CHAPITRE XXXII

De l'intimité.

Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour, c'est le premier

serrement de main d'une femme qu'on aime.

Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus réel, et

beaucoup plus sujet à la plaisanterie.

Dans l'amour-passion, l'intimité n'est pas tant le bonheur parfait que

le dernier pas pour y arriver.

Mais comment peindre le bonheur, s'il ne laisse pas de souvenirs?

Mortimer revenait tremblant d'un long voyage; il adorait Jenny; elle

n'avait pas répondu à ses lettres. En arrivant à Londres, il monte à

cheval et va la chercher à sa maison de campagne. Il arrive, elle se

promenait dans le parc; il y court, le coeur palpitant; il la rencontre,

elle lui tend la main, le reçoit avec trouble: il voit qu'il est aimé.

En parcourant avec elle les allées du parc, la robe de Jenny

s'embarrassa dans un buisson d'acacia épineux. Dans la suite, Mortimer

fut heureux, mais Jenny fut infidèle. Je lui soutiens que Jenny ne l'a

jamais aimé; il me cite comme preuve de son amour la manière dont elle

le reçut à son retour du continent, mais jamais il n'a pu me donner le

moindre détail. Seulement il tressaille visiblement dès qu'il voit un

buisson d'acacia: c'est réellement le seul souvenir distinct qu'il avait

conservé du moment le plus heureux de sa vie[90].

[90] _Vie de Haydn._

Un homme sensible et franc, un ancien chevalier, me faisait confidence

ce soir (au fond de notre barque battue par un gros temps sur le lac de

Garde[91]) de l'histoire de ses amours, dont à mon tour je ne ferai pas

confidence au public, mais de laquelle je me crois en droit de conclure

que le moment de l'intimité est comme ces belles journées du mois de

mai, une époque délicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut

être fatal et flétrir en un instant les plus belles espérances.

[91] 20 septembre 1811.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . [92].

[92] A la première querelle, Mme Ivernetta donna son congé au pauvre

Bariac. Bariac était véritablement amoureux, ce congé le désespéra;

mais son ami Guillaume Balaon, dont nous écrivons la vie, lui fut

d'un grand secours, et fit si bien qu'il apaisa la sévère Ivernetta.

La paix se fit, et la réconciliation fut accompagnée de

circonstances si délicieuses que Bariac jura à Balaon que le moment

des premières faveurs qu'il avait obtenues de sa maîtresse n'avait

pas été si doux que celui de ce voluptueux raccommodement. Ce

discours tourna la tête à Balaon, il voulut éprouver ce plaisir que

son ami venait de lui écrire, etc., etc. _Vie de quelques

troubadours_, par Nivernois, t. I, p. 32.

On ne saurait trop louer le _naturel_. C'est la seule coquetterie

permise dans une chose aussi sérieuse que l'amour à la Werther, où l'on

ne sait pas où l'on va; et, en même temps, par un hasard heureux pour la

vertu, c'est la meilleure tactique. Sans s'en douter, un homme vraiment

touché dit des choses charmantes, il parle une langue qu'il ne sait pas.

Malheur à l'homme le moins du monde affecté! Même quand il aimerait,

même avec tout l'esprit possible, il perd les trois quarts de ses

avantages. Se laisse-t-on aller à l'instant à l'affection, une minute

après, l'on a un moment de sécheresse.

Tout l'art d'aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le

degré d'ivresse du moment comporte, c'est-à-dire, en d'autres termes, à

écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un homme

qui aime vraiment, quand son amie lui dit des choses qui le rendent

heureux, n'a plus la force de parler.

Il perd ainsi les actions qu'auraient fait naître ses paroles[93], et il

vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres;

ce qui était placé, il y a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait

tache en ce moment. Toutes les fois que je manquais à cette règle[94],

et que je disais une chose qui m'était venue trois minutes auparavant,

et que je trouvais jolie, Léonore ne manquait pas de me battre. Je me

disais ensuite, en sortant: Elle a raison: voilà de ces choses qui

doivent choquer extrêmement une femme délicate; c'est une indécence de

sentiment. Elles admettraient plutôt, comme les rhéteurs de mauvais

goût, un degré de faiblesse et de froideur. N'ayant à redouter au monde

que la fausseté de leur amant, la moindre petite insincérité de détail,

fût-elle la plus innocente du monde, les prive à l'instant de tout

bonheur et les jette dans la méfiance.

[93] C'est ce genre de timidité qui est décisif, et qui prouve un

amour-passion dans un homme d'esprit.

[94] On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure du

_je_, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la forme de

cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir ses lecteurs

de ses propres sentiments. Il cherche à faire part avec le moins de

monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observé chez autrui.

Les femmes honnêtes ont de l'éloignement pour la véhémence et l'imprévu,

qui sont cependant les caractères de la passion; outre que la véhémence

alarme la pudeur, elles se défendent.

Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir a mis du sang-froid,

on peut en général entreprendre des discours propres à faire naître

cette ivresse favorable à l'amour; et si, après les deux ou trois

premières phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion de dire

exactement ce que l'âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu'on

aime. L'erreur de la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver à

dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante; au lieu

de détendre leur âme de l'empesé du monde, jusqu'à ce degré d'intimité

et de naturel d'exprimer naïvement ce qu'elle sent dans le moment. Si

l'on a ce courage, l'on recevra à l'instant sa récompense par une espèce

de raccommodement.

C'est cette récompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que

l'on donne à ce qu'on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des

autres.

S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive à être

confondu[95]. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de

notre nature, c'est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse

exister.

[95] A se placer exactement dans les mêmes actions.

Il n'est rien moins que facile de déterminer le sens de cette parole,

_naturel_, condition nécessaire du bonheur par l'amour.

On appelle _naturel_ ce qui ne s'écarte pas de la manière habituelle

d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut jamais non seulement mentir à ce

qu'on aime, mais même embellir le moins du monde et altérer la pureté de

trait de la vérité. Car, si l'on embellit, l'attention est occupée à

embellir, et ne répond plus naïvement, comme la touche d'un piano, au

sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s'en aperçoit bientôt à je

ne sais quel froid qu'elle éprouve, et à son tour a recours à la

coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui fait qu'on ne

saurait aimer une femme d'un esprit trop inférieur! C'est qu'auprès

d'elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à

cause de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Dès lors l'amour

n'est plus amour, il tombe à n'être qu'une affaire ordinaire: la seule

différence, c'est qu'au lieu d'argent on gagne du plaisir ou de la

vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver

une nuance de mépris pour une femme avec qui l'on peut impunément jouer

la comédie, et par conséquent il ne manque pour la planter là que de

rencontrer mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent

retenir; mais je parle du penchant du coeur, dont le naturel est de

voler au plus grand plaisir.

Revenant à ce mot _naturel_, naturel et habituel sont deux choses. Si

l'on prend ces mots dans le même sens, il est évident que plus on a de

sensibilité, plus il est difficile d'être _naturel_, car l'habitude a un

empire moins puissant sur la manière d'être et d'agir, et l'homme est

davantage à chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d'un être

froid sont les mêmes; prenez-le aujourd'hui, prenez-le hier, c'est

toujours la même main de bois.

Un homme sensible, dès que son coeur est ému, ne trouve plus en soi de

traces d'habitude pour guider ses actions; et comment pourrait-il suivre

un chemin dont il n'a plus le sentiment?

Il sent le poids immense qui s'attache à chaque parole qu'il dit à ce

qu'il aime, il lui semble qu'un mot va décider de son sort. Comment

pourra-t-il ne pas chercher à bien dire? ou du moins comment n'aura-t-il

pas le sentiment qu'il dit bien? Dès lors il n'y a plus de candeur.

Donc, il ne faut pas prétendre à la candeur, cette qualité d'une âme qui

ne fait aucun retour sur elle-même. On est ce qu'on peut, mais on sent

ce qu'on est.

Je crois que nous voilà arrivés au dernier degré de naturel que le coeur

le plus délicat puisse prétendre en amour.

Un homme passionné ne peut qu'embrasser fortement, comme sa seule

ressource dans la tempête, le serment de ne jamais changer en rien la

vérité et de lire correctement dans son coeur; si la conversation est

vive et entrecoupée, il peut espérer de beaux moments de naturel,

autrement il ne sera parfaitement naturel que dans les heures où il

aimera un peu moins à la folie.

Auprès de ce qu'on aime, à peine le naturel reste-t-il dans les

_mouvements_, dont cependant les habitudes sont si profondément

enracinées dans les muscles. Quand je donnais le bras à Léonore, il me

semblait toujours être sur le point de tomber, et je pensais à bien

marcher. Tout ce qu'on peut, c'est de n'être jamais affecté

volontairement; il suffit d'être persuadé que le manque de naturel est

le plus grand désavantage possible, et peut aisément être la source des

plus grands malheurs. Le coeur de la femme que vous aimez n'entend plus

le vôtre, vous perdez ce mouvement nerveux et involontaire de la

franchise qui répond à la franchise. C'est perdre tous les moyens de la

toucher, j'ai presque dit de la séduire, ce n'est pas que je prétende

nier qu'une femme digne d'amour peut voir son destin dans cette jolie

devise du lierre, qui _meurt s'il ne s'attache_; c'est une loi de la

nature, mais c'est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire

celui de l'homme qu'on aime. Il me semble qu'une femme raisonnable ne

doit tout accorder à son amant que quand elle ne peut plus se défendre,

et le plus léger soupçon sur la sincérité de votre coeur lui rend

sur-le-champ un peu de force, assez du moins pour retarder encore d'un

jour sa défaite[96].

[96] Hæc autem ad acerbam rei memoriam, amara quadam dulcedine,

scribere visum est... ut cogitem nihil esse debere quod amplius mihi

placeat in hac vita.

PETRARCA, Ed. Marsand.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 51 / 341 题