La raison! la raison! Voilà ce qu'on crie toujours à un pauvre amant. En
1760, dans le moment le plus animé de la guerre de Sept ans, Grimm
écrivait: «... Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu
cette guerre avant qu'elle éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût
fait une action très sage. Combien de maux il aurait prévenus! Que peut
avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi?
et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très
respecté sans posséder la Silésie? Voilà comment un roi aurait pu se
conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais
comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des mépris de toute
la terre, tandis que Frédéric, sacrifiant tout au _besoin_ de conserver
la Silésie, s'est couvert d'une gloire immortelle.
«Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme
puisse faire; il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au
danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été
méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un
grand homme au jugement des nations.
«La _Belle Pénitente_ est un sujet sublime du théâtre espagnol[236],
gâté en anglais et en français par Otway et Colardeau. Caliste a été
violée par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son
caractère rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces
de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant. Lothario eût été
trop aimable s'il eût su modérer de coupables transports; du reste, une
haine héréditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il
aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui partagent une
ville d'Espagne durant les horreurs du moyen âge. Sciolto, le père de
Caliste, est le chef de l'autre faction, qui, dans ce moment, a le
dessus; il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire sa
fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de
sa passion. Son père est parvenu à faire donner à son ennemi le
commandement d'une armée navale, qui part pour une expédition lointaine
et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la mort. Dans la
tragédie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle à sa fille. A ces
mots, la passion de Caliste s'échappe:
[236] Voir les romances espagnoles et danoises du XIIIe siècle; elles
paraîtraient plates ou grossières au goût français.
«O dieux!
«Il part!... vous l'ordonnez!... il a pu s'y résoudre?
«Jugez du danger de cette situation; un mot de plus, et Sciolto va être
éclairé sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père confondu
s'écrie:
«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes voeux?
«A cela Caliste, revenue à elle-même, répond:
«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,
«Qu'il périsse!
«Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants de son père, et
c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est
vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit
empoisonner sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui
rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés... Bientôt
après Lothario est tué, et Caliste a le bonheur de mourir.
«Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit les
gens froids qui se décorent du nom de philosophes. Un homme hardi et
violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là
de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux
chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son
amant, et ce ne sera pas la première femme de mérite qui aura pris son
parti sur ce malheur-là[237].»
[237] Grimm, tome III, page 107.
Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel
leur avait données, ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur
qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment
déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.
Sagan, 1813.