OEUVRES COMPLÈTES

[4] Extrait des _Causeries du Lundi_, de Sainte-Beuve, tome

IX.--Librairie Garnier frères.

Cette fois, ce n'est qu'un chapitre de l'histoire littéraire de la

Restauration. On s'est fort occupé depuis quelque temps du spirituel

auteur, M. Beyle, qui s'était déguisé sous le pseudonyme un peu

teutonique de _Stendhal_[5]. Lorsqu'il mourut à Paris, le 23 mars 1842,

il y eut silence autour de lui; regretté de quelques-uns, il parut vite

oublié de la plupart. Dix ans à peine écoulés, voilà toute une

génération nouvelle qui se met à s'éprendre de ses oeuvres, à le

rechercher, à l'étudier en tous sens presque comme un ancien, presque

comme un classique; c'est autour de lui et de son nom comme une

Renaissance. Il en eût été fort étonné. Ceux qui ont connu

personnellement M. Beyle, et qui ont le plus goûté son esprit, sont

heureux d'avoir à reparler de cet écrivain distingué, et, s'ils le font

quelquefois avec moins d'enthousiasme que les critiques tels que M. de

Balzac, qui ne l'ont vu qu'à la fin et qui l'ont inventé, ils ne sont

pas disposés pour cela à lui rendre moins de justice et à moins

reconnaître sa part notable d'originalité et d'influence, son genre

d'utilité littéraire.

[5] Steindal est une ville de la Saxe prussienne, lieu natal de

Winckelmann. Il est probable que Beyle y aura songé en prenant le

nom sous lequel il devint un guide de l'art en Italie.

Il y a dans M. Beyle deux personnes distinctes, le _critique_ et le

_romancier_; le romancier n'est venu que plus tard et à la suite du

critique: celui-ci a commencé dès 1814. C'est du critique seul que je

m'occuperai aujourd'hui, et il le mérite bien par le caractère

singulier, neuf, piquant, paradoxal, bien souvent sensé, qu'il nous

offre encore, et qui frappa si vivement non pas le public, mais les gens

du métier et les esprits attentifs de son temps.

Henri Beyle est, comme Paul-Louis Courier, du très petit nombre de ceux

qui, au sortir de l'Empire en 1814, et dès le premier jour, se

trouvèrent prêts pour le régime nouveau qui s'essayait, et il a eu cela

de plus que Courier et d'autres encore, qu'il n'était pas un mécontent

ni un boudeur: il servait l'Empire avec zèle; il était un fonctionnaire

et commençait à être un administrateur lorsqu'il tomba de la chute

commune; et il se retrouva à l'instant un homme d'esprit, plein d'idées

et d'aperçus sur les arts, sur les lettres, sur le théâtre, et empressé

de les inoculer aux autres. Beyle, c'est le Français (l'un des premiers)

qui est sorti de chez soi, littérairement parlant, et qui a comparé. En

suivant la Grande Armée et en parcourant l'Europe comme l'un des membres

de l'état-major civil de M. Daru dont il était parent, il regardait à

mille choses, à un opéra de Cimarosa ou de Mozart, à un tableau, à une

statue, à toute production neuve et belle, au génie divers des nations;

et tout bas il réagissait contre la sienne, contre cette nation

française dont il était bien fort en croyant la juger, contre le goût

français qu'il prétendait raviver et régénérer, du moins en causant:

c'était là être bien Français encore. Chose singulière! tandis que M.

Daru, occupé des grandes affaires et portant le dur poids de

l'administration des provinces conquises ou de l'approvisionnement des

armées, trouvait encore le temps d'entretenir avec ses amis littérateurs

de Paris, les Picard et les Andrieux, une correspondance charmante

d'attention, pleine d'aménité et de conseils, il y avait là tout à côté

le plus lettré des commissaires des guerres, le moins classique des

auditeurs du Conseil d'État, Beyle, qui faisait provision d'observations

et de malices, qui amassait toute cette jolie érudition piquante,

imprévue, sans méthode, mais assez forte et abondante, avec laquelle il

devait attaquer bientôt et battre en brèche le système littéraire

régnant. C'est ainsi, je le répète, qu'il se trouva en mesure, dès 1814,

à une date où bien peu de gens l'étaient. En musique, en peinture, en

littérature, il perça aussitôt d'une veine nouvelle; il fut surtout un

excitateur d'idées.

Dans ce rôle actif qu'il eut avec distinction pendant une douzaine

d'années, je me le figure toujours sous une image. Après les grandes

guerres européennes de conquête et d'invasion, vinrent les guerres de

plume et les luttes de parole pour les systèmes. Or, dans cet ordre

nouveau, imaginez un hussard, un hulan, un chevau-léger d'avant-garde

qui va souvent insulter l'ennemi jusque dans son retranchement, mais qui

aussi, dans ses fuites et refuites, pique d'honneur et aiguillonne la

colonne amie qui cheminait parfois trop lentement et lourdement, et la

force d'accélérer le pas. Ç'a été la manoeuvre et le rôle de Beyle: un

hussard romantique, enveloppé, sous son nom de _Stendhal_, de je ne sais

quel manteau scandinave, narguant d'ailleurs le solennel et le

sentimental, brillant, aventureux, taquin, assez solide à la riposte,

excellent à l'escarmouche.

Il était né à Grenoble le 23 janvier 1783, fils d'un avocat, petit-fils

d'un médecin, appartenant à la haute bourgeoisie du pays. Il puisa dans

sa famille des sentiments de fierté assez habituels en cette belle et

généreuse province. Il reçut dans la maison de son grand-père une bonne

éducation et une instruction très inégale. Il avait perdu sa mère à sept

ans, et son père vivait assez isolé de ses enfants. Il apprit de ses

maîtres du latin, et le reste au hasard, comme on peut se le figurer en

ces années de troubles civils. Les poètes italiens étaient lus dans la

famille, et il aimait même à croire que cette famille de son grand-père

était originaire d'Italie. A dix ans, il fit en cachette une comédie en

prose, ou du moins un premier acte. Lui aussi, il eut sa période de

Florian. Une terrasse de la maison de son grand-père, d'où l'on avait

une vue magnifique sur la montagne de Sassenage, et qui était le lieu de

réunion les soirs d'été, fut, dit-il, le théâtre de ses principaux

plaisirs durant dix ans (de 1789 à 1799). Il commença à se former et à

s'émanciper en suivant les cours de l'_École centrale_, institution

fondée en 1795 par une loi de la Convention, et, en grande partie,

d'après le plan de M. Destutt-Tracy. Je nomme M. de Tracy parce qu'il

fut un des parrains intellectuels de Beyle, que celui-ci lui garda

toujours de la reconnaissance et lui voua, jusqu'à la fin, de

l'admiration; parce que l'école philosophique de Cabanis et de Tracy fut

la sienne, qu'il affichait au moment où l'on s'y attendait le moins. Ce

romantique si avancé a cela de particulier, d'être en contradiction et

en hostilité avec la renaissance littéraire chrétienne de Chateaubriand

et avec l'effort spiritualiste de Mme de Staël; il procède du pur et

direct XVIIIe siècle. Un des travers de Beyle fut même d'y mettre de

l'affectation. Au moment où il causait le mieux peinture, musique; où

Haydn le conduisait à Milton; où il venait de réciter avec sentiment de

beaux vers de Dante ou de Pétrarque, tout d'un coup il se ravisait et

mettait à son chapeau une petite cocarde d'impiété. Il poussait cette

singularité jusqu'à la petitesse. Son esprit et son coeur valaient mieux

que cela.

Sa vie a été très bien racontée par un de ses parents et amis, M.

Colomb. Au sortir de l'École centrale où, sur la fin, il avait étudié

avec ardeur les mathématiques, Beyle vint pour la première fois à Paris;

il avait dix-sept ans; il y arriva le 10 novembre 1799, juste le

lendemain du 18 Brumaire: date mémorable et bien faite pour donner le

cachet à une jeune âme! L'année suivante, ayant accompagné MM. Daru en

Italie, il suivit le quartier général et assista en amateur à la

bataille de Marengo. Excité par ces merveilles, il s'ennuya de la vie de

bureau, entra comme maréchal des logis dans un régiment de dragons, et y

devint sous-lieutenant: il donna sa démission deux ans après, lors de la

paix d'Amiens. Dans l'intervalle, et pendant le séjour qu'il fit en

Lombardie, à Milan, à Brescia, à Bergame, à cet âge de moins de vingt

ans, au milieu de ces émotions de la gloire et de la jeunesse, de ces

enchantements du climat, du plaisir et de la beauté, il acheva son

éducation véritable, et il prit la forme intérieure qu'il ne fera plus

que développer et mûrir depuis: il eut son idéal de beaux-arts, de

nature, il eut sa patrie d'élection. Si son roman de _la Chartreuse de

Parme_ a paru le meilleur de ceux qu'il a composés, et s'il saisit tout

d'abord le lecteur, c'est que, dès les premières pages, il a rendu avec

vivacité et avec âme les souvenirs de cette heure brillante. C'est

Montaigne, je crois, qui a dit: «Les hommes se font pires qu'ils ne

peuvent.» Beyle, ce sceptique, ce frondeur redouté, était sensible: «Ma

sensibilité est devenue trop vive, écrivait-il deux ans avant sa mort;

ce qui ne fait qu'effleurer les autres me blesse jusqu'au sang. Tel

j'étais en 1799, tel je suis encore en 1840: mais j'ai appris à cacher

tout cela sous de l'ironie imperceptible au vulgaire.» Cette ironie

n'était pas si imperceptible qu'il le croyait; elle était très marquée

et constituait un travers qui barrait bien de bonnes qualités, et qui

brisait même le talent. C'est là la clef de Beyle. Parlant de

l'impression que cause sur place la vue du Forum contemplé du haut des

ruines du Colisée, et se laissant aller un moment à son enthousiasme

romain, il craint d'en avoir trop dit et de s'être compromis auprès des

lecteurs parisiens: «Je ne parle pas, dit-il, du vulgaire né pour

admirer le pathos de _Corinne_; les gens un peu délicats ont ce malheur

bien grand au XIXe siècle: quand ils aperçoivent de l'exagération, leur

âme n'est plus disposée qu'à inventer de l'ironie.» Ainsi, de ce qu'il y

a de la déclamation voisine de l'éloquence, Beyle se jettera dans le

contraire; il ira à mépriser Bossuet et ce qu'il appelle ses _phrases_.

De ce qu'il y a des esprits moutonniers qui, en admirant Racine,

confondent les parties plus faibles avec les grandes beautés, il sera

bien près de ne pas sentir _Athalie_. De ce qu'il y a des hypocrites de

croyances dans les religions, il ne se croira jamais assez incrédule; de

ce qu'il y a des hypocrites de convenances dans la société, il ira

jusqu'à risquer à l'occasion l'indécent et le cynique. En tout, la _peur

d'être dupe_ le tient en échec et le domine: voilà le défaut. _Son

orgueil serait au désespoir de laisser deviner ses sentiments._ Mais au

moment où ce défaut sommeille, en ces instants reposés où il redevient

Italien, Milanais, ou Parisien du bon temps; quand il se trouve dans un

cercle de gens qui l'entendent, et de la bienveillance de qui il est sûr

(car ce moqueur à la prompte attaque avait, notez-le, un secret besoin

de bienveillance), l'esprit de Beyle, tranquillisé du côté de son

faible, se joue en saillies vives, en aperçus hardis, heureux et gais,

et en parlant des arts, de leur charme pour l'imagination, et de leur

divine influence pour la félicité des délicats, il laisse même entrevoir

je ne sais quoi de doux et de tendre dans ses sentiments, ou du moins

l'éclair d'une mélancolie rapide: «Un salon de huit ou dix personnes

aimables, a-t-il dit, où la conversation est gaie, anecdotique et où

l'on prend du punch léger à minuit et demi[6], est l'endroit du monde où

je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux

entendre parler un autre que de parler moi-même; volontiers je tombe

dans le _silence du bonheur_, et, si je parle, ce n'est que pour _payer

mon billet d'entrée_.»

[6] Il met minuit _et demi_, parce qu'il croit avoir observé qu'à

minuit sonnant, les ennuyeux ou les gens d'habitude vident

régulièrement le salon; il ne reste plus qu'un choix de gens

aimables et de ceux qui se plaisent tout de bon.

En cette année de Marengo et quinze jours auparavant, il assista à Ivrée

à une représentation du _Matrimonio segreto_, de Cimarosa: ce fut un des

grands plaisirs et une des dates de sa vie: «Combien de lieues ne

ferais-je pas à pied, écrivait-il quarante ans plus tard, et à combien

de jours de prison ne me soumettrais-je pas pour entendre _Don Juan_ ou

le _Matrimonio segreto_! Et je ne sais pour quelle autre chose je ferais

cet effort.»

Je ne le suivrai pas dans ses courses à travers l'Europe sous l'Empire.

Sa correspondance qu'on doit bientôt publier nous le montrera en plus

d'une occurrence mémorable, et notamment à Moscou, en 1812. Ayant perdu

sa place avec l'appui de M. Daru en 1814, il commença sa vie d'homme

d'esprit et de cosmopolite, ou plutôt d'homme du Midi qui revient à

Paris de temps en temps: «A la chute de Napoléon, dit Beyle en tête de

sa _Vie de Rossini_, l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la

duperie à passer sa jeunesse dans les haines politiques se mit à courir

le monde.» Malgré le soin qu'il prit quelquefois pour le dissimuler, ses

quatorze ans de vie sous le Consulat et sous l'Empire avaient donné à

Beyle une empreinte; il resta marqué au coin de cette grande époque, et

c'est en quoi il se distingue de la génération des novateurs avec

lesquels il allait se mêler en les devançant pour la plupart. Il dut

faire quelques sacrifices au ton du jour et entrer plus ou moins en

composition avec le libéralisme, bientôt général et dominant: il sut

pourtant se soustraire et résister à l'espèce d'oppression morale que

cette opinion d'alors, en tant que celle d'un parti, exerçait sur les

esprits les plus distingués; il sut être indépendant, penser en tout et

marcher de lui-même. «Les Français ont donné leur démission en 1814,»

disait-il souvent avec le regret et le découragement d'un homme qui

avait vu un plus beau soleil et des jours plus glorieux. Mais le propre

du Français n'est-il pas de ne jamais donner sa démission absolue et de

recommencer toujours?

Je prends Beyle en 1814, et dans le premier volume qu'il ait publié:

_Lettres écrites de Vienne en Autriche sur le célèbre compositeur Joseph

Haydn, suivies d'une Vie de Mozart, etc., par Louis-Alexandre-César

Bombet_. Il n'avait pas encore songé à son masque de _Stendhal_. C'est

une singularité et un travers encore de Beyle, provenant de la source

déjà indiquée (la peur du ridicule), de se travestir ainsi plus ou moins

en écrivant. Il se pique de n'être qu'un amateur. Dans ce volume, la

_Vie de Mozart_ est donnée comme écrite par M. Schlichtegroll et

simplement traduite de l'allemand: ce qui n'est vrai que jusqu'à un

certain point; et quant aux _Lettres sur Haydn_, qui sont en partie

traduites et imitées de l'italien de Carpani, l'auteur ne le dit pas,

bien qu'il semble indiquer dans une note qu'il a travaillé sur des

Lettres originales. Il y a de quoi se perdre dans ce dédale de

remaniements, d'emprunts et de petites ruses. Que de précautions et de

mystifications, bon Dieu, pour une chose si simple! que de _dominos_,

dès son début, il met sur son habit d'auteur[7]!

[7] Je dois à la science et à l'obligeance de M. Anders, de la

Bibliothèque impériale, la note suivante qui ne laisse rien à

désirer pour l'éclaircissement de l'énigme bibliographique que

présente le premier ouvrage de Beyle:

«L'ouvrage de Beyle sur Haydn, publié d'abord sous le pseudonyme de

Bombet (1814), puis sous celui de Stendhal (1817), n'est pas une

simple traduction des _Haydine_ de Carpani. Beyle a arrangé ce livre

de manière à se l'approprier, et il a cherché à déguiser son plagiat

par des changements, des additions et des transpositions qui rendent

difficile la recherche des passages que l'on voudrait comparer.

«Dans Carpani, les lettres sont au nombre de seize; dans Bombet, il

y en a vingt-deux, parce que plusieurs ont été coupées en deux et

entièrement remaniées.

«Il est à remarquer que, pour quelques-unes de ces lettres, Beyle a

conservé la date des lettres originales, tandis que pour d'autres il

l'a changée.

«Ce qui est plus curieux, c'est une note qui se trouve à la page

275, où il est dit: «L'auteur a fait ce qu'il a pu pour ôter les

répétitions qui étaient sans nombre dans les _Lettres originales_.»

«Il paraît que Beyle a voulu se ménager une excuse contre le

reproche de plagiat; mais alors pourquoi n'a-t-il pas donné cette

indication en tête du livre, dans quelques mots servant de préface?

«La Vie de Mozart est réellement tirée d'un ouvrage de

Schlichtegroll, auteur très connu en Allemagne, et qu'on a eu le

tort, en France, de prendre pour un nom supposé. Outre des ouvrages

relatifs à la numismatique et à l'archéologie, Schlichtegroll a

publié pendant dix ans une _Nécrologie contenant les détails

biographiques des hommes remarquables morts dans le courant de

l'année_. C'est dans le tome II de la deuxième année (Gotha, 1793)

que se trouve l'article sur Mozart (p. 82-112). La traduction de

Beyle est très libre, ici encore il a supprimé et ajouté beaucoup de

choses. Il a, en outre, divisé cette biographie en chapitres, ce qui

n'a pas lieu dans l'original. Les quatre premiers seulement

contiennent des détails pris dans Schlichtegroll; les trois derniers

sont remplis d'anecdotes tirées d'un ouvrage allemand que Beyle

n'indique pas, mais qui a été traduit en français sous le titre

suivant: «_Anecdotes sur W.-G. Mozart_, traduites de l'allemand, par

Ch.-Fr. Cramer, Paris, 1801; in-8º de 68 pages.»

«Tout ce qui se trouve dans Beyle, à partir de la page 329 jusqu'à

la page 354, est pris dans cette brochure.» (Note de M. Anders.)

Le livre, d'ailleurs, est très agréable et l'un des meilleurs de Beyle,

en ce qu'il est un des moins décousus. L'art, le génie de Haydn, le

caractère de cette musique riche, savante, magnifique, pittoresque,

élevée, y sont présentés d'une manière sensible et intelligible à tous.

Beyle y apprend le premier à la France le nom de certains chefs d'oeuvre

que notre nation mettra du temps à goûter; il exprime à merveille, à

propos des Cimarosa et des Mozart, la nature d'âme et la disposition qui

sont le plus favorables au développement musical. En parlant de Vienne,

de Venise, il y montre la politique interdite, une douce volupté

s'emparant des coeurs, et la musique, le plus délicat des plaisirs

sensuels, venant remplir et charmer les loisirs que nulle inquiétude ne

corrompt et que les passions seules animent. Il a les plus fines

remarques sur le contraste du génie des peuples, sur la gaieté italienne

opposée à la gaieté française: «La gaieté italienne, c'est de la gaieté

annonçant le bonheur; parmi nous elle serait bien près du mauvais ton;

ce serait montrer _soi heureux_, et en quelque sorte occuper les autres

de soi. La gaieté française doit montrer aux écoutants qu'on n'est gai

que pour leur plaire... La gaieté française exige beaucoup d'esprit;

c'est celle de Le Sage et de _Gil Blas_: la gaieté d'Italie est fondée

sur la sensibilité, de manière que, quand rien ne l'égaye, l'Italien

n'est point gai.» Il commence cette petite guerre qu'il fera au

caractère de notre nation, chez qui il veut voir toujours la vanité

comme ressort principal et comme trait dominant: «La nature, dit-il, a

fait le Français vain et vif plutôt que gai.» Et il ajoute: «La France

produit les meilleurs grenadiers du monde pour prendre des redoutes à la

baïonnette, et les gens les plus amusants. L'Italie n'a point de Collé

et n'a rien qui approche de la délicieuse gaieté de _la Vérité dans le

Vin_.» J'arrête ici Beyle et je me permets de remarquer que je ne

comprends pas très bien la suite et la liaison de ses idées. Que la

vanité (puisqu'il veut l'appeler ainsi), élevée jusqu'au sentiment de

l'honneur, produise des héros, je l'accorderai encore; mais que cette

vanité produise la gaieté vive, franche, amusante et délicieuse d'un

Collé ou d'un Désaugiers, c'est ce que je conçois difficilement, et tous

les Condillac du monde ne m'expliqueront pas cette transformation d'un

sentiment si personnel en une chose si imprévue, si involontaire. Beyle

abusera ainsi souvent d'une observation vraie en la poussant trop loin

et en voulant la retrouver partout. Il est d'ailleurs très fin et sagace

quand il observe que l'_ennui_ chez les Français, au lieu de chercher à

se consoler et à s'enchanter par les beaux-arts, aime mieux se distraire

et se dissiper par la _conversation_: mais je le retrouve systématique

lorsqu'il en donne pour raison que, dans la conversation, «la vanité,

qui est leur passion dominante, trouve à chaque instant l'occasion de

briller, soit par le fond de ce qu'on dit, soit par la manière de le

dire. La conversation, ajoute-t-il, est pour eux un jeu, une mine

d'événements. Cette conversation française, telle qu'un étranger peut

l'entendre tous les jours au café de Foy et dans les lieux publics, me

paraît le commerce armé de deux vanités.»

Il faut laisser aux peuples divers leur génie, tout en cherchant à le

féconder et à l'étendre. Le Français est sociable, et il l'est surtout

par la parole; la forme qu'il préfère est celle encore qu'il donne à la

pensée en causant, en raisonnant, en jugeant et en raillant: le chant,

la peinture, la poésie, dans l'ordre de ses goûts, ne viennent qu'après,

et les arts ont besoin en général, pour lui plaire et pour réussir tout

à fait chez lui, de rencontrer cette disposition première de son esprit

et de s'identifier au moins en passant avec elle. A Vienne, à Milan, à

Naples, on sent autrement: mais Beyle, à force de nous expliquer cette

différence et d'en rechercher les raisons, d'en vouloir saisir le

principe unique à la façon de Condillac et d'Helvétius, que fait-il

autre chose lui-même, sinon, tout en frondant le goût français, de

raisonner sur les beaux arts à la française?

Au fond, quand il s'abandonne à ses goûts et à ses instincts dans les

arts, Beyle me paraît ressembler fort au président de Brosses: il aime

le tendre, le léger, le gracieux, le facile dans le divin, le Cimarosa,

le Rossini, ce par quoi Mozart est à ses yeux le La Fontaine de la

musique. Il adore l'aimable Corrège comme l'Arioste. Son admiration pour

Pétrarque est sincère, celle qu'il a pour Dante me paraît un peu

apprise: dans ces parties élevées et un peu âpres, c'est l'intelligence

qui avertit en lui le sentiment.

Le fond de son goût et de sa sensibilité est tel qu'on le peut attendre

d'un épicurien délicat: «Quelle folie, écrit-il à un ami de Paris en

1814, à la fin de ses _Lettres sur Mozart_, quelle folie de s'indigner,

de blâmer, de se rendre haïssant, de s'occuper de ces grands intérêts de

politique qui ne nous intéressent point! Que le roi de la Chine fasse

pendre tous les philosophes; que la Norwège se donne une Constitution,

ou sage, ou ridicule, qu'est ce que cela nous fait? Quelle duperie

ridicule de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis!

Ce temps que vous perdez en vaines discussions compte dans votre vie; la

vieillesse arrive, vos beaux jours s'écoulent: _Amiamo, or quando_,

etc.» Et il répète le refrain voluptueux des jardins d'Armide. Un jour à

Rome, assis sur les degrés de l'église de San Pietro in Montorio,

contemplant un magnifique coucher de soleil, il vint à songer qu'il

allait avoir cinquante ans dans trois mois, et il s'en affligea comme

d'un soudain malheur. Il pensait tout à fait comme ce poète grec, «que

bien insensé est l'homme qui pleure la perte de la vie, et qui ne pleure

point la perte de la jeunesse[8].» Il n'avait pas cette doctrine austère

et plus difficile qui élève et perfectionne l'âme en vieillissant, celle

que connurent les Dante, les Milton, les Haydn, les Beethoven, les

Poussin, les Michel-Ange, et qui, à n'y voir qu'une méthode sublime,

serait encore un bienfait.

[8] Il était assez d'avis qu'on devrait cacher la mort comme on

cacherait une dernière fonction messéante de la vie.

Beyle passa à Milan et en Italie la plus grande partie des premières

années de la Restauration; il y connut Byron, Pellico, un peu Manzoni;

il commença à y guerroyer pour la cause du romantisme tel qu'il le

concevait. En 1817, il publiait l'_Histoire de la Peinture en Italie_,

dédiée à Napoléon. Il existe de cette Dédicace deux versions, l'une où

se trouve le nom de l'exilé de Sainte-Hélène, l'autre, plus énigmatique

et plus obscure, sans le nom; dans les deux, Napoléon y est traité en

monarque toujours présent, et Beyle, en rattachant _au plus grand des

souverains existants_ (comme il le désigne) la chaîne de ses idées,

prouvait que, dans l'ordre littéraire et des arts, c'était une marche en

avant, non une réaction contre l'Empire, qu'il prétendait tenter. Dans

ces volumes agréables et d'une lecture variée, Beyle parlait de la

peinture et de mille autres choses, de l'histoire, du gouvernement, des

moeurs. On reconnaît en lui tout le contraire de ce provincial dont il

s'est moqué, et dont la plus grande crainte dans un salon est de se

trouver seul de son avis. Beyle est volontiers le contre-pied de cet

homme-là: il est contrariant à plaisir. Il aime en tout à être d'un avis

imprévu; il ne supporte le convenu en rien. Il n'a pas plus de foi qu'il

ne faut au gouvernement représentatif; il ne fait pas chorus avec les

philosophes contre les Jésuites, et, s'il avait été, dit-il, à la place

du pape, il ne les aurait pas supprimés. Il a des professions de

machiavélisme qui sentent l'abbé Galiani, un des hommes (avec le

Montesquieu des _Lettres persanes_) de qui il relève dans le passé. Il

faudrait d'ailleurs l'arrêter à chaque pas si l'on voulait des

explications. A force de rompre avec le traditionnel, il brouille et

entre choque bien des choses. Il n'entre pas dans la raison et dans le

vrai de certains préjugés qui ne sont point pour cela des erreurs. Il y

a du taquin de beaucoup d'esprit chez lui, et qui a de grandes pointes

de bon sens, mais des pointes et des percées seulement. Il regrette

surtout l'âge d'or de l'Italie, celui des Laurent-le-Magnifique et des

Léon X, les jeunes et beaux cardinaux de dix-sept ans, et le

catholicisme d'avant Luther, si splendide, si à l'aise chez soi, si

favorable à l'épanouissement des beaux-arts; il a le culte du beau et

l'adoration de cette contrée où, à la vue de tout ce qui en est digne,

on prononce avec un accent qui ne s'entend point ailleurs: «_O Dio!

com'è bello!_» A tout moment il a des retours plus ou moins offensifs de

notre côté, du côté de la France. Il en veut à mort aux La Harpe, à tous

les professeurs de littérature et de goût, qui précisément corrompent le

goût, dit-il, et qui, en fait de plaisirs dramatiques, vont jusque dans

l'âme du spectateur _fausser la sensation_. Il nous accuse d'être sujets

à l'engouement, et à un engouement prolongé, ce qui tient, selon lui, au

manque de caractère et à ce qu'on a trop de vanité pour _oser être

soi-même_. Il nous reproche d'aimer dans les arts à recevoir les

opinions toutes faites, les recettes commodes, et à les garder

longtemps, même après que l'utilité d'un jour en est passée[9]. La Harpe

fut utile en 1800, quand presque tout le monde, après la Révolution, eut

son éducation à refaire: est-ce une raison pour éterniser les jugements

rapides qu'on a reçus de lui? Il va jusqu'à accuser quelque part ce très

judicieux et très innocent La Harpe qui, dit-il, a appris la littérature

à cent mille Français dont il a fait de mauvais juges, d'avoir _étouffé_

en revanche _deux ou trois hommes de génie_, surtout dans la province.

Depuis que le règne de La Harpe a cessé et que toutes les entraves ont

disparu, comme on n'a rien vu sortir, on ne croit plus à ces _deux ou

trois hommes de génie_ étouffés.

[9] Je ne voudrais pas faire de rapprochement forcé; mais il m'est

impossible de ne pas remarquer que Beyle, dans un ordre d'idées plus

léger, ne fait autre chose qu'adresser aux Français de ces reproches

que le comte Joseph de Maistre leur adressait également. Tous les

deux, ils ont cela de commun de dire aux Parisiens bien des duretés,

ou même des impertinences, et de songer beaucoup à l'opinion de

Paris.

On commence à comprendre quel a été le rôle excitant de Beyle dans les

discussions littéraires de ce temps-là. Ce rôle a perdu beaucoup de son

prix aujourd'hui. En littérature comme en politique, on est généralement

redevenu prudent et sage; c'est qu'on a eu beaucoup de mécomptes. On

opposait sans cesse Racine et Shakespeare; les Shakespeare modernes ne

sont pas venus, et Racine, Corneille, reproduits tout d'un coup, un

jour, par une grande actrice, ont reparu aux yeux des générations déjà

oublieuses avec je ne sais quoi de nouveau et de rajeuni. Cela dit, il

faut, pour être juste, reconnaître que le théâtre moderne, pris dans son

ensemble, n'a pas été sans mérite et sans valeur littéraire; les

théories ont failli; un génie dramatique seul, qui eût bien usé de

toutes ses forces, aurait pu leur donner raison, tout en s'en passant.

Ce génie, qu'il n'appartenait point à la critique de créer, a manqué à

l'appel; des talents se sont présentés en second ordre et ont marché

assez au hasard. A l'heure qu'il est, de guerre lasse, une sorte de

Concordat a été signé entre les systèmes contraires, et les querelles

théoriques semblent épuisées: l'avenir reste ouvert, et il l'est avec

une étendue et une ampleur d'horizon qu'il n'avait certes pas en 1820,

au moment où les critiques comme Beyle guerroyaient pour faire place

nette et pour conquérir au talent toutes ses franchises.

Justice est donc d'accepter Beyle à son moment et de lui tenir compte

des services qu'il a pu rendre. Ce qu'il a fait en musique pour la cause

de Mozart, de Cimarosa, de Rossini, contre les Paer, les Berton et les

maîtres jurés de la critique musicale d'alors, il l'a fait en

littérature contre les Dussault, les Duvicquet, les Auger, les critiques

de l'ancien _Journal des Débats_, de l'ancien _Constitutionnel_, et les

oracles de l'ancienne Académie. Sa plus vive campagne est celle qu'il

mena en deux brochures ayant pour titre: _Racine et Shakespeare_

(1823-1825). Quand je dis _campagne_ et quand je prends les termes de

guerre, je ne fais que suivre exactement sa pensée: car dans son séjour

à Milan, dès 1818, je vois qu'il avait préludé à ce projet d'attaque en

traçant une carte du théâtre des opérations, où était représentée la

position respective des deux armées, dites classique et romantique.

L'armée romantique, qui avait à sa tête la _Revue d'Édimbourg_ et qui se

composait de tous les auteurs anglais, de tous les auteurs espagnols, de

tous les auteurs allemands, et des romantiques italiens (quatre corps

d'armée), sans compter Mme de Staël pour auxiliaire, était campée sur la

rive gauche d'un fleuve qu'il s'agissait de passer (le fleuve de

l'_Admiration publique_), et dont l'armée classique occupait la rive

droite; mais je ne veux pas entrer dans un détail très ingénieux, qui ne

s'expliquerait bien que pièce en main, et qui de loin rappelle trop la

_carte de Tendre_. Beyle, depuis son retour en France, était sur la rive

droite du fleuve et, à cette date, en pays à peu près ennemi: il s'en

tira par de hardies escarmouches. Dans ses brochures, il combat les deux

unités de _lieu_ et de _temps_, qui étaient encore rigoureusement

recommandées; il s'attache à montrer que pour des spectateurs qui

viennent après la Révolution, après les guerres de l'Empire; qui n'ont

pas lu Quintilien, et qui ont fait la campagne de Moscou, il faut des

cadres différents, et plus larges que ceux qui convenaient à la noble

société de 1670. Selon la définition qu'il en donne, un auteur

romantique n'est autre qu'un auteur qui est essentiellement actuel et

vivant, qui se conforme à ce que la société exige à son heure; le même

auteur ne devient classique qu'à la seconde ou à la troisième

génération, quand il y a déjà des parties mortes en lui. Ainsi, d'après

cette vue, Sophocle, Euripide, Corneille et Racine, _tous les grands

écrivains, en leur temps_, auraient été aussi romantiques que

Shakespeare l'était à l'heure où il parut: ce n'est que depuis qu'on a

prétendu régler sur leur patron les productions dramatiques nouvelles,

qu'ils seraient devenus classiques, ou plutôt, «ce sont les gens qui les

copient au lieu d'ouvrir les yeux et d'imiter la nature, qui sont

classiques en réalité». Tout cela était dit vivement et gaiement. La

_tirade_, le vers alexandrin, la partie descriptive, épique, ou de

périphrase élégante, qui entrait dans les tragédies du jour, faisaient

matière à sa raillerie. Il en voulait particulièrement au vers

alexandrin, qu'il prétendait n'être souvent qu'un _cache-sottise_; il

voulait «un genre clair, vif, simple, allant droit au but». Il ne

trouvait que la prose qui pût s'y prêter. C'étaient donc des tragédies

ou drames en prose qu'il appelait de tous ses voeux. Il est à remarquer

qu'en fait de style, à force de le vouloir limpide et naturel, Beyle

semblait en exclure la poésie, la couleur, ces images et ces expressions

de génie qui revêtent la passion et qui relèvent le langage des

personnes dramatiques, même dans Shakespeare,--et je dirai mieux,

surtout dans Shakespeare. En ne voulant que des mots courts, il

tarissait le développement, le jet, toutes qualités qui sont très

naturelles aussi à la passion dans les moments où elle s'exhale et se

répand au dehors. Nous avons eu, depuis, ce qui était alors l'idéal pour

Beyle, ces drames ou tragédies en prose «qui durent plusieurs mois, et

dont les événements se passent en des lieux divers»; et pourtant ni

Corneille ni Racine n'ont encore été surpassés. C'est qu'à tel jeu la

recette de la critique ne suffit pas, et il n'est que le génie qui

trouve son art. «Que le Ciel nous envoie bientôt un homme à talent pour

faire une telle tragédie!» s'écriait Beyle. Nous continuons de faire le

même voeu, avec cette différence que, lui, il semblait accuser du retard

tantôt le Gouvernement d'alors avec sa censure, et tantôt le public

français avec ses susceptibilités: «C'est cependant à ceux-ci, disait-il

des Français de 1825, qu'il faut plaire, à ces êtres si fins, si légers,

si susceptibles, toujours aux aguets, toujours en proie à une émotion

fugitive, toujours incapables d'un sentiment profond. Ils ne croient à

rien qu'à la mode...» Hélas! nous sommes bien revenus de ces prises à

partie du public par les auteurs. Ce public, tel que nous le connaissons

aujourd'hui, ne serait pas si difficile sur son plaisir: qu'on lui offre

seulement quelque chose d'un peu vrai, d'un peu touchant, d'honnête, de

naturel et de profond, soit en vers, soit en prose, et vous verrez comme

il applaudira.

Il y a deux parts très distinctes dans toute cette polémique de Beyle si

leste et si cavalièrement menée. Quand il ne fait que se prendre corps à

corps aux adversaires du moment, à ceux qui parlent de Shakespeare sans

le connaître, de Sophocle et d'Euripide sans les avoir étudiés, d'Homère

pour l'avoir lu en français, et dont toute l'indignation classique

aboutit surtout à défendre leurs propres oeuvres et les pièces qu'ils

font jouer, il a raison, dix fois raison. Il rit très agréablement de M.

Auger qui a prononcé à une séance publique de l'Académie les mots de

_schisme_ et de _secte_. «Tous les Français qui s'avisent de penser

comme les romantiques sont donc des _sectaires_ (ce mot est _odieux_,

dit le Dictionnaire de l'Académie). Je suis un _sectaire_,» s'écrie

Beyle; et il développe ce thème très gaiement, en finissant par opposer

à la liste de l'Académie d'alors une _contre-liste_ de noms qui la

plupart sont arrivés depuis à l'Institut, qui n'en étaient pas encore et

que poussait la faveur du public. Voilà le point triomphant et par où il

mettait les rieurs de son côté. Mais dès que Beyle expose ses plans de

tragédies en prose ou de comédies, dès qu'il s'aventure dans l'idée

d'une création nouvelle, il montre la difficulté et trahit l'embarras.

Sur la comédie surtout, il est en défaut; il nomme trop peu Molière, si

vivant toujours et si présent; Molière, ce classique qui a si peu

vieilli, et qui fait autant de plaisir en 1850 qu'en 1670. Il n'explique

pas ce démenti que donne l'auteur des _Femmes savantes_ et du

_Misanthrope_ à cette théorie d'une _mort partielle_ chez tous les

classiques. Il a senti depuis cette lacune, et, dans un Supplément à ses

brochures qui n'a pas été encore imprimé, il cherche à répondre à

l'objection. L'objection subsiste, et, sous une forme plus générale, il

mérite qu'on la maintienne contre lui. Beyle ne croît pas assez dans les

Lettres à ce qui ne vieillit pas, à l'éternelle jeunesse du génie, à

cette immortalité des oeuvres qui n'est pas un nom, et qui ressemble à

celle que Minerve, chez Homère, après le retour dans Ithaque, a répandue

tout d'un coup sur son héros.

Quoi qu'il en soit, l'honneur d'avoir détruit quelques-unes des

préventions et des routines qui s'opposaient en 1820 à toute innovation,

même modérée, revient en partie à Beyle et aux critiques qui, comme lui,

ont travaillé à notre éducation littéraire. Il y travaillait à sa

manière, non en nous disant des douceurs et des flatteries comme la

plupart de nos maîtres d'alors, mais en nous harcelant et en nous

piquant d'épigrammes. Il eût craint, en combattant les La Harpe, de leur

ressembler, et il se faisait léger, vif, persifleur, un pur amateur au

passage, un gentilhomme incognito qui écrit et noircit du papier pour

son plaisir. Comme critique, il n'a pas fait de livre proprement dit;

tous ses écrits en ce genre ne sont guère qu'un seul et même ouvrage

qu'on peut lire presque indifféremment à n'importe quel chapitre, et où

il disperse tout ce qui lui vient d'idées neuves et d'aperçus. Le goût

du vrai et du naturel qu'il met en avant a souvent, de sa part, l'air

d'une gageure; c'est moins encore un goût tout simple qu'une revanche,

un gant jeté aux défauts d'alentour dont il est choqué. Dans le bain

russe, au sortir d'une tiède vapeur, on se jette dans la neige, et de la

neige on se replonge dans l'étuve. Le brusque passage du genre

académique au genre naturel, tel que le pratique Beyle, me semble assez

de cette espèce-là. Il prend son disciple (car il en a eu) et il le

soumet à cette violente épreuve: plus d'un tempérament s'y est aguerri.

Je n'ai point parlé de son livre _de l'Amour_, publié d'abord en 1822,

ni de bien d'autres écrits de lui qui datent de ces années. Dans une

petite brochure, publiée en 1825 (_D'un nouveau Complot contre les

Industriels_), il s'éleva l'un des premiers contre l'industrialisme et

son triomphe exagéré, contre l'espèce de palme que l'école utilitaire se

décernait à elle-même. Je n'entre pas dans le point particulier du

débat, et je n'examine point s'il entendait parfaitement l'idée de

l'école saint-simonienne du _Producteur_ qu'il avait en vue alors; je

note seulement qu'il revendiquait la part éternelle des sentiments

dévoués, des belles choses réputées inutiles, de ce que les Italiens

appellent _la virtù_.

Aujourd'hui il m'a suffi de donner quelque idée de la nature des

services littéraires que Beyle nous a rendus. Aux sédentaires comme moi

(et il y en avait beaucoup alors), il a fait connaître bien des noms,

bien des particularités étrangères; il a donné des désirs de voir et de

savoir, et a piqué la curiosité par ses demi-mots. Il a jeté des

citations familières de ces poètes divins de l'Italie qu'on est honteux

de ne point savoir par coeur; il avait cette jolie érudition que voulait

le prince de Ligne, et qui sait les bons endroits. Longtemps je n'ai dû

qu'à lui (et quand je dis _je_, c'est par modestie, je parle au nom de

bien du monde) le sentiment italien vif et non solennel, sans sortir de

ma chambre. Il a réveillé et stimulé tant qu'il a pu le vieux fonds

français; il a agacé et taquiné la paresse nationale des élèves de

Fontanes, si Fontanes a eu des élèves. Tel, s'il était sincère,

conviendrait qu'il lui a dû des aiguillons; on profitait de ses

épigrammes plus qu'on ne lui en savait gré. Il nous a tous sollicités,

enfin, de sortir du cercle académique et trop étroitement français, et

de nous mettre plus ou moins au fait du dehors; il a été un critique,

non pour le public, mais pour les artistes, mais pour les critiques

eux-mêmes: Cosaque encore une fois, Cosaque qui pique en courant avec sa

lance, mais Cosaque ami et auxiliaire, dans son rôle de critique, voilà

Beyle.

Après le critique, dans Beyle, il faudrait parler du romancier; mais il

y a quelque chose à dire du rôle qui est peut-être le sien avant tout,

et de la vocation où il a le plus excellé: Beyle est un guide pénétrant,

agréable et sûr, en Italie. Des divers ouvrages qu'il a publiés et qui

sont à emporter en voyage, on peut surtout conseiller ses _Promenades

dans Rome_; c'est exactement la conversation d'un _cicerone_, homme

d'esprit et de vrai goût, qui vous indique en toute occasion le beau,

assez pour que vous le sentiez ensuite de vous-même si vous en êtes

digne; qui mêle à ce qu'il voit ses souvenirs, ses anecdotes, fait au

besoin une digression, mais courte, instruit et n'ennuie jamais. En face

de cette nature «où le climat est le plus grand des artistes», ses

_Promenades_ ont le mérite de donner la note vive, rapide, élevée;

lisez-les en voiturin ou sur le pont d'un bateau à vapeur, ou le soir

après avoir vu ce que l'auteur a indiqué, vous y trouvez l'impression

vraie, idéale, italienne ou grecque: il a des éclairs de sensibilité

naturelle et d'attendrissement sincère, qu'il secoue vite, mais qu'il

communique. Les défauts de Beyle n'en sont plus quand on le prend de la

sorte à l'état de voyageur et qu'on use de lui pour compagnon. En 1829,

il avait déjà visité Rome six fois. Nommé, après Juillet 1830, consul à

Trieste d'abord, puis, sur le refus de l'_exequatur_ par l'Autriche,

consul à Civita-Vecchia, il était devenu dans les dernières années un

habitant de Rome. En retournant en Italie après cette Révolution de

Juillet, il ne l'avait plus retrouvée tout à fait la même: «L'Italie,

écrivait-il de Civita-Vecchia en décembre 1834, n'est plus comme je l'ai

adorée en 1815; elle est amoureuse d'une chose qu'elle n'a pas. Les

beaux-arts, pour lesquels seuls elle est faite, ne sont plus qu'un

pis-aller: elle est profondément humiliée, dans son amour-propre

excessif, de ne pas avoir une robe lilas comme ses soeurs aînées la

France, l'Espagne, le Portugal. Mais, si elle l'avait, elle ne pourrait

la porter. Avant tout, il faudrait vingt ans de la verge de fer d'un

Frédéric II pour pendre les assassins et emprisonner les voleurs.» Il

continua d'aimer l'Italie qui était selon son coeur, l'Italie des arts

et sans la politique. Il avait coutume de dire que la politique

intervenant tout à coup dans une conversation agréable et désintéressée,

ou dans une oeuvre littéraire, «lui faisait l'effet d'un coup de

pistolet dans un concert». Tous ceux qui sont allés à Rome dans les

années où il était consul à Civita-Vecchia ont pu connaître Beyle, et la

plupart ont eu à profiter de ses indications et de ses lumières; ce

narquois et ce railleur armé d'ironie était le plus obligeant des

hommes. Il avait beau dire du mal des Français; quand il y avait

longtemps qu'il n'en avait vu un, et que le nouveau débarqué à

Civita-Vecchia s'adressait à lui (s'il le trouvait homme d'esprit),

combien il était heureux de se dédommager de son abstinence forcée par

des conversations sans fin! Il l'accompagnait à Rome et devenait

volontiers un cicerone en personne. Dans un voyage que fit en Italie le

savant M. Victor Le Clerc et dont était le spirituel Ampère, Beyle, qui

était de la partie pour la campagne romaine, égayait les autres, à

chaque pas, de ses saillies, et excellait surtout à mettre ses doctes

compagnons en rapport avec l'esprit des gens du pays: «Le Ciel,

disait-il, m'a donné le talent de me faire bien venir des paysans.» Sa

prompte et gaillarde accortise, sa taille déjà ronde et à la Silène, je

ne sais quel air _satyresque_ qui relevait son propos, tout cela

réussissait à merveille auprès des vendangeurs, des moissonneurs, des

jeunes filles qui allaient puiser l'eau aux fontaines de Tivoli comme du

temps d'Horace. Et ce même homme qui aurait joué au naturel dans un mime

antique, était celui qui sentait si bien le grand et le sublime sous la

coupole de Saint-Pierre. Je dis surtout les qualités de l'homme

distingué dont je parle; personne ne niera, en effet, qu'il n'eût

celles-là[10].

[10] Quelqu'un a dit de Beyle: «C'est le meilleur des touristes,

l'homme qui fait le moins l'_Itinéraire à Jérusalem_.»

Ce n'est pas seulement en Italie que Beyle a été un guide, il a donné en

1838 deux volumes d'un voyage en France sous le titre de _Mémoires d'un

Touriste_: un commis marchand comme il y en a peu est censé avoir pris

ces notes dont la suite forme un journal assez varié et amusant. Beyle

n'y est plus cependant sur son terrain; on l'y sent un peu novice sur

cette terre gauloise; quand il se met à parler antiquités ou art

gothique, on s'aperçoit qu'il vient, l'année précédente, de faire un

tour de France avec M. Mérimée, dont il a profité cette fois et de qui,

sur ce point, il tient sa leçon. Pourtant, pour qui sait lire, il y a de

jolies choses comme partout avec lui, et des aperçus d'homme d'esprit

qui font penser. Par exemple, sur la route de Langres à Dijon, il

rencontre une petite colline couverte de bois qui, vu le paysage

d'alentour, est d'un grand effet et enchante le regard: «Quel effet, se

dit Beyle, ne ferait pas ici le mont Ventoux ou la moindre des montagnes

méprisées dans les environs de la fontaine de Vaucluse!» Et il continue

à rêver, à supposer: «Par malheur, se dit-il, il n'y a pas de hautes

montagnes auprès de Paris: si le Ciel eût donné à ce pays un lac et une

montagne passables, la littérature française serait bien autrement

pittoresque. Dans les beaux temps de cette littérature, c'est à peine si

La Bruyère, qui a parlé de toutes choses, ose dire un mot en passant de

l'impression profonde qu'une vue comme celle de Pau ou de Cras en

Dauphiné laisse dans certaines âmes.» Une fois sur le chapitre

_pittoresque_, songeant surtout aux jardins anglais, Beyle le fait venir

d'Angleterre comme les bonnes diligences et les bateaux à vapeur: le

pittoresque littéraire, il l'oublie, nous est surtout venu de Suisse et

de Rousseau; mais ce qui est joli et fin littérairement, c'est la

remarque qui suit: «La première trace d'attention aux choses de la

nature que j'aie trouvée dans les livres qu'on lit, c'est cette rangée

de saules sous laquelle se réfugie le duc de Nemours, réduit au

désespoir par la belle défense de la princesse de Clèves.» Même en

rectifiant et en contredisant ces manières de dire trop exclusives, on

arrive à des idées qu'on n'aurait pas eues autrement et en suivant le

grand chemin battu des écrivains ordinaires. Sur Diderot, à propos de

Langres sa patrie; sur Riouffe, en passant à Dijon où il fut préfet; sur

les bords ravissants de la Saône en approchant de Lyon; sur l'endroit où

Rousseau y passa la nuit à la belle étoile en entendant le rossignol;

sur cet autre endroit où probablement, selon lui, Mme Roland, avant la

Révolution, avait son petit domaine, Mme Roland que Beyle ne nomme pas

et qu'il désigne simplement «la femme que je respecte le plus au monde»;

sur Montesquieu «dont le style est une fête pour l'esprit»; sur une

foule de sujets familiers ou curieux, il y a de ces riens qui ont du

prix pour ceux qui préfèrent un mot vif et senti à une phrase ou même à

une page à l'avance prévue. A la fin du tome II, le Dauphiné est traité

par l'auteur avec une complaisance particulière: Beyle n'est pas ingrat

pour sa belle province; il en rappelle toutes les gloires, surtout

l'illustre Lesdiguières, le représentant et le type du caractère

dauphinois, brave, fin, et _jamais dupe_. Beyle tient fort à ce dernier

trait qui est, à lui, sa prétention: «Lesdiguières, ce fin renard,

dit-il, comme l'appelait le duc de Savoie, habitait ordinairement

Vizille, et y bâtit un château... Au-dessus de la porte principale, on

voit sa statue équestre en bronze; c'est un bas-relief. De loin, les

portraits de Lesdiguières ressemblent à ceux de Louis XIII; mais, en

approchant, la figure belle et vide du faible fils de Henri IV fait

place à la physionomie astucieuse et souriante du grand général

dauphinois, qui fut d'ailleurs un des plus beaux hommes de son temps.»

Les souvenirs de 1815 et du retour de l'île d'Elbe y sont racontés avec

détail et avec le feu d'un contemporain et presque d'un témoin: le passé

chevaleresque y est senti avec noblesse. Sur les bords de l'Isère,

apercevant les ruines du château Bayard: «Ici naquit Pierre Du Terrail,

cet homme si simple, dit Beyle, qui, comme le marquis de Posa de

Schiller, semble appartenir par l'élévation et la sérénité de l'âme à un

siècle plus avancé que celui où il vécut.» Mais pourquoi, à la page

suivante, en visitant le château de Tencin, Beyle, venant à nommer le

cardinal Dubois, tente-t-il en deux mots une réhabilitation qui crie:

«La France l'admirerait, dit-il de ce cardinal, s'il fût né grand

seigneur?» Dubois en regard de Bayard! ces disparates et ces désaccords

d'idées se feront bien plus sentir encore quand Beyle voudra créer pour

son compte des personnages.

Romancier, Beyle a eu un certain succès. Je viens de relire la plupart

de ses romans. Le premier en date fut _Armance ou quelques Scènes d'un

Salon de Paris_, publié en 1827. _Armance_ ne réussit pas et fut peu

comprise. La duchesse de Duras avait récemment composé d'agréables

romans ou nouvelles qui avaient été très goûtés dans le grand monde;

elle avait de plus fait lecture, dans son salon, d'un petit récit non

publié qui avait pour titre _Olivier_. Cette lecture, plus ou moins

fidèlement rapportée, excita les imaginations au dehors, et il y eut une

sorte de concours malicieux sur le sujet qu'on supposait être celui

d'_Olivier_. Beyle, après Latouche, eut le tort de s'exercer sur ce

thème impossible à raconter et peu agréable à comprendre. Son Octave,

jeune homme riche, blasé, ennuyé, d'un esprit supérieur, nous dit-on,

mais capricieux, inapplicable et ne sachant que faire souffrir ceux dont

il s'est fait aimer, ne réussit qu'à être odieux et impatientant pour le

lecteur. Les salons que l'auteur avait en vue n'y sont pas peints avec

vérité, par la raison très simple que Beyle ne les connaissait pas. Il y

avait encore sous la Restauration une ligne de démarcation dans le grand

monde; n'allait pas dans le faubourg Saint-Germain qui voulait; ceux que

leur naissance n'y installait point tout d'abord n'y étaient pas

introduits, comme depuis, sur la seule étiquette de leur esprit. M. de

Balzac et d'autres, à leur heure, n'ont eu qu'à désirer pour y être

admis: avant 1830 c'était matière à négociations, et, à moins d'être

d'un certain coin politique, on n'y parvenait pas. Beyle, qui vivait

dans des salons charmants, littéraires et autres[11], a donc parlé de

ceux du faubourg Saint-Germain comme on parle d'un pays inconnu où l'on

se figure des monstres; les personnes particulières qu'il a eues en vue

(dans le portrait de Mme de Bonnivet, par exemple) ne sont nullement

ressemblantes; et ce roman, énigmatique par le fond et sans vérité dans

le détail, n'annonçait nulle invention et nul génie.

[11] Chez Mme Pasta, chez Mlle Schiasetti, des Italiens, celle qui fut

la grande passion de Victor Jacquemont, chez Mme Ancelot, chez M.

Cuvier, etc.

_Le Rouge et le Noir_, intitulé ainsi on ne sait trop pourquoi, et par

un emblème qu'il faut deviner, devait paraître en 1830, et ne fut publié

que l'année suivante; c'est du moins un roman qui a de l'action. Le

premier volume a de l'intérêt, malgré la manière et les

invraisemblances. L'auteur veut peindre les classes et les partis

d'avant 1830. Il nous offre d'abord la vue d'une jolie petite ville de

Franche-Comté avec son maire royaliste, homme important, riche,

médiocrement sot, qui a une jolie femme simple et deux beaux enfants; il

s'agit pour lui d'avoir un précepteur à domicile, afin de faire pièce à

un rival de l'endroit dont les enfants n'en ont pas. Le petit précepteur

qu'on choisit, Julien, fils d'un menuisier, enfant de dix-neuf ans, qui

sait le latin et qui étudie pour être prêtre, se présente un matin à la

grille du jardin de M. de Rênal (c'est le nom du maire), avec une

chemise bien blanche, et portant sous le bras une veste fort propre de

ratine violette. Il est reçu par Mme de Rênal, un peu étonnée d'abord

que ce soit là le précepteur que son mari ait choisi pour ses enfants.

Il arrive que ce petit Julien, être sensible, passionné, nerveux,

ambitieux, ayant tous les vices d'esprit d'un Jean-Jacques enfant,

nourrissant l'envie du pauvre contre le riche et du protégé contre le

puissant, s'insinue, se fait aimer de la mère, ne s'attache en rien aux

enfants, et ne vise bientôt qu'à une seule chose, faire acte de force et

de vengeance par vanité et par orgueil en tourmentant cette pauvre femme

qu'il séduit et qu'il n'aime pas, et en déshonorant ce mari qu'il a en

haine comme son supérieur. Il y a là une idée. Beyle, au fond, est un

esprit aristocratique: un jour, à la vue des élections, il s'était

demandé si cette habitude électorale n'allait pas nous obliger à faire

la cour aux dernières classes comme en Amérique: «En ce cas,

s'écrie-t-il, je deviens bien vite aristocrate. Je ne veux faire la cour

à personne, mais moins encore au peuple qu'au ministre.» Beyle est donc

très frappé de cette disposition à _faire son chemin_, qui lui semble

désormais l'unique passion sèche de la jeunesse instruite et pauvre,

passion qui domine et détourne à son profit les entraînements mêmes de

l'âge: il la personnifie avec assez de vérité au début dans Julien. Il

avait pour ce commencement de roman un exemple précis, m'assure-t-on,

dans quelqu'un de sa connaissance, et, tant qu'il s'y est tenu d'assez

près, il a pu paraître vrai. La prompte introduction de ce jeune homme

timide et honteux dans ce monde pour lequel il n'avait pas été élevé,

mais qu'il convoitait de loin; ce tour de vanité qui fausse en lui tous

les sentiments, et qui lui fait voir, jusque dans la tendresse touchante

d'une faible femme, bien moins cette tendresse même qu'une occasion

offerte pour la prise de possession des élégances et des jouissances

d'une caste supérieure; cette tyrannie méprisante à laquelle il arrive

si vite envers celle qu'il devrait servir et honorer; l'illusion

prolongée de cette fragile et intéressante victime, Mme de Rênal: tout

cela est bien rendu ou du moins le serait, si l'auteur avait un peu

moins d'inquiétude et d'épigramme dans la manière de raconter. Le défaut

de Beyle comme romancier est de n'être venu à ce genre de composition

que par la critique, et d'après certaines idées antérieures et

préconçues; il n'a point reçu de la nature ce talent large et fécond

d'un récit dans lequel entrent à l'aise et se meuvent ensuite, selon le

cours des choses, les personnages tels qu'on les a créés; il forme ses

personnages avec deux ou trois idées qu'il croit justes et surtout

piquantes, et qu'il est occupé à tout moment à rappeler. Ce ne sont pas

des êtres vivants, mais des automates ingénieusement construits; on y

voit, presque à chaque mouvement, les ressorts que le mécanicien

introduit et touche par le dehors. Dans le cas présent, dans _le Rouge

et le Noir_, Julien, avec les deux ou trois idées fixes que lui a

données l'auteur, ne paraît plus bientôt qu'un petit monstre odieux,

impossible, un scélérat qui ressemble à un Robespierre jeté dans la vie

civile et dans l'intrigue domestique: il finit en effet par l'échafaud.

Le tableau des partis et des cabales du temps, que l'auteur a voulu

peindre, manque aussi de cette suite et de cette modération dans le

développement qui peuvent seules donner idée d'un vrai tableau de

moeurs. Le dirai-je? avoir trop vu l'Italie, avoir trop compris le XVe

siècle romain ou florentin, avoir trop lu Machiavel, son _Prince_ et sa

vie de l'habile tyran Castruccio, a nui à Beyle pour comprendre la

France et pour qu'il pût lui présenter de ces tableaux dans les justes

conditions qu'elle aime et qu'elle applaudit. Parfaitement honnête homme

et homme d'honneur dans son procédé et ses actions, il n'avait pas, en

écrivant, la même mesure morale que nous; il voyait de l'hypocrisie là

où il n'y a qu'un sentiment de convenance légitime et une observation de

la nature raisonnable et honnête, telle que nous la voulons retrouver

même à travers les passions.

Dans les nouvelles ou romans qui ont des sujets italiens, il a mieux

réussi. Pendant son séjour dans l'État romain, tout en faisant des

fouilles et en déterrant des vases noirs «qui ont 2700 ans, à ce qu'ils

disent (je doute là, comme ailleurs, ajoutait-il)», il avait mis ses

économies à acheter le droit de faire des copies dans des archives de

famille gardées avec une jalousie extrême, et d'autant plus grande que

les possesseurs ne savaient pas lire: «J'ai donc, disait-il, huit

volumes in-folio (mais à page écrite d'un seul côté) parfaitement vrais,

écrits par les contemporains en demi-jargon. Quand je serai de nouveau

pauvre diable, vivant au quatrième étage, je traduirai cela

_fidèlement_; la fidélité, suivant moi, en fait tout le mérite.» Il se

demandait s'il pourrait intituler ce recueil: «_Historiettes romaines,

fidèlement traduites des récits écrits par les contemporains, de 1400 à

1650_.» Son scrupule (car il en avait comme puriste) était de savoir si

l'on pouvait dire _historiette_ d'un récit tragique. _L'Abbesse de

Castro_, publiée d'abord dans la _Revue des Deux Mondes_ (février et

mars 1839), appartenait probablement à cette série d'historiettes

sombres et sanglantes. L'auteur ou le traducteur se plaît à trouver dans

l'amour d'Hélène pour Jules Branciforte un de ces _amours passionnés_

qui n'existent plus, selon lui, en 1838, et qu'on trouverait fort

ridicules si on les rencontrait; amours «qui se nourrissent de grands

sacrifices, ne peuvent subsister qu'environnés de mystère, et se

trouvent toujours voisins des plus affreux malheurs». Beyle cherche

ainsi dans le roman une pièce à l'appui de son ancienne et constante

théorie, qui lui avait fait dire: «L'amour est une fleur délicieuse,

mais il faut avoir le courage d'aller la cueillir sur les bords d'un

précipice affreux.» Ce genre brigand et ce genre romain est bien saisi

dans _l'Abbesse de Castro_; cependant on sent que, littérairement, cela

devient un genre comme un autre, et qu'il n'en faut pas abuser. Dans une

autre nouvelle de lui, _San Francesco a Ripa_, imprimée depuis sa mort

(_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1847), je trouve encore une

historiette de passion romaine, dont la scène est, cette fois, au

commencement du XVIIIe siècle; la jalousie d'une jeune princesse du pays

s'y venge de la légèreté d'un Français infidèle et galant: le récit y

est vif, cru et brusqué. Il y a profusion, à la fin, de balles et de

coups de tromblon qui tuent l'infidèle ainsi que son valet de chambre:

«ils étaient percés de plus de vingt balles chacun,» tant on avait peur

de manquer le maître. Dans le genre plus classique de Didon et d'Ariane,

dans les romans du ton et de la couleur de _la Princesse de Clèves_, on

prodigue moins les balles et les coups mortels, on a les plaintes du

monologue, les pensées délicates, les nuances du sentiment; quand on a

poussé à bout l'un des genres, on passe volontiers à l'autre pour se

remettre en goût; mais, abus pour abus, un certain excès poétique de

tendresse et d'effusion dans le langage est encore celui dont on se

lasse le moins.

_La Chartreuse de Parme_ (1839) est de tous les romans de Beyle celui

qui a donné à quelques personnes la plus grande idée de son talent dans

ce genre. Le début est plein de grâce et d'un vrai charme. On y voit

Milan depuis 1796, époque de la première campagne d'Italie, jusqu'en

1813, la fin des beaux jours de la Cour du prince Eugène. C'est une idée

heureuse que celle de ce jeune Fabrice, enthousiaste de la gloire, qui,

à la nouvelle du débarquement de Napoléon en 1815, se sauve de chez son

père avec l'agrément de sa mère et de sa tante pour aller combattre en

France sous les aigles reparues. Son odyssée bizarre a pourtant beaucoup

de naturel; il existe en anglais un livre qui a donné à Beyle son idée:

ce sont les _Mémoires d'un soldat du 71e régiment_ qui a assisté à la

bataille de Vittoria sans y rien comprendre, à peu près comme Fabrice

assiste à celle de Waterloo en se demandant après si c'est bien à une

bataille qu'il s'est trouvé et s'il peut dire qu'il se soit réellement

battu. Beyle a combiné avec les souvenirs de sa lecture d'autres

souvenirs personnels de sa jeunesse, quand il partait à cheval de Genève

pour assister à la bataille de Marengo. J'aime beaucoup ce commencement;

je n'en dirai pas autant de ce qui suit. Le roman est moins un roman que

des Mémoires sur la vie de Fabrice et de sa tante, Mme de Pietranera,

devenue duchesse de Sanseverina. La morale italienne, dont Beyle abuse

un peu, est décidément trop loin de la nôtre. Fabrice, d'après ses

débuts et son éclair d'enthousiasme en 1815, pouvait devenir un de ces

Italiens distingués, de ces libéraux aristocrates, nobles amis d'une

régénération peut-être impossible, mais tenant par leurs voeux, par

leurs études et par la générosité de leurs désirs, à ce qui nous élève

en idée et à ce que nous comprenons (Santa-Rosa, Cesare Balbo, Capponi).

Mais Beyle, en posant ainsi son héros, aurait eu trop peur de retomber

dans le lieu commun d'en deçà des Alpes. Il a fait de Fabrice un Italien

de pur sang, tel qu'il le conçoit, destiné sans vocation à devenir

archevêque, bientôt coadjuteur, médiocrement et mollement spirituel,

libertin, faible (lâche, on peut dire), courant chaque matin à la chasse

du bonheur ou du plaisir, amoureux d'une Marietta, comédienne de

campagne, s'affichant avec elle sans honte, sans égards pour lui-même et

pour son état, sans délicatesse pour sa famille et pour cette tante qui

l'aime trop. Je sais bien que Beyle a posé en principe qu'un Italien pur

ne ressemble en rien à un Français et n'a pas de vanité, qu'il ne feint

pas l'amour quand il ne le ressent pas, qu'il ne cherche ni à plaire, ni

à étonner, ni à paraître, et qu'il se contente d'être lui-même en

liberté; mais ce que Fabrice est et paraît dans presque tout le roman,

malgré son visage et sa jolie tournure, est fort laid, fort plat, fort

vulgaire; il ne se conduit nulle part comme un homme, mais comme un

animal livré à ses appétits, ou un enfant libertin qui suit ses

caprices. Aucune morale, aucun principe d'honneur: il est seulement

déterminé à ne pas simuler de l'amour quand il n'en a pas; de même qu'à

la fin, quand cet amour lui est venu pour Clélia, la fille du triste

général Fabio Conti, il y sacrifiera tout, même la délicatesse et la

reconnaissance envers sa tante. Beyle, dans ses écrits antérieurs, a

donné une définition de l'_amour passionné_ qu'il attribue presque en

propre à l'Italien et aux natures du Midi: Fabrice est un personnage à

l'appui de sa théorie; il le fait sortir chaque matin à la recherche de

cet amour, et ce n'est que tout à la fin qu'il le lui fait éprouver;

celui-ci alors y sacrifie tout, comme du reste il faisait précédemment

au plaisir. Les jolies descriptions de paysage, les vues si bien

présentées du lac de Côme et de ses environs, ne sauraient par leur

cadre et leur reflet ennoblir un personnage si peu digne d'intérêt, si

peu formé pour l'honneur, et si prêt à tout faire, même à assassiner,

pour son utilité du moment et sa passion. Il y a un moment où Fabrice

tue quelqu'un, en effet; il est vrai que, cette fois, c'est à son corps

défendant. Il se bat d'une manière assez ignoble sur la grande route

avec un certain Giletti, comédien et protecteur de la Marietta dont

Fabrice est l'ami de choix. S'il fallait discuter la vraisemblance de

l'action dans le roman, on pourrait se demander comment il se fait que

cet accident de grande route ait une si singulière influence sur la

destinée future de Fabrice; on demanderait pourquoi celui-ci, ami (ou

qui peut se croire tel) du prince de Parme et de son premier ministre,

coadjuteur et très en crédit dans ce petit État, prend la fuite comme un

malfaiteur, parce qu'il lui est arrivé de tuer devant témoins, en se

défendant, un comédien de bas étage qui l'a menacé et attaqué le

premier. La conduite de Fabrice, sa fuite extravagante, et les

conséquences que l'auteur en a tirées, seraient inexplicables si l'on

cherchait, je le répète, la vraisemblance et la suite dans ce roman, qui

n'est guère d'un bout à l'autre (j'en excepte le commencement) qu'une

spirituelle mascarade italienne. Les scènes de passion, dont

quelques-unes sont assez belles, entre la duchesse tante de Fabrice et

la jeune Clélia, ne rachètent qu'à demi ces impossibilités qui sautent

aux yeux et qui heurtent le bon sens. La part de vérité de détail, qui

peut y être mêlée, ne me fera jamais prendre ce monde-là pour autre

chose que pour un monde de fantaisie, fabriqué tout autant qu'observé

par un homme de beaucoup d'esprit qui fait, à sa manière, du marivaudage

italien. L'affectation et la grimace du genre se marquent de plus en

plus en avançant. Au sortir de cette lecture, j'ai besoin de relire

quelque roman tout simple et tout uni, d'une bonne et large nature

humaine, où les tantes ne soient pas éprises de leurs neveux, où les

coadjuteurs ne soient pas aussi libertins et aussi hypocrites que Retz

pouvait l'être dans sa jeunesse, et beaucoup moins spirituels; où

l'empoisonnement, la tromperie, les lettres anonymes, toutes les

noirceurs, ne soient pas les moyens ordinaires et acceptés comme

indifférents; où, sous prétexte d'être simple et de fuir l'effet, on ne

me jette pas dans des complications incroyables et dans mille dédales

plus effrayants et plus tortueux que ceux de l'antique Crète.

Depuis que Beyle taquine la France et les sentiments que nous portons

dans notre littérature et dans notre société, il m'a pris plus d'une

fois envie de la défendre. Une de ses grandes théories, et d'après

laquelle il a écrit ensuite ses romans, c'est qu'en France l'amour est à

peu près inconnu; l'amour digne de ce nom, comme il l'entend,

l'_amour-passion_ et maladie, qui, de sa nature, est quelque chose de

tout à fait à part, comme l'est la cristallisation dans le règne minéral

(la comparaison est de lui): mais quand je vois ce que devient sous la

plume de Beyle et dans ses récits cet amour-passion chez les êtres qu'il

semble nous proposer pour exemple, chez Fabrice quand il est atteint

finalement, chez l'abbesse de Castro, chez la princesse Campobasso, chez

Mina de Wangel (autre nouvelle de lui), j'en reviens à aimer et à

honorer l'amour à la française, mélange d'attrait physique sans doute,

mais aussi de goût et d'inclination morale, de galanterie délicate,

d'estime, d'enthousiasme, de raison même et d'esprit, un amour où il

reste un peu de sens commun, où la société n'est pas oubliée

entièrement, où le devoir n'est pas sacrifié à l'aveugle et ignoré.

Pauline, dans Corneille, me représente bien l'idéal de cet amour, où il

entre des sentiments divers, et où l'élévation et l'honneur se font

entendre. On en trouverait, en descendant, d'autres exemples compatibles

avec l'agrément et une certaine décence dans la vie, amour ou liaison,

ou attachement respectueux et tendre, peu importe le nom[12].

L'amour-passion, tel que me l'ont peint dans Médée, dans Phèdre ou dans

Didon, des chantres immortels, est touchant à voir grâce à eux, et j'en

admire le tableau: mais cet amour-passion, devenu systématique chez

Beyle, m'impatiente; cette espèce de maladie animale, dont Fabrice est

l'idéal à la fin de sa carrière, est fort laide et n'a rien d'attrayant

dans sa conclusion hébétée. Quand on a lu cela, on revient tout

naturellement, ce me semble, en fait de compositions romanesques, au

genre français, ou du moins à un genre qui soit large et plein dans sa

veine; on demande une part de raison, d'émotion saine, et une simplicité

véritable telle que l'offrent l'histoire des _Fiancés_ de Manzoni, tout

bon roman de Walter Scott, ou une adorable et vraiment simple nouvelle

de Xavier de Maistre. Le reste n'est que l'ouvrage d'un homme d'esprit

qui se fatigue à combiner et à lier des paradoxes d'analyse piquants et

imprévus, auxquels il donne des noms d'hommes; mais les personnages

n'ont point pris véritablement naissance dans son imagination ou dans

son coeur, et ils ne vivent pas.

[12] J'aime à me représenter cet amour français ou cette amitié

tendre, dans ses diversités de nuances, par les noms de Mme de La

Fayette, de Mme de Caylus, de Mme d'Houdetot, de Mme d'Épinay, de

Mme de Beaumont, de Mme de Custine; jamais la grâce n'y est absente.

On voit combien je suis loin, à l'égard de _la Chartreuse_ de Beyle, de

partager l'enthousiasme de M. de Balzac. Celui ci a tout simplement

parlé de Beyle romancier comme il aurait aimé à ce qu'on parlât de

lui-même: mais lui, du moins, il avait la faculté de concevoir d'un jet

et de faire vivre certains êtres qu'il lançait ensuite dans son monde

réel ou fantastique et qu'on n'oubliait plus. Il a fort loué dans _la

Chartreuse_ le personnage du comte de Mosca, le ministre homme d'esprit

d'un petit État despotique, et dans lequel il avait cru voir un portrait

ressemblant du prince de Metternich: Beyle n'y avait jamais pensé. On ne

peut d'ailleurs se ressembler moins que Beyle et M. de Balzac. Ce

dernier était aussi confiant que l'autre l'était peu; Beyle était

toujours en garde contre le sot, et craignait tout ce qui eût laissé

percé la vanité. Il songeait sans cesse au ridicule et à n'y pas prêter,

et M. de Balzac n'en avait pas même le sentiment. Lorsque M. de Balzac

fit sur Beyle, à propos de _la Chartreuse_, l'article inséré dans les

_Lettres parisiennes_, Beyle, à la fin de sa réponse datée de

Civita-Vecchia (octobre 1840), et après des remerciements confus pour

cette bombe outrageuse d'éloges à laquelle il s'attendait si peu, lui

disait: «Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un

autre, je l'ai lu, j'ose maintenant vous l'avouer, _en éclatant de

rire_. Toutes les fois que j'arrivais à une louange un peu forte, et

j'en rencontrais à chaque pas, je voyais la mine que feraient mes amis

en le lisant[13].»

[13] L'anecdote qu'on va lire est authentique, et je la tiens

d'original: «On sait que Balzac admirait Beyle à la folie pour sa

_Chartreuse de Parme_ et qu'il l'a loué à mort dans sa _Revue

Parisienne_. Beyle, vers ce temps, revenait de Rome, de

Civita-Vecchia, à Paris, et dans le premier moment, craignant le

ridicule, il fut tout confus d'un pareil éloge si exorbitant: il ne

savait où se cacher. Cependant il vit Balzac et ne lui sut pas

mauvais gré d'avoir été ainsi bombardé grand homme. Vers ce temps,

Beyle vendait à la _Revue des Deux Mondes_ une série de nouvelles

italiennes qu'il se proposait de faire et dont il n'y eut qu'une ou

deux d'achevées. Il reçut pour cela la somme de 3.000 francs. Or, à

sa mort, on trouva dans ses papiers la preuve que ces 3.000 francs

avaient été donnés ou prêtés par lui à Balzac qui fut ainsi payé de

son éloge: un service d'argent contre un service d'amour-propre. M.

Colomb, ami intime de Beyle, et qui eut à mettre en ordre ses

papiers, a lui-même certifié le fait.»--Et moi je n'ajouterai qu'un

mot qui est celui du poète de la _Métromanie_:

Ce mélange de gloire et de gain m'importune!

Tous deux ne différaient pas moins par la manière dont ils concevaient

la forme et le style, ou la façon de s'exprimer. Sur ce point, M. de

Balzac croyait n'en avoir jamais fait assez. Dans ses _Mémoires d'un

Touriste_, Beyle, passant dans je ne sais quelle ville de Bourgogne, a

dit: «J'ai trouvé dans ma chambre un volume de M. de Balzac, c'est

_l'Abbé Biroteau_ de Tours. Que j'admire cet auteur! qu'il a bien su

énumérer les malheurs et petitesses de la province! Je voudrais un style

plus simple: mais, dans ce cas, les provinciaux l'achèteraient-ils? Je

suppose qu'il fait ses romans en deux temps; d'abord raisonnablement,

puis il les habille en beau style néologique, avec les _patiments_ de

l'âme, _il neige dans mon coeur_, et autres belles choses.» De son côté,

M. de Balzac trouvait qu'il manquait quelque chose au style de Beyle, et

nous le trouvons aussi. Celui-ci dictait ou griffonnait comme il

causait; quand il voulait corriger ou retoucher, il refaisait autrement,

et recommençait à tout hasard pour la seconde ou troisième fois, sans

mieux faire nécessairement que la première. Ce qu'il n'avait pas saisi

du premier mot, il ne l'atteignait pas, il ne le réparait pas. Son

style, en appuyant, n'éclaircit pas sa pensée; il se faisait des idées

singulières des écrivains proprement dits: «Quand je me mets à écrire,

disait-il, je ne songe plus à mon _beau idéal_ littéraire; je suis

assiégé par des idées que j'ai besoin de noter. Je suppose que M.

Villemain est assiégé par des formes de phrases; et, ce qu'on appelle un

poète, M. Delille ou Racine, par des formes de vers. Corneille était

agité par des formes de réplique.» Enfin il se donne bien de la peine

pour s'expliquer une chose très simple; il n'était pas de ceux à qui

l'image arrive dans la pensée, ou chez qui l'émotion lyrique, éloquente,

éclate et jaillit par places dans un développement naturel et

harmonieux. L'étude première n'avait rien fait chez lui pour suppléer à

ce défaut; il n'avait pas eu de maître, ni ce professeur de rhétorique

qu'il est toujours bon d'avoir eu, dût-on s'insurger plus tard contre

lui. Il sentait bien, malgré la théorie qu'il s'était faite, que quelque

chose lui manquait. En paraissant mépriser le style, il en était très

préoccupé.

En critiquant ainsi avec quelque franchise les romans de Beyle, je suis

loin de le blâmer de les avoir écrits. S'il se peut faire encore des

chefs-d'oeuvre, ce n'est qu'en osant derechef tenter la carrière, au

risque de s'exposer à rester en chemin par bien des oeuvres incomplètes.

Beyle eut ce genre de courage. En 1825, il y avait une école ultra

critique et toute raisonneuse qui posait ceci en principe: «Notre siècle

_comprendra_ les chefs-d'oeuvre, mais n'en _fera_ pas. Il y a des

époques d'artistes, il en est d'autres qui ne produisent que des gens

d'esprit, d'infiniment d'esprit si vous voulez.» Beyle répondait à cette

théorie désespérante dans une lettre insérée au _Globe_ le 31 mars 1825:

«Pour être artiste après les La Harpe, il faut un courage de fer. Il

faut encore moins songer aux critiques qu'un jeune officier de

dragons, chargeant avec sa compagnie, ne songe à l'hôpital et aux

blessures. C'est le manque absolu de ce _courage_ qui cloue dans la

médiocrité tous nos pauvres poètes. Il faut écrire pour se faire

plaisir à soi-même, écrire comme je vous écris cette lettre; l'idée

m'en est venue, et j'ai pris un morceau de papier. C'est faute de

_courage_ que nous n'avons plus d'artistes. Nierez-vous que Canova et

Rossini ne soient de grands artistes? Peu d'hommes ont plus méprisé

les critiques. Vers 1785, il n'y avait peut-être pas un amateur à Rome

qui ne trouvât ridicules les ouvrages de Canova, etc.»

Toutes les fois que Beyle a eu une idée, il a donc pris un morceau de

papier, et il a écrit, sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on, et sans

jamais mendier d'éloges: un vrai galant homme en cela. Ses romans sont

ce qu'ils peuvent, mais ils ne sont pas vulgaires; ils sont comme sa

critique, surtout à l'usage de ceux qui en font; ils donnent des idées

et ouvrent bien des voies. Entre toutes ces pistes qui s'entre-croisent,

peut-être l'homme de talent dans le genre trouvera la sienne.

Plusieurs écrivains dans ces derniers temps, et après M. de Balzac, se

sont occupés de Beyle, de sa vie, de son caractère et de ses oeuvres: M.

Arnould Frémy, M. Paulin Limayrac, M. Charles Monselet, ont parlé de lui

tour à tour; il y a à s'instruire sur son compte à leurs discussions et

à leurs spirituelles analyses; mais s'ils me permettent de le dire, pour

juger au net de cet esprit assez compliqué et ne se rien exagérer dans

aucun sens, j'en reviendrai toujours de préférence, indépendamment de

mes propres impressions et souvenirs, à ce que m'en diront ceux qui

l'ont connu en ses bonnes années et à ses origines, à ce qu'en dira M.

Mérimée, M. Ampère, à ce que m'en dirait Jacquemont s'il vivait, ceux en

un mot qui l'ont beaucoup vu et goûté sous sa forme première.--Au

physique, et sans être petit, il eut de bonne heure la taille forte et

ramassée, le cou court et sanguin; son visage plein s'encadrait de

favoris et de cheveux bruns frisés, artificiels vers la fin; le front

était beau, le nez retroussé et quelque peu à la kalmouck; la lèvre

inférieure avançait légèrement et s'annonçait pour moqueuse. L'oeil

assez petit, mais très vif, sous une voûte sourcilière prononcée, était

fort joli dans le sourire. Jeune, il avait eu un certain renom dans les

bals de la cour par la beauté de sa jambe, ce qu'on remarquait alors. Il

avait la main petite et fine, dont il était fier. Il devint lourd et

apoplectique dans ses dernières années, mais il était fort soigneux de

dissimuler, même à ses amis, les indices de décadence. Il mourut

subitement à Paris, où il était en congé, le 23 mars 1842, âgé de

cinquante-neuf ans. En continuant littérairement avec originalité et

avec une sorte d'invention la postérité française des Chamfort, des

Rulhière, de ces hommes d'esprit qu'il rappelle par plus d'un trait ou

d'une malice, Beyle avait au fond une droiture et une sûreté dans les

rapports intimes qu'il ne faut jamais oublier de reconnaître quand on

lui a dit d'ailleurs ses vérités.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 6 / 341 题