Rêverie métaphysique.
Belgirate, 26 octobre 1816.
Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés, elle
produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur; cette idée
peut n'être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d'une évidence
parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les
froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de
curiosité et d'amour-propre.
Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous
promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella, à l'orient, près du grand
pin. Elle me répondit: «Le malheur produit une beaucoup plus forte
impression sur l'existence humaine que le plaisir.
«La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner du plaisir,
c'est de frapper fort.
«Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-même n'étant faite que de
sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d'être
avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les
gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs mouvements. Le
_dolce farniente_ des Italiens, c'est le plaisir de jouir des émotions
de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible si l'on
court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le
Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien à
regarder dans leurs âmes.
«L'amour donne les sensations les plus fortes possibles; la preuve en
est que, dans ces moments d'_inflammation_, comme diraient les
physiologistes, le coeur forme ces _alliances de sensations_ qui
semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres.
Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac, comme vous
savez; c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de
quelque arbre de l'Isola-Madre (îles Borromées). La pauvre femme m'a
avoué qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de
laurier dans le lac, et lui disait: «Vos cruautés et les calomnies de
votre amie m'empêchent de profiter de la vie et d'acquérir quelque
gloire.»
«Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu,
amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et
d'extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible, _méprise_
le bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à souhait: un
joli château dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une
bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce
n'est là qu'une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le
général C... et cependant vous savez qu'il a dit être tenté d'aller à
Naples prendre le commandement d'une guérilla. Une âme faite pour les
passions sent d'abord que cette vie heureuse l'_ennuie_, et peut-être
aussi qu'elle ne lui donne que des idées communes. «Je voudrais, vous
disait C..., n'avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et
pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les
jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis
forcé de répondre avec grâce.» Moi, philosophe, j'ajoute: «Voulez-vous
une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon? c'est
que le _plaisir_ ne produit pas peut-être la moitié autant d'impression
sur notre être que la _douleur_[235]...» La contessina m'a interrompu:
«Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères
par l'_émotion_ qu'elles excitent; s'il y a un grain de générosité dans
l'âme, ce plaisir se centuple. L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé
par hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait au supplice avec
courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois; le lâche qui
mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté
dans le lac, _Rob Roy_, III, 120), s'il est aussi sauvé par le hasard,
ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant qu'à cause
de la circonstance qu'_il a été sauvé_, et non pour les trésors de
générosité qu'il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir
toutes ses craintes.»
[235] Voir l'analyse du _principe ascétique_, Bentham, _Traité de
législation_, tome I.
On fait plaisir à un être _bon_ en se faisant souffrir.
MOI.--«L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui la
_chose imaginée est la chose existante_, des trésors de jouissance de
cette espèce; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez
soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n'a-t-il pas entendu
Léonore lui dire, comme Mlle Mars dans les _Fausses Confidences_, avec
son sourire enchanteur: «Eh bien! oui, je vous aime!» Or, voilà de ces
illusions qu'un esprit sage n'a jamais.
FULVIA, _levant les yeux au ciel_.--«Oui, pour vous et pour moi,
l'amour, même malheureux, pourvu que notre admiration pour l'objet aimé
soit infinie, est le premier des bonheurs.»
(Fulvia a vingt-trois ans; c'est la beauté la plus célèbre de ***; ses
yeux étaient divins en parlant ainsi et se levant vers ce beau ciel des
îles Borromées, à minuit; les astres semblaient lui répondre. J'ai
baissé les yeux, et n'ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la
combattre. Elle a continué.) Et tout ce que le monde appelle le bonheur
ne vaut pas ses peines. Je crois que le mépris seul peut guérir de cette
passion; non pas un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par
exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que vous adorez aimer un
homme grossier et prosaïque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe
aimable et délicat qu'elle trouve chez son amie.