CXXVII

La raison! la raison! Voilà ce qu'on crie toujours à un pauvre amant. En

1760, dans le moment le plus animé de la guerre de Sept ans, Grimm

écrivait: «... Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu

cette guerre avant qu'elle éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût

fait une action très sage. Combien de maux il aurait prévenus! Que peut

avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi?

et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très

respecté sans posséder la Silésie? Voilà comment un roi aurait pu se

conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais

comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des mépris de toute

la terre, tandis que Frédéric, sacrifiant tout au _besoin_ de conserver

la Silésie, s'est couvert d'une gloire immortelle.

«Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme

puisse faire; il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au

danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été

méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un

grand homme au jugement des nations.

«La _Belle Pénitente_ est un sujet sublime du théâtre espagnol[236],

gâté en anglais et en français par Otway et Colardeau. Caliste a été

violée par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son

caractère rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces

de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant. Lothario eût été

trop aimable s'il eût su modérer de coupables transports; du reste, une

haine héréditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il

aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui partagent une

ville d'Espagne durant les horreurs du moyen âge. Sciolto, le père de

Caliste, est le chef de l'autre faction, qui, dans ce moment, a le

dessus; il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire sa

fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de

sa passion. Son père est parvenu à faire donner à son ennemi le

commandement d'une armée navale, qui part pour une expédition lointaine

et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la mort. Dans la

tragédie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle à sa fille. A ces

mots, la passion de Caliste s'échappe:

[236] Voir les romances espagnoles et danoises du XIIIe siècle; elles

paraîtraient plates ou grossières au goût français.

«O dieux!

«Il part!... vous l'ordonnez!... il a pu s'y résoudre?

«Jugez du danger de cette situation; un mot de plus, et Sciolto va être

éclairé sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père confondu

s'écrie:

«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes voeux?

«A cela Caliste, revenue à elle-même, répond:

«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,

«Qu'il périsse!

«Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants de son père, et

c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est

vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit

empoisonner sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui

rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés... Bientôt

après Lothario est tué, et Caliste a le bonheur de mourir.

«Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit les

gens froids qui se décorent du nom de philosophes. Un homme hardi et

violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là

de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux

chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son

amant, et ce ne sera pas la première femme de mérite qui aura pris son

parti sur ce malheur-là[237].»

[237] Grimm, tome III, page 107.

Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel

leur avait données, ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur

qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment

déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.

Sagan, 1813.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 222 / 341 题