CLXVI

Un des plus grands personnages de ce temps-là, un des hommes les plus

marquants dans l'Église et dans l'État, nous a conté, ce soir (janvier

1822), chez Mme de M..., les dangers fort réels qu'il avait courus du

temps de la Terreur.

«J'avais eu le malheur d'être au nombre des membres les plus marquants

de l'Assemblée constituante: je me tins à Paris, cherchant à me cacher

tant bien que mal, tant qu'il y eut quelque espoir de succès pour la

bonne cause. Enfin, les dangers augmentant et les étrangers ne faisant

rien d'énergique pour nous, je me déterminai à partir mais il fallait

partir sans passeport. Comme tout le monde s'en allait à Coblentz, j'eus

l'idée de sortir par Calais. Mais mon portrait avait été si fort

répandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu à la dernière

poste; cependant on me laissa passer. J'arrivai à une auberge à Calais,

où, comme vous pouvez penser, je ne dormis guère, et fort heureusement

pour moi, car vers les quatre heures du matin j'entendis très

distinctement prononcer mon nom. Pendant que je me lève et m'habille à

la hâte, je distingue fort bien, malgré l'obscurité, des gardes

nationaux avec leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et

qui entrent dans la cour de l'auberge. Heureusement il pleuvait à verse;

c'était une matinée d'hiver fort obscure avec un grand vent. L'obscurité

et le bruit du vent me permirent de me sauver par la cour de derrière et

l'écurie des chevaux. Me voilà dans la rue à sept heures du matin, sans

ressource aucune.

«Je pensai qu'on allait me courir après de mon auberge. Ne sachant trop

ce que je faisais, j'allai près du port, sur la jetée. J'avoue que

j'avais un peu perdu la tête: je ne me voyais pour toute perspective que

la guillotine.

«Il y avait un paquebot qui sortait du port par une mer fort grosse et

qui était déjà à vingt toises de la jetée. Tout à coup j'entends des

cris du côté de la mer, comme si l'on m'appelait. Je vois s'approcher un

petit bateau. «Allons, donc, monsieur, venez, on vous attend.» Je passe

machinalement dans le bateau. Il y avait un homme qui me dit à

l'oreille: «Vous voyant marcher sur la jetée d'un air effaré, j'ai pensé

que vous pourriez bien être un malheureux proscrit. J'ai dit que vous

étiez mon ami que j'attendais; faites semblant d'avoir le mal de mer et

allez vous cacher en bas dans un coin obscur de la chambre.»

--Ah! le beau trait, s'écria la maîtresse de la maison respirant à

peine, et qui était émue jusqu'aux larmes par le long récit fort bien

fait des dangers de l'abbé. Que de remercîments vous dûtes faire à ce

généreux inconnu! Comment s'appelait-il?

--Je ne sais pas son nom, a répondu l'abbé un peu confus.

Et il y a eu un moment de profond silence dans le salon.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 261 / 341 题