Des différences entre la naissance de l'amour dans les deux sexes.
Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes de
leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après l'intimité,
ces rêveries se groupent autour d'un seul objet: elles se mettent à
justifier une démarche si extraordinaire, si décisive, si contraire à
toutes les habitudes de pudeur. Ce travail n'existe pas chez les hommes;
ensuite l'imagination des femmes détaille à loisir des instants si
délicieux.
Comme l'amour fait douter des choses les plus démontrées, cette femme
qui, avant l'intimité, était si sûre que son amant est un homme
au-dessus du vulgaire, aussitôt qu'elle croit n'avoir plus rien à lui
refuser, tremble qu'il n'ait cherché qu'à mettre une femme de plus sur
sa liste.
Alors seulement paraît la seconde cristallisation, qui, parce que la
crainte l'accompagne, est de beaucoup la plus forte[27].
[27] Cette seconde cristallisation manque chez les femmes faciles, qui
sont bien loin de toutes ces idées romanesques.
Une femme croit de reine s'être faite esclave. Cet état de l'âme et de
l'esprit est aidé par l'ivresse nerveuse que font naître des plaisirs
d'autant plus sensibles qu'ils sont plus rares. Enfin une femme, devant
son métier à broder, ouvrage insipide et qui n'occupe que les mains,
songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son
escadron, est mis aux arrêts s'il fait faire un faux mouvement.
Je croirais donc que la seconde cristallisation est beaucoup plus forte
chez les femmes parce que la crainte est plus vive, la vanité, l'honneur
sont compromis, du moins les distractions sont-elles plus difficiles.
Une femme ne peut être guidée par l'habitude d'être raisonnable, que
moi, homme, je contracte forcément à mon bureau, en travaillant six
heures tous les jours, à des choses froides et raisonnables. Même hors
de l'amour, elles ont du penchant à se livrer à leur imagination et de
l'exaltation habituelle; la disparition des défauts de l'objet aimé doit
donc être plus rapide.
Les femmes préfèrent les émotions à la raison, c'est tout simple: comme
en vertu de nos plats usages, elles ne sont chargées d'aucune affaire
dans la famille, _la raison ne leur est jamais utile_, elles ne
l'éprouvent jamais bonne à quelque chose.
Elle leur est, au contraire, _toujours nuisible_, car elle ne leur
apparaît que pour les gronder d'avoir eu du plaisir hier, ou pour leur
commander de n'en plus avoir demain.
Donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de
vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous,
et alors, triste despote, vous aurez au moins le _droit_ de vous
plaindre, puisque vous n'avez pas le talent de vous faire aimer. Dès que
les femmes entreprennent des raisonnements généraux, elles font de
l'amour sans s'en apercevoir. Dans les choses de détail, elles se
piquent d'être plus sévères et plus exactes que les hommes. La moitié du
petit commerce est confié aux femmes, qui s'en acquittent mieux que
leurs maris. C'est une maxime connue que, si l'on parle d'affaires avec
elles, on ne saurait avoir trop de gravité.
C'est qu'elles sont toujours et partout avides d'émotion: voyez les
plaisirs de l'enterrement en Écosse.