La journée débuta par une secousse domestique. Désirée, la veille au
soir, tandis que Mme Élise et Jérôme se promenaient dans le jardin,
s’était querellée, à table, avec Mme Hurpeau, la femme de service qui
l’aidait au ménage. Celle-ci, une grosse briarde, remuante et rusée,
visait à dominer la cuisinière, puis à la supplanter auprès de sa
maîtresse. Désirée avait, pour se défendre, une langue bien fourbie;
elle voyait assez clair dans le jeu de l’antagoniste. L’une et l’autre,
à cause du grand chaud, ayant vidé leur bouteille, avaient eu «des
explications», en étaient venues aux invectives. Désirée, toute la nuit,
avait ruminé cette affaire. Le matin, dès que Mme Élise descendit, avant
l’arrivée de Mme Hurpeau, elle posa _la question de confiance_:
--Je dois dire comme ça à Madame que, si Mme Hurpeau elle reste, moi, je
m’en vas.
Stupéfaite, Mme Élise s’informa du motif. Depuis vingt-trois ans que
Désirée la servait, elle l’avait vue plus d’une fois hargneuse après
avoir bu quelques verres de trop. Mais cette menace de partir la surprit
comme si une poutre du plafond craquait, signifiant qu’elle pouvait
tomber. Désirée faisait partie intégrante de la maison; Mme Élise
l’aimait, lui avait assuré «son pain de rente» pour le temps où,
vieillie, elle ne pourrait plus suffire à sa tâche.
--Nous quitter, ma pauvre fille! qui donc vous a brouillé la cervelle?
--Dame! expliqua Désirée, Mme Hurpeau voudrait m’apprendre à manger mon
pain. Une apologie sur les gigots qu’elle m’a faite hier! C’était
quelque chose de l’entendre. Et sur les mayonnaises... Et patati, et
patata! Pour en finir, je l’ai pincée en paroles: «Mme Hurpeau, qu’i ai
dit, regardez donc au fond de votre assiette. Brebis qui bêle perd une
goulée.» «Chipie, qu’elle m’a dit.» «Guérite, qu’i ai dit, moulin à
vent, bonne à rien.» «Charogne, sauf votre respect, qu’elle m’a dit.»
«Enfant de garce!» qu’i ai dit. Elle est partie, la bouche pleine; elle
a fait claquer la porte. Madame, il faut que je vous le dise: ça me
crucifie de la revoir dans ma cuisine. Si elle reste, c’est que Madame
ne veut plus de moi.
Mme Élise tenta de lui remontrer qu’elle devait, un mois et demi,
prendre patience. Les derniers jours de juin, on ferait les malles, on
se mettrait en route pour la Vendée; Mme Hurpeau serait alors congédiée.
Menue, sèche, avec son profil busqué de chèvre quinteuse, Désirée se
redressa, le poing brandi contre l’adversaire:
--Non, Madame, c’te femme-là, elle ne me convient ni trente journées, ni
deux, ni une. Je _ferai_ ben toute seule; ou Madame cherchera quelqu’un.
--Est-ce vous qui commandez ou moi? répondit Mme Élise d’un ton sans
réplique. Je ne vous retiens pas de force, Désirée.
Elle lui tourna le dos; la servante s’éloigna, butée dans un silence de
révolte.
Jérôme descendait, un livre sous le bras, se rendant à Paris; sa mère
lui parut si troublée qu’il voulut en savoir la cause. Il supposa--et il
ne se trompait guère--que des voisins anglais avaient fait offrir à
Désirée un gage exorbitant. D’où cette absurde et arrogante
intransigeance. Pour Mme Élise, habituée à gouverner en paix,
l’incartade de sa cuisinière avait la gravité d’un prodrome de
révolution. Jérôme la rassura; mais il sentit que, pour imposer à sa
mère sa volonté d’épouser Agnès, le moment serait mal choisi.
Comme il s’en allait, le facteur lui remit une lettre. Il reconnut
l’écriture serrée, archaïque et ferme de Dom Estienne. Le Bénédictin lui
disait:
«Depuis la Semaine Sainte je ne vous ai pas revu, mon cher ami. Je suis
très souffrant; j’ai besoin de vous entretenir. Je vous attendrai, soit
aujourd’hui, soit demain, à l’heure où vous serez libre; je ne sors
presque plus...»
Ce billet portait en haut, dans un coin, le mot: _PAX_ surmonté d’une
petite croix. La paix, celle qui n’appartient pas au monde, Jérôme
savait bien que le vieux moine en détenait le riche usufruit; et
rarement il l’avait quitté sans avoir eu part à la céleste aumône. Mais,
la croix, il n’en voulait guère, pour l’heure du moins.
Le message lui fut désagréable; il eût préféré le silence de Dom
Estienne jusqu’à ses fiançailles avec Agnès; alors, il se fût retranché
derrière un net engagement; le séminaire n’aurait plus qu’à s’évanouir
de l’horizon.
De plus, cette confidence: «Je suis très souffrant» donnait à penser que
le vieillard se savait atteint d’un mal sérieux, mortel peut-être.
Jérôme avait déjà remarqué sur ses joues une teinte «jaune paille»,
indice d’un cancer latent. L’idée que Dom Estienne mourrait bientôt le
chagrinait à l’extrême; sauf Montcalm, il n’avait vu disparaître
personne qu’il eût vraiment aimé. Et le langage d’un mourant prendrait
une majesté redoutable, celle d’une révélation venue de la zone
crépusculaire où l’on commence à découvrir les choses terrestres, comme
les montre l’éternité.
Néanmoins, à mesure qu’il réfléchissait, l’appréhension de cette visite
se changeait en une sorte d’impatience. Par devant Dieu, sous le regard
de l’homme qui tenait la clef de sa vie intime, il sonderait sa
vocation. Après une telle enquête il serait pleinement tranquille; car
il la supposait conclue selon l’attente de son cœur.
Dom Estienne habitait, dans le quartier des Bénédictines, assez loin du
couvent, le deuxième étage d’un pavillon isolé entre des ormes, au fond
d’une ruelle dénommée on ne savait pourquoi: rue de Narbonne.
La matinée était brûlante et vaporeuse; à travers le marché du boulevard
Raspail l’odeur des bouquets étalés ramena Jérôme au jardin de la villa,
et il se représentait, marchant sous une ombrelle, Agnès inquiète au
bord des pelouses où tournoyaient de fins jets d’eau.
Sur le palier de Dom Estienne, une angoisse l’assaillit; derrière cette
porte, sa destinée sévère ne l’attendait-elle pas? La servante qui
ouvrit avait la tournure d’une religieuse sécularisée; une petite
pèlerine ronde couvrait ses maigres épaules; elle montrait un de ces
visages que le régime conventuel a laminés, desséchés; et nulle passion
ne semblait pouvoir en ranimer la pâleur éteinte. Mais, lorsqu’il l’eut
interrogée entre haut et bas:
--Comment va le Père?
elle répondit d’une voix douloureuse et tremblante:
--J’ai grand’peur qu’il ne soit pas bien.
L’accent de cette parole signifiait un profond attachement au moine
silencieux qu’elle servait sans autre salaire que d’être logée et
nourrie.
Elle n’ajouta aucune explication, discrète par discipline, et comme si
elle avait eu peur de préciser ce qu’elle savait.
L’appartement de Dom Estienne possédait une singularité, un escalier en
colimaçon donnant, sous le toit, accès à une mansarde dont le Bénédictin
avait fait son cabinet de travail, «sa librairie.» Aumônier du couvent
de la rue Monsieur, il ne quittait son ermitage que pour aller remplir
son ministère quotidien. Le reste du temps, il se consolait, parmi ses
livres, du chœur de son abbaye lointaine, de l’office en commun, de tout
ce qu’il chérissait dans l’austérité monastique.
La chaleur dense, alourdie par l’exhalaison des vieilles reliures, ne
l’empêchait point, tout malade qu’il fût, de travailler là, sa lucarne
ouverte. Jérôme le découvrit à sa table, derrière une muraille
d’in-folio. Son teint s’identifiait à la couleur des parchemins jaunis.
Natif du Morvan, Dom Estienne conservait en son froc noir l’aspect d’un
montagnard à la tête fruste qu’on aurait crue taillée dans un bloc de
granit. Bien que l’œil fût caché sous l’ombre de dures arcades, il
émettait une flamme secrète et dominatrice. Ses lèvres rectilignes
paraissaient ne pouvoir exprimer que des certitudes: Cela est, ou: cela
n’est pas. _Est, est; non, non._ Mais une bonté calme et la tristesse
d’une grande fatigue détendaient la rigueur de son masque.
A l’entrée de Jérôme, il releva son front et sourit. Il ne prit pas le
temps de ranger sur son pupitre les feuillets épars; il tourna vers le
jeune ami sa chaise de paille, et, les deux mains ouvertes, l’attira:
--Eh bien! que se passe-t-il, mon enfant? On ne vous voit plus. Je
commençais à m’inquiéter...
Jérôme, au lieu de lui répondre aussitôt, dit impétueusement:
--Et moi aussi, en recevant votre mot, je vous ai cru bien malade. Mais
je vous trouve au travail. Donc tout va mieux.
--Détrompez-vous, mes jours sont comptés. Je voudrais simplement achever
la lecture de Denys le Chartreux. J’entreprends le quarante-deuxième et
dernier tome. Aurai-je la force de rédiger mes notes? J’aimerais mourir
assis ou debout. Il m’en coûte de voir approcher la lassitude dernière,
le consentement à la défaillance, l’envie de se tourner vers le mur et
d’exhaler le _Consummatum est_ sans avoir rien terminé. C’est ainsi;
Dieu est le Maître; je passerai à d’autres ma petite lampe de veilleur;
le repos dans la Lumière sera bon... Et vous Jérôme, où en êtes-vous?
Voyez-vous mieux le sens de votre avenir? Avez-vous pris une décision?
--Oui, répondit Jérôme d’un ton cavalier, et vous serez, après ma mère,
le premier à la connaître. Ce soir même, je vais me fiancer.
Le front du Bénédictin se plissa d’une surprise nettement pénible.
--Ce soir? Alors, ce n’est pas fait? Votre mère consent?
--Elle consentira. Elle-même a préparé ce mariage; elle a mis sur mon
chemin celle que j’ai choisie.
Et Jérôme parla fébrilement d’Agnès, des multiples nuances qui lui
avaient dévoilé chez elle une ardeur d’amitié naissante. Il ne
sous-entendit ni l’aventure dans les bois, ni les objections de Mme
Élise, ni son transport fou de l’autre nuit. Dom Estienne l’écoutait,
grave, tenant son menton entre son pouce et l’index qu’il allongeait
contre sa joue; et Jérôme tardait à toucher le point douloureux du
débat. Sous le tranchant du regard qui le scrutait, il se voyait,
d’avance, jugé, sinon vaincu. Le moine, avec une douceur péremptoire,
l’interrompit:
--Mon cher enfant, je ne connais pas cette jeune fille, j’ignore si
votre choix _fut_ raisonnable. Mais voulez-vous que nous priions
ensemble? Mettez-vous à genoux; cœur à cœur, nous examinerons si le
mariage est votre voie ou bien si Dieu vous veut tout entier.
Jérôme avait souvent pratiqué, chez Dom Estienne, l’agenouilloir en bois
appuyé au mur blanc, sous une image de la Sainte Face. Il avait, plus
d’une fois, senti la solennité du mouvement par où un homme se ploie aux
pieds du Juge infaillible, vis-à-vis d’un autre homme qui tient la place
du Très-Haut. Jamais cette comparution ne l’avait saisi comme en cet
instant où le tout de sa vie allait en dépendre; une terreur mystique
passa dans ses veines.
--Mon Dieu! soupira-t-il, éclairez-moi!
Dom Estienne, à genoux aussi, restait incliné contre sa table de
travail, la tête entre ses mains. Son immobilité, le silence de sa
prière fascina Jérôme, puis soudain l’irrita. Ce moine était si loin de
lui, même en priant pour lui! Il se disposait à faire échec aux conseils
prévus; il assemblait des motifs de résistance, quand Dom Estienne, sans
bruit, dans ses pantoufles, vint s’asseoir à sa droite, et, en le
bénissant, lui imposa sa lourde main.
Le prêtre laissa son pénitent réciter la moitié du _Confiteor_. Mais,
sans attendre la litanie de ses fautes coutumières, il éleva la voix,
reprit le ton d’un entretien qui n’avait rien d’un sermon:
--Mon ami, j’ai, tous les jours, et bien des fois, ces derniers temps,
songé à vous. J’ai interrogé Notre-Seigneur au _Memento_ de ma messe:
«Qu’allez-vous faire de cet enfant?» Je n’ai obtenu qu’une seule
réponse: «Il sera mien.» Je puis me faire illusion: A vous, plus qu’à
moi, Dieu, je le suppose, signifie sa volonté. Mais votre cœur veut-il
comprendre? Ce projet de mariage n’est-il pas un obstacle et une simple
tentation?
Loyalement, Jérôme dénombra les concordances mystérieuses où se pouvait
discerner le prolongement du premier appel, de celui qu’avait énoncé
Montcalm.
--Etes-vous, mon Père, continua-t-il, bien certain que nous ne sommes
pas, l’un et l’autre, hantés par le commandement du mort? Son mot:
«Prends ma place» s’est incorporé à notre mémoire; il a pénétré au fond
de moi-même et de vous, comme une persuasion invincible. Est-ce que cela
prouve une vocation? Auparavant, je n’avais guère l’idée du sacerdoce.
Enfant, oui, j’aimais à jouer au prêtre; j’admirais les prêtres et
encore plus les évêques. J’aurais voulu tenir une crosse et donner ma
bénédiction. A quinze ans, c’était fini: la chasse, mes chiens, un
cheval, les courses dans nos guérets jusqu’à la mer, je n’avais pas
besoin d’autre chose pour être heureux. A présent, j’ai l’âge d’aimer,
j’aime, je veux m’établir honnêtement, faire souche de bons chrétiens.
Dieu ne m’en demande pas davantage, pas plus qu’à mes père et mère et à
tous les aïeux, sans qui je ne serais pas aujourd’hui devant vous...
Le moine posa sur l’épaule de Jérôme l’index, noirci d’encre, de sa main
droite, et l’arrêtant:
--Voilà, mon fils, où la chair vous abuse. Laissons à l’arrière-plan
Montcalm, bien que son vœu, pour une âme généreuse comme la vôtre, ait
pris la force d’une indication. En somme, il a voué son sang au salut
d’une France qu’il voulait régénérée. Vous avez reçu de sa main le dépôt
d’un devoir sublime. Il vous est licite de récuser le fardeau. Mais, si
Montcalm ne vous avait point averti d’une prédestination, dites-vous
qu’elle vous eût été révélée d’ailleurs. Il faut des prêtres; vous le
savez comme moi, et d’excellents prêtres...
--Pardonnez-moi, mon Père, de vous interrompre, protesta Jérôme qui
releva la tête et, les yeux dans les yeux, affronta son confesseur.
C’est justement là une de mes grandes raisons pour ne pas entrer dans
les Ordres. Je me sens incapable de faire un bon prêtre.
--Incapable? Quel sophisme!
--Accablez, tant que vous voudrez, ma mollesse ou mon idolâtrie
charnelle. Si Agnès ne s’était pas offerte à mon désir, il se fût jeté
sur une autre proie. J’ai besoin de me fondre en une créature que
j’aime, dont je fasse mon tout, pour qui je sois un tout. Je voudrais
avoir plus d’un cœur et des sens jamais assouvis. Je veux rester libre,
entier dans mes énergies.
Dom Estienne, en face de cette explosion lyrique, se permit un sourire
indulgent; moins puissante eût été une remontrance:
--Ne divaguons point, Jérôme. Je fus comme vous, plus que vous
peut-être, et plus tôt, vers dix-huit ans. J’entrai quand même au
cloître; j’eus à me vaincre; j’ai souffert; la paix est revenue; et
maintenant, près de la fin, ce que j’ai sacrifié me paraît si peu de
chose, juste de quoi rendre méritoire mon renoncement! Vous prenez pour
une fatalité l’illusion d’un sang juvénile. Votre corps, que diable! Ce
n’est pas tout vous-même. Lorsque vous étiez au front, vous m’écriviez,
je m’en souviens: «Je dis à ma pauvre carcasse, comme Turenne: Tu
trembles! Si tu savais où je te mène, tu tremblerais bien davantage.»
Vous avez tenu contre la peur, contre le sommeil, contre la faim, contre
le froid, contre les poux, contre une blessure qui vous brûlait. Et vous
venez maintenant me raconter: La fantaisie de mon désir est plus forte
que moi! Est-ce la peine d’avoir été un héros? Vous ne seriez pas un bon
prêtre! Qu’en savez-vous? Je suis meilleur juge que vous de vos
aptitudes. Vous êtes un imaginatif, un démesuré, un violent, c’est
entendu. Mais je trouve en vous ce don rare et divin, l’amour. De qui
vous vient-il, sinon de Dieu? Il doit retourner à Lui. La passion d’une
femme--qui s’aime avant de vous aimer--vous donnera-t-elle l’ombre de ce
que Dieu donne à son prêtre dans le Sacrement de l’autel? Ah! maîtrisez
vos sens, mettez de l’ordre dans vos élans, et vous deviendrez _un
homme_, je vous en réponds. Vous êtes du bois dont on fait les Saints...
--Hélas! mon Père, opposa Jérôme, intimement ébranlé, on n’est pas un
saint malgré soi. Je me vois au-dessous de tout, et je n’éprouve aucune
envie de changer.
--Vous vous méconnaissez, mon cher ami. Il faut vous dire avec Louis de
Gonzague: _Ad majora natus sum, je dois, viser plus haut._ Rappelez-vous
au moins cette maxime que vous inculqua votre mère--et, vous me l’avez
dit,--elle vous fut secourable en plus d’une occasion: «Mon enfant,
estime-toi beaucoup, pour ne rien faire d’indigne de toi.» La vérité
simple, c’est qu’une illusion amoureuse vous tient, et, pour ne pas vous
en déprendre, vous cherchez les plus vaines excuses, vous n’hésitez pas
à vous vilipender.
En même temps qu’il dardait cette parole, les yeux de Dom Estienne
enfonçaient jusqu’aux moelles de Jérôme leur fulguration; vaincu par
l’évidence, le jeune homme baissa les siens:
--Vous touchez ma plaie, confessa-t-il, mais vous ne la guérirez pas.
Est-ce mon seul cœur qu’il me serait trop affreux de briser? Agnès
m’aime; je sens son chagrin, à la minute où elle saurait: Jérôme sera
prêtre. Et ma mère! Je suis, en ce monde, son espérance unique. La
maîtresse-poutre de la maison, c’est moi. Si j’abandonne mes terres, mon
patrimoine, l’œuvre de plusieurs générations s’effondre; j’éteins une
race dont le sang fut brave...
--Dites que vous la couronnerez. Toute race, une fois ou l’autre,
finira. Il est beau que le dernier du nom soit un prêtre. La fécondité
d’une famille, ce n’est rien auprès de ce qu’engendre un saint. Le
prêtre seul est vraiment _un père_; si vous étiez mon fils selon la
chair, je ne vous aurais jamais aimé comme je vous aime, mon pauvre
enfant. Et serait-ce la peine de s’offrir à Dieu, si l’on ne croyait
renoncer, pour le servir, à des choses d’un grand prix? La France vous a
demandé votre sang; vous ne l’avez pas marchandé; votre mère ne vous a
point supplié: Reste. Elle vous a dit: Pars. Le Christ exige beaucoup
moins; serez-vous avare avec Lui? La main d’un avare ressemble à la main
de bronze d’un heurtoir; celle-ci retombe sur la porte sans lâcher ce
qu’elle tient. Jésus, certes, ne fut pas avare avec vous; est-ce qu’il a
compté les coups de la flagellation? Est-ce qu’il a eu peur de faire
souffrir sa Mère, quand votre salut était en jeu? Regardez-le, ayez une
goutte de compassion pour les gouttes de sang innombrables.
Jérôme n’eut pas besoin de considérer la Face auguste que voilaient des
larmes sanglantes. Il courba la tête; l’accent du prêtre rompait au fond
de sa poitrine les sources d’une pitié libératrice; il s’abîma dans un
long sanglot:
--Mon Père, dit-il en se relevant, votre voix est la voix de Dieu. Après
vous avoir entendu, il m’est impossible d’être heureux d’un bonheur
simplement humain. Mais je veux réfléchir encore et m’éprouver; je suis
loin d’être soumis.
Dom Estienne le comprenait trop, que Jérôme en était loin! Il redoutait
pour lui le contact persistant d’Agnès, un cataclysme d’impulsions qui
emporterait les digues héroïques. Il désirait qu’un voyage immédiat mît
entre son amour et sa fragilité une distance apaisante. Jérôme lui
remontra l’impossibilité de ce départ, à la veille d’un examen. Il
devait auparavant s’ouvrir à sa mère; et rien ne lui coûtait davantage;
elle serait frappée d’une commotion cruelle.
--Voulez-vous, proposa Dom Estienne, que je l’y prépare? Si elle venait
me voir cet après-midi ou demain...
--Non, répliqua Jérôme, je lui parlerai, moi-même, le premier. Priez
pour que j’aie ce courage. Une fois prononcés les mots nécessaires, je
resterai très malheureux; je ne me démentirai plus; du moins, je
tâcherai.
Dom Estienne l’étreignit en silence, comme Montcalm et Jérôme s’étaient
étreints, le soir où ils échangèrent les suprêmes paroles.
Jérôme s’en alla, étourdi, courbaturé, comme après un corps à corps
surhumain. Il sentait le déchirement de sa blessure et aucune joie
d’avoir laissé Dom Estienne la débrider d’une main rude. Il croyait
marcher dans un songe amer dont il repoussait la vraisemblance. Dom
Estienne, au milieu de l’entretien, s’était révélé si différent de
lui-même! Ce moine pondéré l’avait poussé, presque avec violence, sur le
sentier des renoncements. Sa modération n’était-elle qu’une discipline
d’homme d’église, d’où s’évadait son âme intraitable? Mais non; une
Volonté qui n’était pas la sienne lui avait suggéré ses âpres conseils.
Jérôme voyait, dans la nuit de son angoisse, descendre une clarté
inconnue; et ce rayon le transperçait comme la pointe d’une épée
ardente.
--Irai-je où il me sera dur d’aller? Je suis libre. _Si je le voulais_,
ce qu’Agnès n’a pas encore entendu, avant une heure elle le saurait.
Pourquoi cette impuissance à vouloir? Sottise, vraiment, de croire à ma
force. Je ne puis rien sans Dieu, ni contre Dieu.
Jérôme répétait à sa manière la plainte du prédestiné:
--_Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?_
N’avait-il connu Agnès qu’afin de souffrir par elle et de la sacrifier?
Il la chérissait plus qu’avant; toutes ses fibres tremblaient de
désespoir, s’il pensait qu’elle ne lui appartiendrait pas. Et, malgré
tout, le monde dont elle était, il avait l’impression de ne plus y
vivre. Les passants défilaient lointains, comme si un glaive invisible
avait tranché les liens qui le retenaient au niveau commun des hommes.
Il avait éprouvé quelque chose d’analogue, quand il revenait du front à
l’arrière, parmi les civils indifférents. Mais, cette fois, la distance
semblait plus profonde, à peine franchissable.
Dans la rue du Bac un jeune homme, tout d’un coup, l’interpella,
l’arrêta:
--Cormier! Tu ne me reconnais pas? Jobard.
Marcel Jobard, fils d’un notaire parisien, avait été, comme Montcalm,
son camarade dans les tranchées. Seulement, las de s’exposer à ce qu’il
appelait «une quotidienne catastrophe de chemin de fer», il s’était
ménagé, au sein d’un état-major, un poste «amusant» et sans risques.
C’était un garçon fin d’allure, esthète, sceptique et voluptueux; sa
mise, sous une souple négligence, indiquait des velléités de dandysme.
Jérôme l’attirait par sa vigueur, comme étant le contraire de sa
mollesse:
--A quoi rêves-tu, mon vieux? Je ne t’ai pas connu si dans la lune!
--Et toi, riposta Jérôme, prompt à se ressaisir, que deviens-tu, depuis
les heures où, avec Montcalm...
--Nous fumions de si bonnes pipes, jusqu’à ce qu’il eût cassé la sienne.
Ce que je deviens? mon vieux, je me laisse vivre. La Victoire est une
cueilleuse de figues indolente; je la regarde passer, une corbeille sur
sa tête, les mains pourpres du sang des fruits. J’ai une amie charmante;
j’en ai même plus d’une; et je m’intéresse aux sciences occultes. Hier
soir, j’ai entendu la conférence du docteur Sivya. Ce fut très drôle. Il
nous fit apparaître Jésus-Christ en personne, dans une lumière étrange,
comme détaché de la muraille nue où il avait surgi. Après quoi, il nous
démontra, preuves en main, que Jésus n’a jamais existé.
--Jé-sus n’a ja-mais e-xis-té? reprit Jérôme en martelant chaque syllabe
d’un accent moins agressif qu’ironique. Et tu gobes ces farces-là? C’est
ce que Montcalm eût défini «un château de cartes bâti sur un courant
d’air».
--Je ne le prends pas autrement. Mais je suis ainsi. L’instable et
l’absurde m’enchantent. Tu t’en souviens. A Compiègne, en février 18, je
m’amusais à courir sur le verglas, sans point d’appui, avec l’idée que
je pouvais tomber; et je ne tombais pas; je me déplaçais trop vite.
--Eh bien! moi, dit Jérôme, l’instable me rebute, comme le gâchis d’un
dégel. Je veux fonder ma vie sur un roc, et qui ne glisse jamais.
Il quitta Jobard un peu brusquement, dégoûté par cette pose de
dilettante incurable. Comme toujours, la contradiction, au lieu
d’ébranler sa foi, l’excitait, de même que le spectacle des turpitudes
trempait sa volonté de souffrir.
Il suivait la rue de Sèvres, se dirigeant vers l’omnibus qui devait
l’emmener à la gare. Devant la façade des Lazaristes, il eut l’idée
soudaine d’entrer sous le portail, dans l’étroit couloir par où l’on
gagne la chapelle.
Rarement il y avait pénétré; elle lui déplaisait à cause de ses
ténèbres; il aimait, ainsi qu’Agnès, les églises joyeuses, celles que la
clarté d’une coupole vivifie d’en haut. A cette heure, elle eût été
déserte, si deux ou trois cornettes de religieuses n’avaient flotté hors
de l’ombre, au-dessus de vagues prie-Dieu. La lampe du sanctuaire,
étoile de sang lumineux, tremblait dans la hauteur de la nef; et Jérôme
trouva cette obscurité calmante, bonne au moins pour descendre au fond
de sa détresse.
--Seigneur, je suis devant vous comme un enfant perdu dans un bois.
Faut-il prendre à droite ou à gauche? Je sais trop sur quel chemin vous
m’attendez. J’hésite encore, parce que je suis lâche. Il faudrait mettre
la hache à la racine; Vous le pouvez, si je vous laisse faire. J’ai peur
de vos coups parce que je vous aime trop peu. Aimer quelqu’un qui m’aime
plus que je ne puis l’aimer, c’est au-dessus de mes forces. Dire: non! à
ma chair, Vous être consacré, n’être plus qu’à Vous, c’est terrible. Je
Vous plaindrais d’avoir un prêtre comme moi. Je ne mériterai jamais que,
par mon entremise, Vous vous fassiez chair et sang. Moi, _un autre
Christ_; est-ce possible? Je ne suis rien; je suis faible au delà de
toute faiblesse. Mais enfin, Vous êtes le Tout-Puissant: ou laissez-moi
dans la voie commune, ou, si Vous me voulez, que Votre Volonté vienne en
moi, donnez-moi l’énergie de quitter ce qui passe pour aller à Vous qui
demeurez.
Cette adjuration monta de l’abîme de son cœur avec une impérieuse
violence. Il se releva, tremblant d’avoir osé la proférer. Mais, quand
il sortit de la chapelle, un pas immense était accompli. Il requérait du
Maître la décision; il n’aurait plus qu’à obéir.