Tous les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus la
couleur des six tempéraments:
Le sanguin, ou le Français, ou M. de Francueil (Mémoires de Mme
d'Épinay);
Le bilieux, ou l'Espagnol, ou Lauzun (Peguilhen des Mémoires de
Saint-Simon);
Le mélancolique, ou l'Allemand, ou le don Carlos de Schiller;
Le flegmatique, ou le Hollandais;
Le nerveux, ou Voltaire;
L'athlétique, ou Milon de Crotone[128].
[128] Voir Cabanis, influence du physique, etc.
Si l'influence des tempéraments se fait sentir dans l'ambition,
l'avarice, l'amitié, etc., etc., que sera-ce dans l'amour, qui a un
mélange forcé de physique?
Supposons que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés
que nous avons notées:
Amour-passion, ou Julie d'Étanges;
Amour-goût, ou galanterie;
Amour physique;
Amour de vanité (une duchesse n'a jamais que trente ans pour un
bourgeois).
Il faut faire passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes
des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination. Tibère
n'avait pas l'imagination folle de Henri VIII.
Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que nous aurons obtenues
par les différences d'habitudes dépendantes des gouvernements ou des
caractères nationaux:
1º Le despotisme asiatique tel qu'on le voit à Constantinople;
2º La monarchie absolue à la Louis XIV;
3º L'aristocratie masquée par une charte, ou le gouvernement d'une
nation au profit des riches, comme l'Angleterre, le tout suivant les
règles de la morale soi-disant biblique;
4º La république fédérative, ou le gouvernement au profit de tous, comme
aux États-Unis d'Amérique;
5º La monarchie constitutionnelle, ou...
6º Un État en révolution, comme l'Espagne, le Portugal, la France. Cette
situation d'un pays, donnant une passion vive à tout le monde, met du
naturel dans les moeurs, détruit les niaiseries, les vertus de
convention, les convenances bêtes[129], donne du sérieux à la jeunesse,
et lui fait mépriser l'amour de vanité et négliger la galanterie.
[129] Les souliers sans rubans du ministre Roland: «Ah! Monsieur, tout
est perdu», répond Dumourier. A la séance royale, le président de
l'assemblée croise les jambes.
Cet état peut durer longtemps et former les habitudes d'une génération.
En France, il commença en 1788, fut interrompu en 1802, et recommença en
1815, pour finir Dieu sait quand.
Après toutes ces manières générales de considérer l'_amour_, on a les
différences d'âge, et l'on arrive enfin aux particularités
individuelles.
Par exemple, on pourrait dire:
J'ai trouvé à Dresde, chez le comte Woltstein, l'amour de vanité, le
tempérament mélancolique, les habitudes monarchiques, l'âge de trente
ans, et... les particularités individuelles.
Cette manière de voir les choses abrège et communique de la froideur à
la tête de celui qui juge de l'amour, chose essentielle et fort
difficile.
Or, comme en physiologie l'homme ne sait presque rien sur lui-même que
par l'anatomie comparée, de même, dans les passions, la vanité et
plusieurs autres causes d'illusion font que nous ne pouvons être
éclairés sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses que nous
avons observées chez les autres. Si par hasard cet essai a un effet
utile, ce sera de conduire l'esprit à faire de ces sortes de
rapprochements. Pour engager à les faire, je vais essayer d'esquisser
quelques traits généraux du caractère de l'amour chez les diverses
nations.
Je prie qu'on me pardonne si je reviens souvent à l'Italie: dans l'état
actuel des moeurs de l'Europe, c'est le seul pays où croisse en liberté
la plante que je décris. En France, la vanité; en Allemagne, une
prétendue philosophie folle à mourir de rire; en Angleterre, un orgueil
timide, souffrant, rancunier, la torturent, l'étouffent, ou lui font
prendre une direction baroque[130].
[130] On ne se sera que trop aperçu que ce traité est fait de morceaux
écrits à mesure que Lisio Visconti voyait les anecdotes se passer
sous ses yeux, dans ses voyages. L'on trouve toutes ces anecdotes
contées au long dans le journal de sa vie; peut-être aurais-je dû
les insérer, mais on les eût trouvées peu convenables. Les notes les
plus anciennes portent la date de Berlin, 1807, et les dernières
sont de quelques jours avant sa mort, juin 1819. Quelques dates ont
été altérées exprès pour n'être pas indiscret; mais à cela se
bornent tous mes changements: je ne me suis pas cru autorisé à
refondre le style. Ce livre a été écrit en cent lieux divers,
puisse-t-il être lu de même.