La première nuit que passa Raymond à Florence fut très-agitée. Il eut
une sorte de cauchemar; ce qu'il crut voir dans son rêve, c'est qu'il
possédait pour tout bien une grande armoire en vieux chêne, et qu'il
voulait la vendre avec tout ce qu'elle renfermait. Or ce qu'elle
renfermait, c'était Meg. Tout à coup il découvrit que Meg s'était
multipliée; il y en avait au moins douze, toutes jolies comme un songe,
et se ressemblant fort, à cela près que les unes avaient une âme blonde
et que les autres l'avaient noire. Il montait la garde devant son
buffet; mais, quelle que fût sa vigilance, l'une des prisonnières
trouvait toujours moyen de s'échapper. Il fallait courir après la
fugitive, et c'était une affaire. Un chaland se présenta; incertain de
son choix, il passait en revue ces blondes et ces brunes, leur faisait
les yeux doux, leur prenait le menton. Raymond s'en offusqua et se
fâcha tout rouge, le traitant de faquin. Un autre amateur, moins
familier, offrait d'acheter en bloc tout l'assortiment. Raymond lui
donna la préférence; puis, par un caprice qu'il ne s'expliquait pas, il
se ravisa, lui déclara qu'il ne voulait vendre que onze Meg et garder
la douzième avec l'armoire, attendu que sa destinée était de posséder
éternellement une armoire qui renfermerait une petite fille. L'acheteur
s'obstina, on se prit de paroles, ce qui est aussi fatigant que de
courir. Le marché n'était pas conclu, quand Raymond se réveilla,
très-las d'avoir tant trotté, grondé et disputé.
Dès qu'il eut repris ses sens, il s'avisa qu'il s'était trompé sur le
point de la question, que Meg était sortie depuis longtemps de son
buffet, mais qu'il y avait de par le monde un certain marquis de
Boisgenêt qui voulait l'épouser, que cette prétention était révoltante,
et que lui Raymond Ferray saurait bien la traverser. Il s'étonna de la
chaleur avec laquelle son indifférence embrassait cette résolution; que
lui importait après tout? Sa toilette achevée, il s'assit près de sa
fenêtre et passa une heure à contempler les collines qu'il avait
parcourues la veille et qu'enveloppait une gaze argentée où se
détachaient en vigueur des tours, des clochers, des coupoles, les
arches surbaissées du pont de la Trinité. Pendant que ses yeux se
baignaient dans cette vapeur lumineuse, il sentait croître son désir de
faire mat M. de Boisgenêt. N'est-ce pas une fête pour un misanthrope de
mortifier un sot?
La veille, il avait appris de sa pupille que lady Rovel déjeunait de
bonne heure et qu'elle était visible avant midi. Aussitôt qu'il eut
déjeuné lui-même, Il se présenta chez elle. Le valet de chambre qui
l'introduisit l'annonça d'une voix si indistincte que son nom ne fut
point entendu de lady Rovel. Elle était à demi-couchée sur un divan;
Mirette, qui sommeillait à ses côtés, se réveillant en sursaut, aboya
furieusement Raymond. Sa maîtresse fit taire le carlin en le menaçant
de son éventail, et, sans changer de posture, elle fit signe au
visiteur d'avancer un fauteuil. Ils passèrent quelques instants à
s'entre-regarder. Raymond s'étonnait de la trouver si pareille à
elle-même; par une grâce d'état, cette miraculeuse beauté, qui venait
de doubler le cap de la quarantaine, était à l'abri des injures du
temps. Si elle se croyait tenue à prendre quelques précautions,
personne ne s'en apercevait, et quand on s'en fût aperçu, il lui
restait ce que les années ne pouvaient lui ôter, des lignes superbes,
la plus belle taille du monde, son regard fier et dominateur, sa
hautaine nonchalance, son grand air de sultane; mais cette sultane
était revenue de tout les sultans. Le héros de sa dernière aventure
était un petit prince allemand, qu'elle avait rencontré en descendant
du Bernina. Elle l'avait fait longtemps languir; pour désarmer ses
rigueurs, il s'était livré à des excès de génuflexions et d'idolâtrie.
Le pacte conclu, après avoir voyagé avec lui en France et en
Angleterre, elle l'avait accompagné dans ses Etats. Une fois chez lui,
par égard pour ses sujets, le jeune souverain jugea convenable de se
redresser un peu. Ce changement d'attitude enfanta une brouille, suivie
d'un raccommodement, et peu après d'une seconde brouille, qui fut
définitive. Cette dernière déception avait pris plus que les autres sur
l'humeur de lady Rovel. Il lui semblait que c'en était fait, que sa
destinée lui avait dit le mot de la fin et que l'univers ne renfermait
rien qui fût digne de sa condescendance. Elle avait beau fouiller dans
son coeur, elle n'y trouvait plus l'étoffe d'une nouvelle illusion. La
vie lui apparaissait comme une cage, dont elle comptait les barreaux;
la lionne emprisonnée promenait autour d'elle des yeux tristes, qui
renonçaient à chercher un lion.
Le salon était un peu sombre, et lady Rovel ne s'était pas remis tout
de suite le visage de Raymond. Soudain son front s'éclaircit; relevant
la tête: "Ah! c'est vous, monsieur, dit-elle. Est-il vrai que vous
soyez allé à La Mecque?
--Oui, madame, et que j'en suis revenu.
--Sain et sauf?
--Avec un peu de sang-froid, on se tire toujours d'affaire.
--Vous étiez déguisé en derviche?
--Oui, madame.
--Et si on vous avait découvert, on vous aurait assommé?
--Infailliblement, ou poignardé; les musulmans ne sont pas tendres
pour ces chiens de chrétiens."
Elle se redressa tout à fait et murmura entre ses dents: "_A great
achievement indeed! This man looks like a gentleman!_" ce que Raymond
traduisait ainsi pour son instruction particulière: "C'est une belle
prouesse en vérité, et cet homme a la tournure d'un _gentleman_." Elle
ajouta: "Je veux que vous me racontiez votre pèlerinage du commencement
jusqu'à la fin.
--Très-volontiers, madame, répondit-il; mais souffrez qu'auparavant,
pour l'acquit de ma conscience..."
Elle fronça le sourcil: "Oh! je sais ce que c'est. Meg m'a dit qu'elle
vous avait rencontré hier par le plus grand des hasards sur le mont
Oliveto, car vous auriez passé dix fois par Florence sans avoir l'idée
de venir nous voir. Elle vous a conté ses petites histoires, elle a
réussi à vous prévenir contre M. de Boisgenêt, et vous m'apportez tout
courant vos aigreurs. Cela ne m'étonne pas, vous êtes l'homme le plus
contrariant du monde, et j'aurais dû vous défendre ma porte; mais j'ai
de l'indulgence pour les pèlerins.
--Je ne suis point aigri, lui répondit Raymond; je vous avoue pourtant
qu'un mariage si disproportionné...
--Est un projet saugrenu, qui n'a pu naître que dans une tête
détraquée, interrompit-elle encore. Ce mariage se fera, tenez-vous-le
pour dit.
--Il ne se fera pas, madame, soyez-en convaincue.
--Vous avez raison, il ne se fera pas, il est déjà fait.
--Je n'en crois rien, je le tiens déjà pour à moitié défait.
--Quelle impertinence! s'écria-t-elle. Avez-vous juré de me mettre en
colère? Je n'admets pas qu'on me contredise.
--La contradiction, madame, est un moindre mal que le repentir.
--Je ne me repens jamais de rien. Or çà, que vous a fait ce pauvre
marquis?"
Il commençait à le draper de toutes pièces, elle lui coupa la parole,
protestant que M. de Boisgenêt était un homme accompli, dans un état
parfait de conservation, très-avisé, très-spirituel, fort entendu en
affaires et dans la vente des dentelles, et qu'elle serait ravie
d'avoir toujours à sa disposition ses petites jambes et ses bons
conseils.
"Pour vous être agréable, madame, reprit Raymond, je vous accorde que
le marquis serait le meilleur des gendres; le malheur est qu'il ne peut
devenir votre gendre sans devenir du même coup le mari de votre fille,
et que votre fille ne veut pas de lui. Cela change un peu l'état de la
question."
Elle le regarda un instant en silence; puis, se mettant à rire d'un
petit rire aigu, elle s'écria: "Eh! monsieur, n'avez-vous pas encore
découvert que je n'aime que _moâ?_"
Raymond demeura comme abasourdi de cette déclaration de principes si
peu gazée. Il s'inclina profondément: "Voilà un aveu, dit-il, qui me
ferme la bouche.
--Et moi, je veux que vous parliez, répondit-elle, afin que j'aie le
plaisir de vous expliquer et de vous prouver que vous n'avez pas le
sens commun.
--J'en conviendrai, si vous le voulez, à l'instant même. Après tout,
que M. de Boisgenêt épouse ou n'épouse pas, cela m'est bien égal.
--Et moi, je ne veux pas que cela vous soit égal, reprit-elle en
s'échauffant. Qu'est-ce à dire? Meg n'est pas une étrangère pour vous.
Elle prétend que vous vous considérez un peu comme son tuteur.
--Ah! permettez, madame, comme un tuteur libéré.
--Je n'aime pas les indifférents, répliqua-t-elle. La discussion est
encore ce qu'il y a de moins ennuyeux dans ce monde. Je consens à vous
faire part de mes motifs pour hâter ce mariage. Meg est une étourdie,
une écervelée; elle a une liberté de ton et de manières
très-compromettante, et si je lui laissais plus longtemps la bride sur
le cou, elle ferait au premier jour quelque frasque qui la rendrait
immariable. Son sot frère, que je ne reverrai de ma vie, m'est venu
dire à Lucerne que je l'élevais fort mal, et avant de retourner à la
Barbade, ce maître sire a daigné me mander de Liverpool qu'il mettait
sur ma conscience l'avenir de sa soeur. Fort bien, je n'en veux plus
répondre, et je crois faire son bonheur en la mariant à un homme expert
en beaucoup de choses et qui possède quelque aisance."
Raymond se disposait à riposter quand la porte du salon s'ouvrit, et M.
de Boisgenêt parut. "Arrivez donc, marquis, lui cria lady Rovel. Voici
M. Raymond qui est en train de me démontrer que je serais une folle de
vous accorder la main de Meg."
Le marquis fut aussi chagrin qu'étonné de trouver Raymond installé dans
la place. Il eut quelque peine à se faire une contenance. Bien qu'il ne
fût guère plus haut qu'une botte, ce petit homme était une machine
assez compliquée. Il était né prudent et passionné, deux qualités qui
se contrarient. Fort attaché à son intérêt, à son repos, à la
conservation de sa mince personne, et, comme Panurge, craignant
naturellement les coups, il ne laissait pas d'avoir les yeux et le
coeur prenables, l'humeur prompte, bouillante, et, quand le feu se
mettait aux poudres, les explosions de sa tendresse ou de sa bile
faisaient sauter en l'air sa prudence, qui ne retombait pas toujours
sur ses pieds. En apercevant Raymond, il sentit se réveiller dans son
coeur une vieille rancune, qui n'avait jamais trouvé l'occasion de se
satisfaire. Ayant jeté à l'intrus un regard noir, il dit à lady Rovel:
"Je suis marri d'avoir encouru la disgrâce de M. Ferray; le malheur est
que je ne sais pas qui est M. Ferray.
--Vous êtes un ingrat, monsieur, repartit Raymond. Avez-vous donc
oublié que je vous rencontrai un jour sur une grande route? Vous étiez
mal en selle, et je vous aidai fort obligeamment à descendre de cheval.
--A cette heure, il m'en souvient, répondit-il en grimaçant. Une
affaire urgente m'obligea de quitter Genève avant d'avoir pu
reconnaître votre bon procédé; mais, vous vous trompez, je ne suis pas
un ingrat, et me voilà prêt à vous payer ma dette.
--Il est trop tard, reprit Raymond; j'ai attendu pendant vingt-quatre
heures vos remercîments. Plat réchauffé ne valut jamais rien.
--Eh bien! que signifient ces logogriphes? demanda lady Rovel.
--M. de Boisgenêt se fera sans doute un plaisir de vous les expliquer,
lui répondit Raymond; je lui cède la parole.
--Marquis, expliquez-vous donc! dit-elle;" puis, s'interrompant
brusquement: "Pourquoi avez-vous remis votre cravate bleu de ciel? Vous
savez que je ne puis la souffrir."
M. de Boisgenêt était trop excité pour s'arrêter à plaider la cause de
sa cravate bleue. Roulant des yeux formidables: "Monsieur,
s'écria-t-il, si vous vous avisez de me rendre quelque nouveau service
du même genre, je vous jure que ma reconnaissance ne se fera pas
attendre.
--C'est une épreuve que je suis bien aise de faire, riposta Raymond,
et le nouveau service que je vous rendrai sera de vous sauver le
ridicule dont vous ne manqueriez pas de vous couvrir en épousant malgré
elle une jeune fille qui a de bonnes raisons pour ne pas vous aimer."
Peu s'en fallut que M. de Boisgenêt ne lui sautât aux yeux; mais il se
ressouvint de certain poignet de fer qui l'avait un jour assez rudement
secoué. Se tournant vers lady Rovel: "Depuis quand, madame, lui
demanda-t-il, M. Ferray a-t-il voix au chapitre? Depuis quand
souffrez-vous qu'il dispose de votre fille comme de son bien?
--C'est lady Rovel elle-même, reprit Raymond, qui m'a chargé de vous
dire qu'elle est fort sensible aux poursuites dont vous honorez sa
fille, mais qu'elle vous prie de les cesser dès ce jour."
Lady Rovel fit un saut. "Oh! par exemple, voilà qui passe les bornes!
dit-elle en rougissant de colère. Monsieur Ferray, vous vous oubliez
étrangement, et je ne m'étonne pas que, dès la première minute que je
vous ai vu, vous ayez été ma bête d'aversion. Vit-on jamais pareille
insolence? Il est inouï qu'on se permette d'en user si librement avec
moi. De quel droit parlez-vous d'un ton de maître? Je vous montrerai
bien qui est le maître ici, et que lady Rovel donne des ordres et n'en
reçoit pas."
Cette énergique apostrophe transporta d'aise M. de Boisgenêt. Tour à
tour il assénait sur Raymond des regards triomphants ou contemplait
lady Rovel d'un air de profonde reconnaissance, dans l'espoir qu'elle
allait mettre à la porte l'insolent. Quelle ne fut pas sa surprise,
quel ne fut pas son mécompte quand elle s'interrompit au milieu de son
discours pour s'écrier: "Décidément, marquis, votre cravate bleu de
ciel m'est insupportable. Allez bien vite en changer, et par la même
occasion, vous ferez prendre l'air à Mirette; il me semble que vous la
négligez depuis quelque temps." Puis, allant à Raymond: "Monsieur
Ferray, dit-elle, emmenez-moi faire un tour au jardin, et vous me
raconterez La Mecque."
Elle lui prit le bras, et ils passèrent au jardin, où ils furent
longtemps tête à tête. Se piquant d'honneur, résolu à gagner la partie
contre M. de Boisgenêt, Raymond se donna quelque peine pour se
concilier les bonnes grâces de lady Rovel. Il répondit avec
empressement à toutes ses questions, lui narra La Mecque et les dangers
qu'il avait courus. Bien qu'elle n'en marquât rien, lady Rovel écoutait
avec plaisir ce récit qui lui ouvrait des horizons nouveaux. De temps à
autre, elle détachait ses yeux de son éventail pour jeter sur le
narrateur un long regard pénétrant, qui le transperçait d'outre en
outre. Peut-être cherchait-elle la solution d'un problème qu'elle
venait de se poser; peut-être se disait-elle: "Est-il sûr que cet homme
ne ressemble à rien de ce que j'ai vu jusqu'aujourd'hui?" Peut-être
aussi était-elle seulement bien aise de tromper une heure durant
l'ennui qui la consumait. Bien habile qui eût pu lire ses secrets sur
son visage de marbre!
Raymond revenait de La Mecque à Djeddah, vie et bagues sauves, quand
lady Rovel lui dit: "A propos, pourquoi tenez-vous tant à ce que Meg
n'épouse pas M. de Boisgenêt? Vous êtes convenu que cette petite vous
est assez indifférente.
--Assurément je n'ai pas le coeur tendre, lui répondit Raymond. Je
vous avouerai que je me résignerais plus facilement au malheur de miss
Rovel qu'au bonheur de M. de Boisgenêt.
--Vous le détestez?
--Non comme individu, mais comme espèce. Il suffit d'un sot heureux
pour me gâter l'univers.
--Voilà qui est bien! dit-elle; j'aime les gens qui ont des haines...
Au surplus je confesse que les cravates de cet homme sont odieuses;
mais, pour tout le reste, je persiste à soutenir que c'est un excellent
parti.
--Détestable au contraire, vous le savez aussi bien que moi.
--Quel entêtement! fit-elle en frappant du pied. Meg en a-t-elle un
autre à me proposer? Vous a-t-elle fait des confidences? Elle doit
avoir en tête quelque ridicule amourette.
--Aucune, madame, répondit-il vivement.
--Elle vous l'a dit?
--En gros.
--Faites-le-lui redire en détail; les petites filles se rattrapent
toujours sur les détails. Meg est une sournoise; mettez-la sur la
sellette.
--J'y consens; mais il est convenu que dès ce moment M. de Boisgenêt
est débouté de sa demande et condamné aux frais du procès.
--Point du tout. Entendez-moi bien: de trois choses l'une, ou bien Meg
l'épousera, ou elle me présentera quelque autre gendre acceptable, ou
je la mettrai en pension. Il ne faut pas me demander de la garder plus
longtemps auprès de moi, elle ne manquerait pas d'abuser de la liberté
que je lui laisse."
Il parut clair à Raymond que sur ce dernier point le parti de lady
Rovel était pris. La raison qu'elle donnait pour ne pas garder sa fille
auprès d'elle était bonne, celle qu'elle ne donnait pas était meilleure
encore. Meg avait deux torts impardonnables, elle avait la tête un peu
légère et une beauté trop admirée pour ne pas servir de texte à des
comparaisons dangereuses.
"Je craindrais, reprit Raymond, que miss Rovel ne préférât les galères
à un pensionnat, et en tout état de cause voilà un maître de pension
qui aura de la tablature.
--Vous n'enviez pas son sort? C'est un emploi que vous ne briguerez
pas?
--A Dieu ne plaise! j'ai fait mon temps.
--Le mieux, reprit-elle, serait encore de marier Meg, et que ce fût
fait une fois pour toutes. Chargez-vous-en.
--Et d'avance vous ratifiez mon choix?
--Je réclame le bénéfice d'inventaire; je me défie de vos idéalités."
Dans ce moment, on vint avertir lady Rovel que des visites
l'attendaient au salon. "Venez passer la soirée dans ma baraque,
dit-elle à Raymond. Vous causerez avec cette petite fille, et peut-être
vous lui extorquerez son secret."
Elle le salua du bout du menton et s'éloigna; mais à mi-chemin, se
retournant: "Après-demain, lui cria-telle, je donne un bal masqué, et
je désire que vous y veniez.
--Ah! madame, quelle cruelle plaisanterie! lui répondit-il, je n'ai
jamais eu l'humeur à la danse.
--Vous aurez l'humeur qu'il me plaira, je veux que vous fassiez une
fois ce que je veux, et j'exige que vous paraissiez à mon bal en
costume de derviche. C'est une idée que j'ai. Si vous me refusez, avant
trois jours Meg sera la marquise de Boisgenêt.
--Vous serez obéie, madame, lui dit-il en s'inclinant.
--Je savais bien que tôt ou tard je finirais par vous apprendre à
vivre!" Et sur ce elle lui tourna le dos.
Raymond n'eut pas plus tôt quitté lady Rovel qu'il s'étonna de lui
avoir fait deux promesses qu'il était bien tenté de ne pas tenir. L'une
l'humiliait un peu, l'autre le rendait fort perplexe. Hercule filant
aux pieds d'Omphale lui paraissait un personnage moins absurde, moins
ridicule que le philosophe Raymond Ferray se costumant et se masquant
pour satisfaire la fantaisie musquée d'une Anglaise qui s'ennuyait.
D'autre part, il s'était engagé à confesser Meg, à découvrir son
secret, si tant est qu'elle en eût un. La veille, il l'avait quittée
convaincu qu'elle avait le coeur parfaitement libre. Il se prenait
soudain à en douter, et ce doute lui causait un malaise, une irritation
qu'il ne réussissait pas à s'expliquer.
En rentrant à son hôtel, il était résolu d'écrire un mot d'excuse à
lady Rovel et de repartir le soir même pour Genève. Il commença de
faire ses malles; mais le billet lui sembla difficile à écrire, et il
considéra aussi que son brusque départ réjouirait infiniment M. de
Boisgenêt, qui s'imaginerait peut-être lui avoir fait peur. Il se
résigna mélancoliquement à son sort. S'étant fait indiquer l'adresse
d'un costumier, il passa cinq ou six fois devant la boutique avant de
se résoudre à y entrer. Il ne trouva point de bonnet de derviche à son
gré, et se rabattit sur un costume de Bédouin. Ce n'était qu'un
à-peu-près qui lui déplut, il se surprit à le critiquer avec une
vivacité d'archéologue. Quand on a l'esprit d'exactitude, on le met
partout; peut-être aussi jugeait-il que toute chose qui mérite d'être
faite mérite d'être bien faite. Il s'échauffa, prit un crayon, fit un
dessin, donna d'un ton magistral ses instructions au costumier, qui lui
promit de les exécuter ponctuellement; puis il retourna dîner dans son
hôtel, et vers dix heures, ayant mis une cravate blanche et passé un
frac qui dormait depuis longtemps dans ses plis, il se rendit au raout
de lady Rovel.
Il n'est pas difficile de trouver à Florence des salons où l'on cause,
parmi lesquels il en est un justement célèbre; il y en a d'autres fort
agréables où, selon l'expression d'un diplomate, on _décamérone_. Celui
de lady Rovel était d'un genre un peu différent; il ressemblait à un
ministère, on s'y rendait pour solliciter, et il était le théâtre
d'ardentes compétitions. La foule des postulants se disputait deux
places: l'une était de création toute fraîche, et il n'y avait pas
encore été pourvu; l'autre avait eu déjà de nombreux titulaires qui
avaient été la plupart brutalement destitués, et pour l'heure elle
vaquait par la démission volontaire du dernier. Au reste les initiés
seuls avaient l'intelligence de la double partie qui se jouait sur ces
parquets en mosaïques, sous ces plafonds peints à fresque. Tout se
passait sans bruit, sans éclat; les ambitions se livraient à de sourdes
pratiques, marchaient à pas de loup, poussaient clandestinement leurs
sapes,--personne n'eût osé employer le fer et le feu.
Comme il arrive souvent aux femmes qui ont fait beaucoup parler
d'elles, lady Rovel tenait par-dessus tout au respect; elle était
sévère sur l'article des bienséances et faisait avec des yeux d'argus
la police de ses réceptions publiques. Elle n'y souffrait ni un
personnage équivoque, ni une familiarité malséante, ni un propos libre,
ni un geste hasardé. Bien qu'elle eût fort peu ménagé l'opinion, elle
exigeait qu'on tînt grand compte de la sienne, et depuis son retour
d'Allemagne elle était presque collet monté. Elle en avait rapporté
aussi le fanatisme du contre-point, elle ne jurait que par deux ou
trois maîtres, et méprisait les ariettes. On faisait chez elle beaucoup
de musique de chambre, au grand déplaisir des Florentins, qui goûtaient
peu l'austérité de cet amusement. Quiconque se fût permis de chuchoter
ou de balancer sa chaise pendant l'exécution d'un quatuor de
Mendelssohn ou de Schumann aurait été remis à l'ordre par un signe de
tête impérieux, par un de ces regards qui dévorent leur proie. Il en
résultait que le salon de lady Rovel n'offrait qu'un divertissement
médiocre aux jeunes gens; ils ne laissaient pas d'en rechercher
l'entrée avec ardeur, car la jeunesse espère toujours. Les uns se
flattaient de ranimer dans un coeur engourdi quelque tison dormant sous
une cendre glacée, les autres venaient pour Meg. Ces derniers étaient
contraints de s'observer beaucoup dans leurs empressements. Lady Rovel
aurait pu écrire sur sa porte: "Il n'y a ici qu'un seul Dieu, et, comme
le Dieu d'Israël, il est glorieux et jaloux."
L'accueil qu'elle fit à Raymond fut très-remarqué; depuis longtemps la
déesse ne s'était si fort humanisée. Dès qu'elle le vit entrer, ses
sourcils dépouillèrent leur éternel nuage, elle secoua sa langueur. Lui
ayant fait signe d'approcher, elle l'entretint avec tant d'animation
que M. de Boisgenêt en éprouva le plus violent dépit. A plusieurs
reprises, il jeta des yeux flamboyants sur Raymond, qui demeura
insensible à ses provocations. Heureusement pour le marquis, Meg, après
s'être fait attendre, parut enfin dans une robe de soie rose, qui
dégageait sa poitrine et ses épaules, le printemps aux joues, la joie
au front, pimpante, fringante et piaffante;--sa démarche ressemblait
aux pas incertains et tumultueux d'une jeune prêtresse de Bacchus qui
apprend encore son métier. Tous les yeux se portèrent sur l'apparition;
elle regardait ceux qui la regardaient, elle semblait leur dire: "Eh!
oui, j'existe, et c'est un coup de fortune que je saurai mettre à
profit."
M. de Boisgenêt, sans perdre une seconde, s'élança au-devant d'elle
avec la noble fierté d'un propriétaire qui entre en possession, son
acte authentique d'achat à la main. Il l'entraîna dans un coin désert
du salon, prit place auprès d'elle et disposa sa chaise de manière que
personne ne pût approcher. Après l'avoir accablée de compliments sur sa
beauté et sur sa robe rose, qui faisait valoir la splendeur de ses
cheveux d'un blond fauve, il lui demanda d'un ton dolent combien de
temps encore elle s'amuserait à le faire souffrir.
"Je vous préviens, lui dit-il, que je suis le plus obstiné des
amoureux. Si vous voulez vous débarrasser de moi, faites-moi poignarder
par votre tuteur, à qui, pour le dire en passant, j'ai proposé d'en
découdre; cette proposition ne lui a pas souri. Prenez-y garde, depuis
qu'il est ici, votre mère me bat froid; si la vie de cet homme vous est
chère, tâchez de l'amadouer, d'obtenir qu'il renonce à faire opposition
à mon bonheur. Je ne vous le cache pas, je suis furieux, et je brûle
d'étancher ma rage dans le sang de dix professeurs d'arabe."
Meg écouta ses doléances et ses reproches avec plus de douceur qu'elle
n'avait coutume de le faire. Elle lui répondit qu'il aurait tort de se
décourager, que les volontés des jeunes filles sont changeantes,
qu'elles ne s'apprivoisent que par degrés avec certaines idées, qu'il
faut donner au moût le temps de fermenter, qu'il se faisait dans sa
tête un petit travail dont il n'avait pas sujet d'être mécontent,
qu'elle le suppliait de laisser tranquille son tuteur, que c'était un
pédant, mais un pédant très-respectable, qu'au demeurant ce professeur
d'arabe était de première force à l'épée comme au pistolet. C'est ainsi
qu'elle lui prodiguait à la fois les consolations, les espérances et
les bons avis. La première moitié de son discours charma M. de
Boisgenêt, la péroraison le rendit pensif. Il promit à Meg que, pour
l'obliger, il maîtriserait les emportements de son indomptable fureur,
et qu'il n'y aurait point de sang versé; mais en retour il la conjura
de fixer un terme à ses perplexités, de lui dire au juste combien de
jours encore elle lui ferait attendre son consentement. Il ne put s'en
éclaircir. Lady Rovel, qui avait vu de mauvais oeil la précipitation
inconvenante avec laquelle il s'était élancé à la rencontre de Meg, lui
dépêcha quelqu'un pour l'avertir qu'un de ses symphonistes lui faisait
faux bond, qu'il s'en allât quérir sur-le-champ un second violon, qu'il
employât les gendarmes, si c'était nécessaire, qu'il le lui fallait
avant une heure, mort ou vif. M. de Boisgenêt s'exécuta et partit d'un
air de vive contrariété. Aussitôt le prince Natti, lequel rôdait dans
le voisinage comme un loup ravissant qui guette une bergerie, s'empara
de sa chaise, et à son tour il se constitua le geôlier de Meg.
"Il me semble, prince, lui dit-elle, qu'il fait du brouillard ce soir.
Nous n'avons pas le front limpide. De quoi retourne-t-il?
--J'ai des chagrins, lui répondit Sylvio.
--Faites-m'en part; je suis de très-bonne humeur, je vous consolerai.
Vous avez perdu au jeu?
--Non, je suis jaloux.
--De M. de Boisgenêt? Que voulez-vous? il est pressant, et je me dis
qu'à tout prendre, il faut bien faire une fin.
--Ce n'est pas cet imbécile qui me met martel en tête, reprit-il. Je
suis jaloux d'un couvent de chartreux.
--Tout entier, depuis M. le prieur jusqu'aux convers et au frère
portier? Voilà une jalousie qui doit vous donner de l'occupation.
--Etes-vous retournée aujourd'hui à la chartreuse d'Ema? lui
demanda-t-il en poursuivant sa pointe.
--Pourquoi y serais-je allée?
--Par la même raison qui vous y a fait aller hier.
--Faut-il vous la dire, cette raison?
--Ménagez-moi, ou je suis un homme mort.
--Mourrez, beau sire. Je suis allé hier à la chartreuse que vous dites
pour intriguer certain espion qui depuis quelques jours emploie ses
après-midi à compter mes pas.
--C'est bien vrai?
--Je ne mens jamais quand j'ai ma robe rose.
--En ce cas, c'est de joie que je mourrai, puisque je suis à vos yeux
un homme assez important pour que vous preniez la peine de l'inquiéter.
--Vous avez été véritablement inquiet?
--Quelle question! Vous savez bien, ajouta-t-il en baissant la voix,
que depuis longtemps...
--Chut! dit-elle, nous nous en doutons; mais il ne me suffit pas qu'on
m'adore, je veux qu'on m'épouse, moi. Tel que vous voilà, seriez-vous
homme à m'épouser?
--Vous me le demandez?
--Eh bien! qu'attendez-vous? Epousez-moi, répondit-elle en riant aux
éclats.
--Hélas! vous savez bien que votre mère n'agréerait pas ma demande.
--Vous en êtes encore là? On force les gens à vouloir ce qu'ils ne
veulent pas.
--Ainsi vous me donnez carte blanche?
--Blanche comme ma main.
--C'est tout dire. Fort bien, je m'arrangerai de manière à vous
compromettre horriblement.
--Voilà une idée. Vous monterez chez moi, midi sonnant, par une
échelle de soie?
--Je ferai mieux, je vous enlèverai. Après un pareil esclandre, il
faudra bien que lady Rovel entre en composition.
--Comme vous y allez! Au fait, ce doit être gai, un enlèvement. Cela
m'amusera, enlevez-moi.
--Je donnerais ma vie, reprit-il après une pause, pour savoir quand
vous vous moquez et quand vous parlez sérieusement.
--Si jamais je réussis à le savoir moi-même, vous serez l'un des
premiers à qui je le dirai; mais il y a trop longtemps que nous
causons. Maman nous regarde, mon tuteur aussi. Ah! le terrible homme!
Je vous en prie, cédez-lui votre place. Ma nourrice m'a toujours dit
qu'il faut savoir s'ennuyer."
Le prince Natti s'empressa de lui obéir; mais, avant de s'éloigner, il
la regarda fixement dans les yeux comme s'il s'était flatté d'en
apercevoir le fond, et il lui dit: "Tout est sérieux avec moi. Vous me
permettrez de me souvenir de cet entretien et de vous en reparler pas
plus tard qu'après-demain. Les masques mettent les langues en liberté.
--Vous oubliez que, moi aussi, je serai masquée. Me reconnaîtrez-vous?
--Votre rire vous décèlera toujours, répliqua-t-il, ce rire de cristal
qui me désespère et que j'adore."
Cela dit, il se retira, salua au passage Raymond avec une courtoisie
qui frisait l'impertinence, et, gagnant l'autre extrémité du salon, il
réussit à s'approcher de lady Rovel, qui lui témoigna une extrême
froideur, et dont il eut peine à tirer trois paroles.
Cependant Meg avait fait signe à Raymond de s'asseoir sur la chaise
vacante.
"Ah! touchez là, _my dear guardian_, lui dit-elle, _shake hands with
me_. Qu'il me tardait de vous voir! Mais vous aussi, vous avez l'air
sombre. Quel nouveau crime ai-je commis? L'ours, disent les
naturalistes, est très-susceptible de colère, et sa voix est un
perpétuel grondement; grondez-moi bien vite, cela vous soulagera.
--Je n'aurais garde, lui répondit froidement Raymond. Au contraire
j'ai besoin que vous m'excusiez de vous avoir interrompue dans un
entretien qui paraissait vous amuser beaucoup.
--Avons-nous rien dit d'inconvenant, le prince Natti et moi? Ce n'est
pas dans nos habitudes.
--Je ne sais ce qu'il a pu vous dire, mais je vois avec plaisir qu'il
a le secret de vous intéresser.
--Hurler avec les loups et chanter avec les fous, Plutarque à part,
c'est toute la morale. Croyez-moi, ce que vous allez me dire
m'intéresse bien plus que les déclarations du beau Sylvio. Vous avez vu
maman; a-t-elle entendu raison?
--Je n'ai guère obtenu d'elle qu'une commutation de peine. Ou vous
épouserez M. de Boisgenêt, ou vous serez envoyée dans une maison
d'éducation.
--Quels horribles mots! Dieu de miséricorde! c'est grave.
--Ecoutez-moi bien, miss Rovel. Votre mère se plaint de la liberté de
vos manières, elle a contre vous des griefs qui me semblent fondés. Au
premier sujet de mécontentement que vous lui donnerez, elle vous
confinera dans quelque pensionnat.
--Elle l'a dit?
--Très-nettement.
--Quel sort est le mien, mon cher tuteur! Ou marquise de Boisgenêt, ou
pensionnaire à perpétuité.
--A moins, reprit Raymond, que vous ne lui proposiez quelque parti
qu'elle puisse agréer.
--Que ne parliez-vous! Ceci vaut mieux. Eh bien! ne vous ai-je pas
chargé de me marier? Promenez vos regards autour de vous. N'y a-t-il
ici personne qui vous convienne? Que pensez-vous du prince Natti?
--Il est de la race des matamores débonnaires et cléments; sa
moustache dit à l'univers: Comme je suis bonne! je ne te mange pas.
--Il a pourtant un mérite, celui de m'aimer; il me le répétait encore
tout à l'heure.
--Vous savez comme moi que c'est une rivale bien dangereuse que la
bassette.
--Et que vous semble du marquis Silvani, de ce petit monsieur, voyez
là-bas, qui se guinde sur la pointe de ses pieds pour tâcher d'être
aperçu de maman?
--C'est le dernier descendant d'une race déchue. Il lui reste tout
juste assez de chaleur vitale pour vivre, mais pas assez pour aimer. Je
ne sais pas s'il a jamais essayé de prendre feu, mais pour sûr il est
éteint.
--Et le duc Lisca, qu'en dites-vous?
--Qu'il est haut sur jambes, mais que sa mine est basse.
--Et de l'Américain que voici, M. Hopkins, qui par distraction roule
une cigarette entre ses doigts? Il verrait beau jeu, s'il avait le
malheur de l'allumer.
--Qu'il est très-vulgaire, mais d'une forte carrure, et que selon
toute apparence il pourrait porter sa femme à bras tendu. C'est
peut-être le fond du bonheur conjugal.
--Comme vous les arrangez tous! dit-elle, et que vous êtes
décourageant!
--Le monde entier n'est pas ici, répondit-il. N'y a-t-il en vérité
personne?...
--Personne, répliqua-t-elle d'un ton précipité.
--Bien sûr?
--Tout ce qu'il y a de plus sûr.
--Je regrette vraiment, miss Rovel, reprit Raymond d'un air aimable,
qu'il n'y ait dans Florence aucun jeune homme bien fait et bien pensant
qui ait réussi à toucher votre coeur. Peut-être aurais-je si bien
plaidé sa cause que votre mère se serait rendue."
Elle garda un instant le silence, elle froissait son éventail dans ses
doigts. Puis tout à coup: "Ce n'est pas un piége?
--Suis-je homme à vous tendre des piéges? lui demanda-t-il.
--Vous me promettez le secret?
--Je vous le promets, dit-il avec un léger tressaillement dans la voix.
--Vous me jurez de ne répéter ce que je vais vous dire ni à maman ni à
personne?
--Combien de serments faut-il vous faire? répondit-il d'un ton
d'impatience.
--Eh bien! je ne sais pas si je l'aime, mais je sais qu'il me plaît;
quand je le vois, le coeur me bat agréablement; quand je ne le vois
pas, je pense à lui assez souvent, vingt fois le jour et deux ou trois
fois la nuit. Enfin, si ce n'est pas de l'amour, c'est quelque chose
qui lui ressemble."
A quoi songeait Raymond? Il s'aperçut un peu trop tard qu'il venait
d'égratigner de son ongle un joli guéridon en laque de Chine sur lequel
il avait posé la main. "Comment se nomme ce fortuné
mortel?"demanda-t-il ironiquement à Meg.
Elle balbutia, en baissant les yeux: "Il s'appelle M. Gordon.
--Quel est, je vous prie, ce M. Gordon? s'écria-t-il, et par une
nouvelle distraction il déboutonna si vivement de sa main droite le
gant de sa main gauche qu'il fit une large déchirure."
Meg lui apprit que M. Gordon était un jeune Ecossais qui paraissait
bien né, modeste, d'excellentes manières, qu'elle l'avait rencontré
quelquefois aux Cascine et ailleurs, qu'un soir au théâtre ils
s'étaient beaucoup regardés, que le lendemain ils avaient eu l'occasion
d'échanger quelques mots, qu'il lui avait adressé deux jours plus tard
une lettre brûlante, mais respectueuse, à laquelle elle n'avait eu
garde de répondre, que depuis elle en avait reçu trois autres écrites
dans le même style, que par la dernière il implorait d'elle la
permission de se présenter chez sa mère. Elle recommençait à faire son
éloge, Raymond l'interrompit pour lui demander où perchait M. Gordon.
Elle lui répondit que les chartreux d'Ema avaient toujours quelques
cellules vacantes qu'ils louaient aux étrangers, et que M. Gordon avait
élu domicile au couvent. Elle osa lui confesser que la veille elle
était allée l'y chercher, mais dans la plus louable intention et à la
seule fin de rendre ses lettres au jeune Ecossais, et de le prier de ne
plus lui écrire. "Le pauvre garçon, poursuivit-elle, m'a promis de
m'obéir; mais il avait des larmes dans les yeux et dans la voix, sa
douleur m'a touchée. Nous sommes convenus que d'ici à peu de jours je
lui enverrais par la poste ou une jonquille ou un basilic, que le
basilic voudrait dire: C'est inutile, n'y pensez plus! et la jonquille:
Espérez, nous verrons."
Puis elle ajouta: "J'ai juré, monsieur, de me gouverner désormais par
vos avis. Faites-moi la grâce de vous rendre demain à la chartreuse,
vous y demanderez M. Gordon, vous lui direz que vous êtes curieux de
visiter le couvent et que je le prie de se mettre à vos ordres. Ainsi
vous aurez l'occasion de l'examiner à votre aise, de le faire causer.
S'il vous plaît, je me croirai autorisée à l'aimer, et je laisserai mon
coeur aller son chemin; s'il vous déplaît, si vous le condamnez sans
appel, vous lui remettrez en le quittant un petit papier que je vous
ferai tenir et qui renfermera quelques feuilles de basilic. C'est
entendu, n'est-ce pas? Vous voyez que je me mets à votre discrétion, et
je pose en fait que depuis que le monde est monde jamais pupille ne fut
plus soumise à son tuteur.
--Soit, lui répondit-il d'un ton radouci, vous me faites passer par
tout ce que vous voulez; mais en voilà assez, miss Rovel, il est temps
de rompre un entretien dont on commence à s'occuper."
Ils se séparèrent. Meg alla prendre place dans un groupe, Raymond
demeura seul à l'écart, le dos appuyé contre un pilastre; M. de
Boisgenêt était parvenu à dénicher et à ramener sans le secours de la
gendarmerie un second violon. Le concert commença. Le tuteur de miss
Rovel était en matière musicale de l'avis des Florentins, il
n'appréciait guère les divertissements et les doubles croches qui
donnent la migraine. Au surplus, quand on aurait joué du Beethoven ou
du Mozart, il n'eût écouté que d'une oreille, il songeait à la visite
qu'il devait faire le lendemain dans une chartreuse. Le plus tôt qu'il
put, il alla prendre congé de lady Rovel, qui lui demanda si Meg lui
avait fait quelque révélation.
"Non, madame, lui dit-il. Je crains de ne pas avoir sa confiance; mais
il me semble plus probable qu'elle n'a rien à confier."
Le lendemain, après son déjeuner, Raymond se mit en route pour la
chartreuse d'Ema. Il était muni de deux petits sachets que Meg lui
avait envoyés le matin, et dont l'un contenait une jonquille séchée,
l'autre une ramille de basilic. Tout en marchant, la pensée lui vint
que la commission qu'il avait à remplir était ou délicate ou puérile,
et qu'il avait eu tort de s'en charger. Il se promit de ne rien
décider, de laisser les choses en l'état, de rapporter et le basilic et
la jonquille, et il se prit à réciter avec un peu d'emphase le mot du
bon Palémon:
Non nostrum inter vos tantas componere lites.
Virgile le faisant penser à Lucrèce, il se remémora quelques vers du
_De rerum natura_ qu'il avait traduits récemment et dont le sens est à
peu près: "Tu as les yeux ouverts, tu crois vivre; ta vie pourtant est
déjà morte. Tu dors tout éveillé, tes imaginations sont des songes, tes
espérances des fantômes. Si tu n'ignorais point la cause de ton mal, tu
apprendrais à connaître la nature et ses lois, et dès ce jour tu
goûterais l'éternel repos que te promet ce néant où l'on ne rêve plus."
Il venait de retrouver le dernier de ces vers, quand, arrivé en vue du
couvent, il avisa au penchant d'une colline des amandiers fleuris, qui
faisaient une tache blanche parmi des rochers effrités par le soleil.
En contemplant ces amandiers, dont la beauté décorait les abords d'une
thébaïde, il lui parut qu'en dépit de Lucrèce, il y avait dans ce monde
autre chose que le néant, que, s'il est absurde de rêver, le printemps
donne raison à cette folie, et que la nature entretient de sourdes
intelligences avec ce je ne sais quoi qui est en nous et qui s'obstine
à espérer.
Il n'avait pas encore résolu cette contradiction quand il atteignit
l'entrée de la chartreuse, qu'on prendrait facilement pour l'accès d'un
château fort, et c'est une vraie forteresse en effet que cette sainte
maison campée sur un rocher, et dont les approches ressemblent à des
bastions reliés par une courtine. Comme partout à Florence, le gracieux
s'y mêle au sévère; chaque cellule est accompagnée d'un jardin où règne
un oranger. Raymond s'informa de M. Gordon auprès d'un frère lai qui
s'empressa de le conduire dans la partie du monastère réservée aux
étrangers. Une porte s'ouvrit, et il se trouva en présence d'un
jouvenceau de vingt-quatre ans au plus, fort joli garçon, svelte, la
taille élancée, le menton ombragé d'une barbiche blonde qui ne faisait
que de naître, le teint clair et rosé. Son air jeunet étonna Raymond;
il s'était représenté tout autrement cet Ecossais, et ne s'imaginait
point qu'il sortît frais émoulu de l'université, qu'il portât encore
aux lèvres le lait d'Oxford ou de Cambridge: "Oh bien! pensa-t-il à
première vue, voilà une poupée à qui miss Rovel aurait bientôt fait de
casser la tête." Il entra en propos, déclina ses noms et qualités,
expliqua que miss Rovel lui faisait la grâce de le considérer comme son
tuteur, qu'il lui avait témoigné son désir de visiter la chartreuse et
qu'elle l'avait engagé à se présenter de sa part à M. Gordon. Pendant
cette explication, le jeune homme rougit plus d'une fois, il rougissait
facilement. Il offrit ses bons offices à Raymond, le promena partout,
lui fit voir en détail l'église, la chapelle souterraine, les fresques
d'Ampoli, les tableaux de fra Angelico.
Chemin faisant, ils ne déparlaient pas et semblaient également curieux
l'un de l'autre; si Raymond pressait de questions son cicérone,
celui-ci à son tour paraissait l'étudier avec attention. On eût dit
deux chasseurs qui, courant les bois de compagnie, sont moins occupés
des perdrix que de se tâter le pouls réciproquement; sans aucun doute
fra Angelico n'était point ce qui les intéressait le plus. Il eut beau
s'en défendre, Raymond dut reconnaître que M. Gordon avait beaucoup de
tenue, un air de distinction, de l'agrément, un heureux mélange de
réserve et d'abandon, de modestie et de fierté. A la douceur des
manières, il joignait un esprit net et posé, une fermeté de sens qui
n'était pas de son âge, et un flegme, une gravité naturelle dont il se
départait rarement. Il ne riait jamais, mais il y avait de la grâce
dans son sourire. Bien qu'il lui rendît justice, Raymond ne pouvait
concevoir qu'une fille aussi romanesque que Meg eût été sensible à ce
genre de charme contenu. M. Gordon n'avait rien d'un Amadis, sans
compter que décidément il était bien jeune;--malgré la précocité de
son esprit et de son caractère, était-il de force à gouverner une
petite personne qui n'était ni docile, ni commode, et ne passait pas
pour goûter la bride? Toute réflexion faite, Raymond se confirma dans
sa résolution de laisser l'affaire en suspens et de remporter les deux
sachets.
Leur tournée finie, M. Gordon ramena Raymond dans sa cellule, où il lui
offrit une collation. Comme ils achevaient de vider un flacon de
Montepulciano, le jeune homme tomba dans une rêverie; il en sortit pour
dire en rougissant jusqu'au blanc des yeux: "Ainsi, monsieur, vous êtes
le tuteur de miss Rovel? Ne vous a-t-elle point fait de confidences
touchant certaines lettres que j'ai pris la liberté de lui écrire?
--Et que vous avez eu tort de lui envoyer, interrompit Raymond. Il
aurait pu se faire que sa mère les interceptât, et miss Rovel s'en
serait mal trouvée.
--Puisqu'elle vous a parlé, monsieur, reprit-il d'une voix émue,
veuillez m'entendre à mon tour. Je ne sais pas encore si c'est ma bonne
ou mauvaise étoile qui m'a fait rencontrer votre pupille à Florence;
tout ce que je puis dire, c'est que du premier jour où je l'ai vue j'ai
ressenti pour elle le plus violent amour, et je sens que cette passion,
contre laquelle j'ai vainement lutté, fera le bonheur ou le malheur de
toute ma vie. Je regrette que mon procédé vous ait déplu, mais mes
intentions sont irréprochables. Orphelin depuis bien des années, je
suis maître de mes actions, ma fortune est considérable, et j'ose dire
que je n'en ai point abusé; comme tout le monde, j'ai mes défauts, mais
je ne me connais point de vices, et je n'ai jamais fait de bien grandes
folies. Si la main de miss Rovel m'était accordée, je me croirais tenu
de lui consacrer à jamais le meilleur de mon âme et de mes pensées. Je
vous avoue que les bruits qui courent à son sujet m'ont causé de vives
perplexités; j'ai entendu certaines personnes parler d'elle en de fort
mauvais termes. D'autres juges, que je crois plus équitables et mieux
informés, m'ont dit qu'il fallait lui pardonner quelques fougues de
jeunesse, quelques légèretés de conduite, en faveur de la parfaite
noblesse de son âme. Ils m'ont affirmé qu'elle est au-dessus de tout
sentiment bas, de tous les petits calculs, que son esprit est généreux,
que ses défauts sont l'ouvrage de l'éducation qu'elle a reçue, qu'un
homme qui l'aimerait et qui l'estimerait pourrait facilement la
redresser et l'élever. Il ne tiendra qu'à lui d'en faire une femme
accomplie, de fixer dans le devoir une volonté encore incertaine
d'elle-même, mais qui sera fidèle à son choix et aussi résolue dans le
bien qu'elle aurait pu l'être dans le mal. Au reste, monsieur, je
mépriserais un homme que la crainte d'un peu de danger empêcherait de
poursuivre ses chances, et qui ne saurait pas se dire qu'il est des
risques glorieux et que le bonheur veut être conquis."
Ce discours, prononcé d'une voix noble et touchante, fit la plus vive
impression sur Raymond et le troubla jusqu'au fond de l'âme. Son
émotion eut un effet singulier. Se levant précipitamment de son siége:
"Monsieur, répondit-il d'un ton bref, j'approuve tout à fait vos
sentiments, qui vous font grand honneur. Il est possible que miss Rovel
soit capable de sacrifier ses défauts à l'homme qu'elle aimerait; le
malheur est que jusqu'aujourd'hui elle ne sait pas encore aimer, car
voici ce qu'elle m'a chargé de vous remettre."
Et, tirant de sa poche le sachet qui renfermait le basilic, il se hâta
de le présenter à M. Gordon, qui l'ouvrit et perdit contenance. Son
visage s'altéra, ses lèvres frémirent; mais il sut commander à la
violence de son chagrin, et il dit à Raymond avec une douceur triste:
"Veuillez restituer à miss Rovel cette pauvre plante de basilic, je ne
dois rien garder qui lui ait appartenu." Il ajouta: "Adieu, monsieur,
je ne vous en veux pas. Puisse votre conscience vous rendre le
témoignage qu'en me parlant comme vous l'avez fait vous n'avez consulté
que votre devoir de tuteur!"
Raymond reprit le chemin de Florence, le coeur combattu par des
sentiments contraires, un peu froissé de la dernière parole de M.
Gordon et d'une insinuation qu'il craignait de trop comprendre, certain
d'avoir la conscience nette et qu'il avait fait une bonne action,
confus toutefois comme s'il venait d'en commettre une mauvaise, se
reprochant d'avoir été trop dur, en somme plus content que fâché, plus
satisfait que repentant. Raymond se plaisait à croire qu'il ne
demandait pas mieux que de trouver à Meg un bon parti, et cela était
vrai en théorie, tant que cet introuvable parti était un être de
raison, une entité métaphysique;--mais aussitôt qu'il prenait un
corps et un visage, qu'il devenait italien, français, anglais, marquis,
prince, ou qu'il s'appelait Gordon, notre difficile tuteur ne souffrait
plus qu'on lui en parlât. On raconte que certain joaillier était fier
d'un bijou merveilleux qu'il avait fabriqué lui-même. Il lui tardait de
le bien vendre, et il le produisait à tout venant; mais faisait-on mine
d'en vouloir, il soulevait des difficultés, et, le chaland parti, il se
sentait chagriné à la fois et ravi que son trésor lui demeurât. On eût
bien étonné Raymond en le comparant à ce joaillier, et pourtant il se
prit à dire: "Ils sont plaisants; malgré ses défauts, ils la trouvent
charmante, et ils ne se doutent pas que, sa beauté à part, ce qu'il y a
en elle d'aimable et de précieux lui vient en droiture de l'Ermitage.
Sa grâce était une pierre brute, c'est nous qui l'avons taillée et
montée." Il en concluait qu'il avait le droit de marier miss Rovel à
qui bon lui semblait, ou même de ne pas la marier du tout, et sa
mauvaise humeur donnait au diable les chalands.
Dès qu'il fut arrivé à Florence, il se rendit aux Cascine, où lady
Rovel et sa fille avaient coutume de se promener sur les cinq heures.
Il aperçut leur voiture arrêtée au milieu d'un rond-point. Deux
cavaliers et trois piétons, faisant cercle autour d'une portière,
présentaient leurs hommages à lady Rovel, qui, enveloppée dans ses
fourrures, leur répondait d'un air distrait, avec une politesse un peu
courte. Meg avait mis pied à terre pour jaser un moment avec deux
jeunes filles de ses amies. Elle les quitta sans façon en apercevant
son tuteur qui se dirigeait de son côté, et s'avançant à sa rencontre:
"Eh bien! lui cria-t-elle d'une voix saccadée.
--Je reviens à l'instant de la chartreuse, lui répondit-il.
--Et quelles nouvelles m'apportez-vous?
--C'est un gamin, et je ne puis le prendre au sérieux; mais il est
trop gentil pour que je vous permette de vous en amuser. Il y aurait de
la casse.
--Il me plaisait pourtant beaucoup, dit-elle d'un air pénétré. Vous ne
lui avez pas remis le basilic?
--Ne m'y aviez-vous pas autorisé?"
Il la vit changer de visage et un serpent le mordit au coeur. Meg
reprit: "Vous êtes un peu brutal. Soit! nous tâcherons de n'y plus
penser." Elle ajouta: "A-t-il gardé le sachet?
--Que vous importe? demanda-t-il avec étonnement.
--Je tiens à savoir si son amour est plus fort que son amour-propre.
Un coeur bien épris aurait conservé précieusement cette relique.
--J'en suis fâché, mais la voici," lui répondit-il.
Les bras lui tombèrent. "Allons, murmura-t-elle, ce pauvre garçon ne
m'aime pas autant qu'il le disait!"--Et ébauchant un sourire: "Vous
n'êtes pas au bout de vos peines; il n'y a pas à dire, il faudra que
vous m'en trouviez un autre."
A ces mots, elle retourna auprès de ses amies et se remit à causer
gaiement avec elles; mais Raymond crut s'apercevoir qu'il y avait un
peu d'effort dans sa gaieté, un peu de fièvre dans ses yeux.