L'amour guérisseur doit bien se garder des mauvaises raisons, par
exemple de parler d'_ingratitude_. C'est ressusciter la cristallisation
que de lui ménager une victoire et un nouveau plaisir.
Il ne peut pas y avoir d'ingratitude en amour; le plaisir actuel paye
toujours et au delà les sacrifices les plus grands en apparence. Je ne
vois pas d'autres torts possibles que le manque de franchise; il faut
accuser juste l'état de son coeur.
Pour peu que l'ami guérisseur attaque l'amour de front, l'amant répond:
«Être amoureux, même avec la colère de ce qu'on aime, ce n'en est pas
moins, pour m'abaisser à votre style de marchand, avoir un billet à une
loterie dont le bonheur est à mille lieues au-dessus de tout ce que vous
pouvez m'offrir, dans votre monde d'indifférence et d'intérêt personnel.
Il faut avoir beaucoup de vanité, et de la bien petite, pour être
heureux parce qu'on vous reçoit bien. Je ne blâme point les hommes d'en
agir ainsi dans leur monde. Mais, auprès de Léonore, je trouvais un
monde où tout était céleste, tendre, généreux. La plus sublime et
presque incroyable vertu de votre monde, dans nos entretiens, ne
comptait que pour une vertu ordinaire et de tous les jours. Laissez-moi
au moins rêver au bonheur de passer ma vie auprès d'un tel être. Quoique
je voie bien que la calomnie m'a perdu et que je n'ai plus d'espoir, du
moins je lui ferai le sacrifice de ma vengeance.»
On ne peut guère arrêter l'amour que dans les commencements. Outre le
prompt départ et les distractions obligées du grand monde, comme dans le
cas de la comtesse Kalember, il y a plusieurs petites ruses que l'ami
guérisseur peut mettre en usage. Par exemple il fera tomber sous vos
yeux, comme par hasard, que la femme que vous aimez n'a pas pour vous,
hors de ce qui fait l'objet de la guerre, les égards de politesse et
d'estime qu'elle accordait à un rival. Les plus petites choses
suffisent, car tout est _signe_ en amour; par exemple, elle ne vous
donne pas le bras pour monter à sa loge; cette niaiserie, prise au
tragique par un coeur passionné, liant une humiliation à chaque jugement
qui forme la cristallisation, empoisonne la source de l'amour et peut le
détruire.
On peut faire accuser la femme qui se conduit mal avec notre ami d'un
défaut physique et ridicule impossible à vérifier; si l'amant pouvait
vérifier la calomnie, même quand il la trouverait fondée, elle serait
rendue défavorable par l'imagination, et bientôt il n'y paraîtrait pas.
Il n'y a que l'imagination qui puisse se résister à elle-même; Henri III
le savait bien quand il médisait de la célèbre duchesse de Montpensier.
C'est donc l'imagination qu'il faut surtout garder chez une jeune fille
que l'on veut préserver de l'amour. Et moins elle aura de vulgarité dans
l'esprit, plus son âme sera noble et généreuse, plus en un mot elle sera
digne de nos respects, plus grand sera le danger qu'elle court.
Il est toujours périlleux pour une jeune personne de souffrir que ses
souvenirs s'attachent d'une manière répétée, et avec trop de
complaisance, au même individu. Si la reconnaissance, l'admiration ou la
curiosité viennent redoubler les liens du souvenir, elle est presque
sûrement sur le bord du précipice. Plus grand est l'ennui de la vie
habituelle, plus sont actifs les poisons nommés gratitude, admiration,
curiosité. Il faut alors une rapide, prompte et énergique distraction.
C'est ainsi qu'un peu de rudesse et de _non-curance_ dans le premier
abord, si la drogue est administrée avec naturel, est presque un sûr
moyen de se faire respecter d'une femme d'esprit.