DES COURS D'AMOUR

Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à l'an 1200. Voilà

ce qui est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à

une époque beaucoup plus reculée.

Les dames, réunies dans les cours d'amour, rendaient des arrêts soit sur

des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre gens

mariés?

Soit sur des cas particuliers que les amants leur mettaient[245].

[245] André le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescimbeni,

d'Aretin.

Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,

cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de

France, établie pour le _point d'honneur_ par Louis XIV, si toutefois

l'opinion eût soutenu cette institution.

André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite

_les cours d'amour_:

des dames de Gascogne,

d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),

de la reine Éléonore,

de la comtesse de Flandre,

de la comtesse de Champagne (1174).

André rapporte neuf jugements prononcés par la comtesse de Champagne.

Il cite deux jugements prononcés par la comtesse de Flandre.

Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit (page 15):

«Les tensons étaient disputes d'amours qui se faisaient entre les

chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et

subtile question d'amours; et où ils ne s'en pouvaient accorder, ils les

envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres

présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à Signe et

Pierrefeu, ou à Romanin, ou à autres, et là-dessus, en faisaient arrêts

qu'on nommait _LOUS ARRESTS D'AMOURS_.»

Voici les noms de quelques-unes des dames qui présidaient aux cours

d'amour de Pierrefeu et de Signe:

«Stephanette, dame de Brulx, fille du comte de Provence;

«Adalarie, vicomtesse d'Avignon;

«Alalète, dame d'Ongle;

«Hermissende, dame de Posquières;

«Bertrane, dame d'Urgon;

«Mabille, dame d'Yères;

«La comtesse de Dye;

«Rostangue, dame de Pierrefeu;

«Bertrane, dame de Signe;

«Jausserande de Claustral.»

Nostradamus, page 27.

Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans

le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages

sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance

de Toulon et de Brignoles.

Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:

«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame

dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour

d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de

Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de

Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»

A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par

Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par

Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux

romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce

qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles rendent

ample tesmoignage de leur doctrine... Il est vray (dict le monge) que

Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avoit une

fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estoit estimée un vray don

de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs dames illustres et

généreuses[246] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon,

lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des

lettres, tenans cour d'amour ouverte et y deffinissoyent les questions

d'amour qui y estoyent proposées et envoyées...

[246]

«Jehanne, dame de Baulx,

«Huguette de Forcarquier, dame de Trects,

«Briande d'Agoult, comtesse de la Lune,

«Mabille de Villeneufve, dame de Vence,

«Béatrix d'Agoult, dame de Sault,

«Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys,

«Anne, vicomtesse de Tallard,

«Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour,

«Doulce, de Monstiers, dame de Clumane,

«Antonette de Cadenet, dame de Lambesc,

«Magdalène de Sallon, dame dudict lieu,

«Rixende du Puyvard, dame de Trans.»

Nostradamus, page 217.

«Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de

Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce

temps en Avignon visiter Innocent VIe du nom, pape, furent ouyr les

deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels

esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de

leur amour.»

Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames

qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.

Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:

«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de

_toute la cour_, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»

La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:

«Ce jugement que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé

de l'avis d'un très grand nombre de dames...»

On trouve dans un autre jugement:

«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute

cette affaire à la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce

délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres

dames.

«La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce

jugement,» etc.

André le chapelain, duquel nous tirons ces renseignements, rapporte que

le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre

de dames et de chevaliers.

André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse

de Champagne, lorsqu'elle décida par la négative cette question: _Le

véritable amour peut-il exister entre époux?_

Mais quelle était la peine encourue lorsqu'on n'obéissait pas aux arrêts

des cours d'amour?

Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugements serait

observé comme constitution perpétuelle, et que ces dames qui n'y

obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.

Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours

d'amour?

Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire

commandée par l'honneur?

Je ne trouve rien dans André ou dans Nostradamus qui me mette à même de

résoudre cette question.

Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la

question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne

libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour

libéral?»

Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et

de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontents du jugement,

recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romain[247].

[247] Nostradamus, page 131.

La rédaction des jugements est conforme à celle des tribunaux

judiciaires de cette époque.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance

qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je

le prie de considérer quels sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de

conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon

et de Marseille.

N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses, en

1174 qu'en 1822?

Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérants fondés

sur les règles du code d'amour.

Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André le chapelain.

Il y a trente et un articles, les voici:

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 269 / 341 题