4. L'on arrive au quatrième quand on s'exagère avec délices la beauté et
les mérites de la femme qu'on aime. C'est ce que, nous autres adeptes,
nous appelons du mot de _cristallisation_, qui met Carthage en fuite.
Dans le fait, c'est difficile à comprendre.
Mme Gherardi continua: «Pendant ces quatre mouvements de l'âme, ou
manières d'être, que Filippo vient de dessiner, je ne vois pas la plus
petite raison pour que notre voyageur soit triste. Le fait est que le
plaisir est vif, qu'il réclame toute l'attention dont l'âme est
susceptible. On est sérieux, mais l'on n'est point triste: la différence
est grande.--Nous entendons, madame, dit un des assistants, vous ne
parlez pas de ces malheureux auxquels il semble que tous les rossignols
rendent les mêmes sons--La différence entre être sérieux et être triste
(l'esser serio e l'esser mesto), reprit Mme Gherardi, est décisive
lorsqu'il s'agit de résoudre un problème tel que celui-ci: «Oldofredi
aime-t-il la belle Florenza?» Je crois qu'Oldofredi aime, parce que,
après avoir été fort occupé de la Florenza, je l'ai vu triste et non pas
seulement sérieux. Il est triste, parce que voici ce qui lui est arrivé.
Après s'être exagéré le bonheur que pourrait lui donner le caractère
annoncé par la figure raphaélesque, les belles épaules, les beaux bras,
en un mot les formes dignes de Canova de la belle marchesina Florenza,
il a probablement cherché à obtenir la confirmation des espérances qu'il
avait osé concevoir. Très probablement aussi, la Florenza, effrayée
d'aimer un étranger qui peut quitter Bologne au premier moment, et
surtout très fâchée qu'il ait pu concevoir sitôt des espérances, les lui
aura ôtées avec barbarie.»
Nous avions le bonheur de voir tous les jours de la vie Mme Gherardi;
une intimité parfaite régnait dans cette société; on s'y comprenait à
demi-mot; souvent j'y ai vu rire de plaisanteries qui n'avaient pas eu
besoin de la parole pour se faire entendre: un coup d'oeil avait tout
dit. Ici, un lecteur français s'apercevra qu'une jolie femme d'Italie se
livre avec folie à toutes les idées bizarres qui lui passent par la
tête. A Rome, à Bologne, à Venise, une jolie femme est reine absolue;
rien ne peut être plus complet que le despotisme qu'elle exerce dans sa
société. A Paris, une jolie femme a toujours peur de l'opinion et du
bourreau de l'opinion: le _ridicule_. Elle a constamment au fond du
coeur la crainte des plaisanteries, comme un roi absolu la crainte d'une
charte. Voilà la secrète pensée qui vient la troubler au milieu d'une
joie de ses plaisirs, et lui donner tout à coup une mine sérieuse. Une
Italienne trouverait bien ridicule cette autorité limitée qu'une femme
de Paris exerce dans son salon. A la lettre, elle est toute-puissante
sur les hommes qui l'approchent, et dont toujours le bonheur, du moins
pendant la soirée, dépend d'un de ses caprices: j'entends le bonheur des
simples amis. Si vous déplaisez à la femme qui règne dans une loge, vous
voyez l'ennui dans ses yeux, et n'avez rien de mieux à faire que de
disparaître pour ce jour-là.
Un jour, je me promenais avec Mme Gherardi sur la route de la _Cascata
del Reno_; nous rencontrâmes Oldofredi seul, fort animé, l'air très
préoccupé, mais point sombre. Mme Gherardi l'appela et lui parla, afin
de mieux l'observer. «Si je ne me trompe, dis-je à Mme Gherardi, ce
pauvre Oldofredi est tout à fait livré à la passion qu'il prend pour la
Florenza; dites-moi, de grâce, à moi qui suis votre séide, à quel point
de la maladie d'amour le croyez-vous arrivé maintenant?--Je le vois, dit
Mme Gherardi, se promenant seul, et qui se dit à chaque instant: «Oui,
elle m'aime.» Ensuite il s'occupe à lui trouver de nouveaux charmes, à
se détailler de nouvelles raisons de l'aimer à la folie.--Je ne le crois
pas si heureux que vous le supposez. Oldofredi doit avoir souvent des
doutes cruels; il ne peut pas être si sûr d'être aimé de la Florenza; il
ne sait pas comme nous à quel point elle considère peu, dans ces sortes
d'affaires, la richesse, le rang, la manière d'être dans le monde[254].
Oldofredi est aimable, d'accord, mais ce n'est qu'un pauvre
étranger.--N'importe, dit Mme Gherardi, je parierais que nous venons de
le trouver dans un moment où les raisons pour espérer
l'emportaient.--Mais, dis-je, il avait l'air trop profondément troublé,
il doit avoir des moments de malheur affreux; il se dit: «Mais, est-ce
qu'elle m'aime?»--J'avoue, reprit Mme Gherardi, oubliant presque qu'elle
me parlait, que, quand la réponse qu'on se fait à soi-même est
satisfaisante, il y a des moments de bonheur divin et tels que peut-être
rien au monde ne peut leur être comparé. C'est là sans doute ce qu'il y
a de mieux dans la vie.
[254] Tout est opposé entre la France et l'Italie. Par exemple, les
richesses, la haute naissance, l'éducation parfaite, disposent à
l'amour au delà des Alpes, et en éloignent en France.
«Quand, enfin, l'âme, fatiguée et comme accablée de sentiments si
violents, revient à la raison par lassitude, ce qui surnage après tant
de mouvements si opposés, c'est cette certitude: «Je trouverai auprès de
_lui_ un bonheur que _lui seul_ au monde peut me donner.» Je laissai peu
à peu mon cheval s'éloigner de celui de Mme Gherardi. Nous fîmes les
trois milles qui nous séparaient de Bologne sans dire une seule parole,
pratiquant la vertu nommée discrétion.»