les femmes, nous le laissons en proie à l'un des états les plus
cruels dans lesquels puisse tomber l'âme humaine. Il fut aimé
d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main. On la maria l'année suivante à
un vieux lieutenant général fort riche et chevalier de plusieurs ordres.