Lorette, 11 septembre 1811.
Je viens de voir un très beau bataillon de gens de ce pays; c'est le
reste de quatre mille hommes qui étaient allés à Vienne en 1809. J'ai
passé dans les rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire à
plusieurs soldats. C'est la vertu des républiques du moyen âge, plus ou
moins abâtardie par les Espagnols[239], le P...[240], et deux siècles
des gouvernements lâches et cruels qui ont tour à tour gâté ce pays-ci.
[239] Vers 1580, les Espagnols, hors de chez eux, n'étaient que des
agents énergiques de despotisme, ou des joueurs de guitare sous les
fenêtres des belles Italiennes. Les Espagnols passaient alors en
Italie comme aujourd'hui l'on vient à Paris; du reste, ils ne
mettaient leur orgueil qu'à faire triompher le roi, _leur maître_.
Ils ont perdu l'Italie, et l'ont perdue en l'avilissant. En 1626, le
grand poète Calderon était officier à Milan.
[240] Voir la _Vie de saint Charles Borromée_, qui changea Milan et
l'avilit. Il fit déserter les salles d'armes et aller au chapelet.
Merveilles tue Castiglione, 1533.
Le brillant _honneur_ chevaleresque, sublime et sans raison, est une
plante exotique importée seulement depuis un petit nombre d'années.
On n'en trouve pas trace en 1740. Voir de Brosses. Les officiers de
Montenotte et de Rivoli avaient trop d'occasions de montrer la vraie
vertu à leurs voisins pour chercher à _imiter_ un honneur peu connu sous
les chaumières que le soldat de 1796 venait de quitter, et qui leur eût
semblé bien baroque.
Il n'y avait, en 1796, ni Légion d'honneur, ni enthousiasme pour un
homme, mais beaucoup de simplicité et de vertu à la Desaix. L'_honneur_
a donc été importé en Italie par des gens trop raisonnables et trop
vertueux pour être bien brillants. On sent qu'il y a loin des soldats de
96 gagnant vingt batailles en un an, et n'ayant souvent ni souliers, ni
habits, aux brillants régiments de Fontenoy, disant poliment aux Anglais
et le chapeau bas: _Messieurs, tirez les premiers_.