IX

La fraîcheur languide d’une aurore pleine d’hirondelles éveilla Jérôme.

Il s’étonna d’avoir, après une telle crise, dormi d’un bon sommeil. Le

sommeil, ce divin balancier, imposait à ses organes une règle

d’équilibre plus forte que toutes les agitations; et son âme,

d’ordinaire, en sortait retrempée comme si chaque matin inaugurait

l’allégresse d’une vie inconnue. Cette fois, dès son réveil, le combat

du désir et de la volonté recommença; mais il avait fait, à son insu,

plus de chemin qu’il ne croyait dans les taillis épineux du renoncement;

pour suivre sa passion, il devait retourner en arrière, se désavouer.

Pourquoi Agnès avait-elle entendu les mots désastreux? A présent, même

devant elle, il se jugeait lié par cette révélation. Et, son oncle, s’il

venait lui déclarer: «Non, je ne serai pas un prêtre», le honnirait

comme un garçon médiocre, sans générosité, sans caractère, indigne de

l’ami qui lui avait délégué sa mission, indigne du don prodigieux qui

lui était offert:

--Sais-tu, lui dirait-il, le poids d’une grâce refusée? Quel bonheur

oses-tu espérer en ce monde, si tu réponds à Dieu: Celui que Vous me

réservez, je n’en veux pas?

Néanmoins, des bouffées de révolte lui montaient au cerveau. Il se

reprochait de s’être conduit, devant l’injonction du Père, «comme un

enfant de chœur docile à son curé». Le seul motif de résistance qu’il

avait invoqué, c’était Agnès. Dans un second entretien, le soir, il

avait poussé davantage ses objections. Le Père les avait pulvérisées,

même la crainte de voir sa personnalité anéantie «dans le moule commun»

par le pli de l’obéissance.

--Si ta personnalité succombe, c’est que tu n’en avais aucune.

Regarde-moi! La vie ecclésiastique m’a-t-elle amoindri? Compare l’Église

aux autres corporations sociales. C’est chez nous que tu apercevras le

plus d’hommes originaux.

Malgré tout, Jérôme concluait: Je suis libre encore. Je n’ai rien

promis. On ne me tient pas.

Il sauta hors de son lit, ouvrit discrètement ses volets. Agnès reposait

sans doute; car elle aimait prolonger le somme des lents matins.

Il dégourdit ses bras nus dans l’air léger, salua les roses et les iris,

le gazon des pelouses, la courbe verte de la vallée, si amicale et

suave, et l’immensité d’en bas qui, sous la buée fumante,

s’approfondissait comme un gouffre blanc. Des merles fredonnaient dans

les chênes; déjà l’éther vibrait de l’orgue des avions. Le monde en paix

se donnait à la lumière. Jérôme sentit décroître les ombres de son

destin; l’alacrité des espérances renaissait en lui.

--Pourquoi es-tu triste, ô mon âme? _Quare tristis es?_

Cette réminiscence d’un verset de Psaume que le prêtre dit au bas de

l’autel lui rappela qu’il avait promis d’assister à la messe du Père. En

qualité de vieux malade, celui-ci avait licence de la célébrer dans un

oratoire contigu à sa chambre. Mme Élise ne la manquait jamais, et,

quand Jérôme n’était pas là, répondait elle-même.

La messe du Père se distinguait par une lenteur très solennelle. Au

Memento des vivants et à celui des morts il avait introduit une vaste

prière en français composée par lui; il ne se contentait point d’y

nommer ceux et celles qu’il unissait à l’intention du sacrifice; il

exposait ses requêtes personnelles pour ses amis et ses ennemis,

c’est-à-dire ceux de l’Église. En dépit de ces étrangetés ou peut-être à

cause d’elles, Jérôme recevait de sa messe une impression unique. La

majestueuse netteté des moindres détails rituels lui imposait la

présence du Mystère, un peu comme s’il avait été le célébrant lui-même.

La liturgie, d’ailleurs, depuis son enfance, pénétrait sa vie

quotidienne; la couleur de ses pensées n’était plus la même, selon qu’il

avait suivi une messe en rouge ou en violet; dans l’oratoire de la

villa, l’odeur concentrée des cierges et du vin des burettes, les linges

fins d’autel ourlés et brodés par Mme Élise, les voix d’oiseaux qui se

mêlaient à celle du prêtre et enchantaient le silence, une image où une

Vierge byzantine présentait à son adoration l’Enfant superbe tenant en

sa petite main le globe impérial, tout communiquait à l’office un

attrait d’intimité persuasive.

Mais il savait la distance de ces douceurs sensibles à la fermeté d’un

élan spirituel; ce matin-là, elles s’éclipsèrent durant la messe offerte

pour qu’il fût éclairé sur sa vocation.

Mme Élise et Antoinette se tenaient agenouillées derrière lui; leur

ferveur compenserait les défaillances de la sienne.

Quand il répondit aux premières paroles de l’_Introïbo_, il perçut la

contradiction de ses sentiments et des mots qu’il murmurait:

«J’irai vers le Dieu qui fait la joie de ma jeunesse.»

--Ce n’est pas vrai, songeait-il; la joie viendra plus tard; en ce

moment, Dieu me reste amer. Je ne le supplie point, de tout mon désir,

«d’émettre» jusqu’à moi «sa lumière et sa vérité». Si elles m’emmènent

vers «la sainte montagne de ses tabernacles», je m’y laisse traîner, la

corde au cou. J’espère «en son nom» puisqu’il est ma seule force;

autrement, je ne serais pas ici, dans une posture de foi. Mais,

puisqu’il a fait si beaux «le ciel et la terre», suis-je capable d’y

vivre comme en exil? Jamais je ne pourrai prêcher aux autres que ce

monde est «une vallée de larmes».

Pour moi-même, non. Pour Agnès, sera-t-il autre chose?

Et, s’oubliant, Jérôme offrit à Dieu la messe de son oncle afin qu’Agnès

fût vaillante et heureuse, s’il le fallait, sans lui...

La chasuble du Père était rouge, selon l’office du 18 mai, dédié à Saint

Venant, le tout jeune martyr de Camerino, dont l’hymne dit «qu’ayant

vaincu son bourreau et son juge, en liesse _il chante son triomphe_.

Après les chaînes, après le cachot, après les verges, il est donné comme

pâture à des lions frémissants d’une longue faim. Mais la férocité des

lions épargne son innocence, ils lèchent les pieds du martyr. Alors on

le suspend la tête en bas; la flamme d’une lampe lui rôtit à petit feu

les côtes et les entrailles; la fumée d’un brasier l’étouffe.»

Cette mémoire perpétuée d’un supplice _triomphal_ enivra Jérôme comme

une allusion aux épreuves qu’Agnès et lui avaient à surmonter. Des

images de victoire au bout d’un martyre affreux l’aidaient à se courber

sous une loi d’holocauste.

Dans la messe l’humiliation de la Victime le frappait moins que la

dignité puissante du sacrificateur. Jamais elle ne l’avait si bien

ébloui, à l’Offertoire, quand il regarda le Père, élevant les yeux et

l’Hostie vers le Pontife éternel, tendre le Pain sur la patène, non

seulement «pour ses péchés, offenses et négligences innombrables», mais

«pour tous les fidèles chrétiens, vivants ou défunts». Ce corps mystique

de l’Église et son âme, ou plutôt l’univers enveloppé dans une seule

oblation! Cela, par le geste de deux vieilles mains, en des paroles

invariables, et qui doivent l’être, sortant du Saint des Saints afin d’y

remonter!

Après le _Sanctus_, le Père, selon sa coutume, dénombra, d’une voix

nette, ses intentions pour les vivants; il fit une pause sur les noms de

Jérôme et d’Agnès; Jérôme eut la certitude qu’ils étaient vraiment

portés dans le Lieu invisible où les Dominations qui adorent, les

Puissances qui tremblent, les Cieux et leurs Vertus concélèbrent la

gloire du Très-Haut.

Il se ressouvint, à la Consécration, d’un mot que le Père citait

souvent: «Faire avec du pain et du vin le Corps et le Sang d’un Dieu,

c’est un miracle plus grand que de créer le monde.»

--Et dire que mes lèvres pourraient être un jour les médiatrices du

miracle! Jérôme Cormier thaumaturge! Antoinette a bien raison: qui le

croirait?

Perspective formidable et sublime! Ce n’était point son humilité qui

s’en effrayait. Tout homme, il le savait trop, est également indigne de

prononcer les mots sacramentels. Mais, plus son avenir se définissait,

plus sa nature charnelle résistait en se dérobant.

Une idée absurde, entre l’Élévation de l’Hostie et la Communion, le

harcela; la thèse du docteur hindou qu’admirait Jobard: _Jésus-Christ

n’a jamais existé._ Une voix secrète sifflait à ses oreilles:

--Si ce Jésus pour qui tu veux égorger ton bonheur n’était qu’une

ombre?...

Il se rebiffa contre la tentation. Elle pesait sur sa foi, au point

qu’il se demanda s’il oserait communier. Il communia quand même, et, dès

que l’Hostie reposa dans sa bouche, le doute s’évanouit. Une paix amère

lui vint, non l’acceptation pleine, mais le désir de l’acceptation. Il

entendit, au-dedans de son cœur, cette prodigieuse parole que rapporte

l’Évangéliste: «Allez hardiment! _J’ai vaincu le monde._» A la veille de

se voir cloué, comme un misérable, sur une potence, quand il sait que

les disciples se disperseront, que son œuvre a toutes les chances

humaines d’être anéantie, Jésus se proclame victorieux. Langage

extravagant, s’il n’était divin.

--Ah! Seigneur, affirma Jérôme, Vous n’avez pas besoin, pour qu’on voie

qui vous êtes, de vous montrer en personne! Vos paroles comme votre Pain

sont esprit et vie.

Il sortit donc de cette messe, mieux prêt qu’avant à _consentir_. Un

nouveau choc l’attendait. Agnès, bien qu’elle eût passé une nuit plus

calme, était restée dans son lit; le Père faisait en son oratoire une

longue action de grâces. Jérôme prit son petit déjeuner seul avec sa

mère et Antoinette. Au milieu d’une conversation vaguement gênée et

après un silence Antoinette dit enfin:

--Chère Madame, trop longtemps déjà nous avons abusé de votre accueil.

Dès qu’Agnès pourra supporter le voyage, nous prendrons congé de vous.

En exprimant cette décision, elle évita de regarder Jérôme et rougit

fortement.

--Partir! soupira Mme Élise. Pourquoi si vite?

Au lieu d’une insistance qu’elle aurait jugée vaine, sinon coupable,

elle reprit cependant:

--Si vous croyez qu’il le faille pour la santé et le repos d’Agnès? Mais

je vous accompagnerai. A toutes les trois le voisinage nous sera bon.

J’ai besoin, d’ailleurs, de voir mes métayers. Désirée, en mon absence,

conduira le ménage.

--Je craignais, dit Antoinette, que Désirée ne vous quittât.

Mme Élise la rassura; l’accident d’Agnès, le conciliabule qui avait

suivi, la figure soucieuse de tout le monde avaient intrigué, effrayé la

servante, au fond, très fidèle. Elle avait sauté au cou de sa maîtresse,

implorant et sans peine obtenant son pardon. Mme Élise lui avait alors

confié les projets de son fils.

--Monsieur Jérôme, un _monsieur Prêtre_! s’était exclamée Désirée. Lui

que j’ai reçu à sa naissance, moi qui lui ai fait boire sa première

cuillerée d’eau sucrée! Un si beau gas! _C’est bien dommage._

Pendant le dialogue de Mme Élise et d’Antoinette, morne et comme absent,

les yeux baissés, Jérôme avalait son chocolat. Le départ d’Agnès, il le

savait trop certain; mais l’imminence de la séparation le poignait d’une

douleur affreuse.

--Avant huit jours, elle s’en ira, et, _pour la vie_, ce sera fini entre

nous!

Il s’entendit intérieurement déclarer à sa mère:

--Agnès ne partira point; je l’épouse.

Pourquoi lui fut-il impossible d’articuler cette phrase? Sa langue

demeura liée, comme si une mystérieuse Puissance lui interdisait de

contrecarrer ses desseins.

Mme Élise n’avait pas répété, par étourderie, le mot: C’est bien

dommage! Elle voulait éprouver, en toute occasion, la fermeté de Jérôme.

S’il avait fléchi, elle l’aurait blâmé sans doute. Mais sa joie

instinctive eût fait taire son regret de chrétienne. Le Père lui-même

pouvait-il condamner son neveu sans merci? Bien d’autres ont mis le pied

sur le seuil de la vie sacerdotale, puis reculé; leur vie n’en fut pas

moins honorable.

Elle considéra son fils, admira son silence, parce qu’elle pénétrait ce

qui s’y débattait de terrible. Elle se proposa de l’interroger à loisir,

de mieux sonder son courage. Quelqu’un l’appela, le jardinier qui venait

prendre ses ordres pour une corbeille de cannas. Jérôme et Antoinette se

trouvèrent seuls vis-à-vis.

--Je sens, dit Antoinette, la délicatesse de votre mère dans son

intention de nous accompagner. Mais votre isolement sera si lourd! Je

devine tellement votre combat, mon ami.

Et, par-dessus la table, elle lui tendit une main fraternelle.

--Non, répliqua-t-il, vous ne pouvez comprendre, Antoinette; avez-vous

jamais aimé comme j’aime Agnès? Notre position réciproque est si

étrange! Ni promesse ni aveu ne nous enchaîne l’un à l’autre. Chaque

fois que j’ai failli parler, _l’obstacle_ a surgi pour dévier mon élan.

Mais tous les serments du monde nous retiendraient-ils autant que cette

muette intelligence?

--Votre amour est né, certifia-t-elle, afin que, tous, nous mettions la

main au sacrifice.

--Le sacrifice n’est pas encore fait.

--_Nous_ vous aiderons.

Une ardeur de compassion héroïque jaillit des prunelles et de la voix

claire d’Antoinette. Elle se leva, monta en hâte auprès d’Agnès.

Elle laissa Jérôme plus fort contre lui-même. Il entrevit la grandeur de

son abnégation. A n’envisager qu’humainement l’avenir, ce mariage

assurait la félicité d’Antoinette, son entrée immédiate en religion.

Mais elle n’avait pas hésité: «Que la volonté de Dieu soit faite et non

la nôtre, avait-elle dit magnifiquement.» Parole spontanée où son âme

donnait sa mesure. Néanmoins, dans sa générosité s’insinuait peut-être

l’orgueil d’avoir choisi pour soi la meilleure part, une vie dont

n’approcheraient pas les tourments des passions. Le fond monastique de

ses désirs la portait à rêver une terre changée en un immense couvent.

Si la vocation de Jérôme n’avait point causé le malheur d’Agnès, qu’il

devînt prêtre, tant mieux! Et si Agnès avait souhaité la paix du

cloître, Antoinette aurait eu la joie suprême.

Mais, abîmée dans son chagrin, Agnès ne conservait de force que pour se

révolter.

--J’aimerais mieux être morte que religieuse, avait-elle riposté la

veille à une réflexion d’Antoinette.

Son premier mouvement, dès qu’elle se retrouva lucide, fut

l’exaspération de s’être laissé surprendre en flagrant délit de

curiosité, d’avoir trahi la violence d’un inutile amour. Elle se voyait

vaincue par une sensibilité frénétique, vouée à n’être jamais qu’une

victime, la victime d’elle-même.

Puis elle se représenta l’affection de Jérôme, tout ce qu’elle perdait

en lui. Car elle avait questionné Antoinette: «Devant _mon cadavre_,

qu’a-t-il dit? qu’a-t-il supposé?» Et celle-ci, avec son invincible

franchise, avait répondu: «Il a gémi: Pauvre bien-aimée!» Le bonheur

était donc là; il passait, comme pour la narguer, en face d’elle et «il

ne reviendrait plus».

Assurément, Jérôme l’aimait trop peu, puisqu’il se ployait sous le joug

d’une illusion mystique, au lieu d’écouter son cœur. Mais elle ne lui en

voulait pas. C’était le Père qu’elle accusait d’avoir couvé, imposé

cette vocation. Sa rigueur lui avait toujours déplu. Maintenant elle

l’exécrait. Antoinette, qui dessinait fort bien, avait entrepris le

portrait au fusain du missionnaire; l’esquisse était posée, dans le

petit salon, sur un chevalet.

--Retourne-le; je ne veux plus voir sa tête, avait signifié Agnès. Il me

rappelle l’_Inquisiteur_ du Greco!

Lorsqu’Antoinette pénétra dans sa chambre, lui apportant une tasse de

thé, Agnès, les paupières entrecloses, se tenait accoudée, comme l’autre

soir, contre son traversin et chiffonnait la guipure de son oreiller.

Elle ne redressa point son front; elle parut à peine s’apercevoir que sa

sœur entrait. Au tendre bonjour de la voix qui lui demandait: Tu es

mieux? elle répondit en laissant tomber de ses lèvres un: Non, à peine

distinct.

Les volets étaient fermés; Antoinette s’empressa de les ouvrir. Agnès

s’impatienta:

--Je t’en prie, Toinon. La lumière me blesse, tout me blesse. Ne le

sens-tu pas?

--Ma chérie, veux-tu te lever ou manger dans ton lit?

--Manger? A quoi bon? Je ne désire que le néant pour être assurée du

repos. Je suis hors du temps. Plus rien derrière moi. Plus rien

devant...

Antoinette la reprit, avec douceur, de cette désespérance où elle se

complaisait. Au moins, par amour-propre, elle devait ne pas succomber.

Agnès haussa vaguement les épaules. Elle n’avait plus ni amour-propre,

ni «l’amour de rien».

--Je suis une allée pleine de feuilles mortes...

Antoinette eut envie de la rabrouer: «Mon amie, tu es ridicule,

tais-toi. On dirait que tu fais de la littérature.» Mais, chez Agnès,

elle le savait, l’artifice était à fleur de peau, comme la poudre dont

elle usait pour s’adoucir le teint. Et, sous des images apprêtées,

affluait le sang d’une atroce blessure. On pouvait d’ailleurs craindre,

après l’ébranlement de la syncope qui l’avait terrassée, plus d’une

perturbation organique. Une couleur de citron pâle cernait le tour de

son menton; ses traits tirés, dans la chambre obscure, prenaient un je

ne sais quoi de hagard, comme un masque de folie.

--Agnès, insistait Antoinette, si tu as un peu pitié de ta pauvre

Toinon, ne te laisse pas dépérir. Il faut, entends-tu? que tu domines

cette crise. _Je ne veux pas_ te voir maigrir, devenir une ombre, un

squelette. C’est trop laid, un squelette! Aie donc au moins le courage

de te regarder.

Elle lui tendit un miroir; Agnès fut effrayée de sa pâleur.

--Je suis jolie avec ces joues griffées!...

Antoinette réveillait un point sensible. «Les femmes, a dit l’une

d’elles, tiennent à leurs agréments encore plus qu’à leurs passions.»

Agnès consentit enfin à boire du thé; elle quitta son lit et fit un bout

de toilette. Mais cette détente ne dura guère. Comme Antoinette la

prévenait qu’elle avait annoncé à Mme Élise leur départ imminent:

--Alors, dit Agnès d’un ton saccadé, nous partons demain?

--Non, dans une huitaine. Mme Élise nous accompagne. Elle est si bonne!

--Oh! si cruelle dans sa bonté! Hier soir elle est venue me demander

pardon d’avoir été la cause involontaire de tout ce qui m’arrive. Quelle

maladresse! Je ne l’ai pas trop bien reçue. Je ne voudrais aucune

allusion, le silence!... Mais, en somme, cette vocation de Jérôme

est-elle bien sérieuse? Il a dû s’ouvrir à toi; il te dit tout...

La question embarrassa visiblement Antoinette. Elle devina l’ouragan qui

allait fondre sur elle. Mais, quels que fussent les risques, elle

suivait cette règle: ne jamais mentir. Elle redit à sa sœur l’aveu du

jeune homme:

«Le sacrifice n’est pas encore fait.»

--Et qu’as-tu répondu?

--Nous vous aiderons...

--Te voilà bien! Que ta sœur soit sacrifiée, peu importe! Tu serais

contente de voir Jérôme en soutane. Et tu oseras dire que tu m’aimes! Ce

serait à te croire jalouse de mon bonheur possible!

Antoinette frémit devant son injustice. En vain essaya-t-elle de lui

faire entendre que, la décision de Jérôme étant voulue par Dieu, il n’y

avait pas à lutter, mais à le soutenir dans ses dispositions généreuses.

--Plaider pour qu’il t’épouse, après ce qu’il m’a confié, tu ne sens pas

que c’est impossible! Comprends-moi donc: toi, surtout, tu peux

_l’aider_; il dépend de ta seule volonté que la paix et la joie

reviennent dans cette maison. Résigne-toi à l’offrande de ton amour

douloureux, et, toi-même, tu seras plus heureuse ensuite que si Jérôme

se donnait à toi.

Agnès, en fureur, se dressa, cria:

--Ne me parle plus de sacrifice, Antoinette. Tu me fais horreur. Je

deviens païenne en t’écoutant. Va tout de suite au couvent. Au couvent,

entends-tu? Et laisse-moi mourir dans mon coin; ou plutôt, pour vous

faire tous enrager, je prendrai un amant, le premier venu.

Antoinette avait poussé la fenêtre, de peur que cette explosion

n’arrivât aux oreilles de Mme Élise, dans le jardin. Agnès colla son

front contre la vitre; surprise et honteuse de sa violence, elle se

raidissait, comme une enfant qui a brisé, par colère, sa poupée, et ne

veut pas se repentir. Antoinette, sans répliquer, était allée s’asseoir

au fond de la chambre; elle avait pris la robe d’Agnès, déchirée par les

ronces du buisson, et se mit à la recoudre. Des larmes roulaient sur ses

mains et sur l’étoffe noire où elle les essuyait. Agnès fut prise d’une

rage; le dévouement d’Antoinette avait l’air d’un reproche et d’un défi.

Elle s’élança pour lui arracher sa robe. Mais une réaction fulgurante de

son intelligence lui montra, au même instant, l’absurdité de sa

conduite. Elle se jeta aux genoux de sa sœur, l’embrassa d’une étreinte

éperdue:

--Je suis trop méchante, murmura-t-elle. Tu me pardonneras. J’ai tant de

peine!

Antoinette lui rendit ses baisers et la laissa pleurer longuement sur

son épaule. Elle mit en ses caresses pourtant quelque sévérité: la

frénésie d’Agnès la tourmentait. Elle lui dit enfin:

--Calme-toi. Qu’on ne voie pas tes yeux gros. Un peu de fierté pour nous

deux!

Agnès promit de descendre à l’heure du déjeuner, de faire, autant

qu’elle le pourrait, bonne contenance.

Mme Élise, occupée au bas du jardin, n’avait pas entendu les éclats de

leur querelle. Mais Jérôme travaillait dans sa chambre; il distingua une

conversation agitée, les derniers mots criés par Agnès; et il retomba

dans une agonie. Fallait-il, afin d’entrer dans la voie parfaite,

exposer à sa perdition l’âme chère entre toutes? La vie d’Agnès, qu’il

le voulût ou non, dépendait de la sienne; leur amour taciturne les liait

secrètement pour l’éternité.

Néanmoins, la furie dont il avait perçu le paroxysme ne justifiait-elle

point les craintes de Mme Élise? Le mariage pouvait assagir Agnès, comme

son caprice, s’il rencontrait des résistances, l’emporter vers plus

d’une aberration. Jérôme inclinait de nouveau à suivre son penchant;

mais il demeura en suspens, le cœur haché de contradictions et

d’incertitudes. Le désir le fascinait encore; il ne croyait plus

ingénument au bonheur attendu.

Quand Agnès reparut à table, tout le monde s’efforça de se comporter

avec elle, comme si rien ne s’était passé. Le souci d’éviter les

allusions mêlait cependant une gêne, une froideur latente aux regards

comme aux paroles. L’intimité antérieure avait duré trop parfaite; une

demi-cordialité sonnait faux.

Agnès, convalescente, se drapait de langueur et de mélancolie. Elle se

forçait parfois à sourire; mais tout, dans les rapports communs, lui

devenait occasion de souffrance. Une autre eût reconquis adroitement son

empire sur un amoureux indécis; elle n’avait plus hâte que de s’en

aller. Son malaise gagnait Jérôme; il avait passé de l’amitié à l’amour;

il sentait impossible le passage de l’amour à l’amitié. Le découragement

d’Agnès le détachait d’elle, malgré des reprises de passion. Même la

revoir lui était pénible. Plus d’une fois, au lieu de remonter à Garches

après ses cours, il rentra dans la nuit. Sans l’insistance de sa mère il

aurait abandonné son examen; pourquoi se bourrer de formules et franchir

la porte d’une école où il ne voulait plus entrer? Mieux valait fuir

très loin, n’importe où.

Le flambeau de son premier et dernier amour s’éteindrait-il donc au fond

d’un brouillard? Non, il ne laisserait pas Agnès disparaître ainsi.

Qu’au moins la douceur d’un adieu leur demeurât; il s’expliquerait avec

elle; il lui laisserait _le testament_ de sa tendresse.

Le vendredi soir, veille du départ, le dîner fut morne comme un repas

funèbre. En vain, pour tenter une diversion, le Père déroula-t-il

quelques souvenirs de Chine, le soulèvement des Boxers, le siège de

Pékin et la visite du maréchal de Waldersee à l’évêque, Mgr Favier.

Préoccupées des préparatifs à finir, Antoinette et Mme Élise se

retirèrent au plus vite; une voiture devait emmener les voyageuses, dès

le matin, vers sept heures.

Avant qu’Agnès eût quitté la salle à manger, Jérôme s’approcha d’elle,

et, d’une voix un peu tremblante:

--C’est notre dernier soir, Agnès. J’aimerais sortir avec vous.

Elle pâlit violemment, mais répondit en affectant de l’indifférence:

--Si vous voulez...

Inquiet, le Père les regarda s’éloigner ensemble. Il jugeait cette

promenade bien scabreuse, pleine de précipices. Tous deux en

reviendraient plus chargés d’amertume. Ou l’adieu, s’il se prolongeait,

ne serait plus un adieu. Il entra au petit salon, et, seul dans le jour

qui tombait, il se mit en prière, tremblant que Jérôme ne succombât.

La soirée était chaude et brumeuse; un orage se condensait au couchant;

pas une feuille ne bougeait même à la cime des arbres. Les champs

altérés attendaient en silence la pluie libératrice. Jérôme, sans y

songer, suivit avec Agnès «le cloître» des hauts tilleuls, l’allée

qu’ils avaient prise, le jour où ils avaient commencé à s’aimer.

Agnès regardait au loin, dans le vague. Voyait-elle la roue énorme du

soleil qui s’abaissait entre des nuées brunes, sur la crête des bois?

Elle n’apercevait rien hors de Jérôme, dont elle écoutait le pas viril

sonner près du sien. Elle avait tiré ses gants de sa poche et les mit

d’une façon distraite. Elle marchait d’une allure nerveuse, la gorge

contractée par l’angoisse, sachant qu’en ces minutes solennelles se

jouait tout son avenir.

--Agnès, dit Jérôme avec résolution, voilà trop longtemps que nous

sommes vis-à-vis l’un de l’autre comme deux muets. Ce que vous êtes pour

moi, vous l’avez lu, vous le lisez encore dans mes yeux. Demain, vous ne

serez plus là. Quand nous reverrons-nous? Je voudrais que ce fût

après-demain, ou plus tôt. Dieu en décidera...

--Et vous-même, insinua-t-elle en se tournant brusquement vers lui.

--Oui, moi-même, si notre volonté suffisait...

--Quand on en a une.

--C’est très facile, chère amie, de _faire sa volonté_. Je pourrais vous

dire: Agnès, je vous aime; allons devant nous à l’aventure, jusqu’à ce

que vous soyiez lasse. Nous nous arrêterons au pied d’un chêne; vous

dormirez dans mes bras, et, à l’aurore, nous repartirons, sans savoir le

terme de notre voyage, oubliant tout, sauf notre joie...

Elle le dévisagea d’une manière qui signifiait: «Eh bien! Allons!» Mais

elle n’eut pas l’audace d’articuler cette folie.

--Il y a d’autres manières, exprima-t-elle, d’assurer son bonheur.

--Oh! oui, poursuivit-il, le nôtre serait assuré, sans _l’obstacle_.

Vous savez, ou plutôt vous ne pouvez comprendre, Agnès, ce qui s’agite

en moi. Je vous aime beaucoup plus que je n’aime Dieu. C’est mal de le

penser; je vous le dis, parce que c’est vrai. Mais, si Dieu m’aime

infiniment plus que je ne vous aime, je n’y peux rien. Jusqu’ici, chaque

fois que j’ai voulu me jeter tout entier à vous, quelque chose

d’inattendu m’a barré la route...

Plus confiante, Agnès répliqua:

--C’est que vous ne savez pas aimer, aimer absolument. L’amour donne

_tout pour tout_, il me semble. Je vous ai cru, Jérôme, un homme de

décision. Vous êtes un roseau qui flotte.

Jérôme, piqué au vif, lui lança un regard brûlant et suppliant:

--Je me honnis moi-même, croyez-le, plus que vous ne sauriez m’accabler.

Je ne puis vivre ainsi avec deux épées dans la poitrine; il faut que

l’une ou l’autre soit arrachée. Je vois trop ce que Dieu attendrait de

moi. Vous, Agnès, je connais mal ce que je dois attendre de vous...

Les yeux à demi baissés, et sans qu’elle parût mettre aucun prix à son

aveu, Agnès murmura:

--Demandez à votre cœur jusqu’où vous suivra le mien.

Sa voix prit en cet instant une suavité si profonde que Jérôme sentit sa

résistance dissoute; il allait répondre: «Je suis à vous pour jamais.»

Agnès se donnait tout entière; mais, par un mouvement réflexe de

défense, elle se reprit aussitôt:

--A quoi bon cet entretien, si nous devons être séparés?

Imprudemment elle rejeta son esprit vers l’idée qu’en effet il devait

être séparé d’elle. Eut-il conscience de ce faux pas? Une conversation

d’amour est un duel secret. Agnès avait pris d’abord l’avantage. Jérôme

le ressaisit et, s’arrêtant net au bout de l’allée, là où se croisent

deux chemins:

--_A quoi bon?_ La phrase des vaincus. C’est toujours votre grand mot,

pauvre amie. On dirait qu’à dix-huit ans vous avez épuisé tous les

dégoûts. Vous me déclariez pourtant: Je veux _vivre_. Je désire parce

que j’ignore... Expliquez-moi donc le mystère de cette mélancolie. Je

voudrais tant la guérir!

Agnès rougit, parce qu’elle pensa: «Ma guérison vous appartient.» Elle

discerna, dans la curiosité de Jérôme, un doute. Au lieu de le ramener à

la question décisive: «M’aimez-vous?» elle céda, comme une enfant gâtée,

au plaisir de justifier ses désenchantements.

--Que voulez-vous? Jérôme. Je suis née avec un sens trop subtil de la

douleur. A la moindre meurtrissure, je rentre en ma coquille; elle est

si petite que ma place dans l’univers me paraît égale à zéro. Voilà

pourquoi j’ai l’air de mépriser la lutte. Et puis, l’impression de la

guerre, tant de ruines, tant de sang peut-être inutile. Et notre deuil.

Et la pensée qu’Antoinette se sacrifie pour moi. Et le poids d’un vieux

pays qui regarde le couchant, porte des songes, la mer, l’inconnu. Et je

ne sais quelle prédestination à vivre malheureuse. Vous ne soupçonnez

pas combien de fois je me suis redit ce mot du roi Charles Ier que vous

m’aviez un jour cité: «J’ai besoin d’un cœur propre à beaucoup

souffrir.» Je vous admire parce que vous, quoi qu’il vous arrive, vous

ne pourrez jamais être abattu.

Ils s’étaient remis en marche, ils passaient maintenant entre la prairie

déserte du golf et un champ abandonné où d’innombrables oseilles

sauvages dressaient leurs tiges comme des flammes pourpres. Sur les bois

proches tombait le silence du crépuscule. Un avion noir, semblable à une

croix tronquée, glissa très haut sous les nuages et disparut.

Jérôme, attendri par la solitude, se pencha vers Agnès, attira sa main

gantée et la baisa. Mais il n’entra point avec elle dans le sentier

sombre qui menait au bois; tous deux reprirent le chemin de la maison.

--Vous me croyez, dit-il, prédestiné au bonheur. Eh bien! si vous me

voulez heureux, il faut l’être. Promettez-moi, ce soir, d’être joyeuse

et forte, en pensant à moi, même loin de moi. Notre avenir à nous deux

nous dépasse. Mais le moment que nous vivons ce soir, c’est une joie

sans repentir, acquise pour l’éternité. Jamais nos âmes ne se

connaîtront mieux. Vous m’avez fait un don qui ne se reprend pas...

La figure d’Agnès, un instant, s’était détendue, presque illuminée. Le

langage de Jérôme la froissa d’une âpre désillusion. Elle attendait

autre chose. Elle comprit que ce don d’elle-même serait vain, si le

bien-aimé la précipitait avec lui dans l’holocauste qu’elle repoussait.

--Hélas! répondit-elle, Jérôme, j’ai trop peur que ce ne soient des

mots. Dans la vie d’un... apôtre une amie compte si peu. Le souvenir est

un regret, une tentation. Si vous devenez ce que je crains, je ne serai

plus qu’un fantôme croisé dans une autre vie; et vous oublierez même le

timbre de ma voix, l’inflexion des mots qui vous touchent. Je n’aurai

qu’à me consumer comme un cierge dans un caveau, si je ne sais moi-même

oublier.

Jérôme protesta, de toute sa véhémence, que d’une affection si parfaite

rien ne pouvait mourir.

--Et puis, ajouta-t-il brusquement, ce que vous redoutez est incertain.

Notre séparation va être l’épreuve décisive. Je vous écrirai bientôt, ma

chère Agnès...

Ils arrivaient à l’avenue des tilleuls. Au bout du cloître des

feuillages, un mur de brume, d’un bleu sombre, bloquait l’horizon. Ils

se turent, écoutant le rythme de leurs pas, des derniers peut-être

qu’ils feraient ensemble sur la terre. Agnès se souvenait de ce qu’elle

avait ressenti, un soir, dans la nef d’une église où l’on disposait,

pour un enterrement, des tentures; les hautes draperies noires

glissaient d’arceau en arceau; elles l’avaient enfermée comme si elle

était morte déjà, au fond d’un cercueil. Jérôme contemplait encore, dans

le crépuscule, sa beauté triste; il se l’appropriait avec l’ivresse

désespérée d’un adieu; mais il pensait:

«De mon grand amour, si j’y renonce, que me restera-t-il? Un baiser sur

un gant.»

X

L’éloignement d’Agnès désolait Jérôme plus qu’un deuil. Si elle avait

été morte, il se fût mieux soumis devant l’irrémédiable. Mais une telle

affliction pour eux deux, le vide mortuaire autour de lui, et tout cela

parce qu’il le voulait!

Le voulait-il vraiment? Une Volonté supérieure à la sienne, et que sa

raison ne démentait pas, défendait à sa passion d’agir. Cependant, Agnès

régnait au centre de sa vie profonde. La présence convoitée saturait

comme un parfum la maison. En l’y respirant il sentait par une plus

cruelle certitude, qu’_elle-même_ ne reviendrait pas.

Il essaya de fuir la hantise inutile. Il s’enfonça dans son examen. Au

milieu des notions arides, tout d’un coup surgissaient, contre ses yeux,

les lignes adorées du fantôme, le regard tendre et voilé sous les cils

battants, la moue de sa lèvre, un mouvement de ses doigts. Des phrases

qu’elle avait dites ressortaient du silence; il s’en répétait les

modulations comme une musique impossible à écrire et tremblait de les

oublier, selon ce qu’elle prévoyait.

Les épreuves de son examen coupèrent d’une diversion trop brève le tête

à tête imaginaire. Quand il les eut terminées,--presque brillamment,--un

mot lui échappa, celui qu’il avait condamné chez Agnès: A quoi bon? Son

succès fut une tentation nouvelle de suivre la carrière agricole où il

avait cru s’engager. Même il avertit sa mère qu’il la rejoindrait aux

Clouzeaux. Elle le supplia d’attendre quelques semaines; Agnès était

souffrante; sa venue la secouerait d’un émoi dangereux.

Dom Estienne, quand Jérôme lui exposa toute la tragédie qui avait

précipité le départ d’Agnès émit sur elle un jugement d’inquiétude:

--Je me demande, le sacerdoce hors de cause, si réellement cette jeune

fille vous conviendrait. Je devine en elle une âme nostalgique, inapte à

faire le bonheur d’un autre, parce qu’elle ne fera jamais le sien. La

joie chrétienne lui manque. Dieu vous épargne, en vous séparant d’elle,

bien des tourments. Et les fils que vous auriez, des malades aussi, des

nerveux, promis à la souffrance, sinon au désordre...

Jérôme contestait au moine la justesse de son diagnostic:

--Vous la connaissez mal. Sa tristesse n’est que l’impatience du

bonheur. Mon influence la transformerait...

--C’est-à-dire qu’elle vous a enveloppé de sa mélancolie comme d’un

linceul. Vous paraissiez un homme résolu. Elle vous a presque noyé dans

son indécision.

Jérôme avait beau défendre Agnès; ce coup d’œil perspicace le forçait à

réfléchir. Mais le désœuvrement des vacances, la mollesse de l’été, la

solitude vis-à-vis du Père taciturne, tout l’attardait aux délices de

l’amour perdu.

Les autres années, à la mi-juillet, la campagne vendéenne l’accueillait

comme son fier nourrisson. Il se mêlait aux moissonneurs abattant les

javelles, rôdait autour des batteuses dans la poussière des pailles, ou

descendait jusqu’à la mer, pêchait au large avec les hardis lurons des

Sables. Ou bien il s’en allait à cheval un jour de foire, marchandait

sur la place des bourgs les bestiaux, trinquait devant les auberges

parmi les métayers. A cette heure il ne pouvait songer au pays natal

sans le regret d’Agnès qui en affolait le désir. Durant les après-midis

torpides, lorsqu’une brise, sous le ciel de feu, agitait les cèdres, il

se représentait, dans les pins de la Brunière, la psalmodie du vent, le

murmure du flot sur la plage du Veillons, les chansons des filles, le

soir, au long des routes. Son isolement lui devenait insupportable.

Néanmoins, la perspective de l’abnégation s’affermissait en lui. Les

assises de son avenir sacerdotal s’ébauchaient presque à son insu. Il

n’avait pas encore écrit la lettre qu’attendait Agnès. Il se voyait plus

loin d’un serment de fidélité que de la rupture; mais l’idée de rompre

le déchirait.

Ce fut Agnès qui le devança. Un soir, sur un pli que lui apporta

Désirée, il reconnut, avec un tremblement indicible, son écriture

pointue et fine, où certaines lettres s’enroulaient de capricieuses

volutes. Elle lui disait:

Mon ami,

Votre silence me prouve ce que j’ai bien prévu. Vous continuez à

souffrir sans vous résoudre à rien. C’est moi, la faible Agnès, qui

vais vous décider. Je ne veux plus être une des deux épées qui vous

blessent. Celle-ci au moins vous sera ôtée. La blessure, je la prends

toute. Si Dieu vous entraîne, allez.

Soyez heureux, Jérôme, oubliez-moi. Et ne me jugez pas sublime. Se

vaincre est plus doux que céder. Ma seule vocation, c’est le

renoncement. Je suis une ombre; je n’ai eu qu’un bonheur d’ombre. Je

regarderai mourir, dans notre étang, les longs crépuscules. Je me

dissoudrai, vite ou peu à peu; qu’importe? Quand je ne serai plus là

pour les sentir, les roses sentiront aussi bon. Tout est fini. Adieu.

Celle qui fut,

Votre Agnès.

Ce billet, loin de libérer Jérôme, le rejeta dans une tourmente d’amour

qu’il crut irrésistible. Si Agnès avait été une comédienne, elle

n’aurait rien su imaginer de plus astucieux. Mais il la connaissait trop

sincère, et sous les apparences du sacrifice, il percevait le

frémissement d’une adoration exaspérée.

Il bondit à sa table de travail, écrivit ce télégramme:

Bien chère Agnès, jamais ne n’ai été plus près de vous. Demain matin,

je pars. Demain, à cette heure, nous serons ensemble et pour la vie.

Mais, la poste étant fermée, il n’y déposerait la dépêche que le

lendemain, en se rendant à la gare. Il monta au grenier pour y chercher

une valise et commença des préparatifs. Seulement, il ne pouvait partir

sans que son oncle fût averti. Un conflit était à prévoir; il l’affronta

aussitôt.

Le Père se tenait assis dans un fauteuil d’osier, sur le balcon, devant

la fenêtre de sa chambre. La nuit était close; la ville, au loin,

réfléchissait contre des nuées lourdes la flambée de chaque soir, la

flambée des veilles fiévreuses et de l’orgie. Ce dais roux, tendu dans

le sombre espace, renvoyait sur le front du vieux voyant une clarté

vague, un reflet des gouffres d’en haut et d’en bas. Il avait l’air d’un

homme perdu dans un songe où il attend qu’une fête inconnue commence.

L’attente du Père, c’était la trompette annonçant le Jugement dernier;

sans cesse il écoutait si elle ne vibrait pas au-dessus de la terre

enténébrée et coupable.

--A quoi pensez-vous, mon oncle? lui demanda Jérôme, afin de le ramener

au monde des apparences.

--A deux choses, répondit le Père, paisiblement. A une vision de Gemma

Galgani, la Trinité Sainte aperçue telle qu’un incendie sans limites,

toutes les âmes bienheureuses brûlant, resplendissant au sein de cette

fournaise. Et au soir du grand incendie, quand Paris flambera devant

nous, quand les nuages eux-mêmes seront en feu, pour de bon...

--Alors, observa Jérôme qui s’impatientait, il vous sera très agréable

d’être simple spectateur?

--Sois tranquille; nous ne serons pas épargnés. Je serai gai tout de

même. Je dis à Dieu: Pilez-nous, pilez-moi, grillez-nous; mais

glorifiez-vous et que vienne la fin de la chiennerie universelle!

Accoutumé à ces violences, Jérôme se dispensa de les contredire,

d’ailleurs inutilement.

--J’ai reçu quelques mots d’Agnès.

--Ah! s’étonna le Père, avec l’accent d’une compassion indulgente.

Semble-t-elle plus résignée?

--Oui, elle se résigne... dans le désespoir.

--Voudrais-tu me lire sa lettre?

Jérôme entra dans la chambre du Père, alluma une lampe. Il lut, arrêté à

plus d’une phrase par des sanglots qu’il ravalait.

Le Père s’était levé, les larmes aux yeux, et il s’approcha du jeune

homme, en lui tendant les bras. Mais Jérôme se dégagea de son étreinte.

--Mon oncle, je vais vous indigner. Cette lettre me décide à épouser

Agnès. Je ne puis laisser dans la détresse son âme sombrer toute seule.

Elle m’aime autant que l’on peut aimer. C’est mon devoir de la rendre

heureuse. Demain, je pars; je serai, le soir, aux Clouzeaux...

Le Père le prit par les épaules; avec une force pesante que Jérôme n’eût

pas soupçonnée en ses doigts perclus, il le retint contre sa poitrine.

--Non, tu ne partiras point, mon pauvre petit. Comprends-le donc; elle

prophétise sans le savoir: _Si Dieu vous entraîne, allez._ Les mots sont

plus que des mots. L’Esprit parle ou gémit même par une bouche sans foi.

Car Agnès, avoue-le, ne renonce pas en chrétienne; elle abdique par

impuissance, par lassitude d’elle-même.

--C’est justement de sa misère que je dois la sauver.

--Le devoir a beau jeu quand la passion le dicte. Soyons francs, Jérôme;

dis-moi simplement: je l’aime. Je suis mon désir. Hors d’elle,

c’est-à-dire de moi, rien n’existe. Voilà une position nette. Seulement

le jour où vous vous présenterez à l’autel, appelleras-tu, sans

trembler, sur ta jeune maison, les bénédictions divines?

--Vous êtes dur, mon oncle, répliqua Jérôme. Dieu sera plus indulgent

pour ses fragiles créatures qui veulent s’aimer en Lui.

--Qu’en sais-tu? L’Amour est terrible, s’il n’est pas aimé. Or, tu mets

dans la même balance l’attrait d’une décevante jouvencelle et l’amour du

Saint des saints; et ce n’est point Dieu qui pèse le plus. Tu te crois

le maître de ta vie, l’arbitre de ta vocation!

--Mais enfin, de cette vocation, quelle preuve tenez-vous? Faites-la-moi

donc toucher. Confondez-moi sous l’évidence.

--La preuve, s’écria le Père en lui posant la main sur la tête, comme

s’il préludait à l’initiation rituelle, c’est que le Christ t’a signifié

l’ordre par Montcalm, par Dom Estienne et par moi. La preuve, c’est que

tu restes pantelant comme Jacob, tant que l’Ange l’étreignait. Tu

résistes, mais tu sens bien qui lutte en toi. Jusqu’au bout tu peux

dire: non. Mais alors ta vie est manquée.

Je t’en conjure, poursuivit-il d’une voix de supplication surhumaine, ce

soir au moins réfléchis, élève-toi vers Dieu, regarde-toi sans mensonge

devant sa Face; une dernière fois demande-lui: «Seigneur, que dois-je

faire?» Je veillerai avec toi, je t’aiderai jusqu’à l’aurore, s’il le

faut...

Jérôme, sentant contre sa joue la barbe rêche du Père et le halètement

de son souffle, se crispait dans le sursaut d’une révolte. Un désir fou

le prit de le bousculer, de s’enfuir, sans se retourner, hors du logis.

Un simple mot l’eût délivré de cette pression pieuse. Comment se

domina-t-il? L’ascendant de l’oncle et du prêtre, une pitié pour sa

tendresse, la certitude croissante qu’il lui transmettait l’appel

suprême, et quelque chose de plus immédiat, de plus profond, de plus

décisif, le poids occulte de la grâce, tout mit en échec sa résistance.

Il dit au Père simplement:

--C’est entendu, je réfléchirai jusqu’à demain... Mon oncle, il faut que

je vous pose une question. Dans l’état ecclésiastique, fûtes-vous

toujours heureux? Ne vous êtes-vous pas, au moins une fois, repenti?

Répondez-moi cœur à cœur, en présence de Celui qui nous entend.

Le Père, très las, comme brisé par sa victoire, s’étendit sur sa

chaise-longue et, la tête penchée, il sembla descendre au fond de sa

vie:

--Eh bien! non, jamais. J’ai guerroyé contre moi-même, je continue, je

continuerai, le vieil homme ne meurt pas. J’ai eu à franchir

d’effrayantes épreuves intérieures. Mais, pas une minute, je n’ai douté

d’être dans la ligne nécessaire et unique. Des joies m’ont comblé, sans

nombre, immenses, inénarrables. Chaque âme enfantée à Jésus-Christ par

le baptême, c’était comme le Paradis s’ouvrant pour moi. Et toutes

celles que j’ai ressuscitées ou préservées de la mort! Aujourd’hui je ne

suis plus qu’un traînard et j’en souffre. Conçois-tu, néanmoins, ce qui

m’est donné, le matin, pendant ma trop courte messe? Si tu me vois

morose et lourd, c’est que je manque de sainteté. Les illusions

terrestres sont décolorées pour mes yeux; je ne désire plus que le ciel,

mais je le désire trop peu. Je découvre dans mon passé une montagne de

fautes, pas un acte méritoire. Je ressemble, moi aussi, à ces bornes qui

montrent le chemin aux voyageurs, mais qui ne bougent pas. Quand je

pense à l’abjection des temps où il nous faut vivre, je me sens ivre de

tristesse. Le spectacle d’un monde athée me tient comme écrasé sur la

Croix. Malgré tout, quand j’étais jeune, je ne faisais rien de bon.

Maintenant je travaille sur moi-même, j’essaie de m’amender...

Il releva derrière sa tête un coussin, s’y appuya en fermant les yeux.

Jérôme ne vénérait pas son oncle à l’égal d’un saint. La conduite du

Père étonnait quelquefois en regard de ses maximes; il restait préoccupé

de lui-même, avec les égoïsmes d’un vieux garçon qui se dorlote; Désirée

le jugeait trop bien: «Il ne parle que du martyre et il se soigne de

très près.» Mais la simplicité de ces confidences révélait à Jérôme

l’élévation de son cœur chrétien; il l’embrassa dans un élan filial où

il étouffa sa propre amertume.

Le Père lui certifiait son bonheur de prêtre; il le croyait; seulement

pour aspirer à cette félicité austère, il devait rendre son cœur libre

et dénudé. Or, Agnès, au moment de l’irrévocable adieu, lui semblait

valoir plus que les béatitudes.

Il se retira dans sa chambre, en proie à des angoisses dont il ne voyait

pas l’issue. Un livre était ouvert sur sa table, les _Confessions de

Saint Augustin_. Il les avait prises tout à l’heure, puis abandonnées.

Il les feuilleta sans y penser. Son attention, soudain, fut reprise par

ces lignes:

«Je me roulais et me retournais sur ma chaîne pour achever de la briser.

Certes, elle n’était pas très solide, mais elle tenait encore. Je me

disais: à l’œuvre! à l’œuvre! J’allais agir et je n’agissais pas.»

Augustin, songea-t-il, a passé par les mêmes souffrances que moi. Il a

été plus longtemps irrésolu; il a brisé une chaîne plus lourde que la

mienne. Je ne serai pas un saint comme lui. Mais je veux être _un

homme_. Il faut en finir.

Sa main s’allongea nerveusement vers une feuille de papier; d’un seul

trait il écrivit:

Agnès, amie unique, vous êtes sublime; je vous aime au delà de ce que

vous pouvez concevoir. Vous avez eu tout mon cœur de vingt ans; il

reste à vous sans retour. Dieu m’entraîne, vous l’avez compris. Au

bout de quelles agonies, lui seul le sait. Mais rien, dans le Christ,

ne me séparera de vous. Si je deviens un prêtre, je m’offrirai pour

votre âme. Je veux que vous ayez la paix et la force de l’espérance.

Cela, je l’obtiendrai. Oui, vous serez heureuse; vous méritez de

l’être, ayant consenti avec moi.

A vous dans l’éternité,

Jérôme.

Il ne se relut point, cacheta l’enveloppe. En traçant l’adresse ses

doigts frémirent:

--C’est la première et la dernière fois que je lui écris!

De peur d’un revirement, il courut à la boîte voisine, au bas de

l’avenue; la lettre y glissa comme dans un tombeau où il précipitait son

amour. Il rentra mortellement triste de ce qu’il avait fait; il

ressentait la douleur d’Agnès, quand elle recevrait en pleine poitrine

le glaive de sa décision.

Mais la chose résolue apportait une délivrance, l’apaisement d’être sûr

qu’il ne retournerait pas en arrière. Il s’endormit comme il avait une

fois dormi dans la tranchée conquise, après un assaut furieux.

La journée du lendemain lui ménagea le réconfort d’une visite imprévue.

L’abbé Langevin se rendait à Rome, chargé encore, par son évêque, de

plusieurs affaires délicates. Il arriva sans s’être annoncé, dans

l’après-midi. Jérôme supposa--et il devinait juste--que sa mère avait

entretenu ce judicieux ami de la crise où il se consumait. Il s’ouvrit à

lui pleinement. Le chanoine eût approuvé son mariage; il admira son

héroïsme et crut comme le Père, comme Dom Estienne, au sérieux d’une

vocation si durement éprouvée.

--Elle est bien frêle, objecta Jérôme. Je me sens si peu évangélique, je

garde la faim des joies périssables...

L’abbé l’encouragea:

--Bien d’autres, qui sont devenus de saints prêtres, furent tels que

vous d’abord, ou plus loin de la vie parfaite. Une vocation est un germe

divin. Elle s’implante et s’accroît par des apports insensibles. Dieu,

pour la fortifier, s’aide et de la bonne volonté du sujet, et du milieu,

et des influences, et du temps.

--Mais Agnès, n’aurais-je pas dû?...

--Agnès n’est point abandonnée. Antoinette lui sacrifiera sa vie; vos

prières la soutiendront. La longueur des jours use tous les chagrins.

Le chanoine se réjouissait, malgré la saison brûlante, de passer un bon

mois à Rome.

--Dans les basiliques romaines, disait-il, mieux qu’en nul lieu du

monde, la puissance triomphante de l’Église m’est tangible; moi qui suis

un vieux lettré, je ne conçois guère un plus beau ni un plus grave

symbole de la pérennité latine qu’une certaine allée de cyprès,

au-dessus des Catacombes de Saint-Calixte, d’où l’on voit à un bout, le

tombeau de Cécilia Metella et, à l’autre, la coupole brillante de

Saint-Pierre.

Les Catacombes de Saint-Calixte! Jérôme se rappela qu’elles avaient

suscité sa première conversation intime avec Agnès. Mais son imagination

l’emporta bien au-delà de ce souvenir. L’appétit de conquête que l’amour

avait lié chez lui se débrida soudain. Il proposa au chanoine:

--Voulez-vous un compagnon de voyage? Nous partirons ce soir même. Je

n’irai pas à Rome «pour y tout mépriser, oublier tout et mourir»[3].

J’ai besoin de vivre et de palper des choses immortelles.

[3] Chateaubriand.

--Je vous emmène, s’écria le chanoine, ravi de l’arracher à une solitude

néfaste.

Et le Père acquiesça:

--Rome, dans des temps proches, sera peut-être dévastée ou détruite.

Hâte-toi, Jérôme, de voir ce que des yeux humains ne reverront plus.

* * * * *

Jérôme ne revint de Rome qu’à la fin de septembre, pour entrer au

séminaire des Carmes. C’est dans la chapelle qu’il a reçu la prêtrise,

l’an dernier. Six ans, d’études, la prière, l’effort ascétique l’ont

transformé. Lorsqu’il s’est prostré contre le tapis rouge, sous les

litanies des saints, il a pu dire au Seigneur:

«Vous m’avez voulu; maintenant moi aussi je Vous veux, je suis bien à

Vous. Place à vous seul, ô mon Dieu! Que je meure en vous pour vivre

avec vous.»

Il a prononcé d’une voix entraînante l’_Adsum_ de l’obéissance; il a

tendu sans regret à l’onction ses mains liées. Le Père se tenait parmi

les prêtres en surplis qui lui imposèrent leurs mains sanctifiées. Il

donnait à Dieu un homme de son sang, presque son fils. C’était le plus

haut moment de sa vie. Dans la messe concélébrée avec le Pontife et les

nouveaux prêtres, au memento des vivants, Agnès, après la mère de

Jérôme, fut la première nommée. Les années, le pli ecclésiastique,

mettent entre elle et lui le calme d’une affection surnaturalisée.

Mme Élise était radieuse; mère d’un prêtre, elle a voulu que seules des

pensées fières eussent en son cœur droit de cité. Antoinette s’est

abstenue de venir pour ne pas éveiller, derrière sa présence, l’ombre

indiscrète d’Agnès. De celle-ci, Mme Élise a reçu un billet touchant:

Si quelque parcelle de douleur se mêle à votre allégresse,

laissez-la-moi.

Agnès, au sortir d’une période horrible d’abattement et d’acrimonie où

elle ne pouvait plus se voir dans une église, ni supporter l’aspect d’un

prêtre, s’est ressaisie peu à peu. La tendresse d’Antoinette cicatrisa

de son mieux les plaies de celle qu’elle appelait «sa grande blessée».

Agnès n’a pas eu cependant le courage de se marier, d’assurer à sa sœur

la liberté de sa vocation. Elle traîne la vie lente et somnolente d’une

châtelaine de province au fond «d’un vieux pays». Elle regarde, comme

elle disait, «les longs crépuscules mourir dans son étang». Elle choie

ses tristesses; elle se console dans des lectures sentimentales, dans la

musique; elle passe du violoncelle à l’harmonium; elle a tenté

d’apprendre aux enfants du village le chant grégorien, elle n’a pas

réussi.

Elle reste une de ces inépousées qui portent le signe d’un crucifiement

inconnu. Et le monde ne s’en doute pas. Si des étrangers nomment devant

elle l’abbé Jérôme Cormier comme un jeune prêtre de grand avenir, un

homme de Dieu, elle répond d’un air nonchalant:

--Je l’ai connu avant qu’il fût séminariste. Il avait alors d’autres

idées en tête; je crois qu’il s’est fait prêtre, un peu contre son gré.

Puis elle ajoute avec une bizarrerie mystérieuse qui, de sa part, ne

surprend guère:

--L’amour sait-il jusqu’où il montera?

Le signe sur les mains · 第 13 / 14 题