M. de Boisgenêt se leva incontinent. "Qui est ce faquin? s'écria-t-il.

--Vous le voyez d'ici, ce grand jeune homme à la fraise godronnée.

--Ne serait-ce point le prince Natti?" dit-il, et il regarda d'un oeil

rêveur la chaise qu'il venait de quitter.

"Ah! j'y pense, dit-elle, je ne veux pas vous commettre avec ce

fier-à-bras, et je vais à l'instant trouver mon tuteur...

--Ne me parlez plus de votre abominable tuteur! s'écria M. de

Boisgenêt en bondissant comme si elle lui avait cinglé la figure d'un

coup de cravache. Cette affaire ne concerne que moi, je cours réclamer

mon bien et sauver votre honneur."

Il se versa un rouge bord, l'avala d'un seul trait pour s'assurer de sa

résolution; puis, l'oeil émoustillé et guerroyant, il se coula de

groupe en groupe et atteignit enfin l'homme à la fraise, lequel

haranguait une douzaine de masques rangés en cercle autour de lui et

les mettait au défi de deviner d'où lui venait sa cocarde.

M. de Boisgenêt l'aborda fièrement et lui cria: "Monsieur, ayez

l'obligeance de me remettre au plus vite le noeud de rubans que vous

portez à votre épaule droite; la personne à qui vous l'avez pris me

charge de vous le réclamer.

--La plaisanterie est un peu forte, répliqua-t-il en traînant sa voix.

Si la fantasque princesse qui m'a octroyé ce précieux don a regret à sa

libéralité je ne saurais qu'y faire, et je le défendrai jusqu'à mon

dernier soupir contre tous les Kalmouks, les Lapons et les Samoyèdes de

l'univers."

A ces mots, il dégaina sans crier gare, et se mit à faire avec son épée

un moulinet si terrible que M. de Boisgenêt, surpris par cette vive

riposte, recula de cinq ou six pas. Sa retraite précipitée mit en gaîté

les assistants. Il devint furieux d'avoir eu peur, et dans ses furies

il ne craignait plus rien. Il jeta les yeux çà et là pour découvrir une

arme; faute de mieux, il se saisit de la houssine que portait un Magyar

dans une de ses bottes à l'écuyère, et commença de s'en escrimer; d'un

coup de revers, l'ennemi la fit sauter au plafond. Sa rage ne connut

plus de bornes; il bondit en tournoyant autour du redoutable acier,

espérant toujours le trouver en défaut. Il s'exposait tant que le

prince craignit de l'embrocher et rompit d'une semelle. Ce jeu aurait

eu peut-être un sinistre dénoûment, si par bonheur M. de Boisgenêt

n'eût posé le pied sur une tranche de limon glacé tombée d'un plateau;

il s'étendit tout de son long, donnant de la tête contre un socle de

marbre que surmontait un buste. Au même instant, un Bédouin qui

assistait silencieusement à cette passe d'armes et qui à l'insu de

Sylvio était venu prendre position derrière lui allongea rapidement le

bras et enleva la cocarde. Ce fut au tour du prince d'être furieux. Il

se rua sur l'audacieux larron; mais il poussa un cri d'effroi en

trouvant au bout de son épée miss Rovel, qui lui cria vivement:

"Prince, à quoi pensez-vous? C'est mon tuteur." Il se confondit en

excuses et remit l'épée au fourreau, tandis que Raymond, qui avait

gardé tout son sang-froid, replaçait tranquillement la cocarde dans les

cheveux de Meg, et que le marquis, fort étourdi de sa chute, se

relevait à grand'peine et réclamait d'une voix lamentable un mouchoir

pour se bander le front.

Bien que cette scène n'eût duré que peu de minutes, elle avait causé

une vive émotion. En voyant le prince Natti mettre flamberge au vent,

une femme s'était évanouie, d'autres avaient poussé des cris perçants.

De toutes parts on était accouru; l'orchestre avait fait silence, et M.

de Boisgenêt étant tombé face contre terre, le bruit s'était répandu de

proche en proche qu'un homme à grande collerette venait d'occire un

Kalmouk. Ce bruit arriva jusqu'aux oreilles de lady Rovel; l'instant

d'après, elle était sur les lieux en proie à la plus vive irritation,

aussi indignée que surprise qu'on se permît de faire du scandale chez

elle. Arrachant son masque, elle porta autour d'elle des yeux

farouches. Elle s'avisa que le mort était sur pied, elle le regarda

durement, comme pour lui demander compte de sa fausse alerte ou pour

lui reprocher d'avoir perdu en ne mourant pas l'occasion unique qui

s'offrait à lui de se rendre intéressant. "Marquis, lui dit-elle sans

prendre le temps de choisir ses mots, vous êtes un sot; allez vous

faire panser par mes femmes." Puis avec un geste à la Roxane elle dit

au prince: "Sortez!" et à sa fille, en se penchant à son oreille:

"Retirez-vous dans votre chambre." Enfin, se tournant vers Raymond et

lui lançant un regard qui tombait sur lui du plus haut des airs comme

le faucon sur la grue: "Monsieur, murmura-t-elle d'une voix saccadée,

venez me trouver demain vers midi, j'aurai deux mots à vous dire."

Là-dessus, elle donna l'ordre à la musique de reprendre ses flonflons;

le bal recommença, le calme se rétablit par degrés, non toutefois dans

l'esprit de Raymond, qui, une demi-heure plus tard, regagnait son

hôtel, rapportant dans sa tête deux ou trois orchestres, une cohue de

masques, tous les costumes et tous les peuples de la terre, des colères

japonaises, des manéges et des mensonges arméniens, des collerettes

godronnées, des barbes à la Montesinos, des coups d'épée et des

cocardes. Il employa le reste de la nuit à converser avec ses pensées;

il lui semblait qu'elles aussi portaient un masque et qu'il s'efforçait

en vain de démêler leur visage, d'autant qu'elles gambadaient,

pirouettaient autour de lui aux sons d'une musique endiablée. Quand le

premier rayon du jour pénétra dans sa chambre, il constata qu'elle ne

renfermait qu'un philosophe en déconfiture, pour lequel la physique et

la métaphysique se réduisaient à deviner le secret d'une petite fille

et à savoir exactement ce qui se passait dans son coeur, supposé

qu'elle en eût un.

Miss Rovel · 第 19 / 24 题