CHAPITRE VII

Des différences entre la naissance de l'amour dans les deux sexes.

Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes de

leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après l'intimité,

ces rêveries se groupent autour d'un seul objet: elles se mettent à

justifier une démarche si extraordinaire, si décisive, si contraire à

toutes les habitudes de pudeur. Ce travail n'existe pas chez les hommes;

ensuite l'imagination des femmes détaille à loisir des instants si

délicieux.

Comme l'amour fait douter des choses les plus démontrées, cette femme

qui, avant l'intimité, était si sûre que son amant est un homme

au-dessus du vulgaire, aussitôt qu'elle croit n'avoir plus rien à lui

refuser, tremble qu'il n'ait cherché qu'à mettre une femme de plus sur

sa liste.

Alors seulement paraît la seconde cristallisation, qui, parce que la

crainte l'accompagne, est de beaucoup la plus forte[27].

[27] Cette seconde cristallisation manque chez les femmes faciles, qui

sont bien loin de toutes ces idées romanesques.

Une femme croit de reine s'être faite esclave. Cet état de l'âme et de

l'esprit est aidé par l'ivresse nerveuse que font naître des plaisirs

d'autant plus sensibles qu'ils sont plus rares. Enfin une femme, devant

son métier à broder, ouvrage insipide et qui n'occupe que les mains,

songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son

escadron, est mis aux arrêts s'il fait faire un faux mouvement.

Je croirais donc que la seconde cristallisation est beaucoup plus forte

chez les femmes parce que la crainte est plus vive, la vanité, l'honneur

sont compromis, du moins les distractions sont-elles plus difficiles.

Une femme ne peut être guidée par l'habitude d'être raisonnable, que

moi, homme, je contracte forcément à mon bureau, en travaillant six

heures tous les jours, à des choses froides et raisonnables. Même hors

de l'amour, elles ont du penchant à se livrer à leur imagination et de

l'exaltation habituelle; la disparition des défauts de l'objet aimé doit

donc être plus rapide.

Les femmes préfèrent les émotions à la raison, c'est tout simple: comme

en vertu de nos plats usages, elles ne sont chargées d'aucune affaire

dans la famille, _la raison ne leur est jamais utile_, elles ne

l'éprouvent jamais bonne à quelque chose.

Elle leur est, au contraire, _toujours nuisible_, car elle ne leur

apparaît que pour les gronder d'avoir eu du plaisir hier, ou pour leur

commander de n'en plus avoir demain.

Donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de

vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous,

et alors, triste despote, vous aurez au moins le _droit_ de vous

plaindre, puisque vous n'avez pas le talent de vous faire aimer. Dès que

les femmes entreprennent des raisonnements généraux, elles font de

l'amour sans s'en apercevoir. Dans les choses de détail, elles se

piquent d'être plus sévères et plus exactes que les hommes. La moitié du

petit commerce est confié aux femmes, qui s'en acquittent mieux que

leurs maris. C'est une maxime connue que, si l'on parle d'affaires avec

elles, on ne saurait avoir trop de gravité.

C'est qu'elles sont toujours et partout avides d'émotion: voyez les

plaisirs de l'enterrement en Écosse.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 15 / 341 题