L'abbé Rousseau était un pauvre jeune homme (1784), réduit à courir du
matin au soir tous les quartiers de la ville pour y donner des leçons
d'histoire et de géographie. Amoureux d'une de ses élèves, comme
Abeilard d'Héloïse, comme Saint-Preux de Julie; moins heureux sans
doute, mais probablement assez près de l'être; avec autant de passion
que ce dernier, mais l'âme plus honnête, plus délicate, et surtout plus
courageuse, il paraît s'être immolé à l'objet de sa passion. Voici ce
qu'il a écrit avant de se brûler la cervelle, après avoir dîné chez un
restaurateur au Palais-Royal sans laisser échapper aucune marque de
trouble ni d'aliénation: c'est du procès-verbal dressé sur les lieux par
le commissaire et les officiers de la police qu'on a tiré la copie de ce
billet, assez remarquable pour mériter d'être conservé.
«Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes
sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent
qu'insurmontable pour une fille adorable[241], la crainte de causer son
déshonneur, la nécessité de choisir entre le crime et la mort, tout m'a
déterminé à abandonner la vie. J'étais né pour la vertu, j'allais être
criminel; j'ai préféré mourir.» (Grimm, troisième partie, tome II, page
395.)
[241] Il paraît qu'il s'agit de Mlle Gromaire, fille de M. Gromaire,
expéditionnaire en cour de Rome.
Voilà un suicide admirable, et qui ne serait qu'absurde avec les moeurs
de 1880.