PROPERT., II, 1.

Bologne, 29 avril 1818.

Désespéré du malheur où l'amour me réduit, je maudis mon existence. Je

n'ai le coeur à rien. Le temps est sombre, il pleut, un froid tardif est

venu rattrister la nature qui, après un long hiver, s'élevait au

printemps.

Schiassetti, un colonel en demi-solde, un ami raisonnable et froid, est

venu passer deux heures avec moi. «Vous devriez renoncer à

l'aimer.--Comment faire? Rendez-moi ma passion pour la guerre.--C'est un

grand malheur pour vous de l'avoir connue.» J'en conviens presque, tant

je me sens abattu et sans courage, tant la mélancolie a aujourd'hui

d'empire sur moi. Nous cherchons ensemble quel intérêt a pu porter son

amie à me calomnier auprès d'elle; nous ne trouvons rien que ce vieux

proverbe napolitain: «Femme qu'amour et jeunesse quittent se pique d'un

rien.» Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette femme cruelle est _enragée_

contre moi: c'est le mot d'un de ses amis. Je puis me venger d'une

manière atroce; mais contre sa haine je n'ai pas le plus petit moyen de

défense. Schiassetti me quitte. Je sors par la pluie, ne sachant que

devenir. Mon appartement, ce salon que j'ai habité dans les premiers

temps de notre connaissance et quand je la voyais tous les soirs, m'est

devenu insupportable. Chaque gravure, chaque meuble, me reprochent le

bonheur que j'avais rêvé en leur présence, et que j'ai perdu pour

toujours.

Je cours les rues par une pluie froide; le hasard, si je puis l'appeler

hasard, me fait passer sous ses fenêtres. Il était nuit tombante, et je

marchais les yeux pleins de larmes fixés sur la fenêtre de sa chambre.

Tout à coup le rideau a été un peu entr'ouvert comme pour voir sur la

place et s'est refermé à l'instant. Je me suis senti un mouvement

physique près du coeur. Je ne pouvais me soutenir: je me réfugie sous le

portique de la maison voisine. Mille sentiments inondent mon âme: le

hasard a pu produire ce mouvement du rideau; mais, si c'était sa main

qui l'eût entr'ouvert!

Il y a deux malheurs au monde: celui de la passion contrariée et celui

du _dead blank_.

Avec l'amour, je sens qu'il existe à deux pas de moi un bonheur immense

et au delà de tous mes voeux, qui ne dépend que d'un mot, que d'un

sourire.

Sans passion comme Schiassetti, les jours tristes, je ne vois nulle part

le bonheur, j'arrive à douter qu'il existe pour moi, je tombe dans le

spleen. Il faudrait être sans passions fortes et avoir seulement un peu

de curiosité ou de vanité.

Il est deux heures du matin, j'ai vu le petit mouvement du rideau; à six

heures j'ai fait des visites, je suis allé au spectacle; mais partout

silencieux et rêveur, j'ai passé la soirée à examiner cette question:

«Après tant de colère et si peu fondée, car, enfin, voulais-je

l'offenser [et quelle est la chose au monde que l'intention n'excuse

pas?] a-t-elle senti un moment d'amour?»

Le pauvre Salviati, qui a écrit ce qui précède sur son Pétrarque, mourut

quelque temps après; il était notre ami intime à Schiassetti et à moi;

nous connaissions toutes ses pensées, et c'est de lui que je tiens toute

la partie lugubre de cet essai. C'était l'imprudence incarnée; du reste,

la femme pour laquelle il a fait tant de folies est l'être le plus

intéressant que j'aie rencontré. Schiassetti me disait: «Mais

croyez-vous que cette passion malheureuse ait été sans avantages pour

Salviati? D'abord, il éprouva le malheur d'argent le plus piquant qui se

puisse imaginer. Ce malheur, qui le réduisait à une fortune très

médiocre, après une jeunesse brillante, et qui l'eût outré de colère

dans toute autre circonstance, il ne s'en souvenait pas une fois tous

les quinze jours.

«Ensuite, ce qui est bien autrement important pour une tête de cette

portée, cette passion est le premier véritable cours de logique qu'il

ait jamais fait. Cela paraîtra singulier chez un homme qui a été à la

cour; mais cela s'explique par son extrême courage. Par exemple, il

passa sans sourciller la journée du ***, qui le jetait dans le néant; il

s'étonnait là, comme en Russie, de ne rien sentir d'extraordinaire; il

est de fait qu'il n'a jamais rien craint au point d'y penser deux jours.

Au lieu de cette insouciance, depuis deux ans, il cherchait à chaque

minute à avoir du courage; jusque-là il n'avait pas vu de danger.

«Quand, par suite de ses imprudences et de sa confiance dans les bonnes

interprétations[82], il se fut fait condamner à ne voir la femme qu'il

aimait que deux fois par mois, nous l'avons vu ivre de joie passer les

nuits à lui parler, parce qu'il en avait été reçu avec cette candeur

noble qu'il adorait en elle. Il tenait que Mme *** et lui avaient deux

âmes hors de pair et qui devaient s'entendre d'un regard. Il ne pouvait

comprendre qu'elle accordât la moindre attention aux petites

interprétations bourgeoises qui pouvaient le faire criminel. Le résultat

de cette belle confiance dans une femme entourée de ses ennemis fut de

se faire fermer sa porte.

[82]

Sotto l'usbergo del sentirsi pura.

DANTE, _Inf._, XXVIII, 117.

--Avec Mme ***, lui disais-je, vous oubliez vos maximes, et qu'il ne

faut croire à la grandeur d'âme qu'à la dernière

extrémité.--Croyez-vous, répondait-il, qu'il y ait au monde un autre

coeur qui convienne mieux au sien?--Il est vrai, je paye cette manière

d'être passionnée qui me faisait voir Léonore en colère dans la ligne

d'horizon des rochers de Poligny par le malheur de toutes mes

entreprises dans la vie réelle, malheur qui provient du manque de

patiente industrie et d'imprudences produites par la force de

l'impression du moment.» On voit la nuance de folie.

Pour Salviati, la vie était divisée en périodes de quinze jours, qui

prenaient la couleur de la dernière entrevue qu'on lui avait accordée.

Mais je remarquai plusieurs fois que le bonheur qu'il devait à un

accueil qui lui semblait moins froid était bien inférieur en intensité

au malheur que lui donnait une réception sévère[83]. Mme *** manquait

quelquefois de franchise avec lui: voilà les deux seules objections que

je n'aie jamais osé lui faire. Outre ce que sa douleur avait de plus

intime et dont il eut la délicatesse de ne jamais parler, même à ses

amis les plus chers et les plus exempts d'envie, il voyait dans une

réception sévère de Léonore le triomphe des âmes prosaïques et

intrigantes sur les âmes franches et généreuses. Alors il désespérait de

la vertu et surtout de la gloire. Il ne se permettait de parler à ses

amis que des idées tristes à la vérité auxquelles le conduisait sa

passion, mais qui d'ailleurs pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux de

la philosophie. J'étais curieux d'observer cette âme bizarre;

ordinairement l'amour-passion se rencontre chez des gens un peu niais à

l'allemande[84]. Salviati, au contraire, était au nombre des hommes les

plus fermes et les plus spirituels que j'aie connus.

[83] C'est une chose que j'ai souvent cru voir dans l'amour, que cette

disposition à tirer plus de malheur des choses malheureuses que de

bonheur des choses heureuses.

[84] Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de Racine.

J'ai cru voir qu'après ces visites sévères, il n'était tranquille que

quand il s'était justifié les rigueurs de Léonore. Tant qu'il trouvait

qu'elle pouvait avoir eu tort de le maltraiter, il était malheureux. Je

n'aurais jamais cru l'amour si exempt de vanité.

Il nous faisait sans cesse l'éloge de l'amour. «Si un pouvoir surnaturel

me disait: Brisez le verre de cette montre, et Léonore sera pour vous ce

qu'elle était il y a trois ans, une amie indifférente, en vérité, je

crois que dans aucun moment de ma vie je n'aurais le courage de le

briser.» Je le voyais si fou en faisant ce raisonnement, que je n'eus

jamais le courage de lui présenter les objections précédentes.

Il ajoutait: «Comme la réformation de Luther, à la fin du moyen âge,

ébranlant la société jusque dans ses fondements, renouvela et

reconstitua le monde sur des bases raisonnables, ainsi un caractère

généreux est renouvelé et retrempé par l'amour.

«Ce n'est qu'alors qu'il dépouille tous les enfantillages de la vie;

sans cette révolution, il eût toujours eu je ne sais quoi d'empesé et de

théâtral. Ce n'est que depuis que j'aime que j'ai appris à avoir de la

grandeur dans le caractère, tant notre éducation d'école militaire est

ridicule.

«Quoique me conduisant bien, j'étais un enfant à la cour de Napoléon et

à Moscou. Je faisais mon devoir; mais j'ignorais cette simplicité

héroïque, fruit d'un sacrifice entier et de bonne foi. Il n'y a qu'un

an, par exemple, que mon coeur comprend la simplicité des Romains de

Tite-Live. Autrefois je les trouvais froids, comparés à nos brillants

colonels. Ce qu'ils faisaient pour leur Rome, je le trouve dans mon

coeur pour Léonore. Si j'avais le bonheur de pouvoir faire quelque chose

pour elle, mon premier désir serait de le cacher. La conduite des

Régulus, des Décius était une chose convenue d'avance et qui n'avait pas

le droit de les surprendre. J'étais petit avant d'aimer, précisément

parce que j'étais tenté quelquefois de me trouver grand; il y avait un

certain effort que je sentais et dont je m'applaudissais.

«Et, du côté des affections, que ne doit-on pas à l'amour? Après les

hasards de la première jeunesse, le coeur se ferme à la sympathie. La

mort ou l'absence éloigne-t-elle des compagnons de l'enfance, l'on est

réduit à passer la vie avec de froids associés, la demi-aune à la main,

toujours calculant des idées d'intérêt ou de vanité. Peu à peu, toute la

partie tendre et généreuse de l'âme devient stérile faute de culture, et

à moins de trente ans l'homme se trouve pétrifié à toutes les sensations

douces et tendres. Au milieu de ce désert aride, l'amour fait jaillir

une source de sentiments plus abondante et plus fraîche même que celle

de la première jeunesse. Il y avait alors une espérance vague, folle et

sans cesse distraite[85], jamais de dévouement pour rien, jamais de

désirs constants et profonds; l'âme, toujours légère, avait soif de

nouveauté et négligeait aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. Et rien

n'est plus recueilli, plus mystérieux, plus éternellement un dans son

objet, que la cristallisation de l'amour. Alors les seules choses

agréables avaient droit de plaire et de plaire un instant, maintenant

tout ce qui a rapport à ce qu'on aime et même les objets les plus

indifférents touchent profondément. Arrivant dans une grande ville, à

cent milles de celle qu'habite Léonore, je me suis trouvé tout timide et

tremblant: à chaque détour de rue, je frémissais de rencontrer Alviza,

l'amie intime de Mme ***, et amie que je ne connais pas. Tout a pris

pour moi une teinte mystérieuse et sacrée, mon coeur palpitait en

parlant à un vieux savant. Je ne pouvais sans rougir entendre nommer la

porte près de laquelle habite l'amie de Léonore.

[85] Mordaunt Merton, Ier vol. du _Pirate_.

«Même les rigueurs de la femme qu'on aime ont des grâces infinies, et

que l'on ne trouve pas dans les moments les plus flatteurs auprès des

autres femmes. C'est ainsi que les grandes ombres des tableaux du

Corrège, loin d'être, comme chez les autres peintres, des passages peu

agréables, mais nécessaires à faire valoir les clairs, et à donner du

relief aux figures, ont par elles-mêmes des grâces charmantes et qui

jettent dans une douce rêverie[86].

[86] Puisque j'ai nommé le Corrège, je dirai qu'on trouve dans une

tête d'ange ébauchée, à la tribune de la galerie de Florence, le

regard de l'amour heureux; et à Parme, dans la Madone couronnée par

Jésus, les yeux baissés de l'amour.

«Oui, la moitié et la plus belle moitié de la vie est cachée à l'homme

qui n'a pas aimé avec passion.»

Salviati avait besoin de toute la force de sa dialectique pour tenir

tête au sage Schiassetti, qui lui disait toujours: «Voulez-vous être

heureux, contentez-vous d'une vie exempte de peines, et chaque jour

d'une petite quantité de bonheur. Défendez-vous de la loterie des

grandes passions.--Donnez-moi donc votre curiosité,» répondait Salviati.

Je crois qu'il y avait bien des jours où il aurait voulu pouvoir suivre

les avis de notre sage colonel; il luttait un peu, il croyait réussir;

mais ce parti était absolument au-dessus de ses forces; et cependant

quelle force n'avait pas cette âme!

Un chapeau de satin blanc, ressemblant un peu à celui de Mme ***, qu'il

voyait de loin dans la rue, arrêtait le battement de son coeur, et le

forçait à s'appuyer contre le mur. Même dans ses plus tristes moments,

le bonheur de la rencontrer lui donnait toujours quelques heures

d'ivresse au-dessus de l'influence de tous les malheurs et de tous les

raisonnements[87]. Du reste, il est de fait qu'à sa mort[88], après deux

ans de cette passion généreuse et sans bornes, son caractère avait

contracté plusieurs nobles habitudes, et qu'à cet égard du moins il se

jugeait correctement: s'il eût vécu, et que les circonstances l'eussent

un peu servi, il eût fait parler de lui. Peut-être aussi qu'à force de

simplicité, son mérite eût passé invisible sur cette terre.

[87]

Come what sorrow can,

It cannot countervail the exchange of joy,

That one short moment gives me in her sight.

_Romeo and Juliet._

[88] Peu de jours avant le dernier, il fit une petite ode qui a le

mérite d'exprimer juste les sentiments dont il nous entretenait:

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 45 / 341 题