De l'intimité.
Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour, c'est le premier
serrement de main d'une femme qu'on aime.
Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus réel, et
beaucoup plus sujet à la plaisanterie.
Dans l'amour-passion, l'intimité n'est pas tant le bonheur parfait que
le dernier pas pour y arriver.
Mais comment peindre le bonheur, s'il ne laisse pas de souvenirs?
Mortimer revenait tremblant d'un long voyage; il adorait Jenny; elle
n'avait pas répondu à ses lettres. En arrivant à Londres, il monte à
cheval et va la chercher à sa maison de campagne. Il arrive, elle se
promenait dans le parc; il y court, le coeur palpitant; il la rencontre,
elle lui tend la main, le reçoit avec trouble: il voit qu'il est aimé.
En parcourant avec elle les allées du parc, la robe de Jenny
s'embarrassa dans un buisson d'acacia épineux. Dans la suite, Mortimer
fut heureux, mais Jenny fut infidèle. Je lui soutiens que Jenny ne l'a
jamais aimé; il me cite comme preuve de son amour la manière dont elle
le reçut à son retour du continent, mais jamais il n'a pu me donner le
moindre détail. Seulement il tressaille visiblement dès qu'il voit un
buisson d'acacia: c'est réellement le seul souvenir distinct qu'il avait
conservé du moment le plus heureux de sa vie[90].
[90] _Vie de Haydn._
Un homme sensible et franc, un ancien chevalier, me faisait confidence
ce soir (au fond de notre barque battue par un gros temps sur le lac de
Garde[91]) de l'histoire de ses amours, dont à mon tour je ne ferai pas
confidence au public, mais de laquelle je me crois en droit de conclure
que le moment de l'intimité est comme ces belles journées du mois de
mai, une époque délicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut
être fatal et flétrir en un instant les plus belles espérances.
[91] 20 septembre 1811.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . [92].
[92] A la première querelle, Mme Ivernetta donna son congé au pauvre
Bariac. Bariac était véritablement amoureux, ce congé le désespéra;
mais son ami Guillaume Balaon, dont nous écrivons la vie, lui fut
d'un grand secours, et fit si bien qu'il apaisa la sévère Ivernetta.
La paix se fit, et la réconciliation fut accompagnée de
circonstances si délicieuses que Bariac jura à Balaon que le moment
des premières faveurs qu'il avait obtenues de sa maîtresse n'avait
pas été si doux que celui de ce voluptueux raccommodement. Ce
discours tourna la tête à Balaon, il voulut éprouver ce plaisir que
son ami venait de lui écrire, etc., etc. _Vie de quelques
troubadours_, par Nivernois, t. I, p. 32.
On ne saurait trop louer le _naturel_. C'est la seule coquetterie
permise dans une chose aussi sérieuse que l'amour à la Werther, où l'on
ne sait pas où l'on va; et, en même temps, par un hasard heureux pour la
vertu, c'est la meilleure tactique. Sans s'en douter, un homme vraiment
touché dit des choses charmantes, il parle une langue qu'il ne sait pas.
Malheur à l'homme le moins du monde affecté! Même quand il aimerait,
même avec tout l'esprit possible, il perd les trois quarts de ses
avantages. Se laisse-t-on aller à l'instant à l'affection, une minute
après, l'on a un moment de sécheresse.
Tout l'art d'aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le
degré d'ivresse du moment comporte, c'est-à-dire, en d'autres termes, à
écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un homme
qui aime vraiment, quand son amie lui dit des choses qui le rendent
heureux, n'a plus la force de parler.
Il perd ainsi les actions qu'auraient fait naître ses paroles[93], et il
vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres;
ce qui était placé, il y a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait
tache en ce moment. Toutes les fois que je manquais à cette règle[94],
et que je disais une chose qui m'était venue trois minutes auparavant,
et que je trouvais jolie, Léonore ne manquait pas de me battre. Je me
disais ensuite, en sortant: Elle a raison: voilà de ces choses qui
doivent choquer extrêmement une femme délicate; c'est une indécence de
sentiment. Elles admettraient plutôt, comme les rhéteurs de mauvais
goût, un degré de faiblesse et de froideur. N'ayant à redouter au monde
que la fausseté de leur amant, la moindre petite insincérité de détail,
fût-elle la plus innocente du monde, les prive à l'instant de tout
bonheur et les jette dans la méfiance.
[93] C'est ce genre de timidité qui est décisif, et qui prouve un
amour-passion dans un homme d'esprit.
[94] On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure du
_je_, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la forme de
cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir ses lecteurs
de ses propres sentiments. Il cherche à faire part avec le moins de
monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observé chez autrui.
Les femmes honnêtes ont de l'éloignement pour la véhémence et l'imprévu,
qui sont cependant les caractères de la passion; outre que la véhémence
alarme la pudeur, elles se défendent.
Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir a mis du sang-froid,
on peut en général entreprendre des discours propres à faire naître
cette ivresse favorable à l'amour; et si, après les deux ou trois
premières phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion de dire
exactement ce que l'âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu'on
aime. L'erreur de la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver à
dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante; au lieu
de détendre leur âme de l'empesé du monde, jusqu'à ce degré d'intimité
et de naturel d'exprimer naïvement ce qu'elle sent dans le moment. Si
l'on a ce courage, l'on recevra à l'instant sa récompense par une espèce
de raccommodement.
C'est cette récompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que
l'on donne à ce qu'on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des
autres.
S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive à être
confondu[95]. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de
notre nature, c'est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse
exister.
[95] A se placer exactement dans les mêmes actions.
Il n'est rien moins que facile de déterminer le sens de cette parole,
_naturel_, condition nécessaire du bonheur par l'amour.
On appelle _naturel_ ce qui ne s'écarte pas de la manière habituelle
d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut jamais non seulement mentir à ce
qu'on aime, mais même embellir le moins du monde et altérer la pureté de
trait de la vérité. Car, si l'on embellit, l'attention est occupée à
embellir, et ne répond plus naïvement, comme la touche d'un piano, au
sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s'en aperçoit bientôt à je
ne sais quel froid qu'elle éprouve, et à son tour a recours à la
coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui fait qu'on ne
saurait aimer une femme d'un esprit trop inférieur! C'est qu'auprès
d'elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à
cause de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Dès lors l'amour
n'est plus amour, il tombe à n'être qu'une affaire ordinaire: la seule
différence, c'est qu'au lieu d'argent on gagne du plaisir ou de la
vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver
une nuance de mépris pour une femme avec qui l'on peut impunément jouer
la comédie, et par conséquent il ne manque pour la planter là que de
rencontrer mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent
retenir; mais je parle du penchant du coeur, dont le naturel est de
voler au plus grand plaisir.
Revenant à ce mot _naturel_, naturel et habituel sont deux choses. Si
l'on prend ces mots dans le même sens, il est évident que plus on a de
sensibilité, plus il est difficile d'être _naturel_, car l'habitude a un
empire moins puissant sur la manière d'être et d'agir, et l'homme est
davantage à chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d'un être
froid sont les mêmes; prenez-le aujourd'hui, prenez-le hier, c'est
toujours la même main de bois.
Un homme sensible, dès que son coeur est ému, ne trouve plus en soi de
traces d'habitude pour guider ses actions; et comment pourrait-il suivre
un chemin dont il n'a plus le sentiment?
Il sent le poids immense qui s'attache à chaque parole qu'il dit à ce
qu'il aime, il lui semble qu'un mot va décider de son sort. Comment
pourra-t-il ne pas chercher à bien dire? ou du moins comment n'aura-t-il
pas le sentiment qu'il dit bien? Dès lors il n'y a plus de candeur.
Donc, il ne faut pas prétendre à la candeur, cette qualité d'une âme qui
ne fait aucun retour sur elle-même. On est ce qu'on peut, mais on sent
ce qu'on est.
Je crois que nous voilà arrivés au dernier degré de naturel que le coeur
le plus délicat puisse prétendre en amour.
Un homme passionné ne peut qu'embrasser fortement, comme sa seule
ressource dans la tempête, le serment de ne jamais changer en rien la
vérité et de lire correctement dans son coeur; si la conversation est
vive et entrecoupée, il peut espérer de beaux moments de naturel,
autrement il ne sera parfaitement naturel que dans les heures où il
aimera un peu moins à la folie.
Auprès de ce qu'on aime, à peine le naturel reste-t-il dans les
_mouvements_, dont cependant les habitudes sont si profondément
enracinées dans les muscles. Quand je donnais le bras à Léonore, il me
semblait toujours être sur le point de tomber, et je pensais à bien
marcher. Tout ce qu'on peut, c'est de n'être jamais affecté
volontairement; il suffit d'être persuadé que le manque de naturel est
le plus grand désavantage possible, et peut aisément être la source des
plus grands malheurs. Le coeur de la femme que vous aimez n'entend plus
le vôtre, vous perdez ce mouvement nerveux et involontaire de la
franchise qui répond à la franchise. C'est perdre tous les moyens de la
toucher, j'ai presque dit de la séduire, ce n'est pas que je prétende
nier qu'une femme digne d'amour peut voir son destin dans cette jolie
devise du lierre, qui _meurt s'il ne s'attache_; c'est une loi de la
nature, mais c'est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire
celui de l'homme qu'on aime. Il me semble qu'une femme raisonnable ne
doit tout accorder à son amant que quand elle ne peut plus se défendre,
et le plus léger soupçon sur la sincérité de votre coeur lui rend
sur-le-champ un peu de force, assez du moins pour retarder encore d'un
jour sa défaite[96].
[96] Hæc autem ad acerbam rei memoriam, amara quadam dulcedine,
scribere visum est... ut cogitem nihil esse debere quod amplius mihi
placeat in hac vita.
PETRARCA, Ed. Marsand.