DEUXIÈME PRÉFACE[3]

[3] Mai 1854.

Je n'écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux, aimables,

charmants, point hypocrites, point _moraux_, auxquels je voudrais

plaire; j'en connais à peine un ou deux. De tout ce qui ment pour avoir

de la considération comme écrivain, je n'en fais aucun cas. Ces belles

dames là doivent lire le compte de leur cuisinière et le sermonnaire à

la mode, qu'il s'appelle Massillon ou Mme Necker, pour pouvoir en parler

avec les femmes graves qui dispensent la considération. Et qu'on le

remarque bien, ce beau grade s'obtient toujours, en France, en se

faisant le grand prêtre de quelque sottise.

Avez-vous été dans votre vie six mois malheureux par amour? dirais-je à

quelqu'un qui voudrait lire ce livre.

Ou, si votre âme n'a senti dans la vie d'autre malheur que celui de

penser à un procès, ou de n'être pas nommé député à la dernière

élection, ou de passer pour avoir moins d'esprit qu'à l'ordinaire à la

dernière saison des eaux d'Aix,--je continuerai mes questions

indiscrètes, et vous demanderai si vous avez lu dans l'année quelqu'un

de ces ouvrages insolents qui forcent le lecteur à penser? Par exemple,

l'_Émile_ de J.-J. Rousseau, ou les six volumes de Montaigne? Que si

vous n'avez jamais été malheureux par cette faiblesse des âmes fortes,

que si vous n'avez pas l'habitude, contre nature, de penser en lisant,

ce livre-ci vous donnera de l'humeur contre l'auteur, car il vous fera

soupçonner qu'il existe un certain bonheur que vous ne connaissez pas,

et que connaissait Mlle de Lespinasse.

De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve · 第 3 / 341 题