IV

Son aventure avec M. de Boisgenêt et l'avertissement très-péremptoire

qu'elle avait reçu de M. Raymond Ferray avaient été pour miss Rovel une

bonne leçon. Elle s'observa, prit l'habitude de réfléchir un peu, et

pendant quelque temps sa conduite comme son langage furent presque

irréprochables. Un jour pourtant elle faillit s'oublier. Paméla reparut

tout à coup à l'Ermitage. La négresse avait l'effronterie de ces êtres

inconscients qui ne savent pas ce qu'ils font et encore moins ce qu'ils

ont fait; elle espéra trouver grâce et qu'on la rétablirait dans ses

fonctions de camériste. Raymond la confondit d'étonnement en la priant

de déguerpir au plus vite. Elle allégua que lady Rovel lui avait confié

la garde de sa fille, qu'il était de son devoir de ne la point quitter.

Meg, qui peut-être avait quelque remords à son endroit, hasarda de

plaider sa cause, et le fit avec quelque vivacité.

"Fort bien, miss Rovel, lui dit Raymond d'un air glacé; cette fille ne

restera pas ici une minute de plus, mais libre à vous de l'accompagner."

Ce mot suffit pour la réduire au silence. L'idée de quitter l'Ermitage

lui faisait froid au coeur. Elle eût pris difficilement son parti de se

séparer de Mlle Ferray, peut-être lui en eût-il coûté davantage de ne

plus voir Raymond. Ce pédant, en qui elle avait cru découvrir un

paladin, avait jeté sur elle un charme; malgré ses rudesses, ses

froideurs, ses dédains, il avait pour sa jeune imagination un attrait

mystérieux. Elle l'étudiait en secret comme on scrute un problème

intéressant. Quand elle n'avait rien de mieux à faire, elle se disait:

"Quel homme est-ce donc?"

Un jour de novembre, après le déjeuner, Raymond s'était enfermé dans la

bibliothèque avec sa soeur. Il venait de terminer la traduction du IVe

livre du _De rerum natura_, et il en récitait à Mlle Ferray, son

auditeur naturel, quelques passages, notamment le réquisitoire

passionné de Lucrèce contre la passion, son éloquente peinture des

amertumes que recèle l'amour, des remords et des chagrins qui

l'accompagnent, de l'incurable défiance de l'amant heureux qui croit

lire dans un regard distrait les rêveries d'une âme infidèle ou

partagée, et surprend sur des lèvres trompeuses les traces d'un sourire

qui n'était pas pour lui. "On ne saurait trop veiller sur son coeur,

conclut le poète, car il est plus facile de ne pas aimer que de n'aimer

plus et de rompre les noeuds où Vénus nous enlaça."

Emporté par le torrent de son discours, Raymond ne s'aperçut pas que

miss Rovel s'était glissée clandestinement dans le tambour vitré de la

bibliothèque, où, retenant son souffle, elle ne perdait pas un mot.

Quand il eut fini, passant sa tête entre les deux pans de la portière,

elle s'écria étourdiment:

"Monsieur Ferray, quel était donc ce Lucrèce qui aimait si peu les

femmes? Le duc de B... s'y connaît un peu plus que lui. Il adressa un

jour à maman des vers où il comparait les sots qui médisent de l'amour

à ces buveurs qui le matin, en se réveillant, chantent pouilles à leur

bouteille; on peut être sûr que le soir ils seront sous la table. Ils

étaient charmants, ces vers du duc de B... Je ne me souviens que des

quatre derniers:

L'amour m'aura toujours parmi ses paroissiens, Et je ne suis point né

d'humeur atrabilaire. La femme, à mon avis, est le premier des biens.

Ou, si le bien est rare, un mal très-nécessaire.

--Par contre, il est un mal, miss Rovel, qui me paraît très-peu

nécessaire, lui répondit Raymond; c'est une petite fille qui se mêle

d'écouter ce qu'on ne l'a point priée d'entendre, et de dire son avis à

tort et à travers sans qu'on le lui demande."

A ces mots, ayant remis son manuscrit dans sa poche, il se retira

brusquement.

Meg ne se formalisa point de cette algarade, elle sentait son tort;

aussi écouta-t-elle d'un air contrit le sermon de Mlle Ferray, qui lui

remontra qu'elle avait manqué une bien bonne occasion de se taire.

"C'est la faute de ce Lucrèce, répondit Meg, et de ses impertinences,

qui m'avaient révoltée. C'est drôle, j'avais toujours cru que ce

Lucrèce était une femme.

--Ma chère belle, répliqua Mlle Ferray, il n'est pas permis de

confondre un grand poète romain avec la femme de Collatin...

--Qui eut une aventure assez singulière, qu'elle prit au grand

tragique, interrompit Meg; mais cela ne m'importe guère. Je voudrais

savoir pourquoi M. Ferray déteste si fort les femmes.

--Où avez-vous pris, Meg, que mon frère déteste les femmes?

--Oh! ne dites pas le contraire. Il ne laisse pas échapper une

occasion de leur dire leur fait. Soyez sûre que, s'il ne peut me

souffrir, cela tient à ce que mon sexe lui déplaît encore plus que mon

caractère. Mon Dieu! je ne dis pas que je sois parfaite; mais avec tous

mes défauts, si j'avais l'honneur d'être un garçon, il me supporterait

plus facilement. Mademoiselle Agathe, soyez bonne une fois par hasard,

et dites-moi ce que les femmes ont bien pu faire à M. Ferray. Vous

savez que j'adore les histoires."

Mlle Ferray se fit longtemps tirer l'oreille avant d'entamer le récit

que demandait Meg. Elle finit par se rendre à ses supplications, car il

lui était dur de ne jamais parler à personne de ce qui lui tenait le

plus au coeur. Elle lui raconta, sous le sceau du secret, les amours de

Raymond avec Mme de P..., l'Arabie, La Mecque, le retour à Paris. Meg

l'écoutait bouche béante.

"Ainsi, s'écria-t-elle, parce que Mme de P... lui a manqué de parole,

M. Ferray a juré de finir ses jours dans un trou... Ne me faites pas de

gros yeux, mademoiselle. Un charmant trou, j'en conviens; mais

quiconque s'y connaît vous dira que c'est un trou. M. Ferray eût été

bien mieux avisé en se mettant à aimer délibérément une autre femme.

Maman, qui croit à l'homéopathie, m'a souvent dit qu'on ne guérit d'une

passion que par une autre passion. Je donnerais beaucoup pour la

connaître, cette Mme de P..."

Mlle Ferray lui révéla qu'elle possédait en fraude un portrait de Mme

de P... Pendant sa maladie, Raymond lui avait donné l'ordre de le

brûler, ainsi que ses lettres; mais ce portrait était si charmant qu'à

l'insu de son frère elle lui avait fait grâce. Sur les instances de

Meg, elle consentit à l'aller chercher. Meg l'examina d'un air entendu;

puis elle dit: "A la vérité, elle n'est pas trop mal avec son minois

chiffonné; pourtant ce n'est pas la pie au nid. Comme dirait maman,

c'est de la petite beauté, qui n'a tout son prix qu'à la clarté des

bougies. La grande beauté est celle qui peut se passer de toutes les

petites précautions, celle qui gagne à être vue en pleine lumière." Et

à ces mots elle se plaça debout devant Mlle Ferray, le visage tourné

vers le soleil couchant, à qui elle semblait dire: Je n'ai pas peur de

toi. "La main sur la conscience, ajouta-t-elle, qui trouvez-vous la

plus jolie, Mme de P... ou moi?"

Mlle Ferray se mit à rire: "Meg, rendez-moi bien vite ce portrait, lui

dit-elle; vous feriez mieux d'aller sauter à la corde."

Cet entretien avait fait beaucoup d'impression sur miss Rovel. Je ne

sais quelle était son idée, dont elle ne fit part à personne; mais dès

le lendemain elle renonçait à toutes ses espiègleries pour prendre un

maintien posé, autant du moins que le lui permettait la vivacité de son

humeur. Elle parlait peu, interrogeait discrètement, était tout entière

à ce qu'on lui disait. Autre changement plus remarquable encore, elle

guérit soudain de son horreur pour les livres. Elle se fit prêter par

Mlle Ferray un manuel d'astronomie et de géographie physique, et passa

des matinées à le méditer. Elle y trouva beaucoup de choses qu'elle ne

comprenait pas, beaucoup d'autres qui l'étonnaient; elle rédigea, une

liste de ses étonnements, et une après-midi elle alla frapper à la

porte de Raymond, qui fut bien surpris de la voir entrer, s'asseoir

tranquillement auprès de lui en lui disant qu'il se passait au ciel et

sur la terre nombre d'événements bizarres et qu'elle espérait qu'il

voudrait bien les lui expliquer. Sans se laisser intimider par ses

sourires ironiques, elle le pria de lui dire comment on s'y était pris

pour s'assurer que la lumière parcourt en une seconde près de

quatre-vingt mille lieues; elle lui fit part aussi de l'extrême

difficulté qu'elle avait toujours éprouvée à croire que la terre fût

ronde, et qu'il y eût aux antipodes des hommes qui marchaient la tête

en bas. Raymond essaya de la plaisanter, de l'éconduire; elle le

contraignit par son air d'attention polie à lui répondre, et leur

entretien dura près d'une demi-heure.

"Je ne veux pas vous importuner plus longtemps aujourd'hui, dit-elle en

prenant congé de lui; mais vous seriez bien bon de me permettre de

venir quelquefois vous interroger. Je suis une oie ou une grue, comme

il vous plaira, et je ne serais pas fâchée de me dégrossir un peu.

--A quoi cela peut-il bien vous servir, miss Rovel? lui demanda-t-il.

Vous avez de beaux yeux et trois cent mille francs de dot; avec cela,

une femme se tire toujours d'affaire dans ce monde. Demandez plutôt au

duc de B..., qui fait de si jolis vers; vous verrez s'il n'est pas de

mon avis.

--Le duc de B... n'est pas ici, répondit-elle, et je me soucie peu de

ses almanachs. J'ai souvent entendu dire à maman qu'une femme est un

acteur qui en jouant son rôle doit s'accommoder au goût de son public.

Mon public, c'est vous; je sais que vous méprisez les jeunes filles

ignorantes, et je désire que vous ne me méprisiez plus.

--Quel intérêt pouvez-vous avoir à me plaire? reprit-il en souriant.

Puisque vous aimez à citer votre mère, sachez qu'elle m'a traité un

jour en trois langues d'ours mal léché. Je suis un rustre, miss Rovel,

un de ces rustres qui ont l'esprit de travers, de telle sorte que

l'homme ne leur plaît pas, ni la femme non plus.

--C'est bien ainsi que je vous avais d'abord jugé, répliqua-t-elle

avec ingénuité; mais depuis que je vous ai vu prendre un petit monsieur

par le milieu du corps et le poser délicatement sur un boute-roue, mes

idées à votre égard ont changé. Bref, je ne serais pas fâchée qu'il

vous vînt un jour quelque amitié pour moi.

--Fort bien, miss Rovel, répondit-il en la reconduisant jusqu'à la

porte de son cabinet. Je n'ose vous promettre que vous réussirez, mais

soyez certaine que je vous sais gré de l'intention."

Ce que Meg voulait, elle le voulait bien; elle avait dans le caractère

une indomptable ténacité. Bravant les rebuffades et les moqueries de

Raymond, elle obtint de lui, à force de l'en prier, qu'il consentît à

la diriger dans ses lectures. Il lui donna successivement quelques

ouvrages de science, des voyages, des histoires, qu'elle étudiait de

son mieux; puis elle s'en allait, comme la première fois, frapper à sa

porte pour en causer avec lui. Il la reçut d'abord assez mal, en homme

qu'on dérange et qui craint les fâcheux; peu à peu il prit goût à ses

visites et à ses questions. Elle avait l'intelligence claire et

limpide; son ignorance ressemblait à ces lacs de montagnes, qui

réfléchissent avec une étonnante précision leurs rives, le ciel, les

formes changeantes des nuages. On peut détester le monde et prendre

encore quelque plaisir à le voir se refléter dans ce merveilleux miroir

qu'on appelle l'esprit d'une femme, lorsqu'elle a l'esprit bien fait,

et que les préjugés ou la vanité n'en ont pas altéré la transparence.

Quand Raymond l'accueillait mal, Meg lui disait sans se déconcerter:

"Je vois, monsieur, que vous avez mis aujourd'hui votre bonnet de

travers, je reviendrai demain." Elle déchiffrait son visage à première

vue. Avait-il de l'humeur, elle était réservée dans ses propos, ou

parvenait même à garder le silence durant des heures entières; était-il

bien disposé, elle rendait la bride à sa langue et l'amusait par ses

audaces ou ses candeurs. Il se débattit quelque temps contre le charme

qui l'entraînait; mais il dut bientôt reconnaître que Meg lui était

devenue une société agréable, qu'il aimait à s'occuper d'elle, qu'elle

l'aidait à remplir le vide du temps. Jusqu'alors le jardinage avait été

son amusement favori; au bout de quelques semaines, ses rosiers et son

verger lui semblèrent moins intéressants que la belle plante humaine

dont le hasard lui avait confié l'éducation. Ce sauvageon, réclamant

lui-même ses soins, lui disait: "Greffe-moi; je veux que tu me trouves

à ton gré et qu'un jour tu prennes plaisir à manger de mes fruits."

Pour pallier son inconséquence et couvrir sa défaite, Raymond

s'appliquait à se dire que miss Rovel n'était qu'une petite fille, qu'à

son âge on n'a pas de sexe. Il avait décidé à part lui que, le jour où

il verrait poindre la femme sous l'enfant, il lui signerait sa feuille

de route; mais il désirait que cela n'arrivât pas de sitôt. Meg se

chargeait de le rassurer à cet égard. Si elle avait renoncé à ses

espiègleries, du même coup elle avait abjuré toutes ses prétentions.

Elle ne faisait plus étalage de sa précoce science du monde, elle

s'abstenait de citer les apophthegmes de sa mère et les versicules du

duc de B..., ne dissertait plus sur l'amour et sur les hommes. Cela

tenait peut-être à ce que les petites filles ne parlent guère d'amour

quand elles commencent d'aimer, et s'occupent moins du monde lorsque

leur coeur se met à jaser. Le chant de cet oiseau qui, rompant le

silence, leur annonce la venue du messie, les tient sous le charme, et

le plaisir d'écouter les dégoûte du plaisir de parler. Toutefois Meg

aimait tant les dragées, l'épine-vinette, les pommes sures, le jeu de

quilles, la pêche à la ligne et aux balances, qu'il était bien permis à

Raymond de ne point se douter qu'elle avait en tête un roman dont il

était le héros.

L'hiver fut froid et neigeux. Pour complaire à miss Rovel, Raymond se

procura un traîneau. C'est elle qui conduisait. On allait ventre à

terre, et on versait souvent. Raymond prenait en douceur ces

mésaventures. Un jour, Meg, étant tombée la tête la première dans un

tas de neige, se releva si saupoudrée de frimas qu'il se pâma de gaîté.

Mlle Ferray, qui était de la partie, pensa lui sauter au cou; c'était,

depuis deux ans, la première fois qu'elle l'entendait rire. Il

ressentit quelque honte de ce transport et fut morose pendant

vingt-quatre heures. Il s'était fait un dieu de son chagrin, et il

s'indignait que le prêtre eût osé rire dans sa propre église.

Durant les longues soirées de ce long hiver, au lieu de se confiner

dans son cabinet pour traduire Lucrèce, il descendait au salon, et

lisait à haute voix Homère, Plutarque ou quelque tragédie. Meg goûtait

l'_Iliade_ beaucoup plus que l'_Odyssée_. Elle trouvait fort naturel et

fort intéressant que deux peuples eussent bataillé pendant dix ans pour

les beaux yeux d'une coquette; elle savait depuis longtemps que c'est

le fond de l'histoire universelle. En revanche, elle avait peine à se

persuader qu'un hardi coureur d'aventures eût sacrifié de gaîté de

coeur Circé, Calypso, les Sirènes, pour venir retrouver son âpre rocher

et les grâces un peu surannées de sa Pénélope; elle se permettait de

croire que sur ce point Homère en avait imposé à ses lecteurs.

Plutarque la laissait froide; elle lui reprochait de trop louer de

grands hommes qui n'avaient pas tous été de beaux hommes. Les tragédies

lui plaisaient quand il y avait beaucoup d'amour et beaucoup de sang

versé; mais les Romains de Corneille lui paraissaient aussi brutaux

qu'invraisemblables. Ayant appris à se taire, elle gardait ses

réflexions pour elle, sans dissimuler toutefois le plaisir qu'elle

éprouvait à entendre lire quoi que ce fût, prose ou vers, par Raymond,

qui lisait avec goût. Quand les femmes aiment quelque chose, cherchez

bien, vous trouverez que sous la chose qu'elles aiment il y a quelqu'un.

Ce rude hiver fut suivi d'un charmant printemps. Aux lectures, aux

parties de traîneau succédèrent les promenades pédestres. On décampait

le matin, et on allait devant soi; au milieu du jour, on s'arrêtait

pour dîner sous une tonnelle. Plus souvent on emportait ses provisions

et on faisait halte dans quelque pré herbu où il y avait de l'ombre et

une eau courante. Raymond s'accommodait mal des lieux élevés qui

commandent une grande vue et un vaste horizon; il leur préférait les

vallons creux, au pied d'une colline qui emprisonne le regard. Les

collines ont ceci de charmant, qu'on peut croire que c'est la fin du

monde, que par-delà il en existe un autre bien différent de celui que

nous voyons, un monde où règne une divine harmonie, où toutes les

femmes sont fidèles, où toute question obtient sa réponse et tout

dévoûment sa récompense, où les biens sont assurés, où les bonheurs

sont éternels. Raymond oubliait parfois de contempler la colline qui

lui cachait l'univers pour regarder Meg assise devant lui. Sa figure

était un paysage qui en valait un autre, et qu'animait un jeu perpétuel

d'ombres et de lumières. Il y courait des nuages légers, transparents;

on apercevait au travers le sourire d'une âme contente à qui le monde

avait fait une promesse.

Ce fut à la fin d'un de ces repas champêtres que Meg, après être

demeurée quelque temps silencieuse, s'avisa de dire tout à coup:

"Monsieur Ferray, le pays que voici est-il aussi beau que l'Arabie?"

A ce mot d'Arabie, Raymond fit un sursaut. Mlle Ferray le regarda d'un

oeil anxieux, puis elle tira Meg par sa robe pour l'avertir qu'elle

venait de commettre une grave imprudence. Meg ne tint aucun compte de

cette muette mercuriale; elle vint s'asseoir à côté de Raymond et se

mit à casser des amandes avec une pierre. Tout en les cassant et les

croquant: "Monsieur Ferray, reprit-elle d'un ton dégagé, y a-t-il des

collines comme celle-ci dans les environs de la Mecque?"

A la grande surprise de Mlle Ferray, Raymond, sans que son visage

trahît la moindre émotion, commença de décrire La Mecque à miss Rovel;

des saints lieux il la conduisit dans l'Yémen sans avoir l'air de se

souvenir que le pays où croît le caféier est celui où poussent les

rêves décevants et les espérances fleuries qui ne portent point de

fruits. Dans le dessein de lui mieux expliquer son itinéraire, prenant

sa robe pour une carte de l'Arabie, il promenait son doigt sans s'en

apercevoir sur les carreaux de sa manche; mais miss Rovel s'en aperçut

très-bien.

Le lendemain, à son réveil, Meg crut apercevoir dans sa glace le minois

chiffonné de Mme de P... Elle regardait ce fantôme en riant, comme on

regarde une rivale humiliée et vaincue. "Tu m'avais mise au défi,

dit-elle à demi-voix; ce n'est pourtant pas plus difficile que cela."

Puis elle s'élança hors de son lit, et, s'habillant, elle faisait des

gambades dans sa chambre. Il lui semblait qu'elle venait de gagner un

pari, qu'un champ de bataille lui était demeuré. Soudain une idée lui

vint, et il se trouva qu'elle n'était pas heureuse. Il est dans le

caractère des femmes, surtout quand elles n'ont pas encore dix-sept

ans, de pousser leurs victoires à outrance; il arrive parfois qu'elles

ont sujet de s'en repentir.

Lorsque la cloche du déjeuner sonna, Raymond et sa soeur, étant

descendus dans la salle à manger, n'y trouvèrent point Meg, qui à

l'ordinaire les y précédait. On l'envoya quérir dans sa chambre, elle

n'y était pas. L'inquiétude les prit, ils sortirent, appelèrent; Meg ne

répondit point. Pensant qu'elle s'était endormie dans le grenier à foin

qu'elle visitait quelquefois, Mlle Ferray alla l'y chercher. De son

côté, Raymond traversa le verger, descendit au bord du ruisseau. Un

orage l'avait grossi, il roulait des ondes troubles et limoneuses. En

arrivant près d'une anse où l'eau était assez profonde pour qu'un

adulte y perdît pied, Raymond aperçut, accroché à la quenouille d'un

roseau, le grand chapeau de paille de miss Rovel. Un cri sourd lui

échappa; il plongea brusquement, s'en alla fouiller de ses deux mains

dans la vase et les algues du fond. Comme il remontait à la surface

pour reprendre haleine, il entendit un grand éclat de rire. Il leva les

yeux et avisa Meg nichée dans les branches d'un frêne où il n'avait

point su la découvrir.

"Quel plongeur et quel nageur!" s'écria-t-elle, allongeant vers lui son

bec d'oiseau.

Deux secondes suffirent à Raymond pour sortir du ruisseau et à Meg pour

se laisser dévaler au bas de son arbre. Ils se trouvèrent en présence

l'un de l'autre, se regardant les yeux dans les yeux.

"Excusez-moi, monsieur, lui dit-elle rouge d'émotion. J'étais curieuse

de savoir quelle figure vous feriez, s'il vous arrivait de me croire

morte."

A ces mots, elle fit un geste comme pour lui prendre la main. Raymond

la regarda d'un air si terrible qu'elle eut peur et recula. Il était

furieux, non d'avoir pris inutilement un bain froid, mais de

l'impertinence de miss Rovel et du pouvoir qu'elle s'imaginait s'être

acquis sur son coeur. Dans la petite fille, il venait de reconnaître la

femme, c'est-à-dire l'ennemi, le tyran, l'obscure, fatale et insolente

domination qu'il avait juré de ne plus subir. Son premier mouvement,

fort déraisonnable, fut d'arracher un scion de frêne, de le dépouiller

de ses feuilles, de lever en l'air cette houssine improvisée. Il eut

honte de son emportement, il réussit à sourire. "Miss Rovel, dit-il à

Meg avec assez de calme, les petites filles font quelquefois de grandes

sottises qui mériteraient le fouet; mais il faut bien leur en faire

grâce quand elles ont l'adresse de porter des robes longues."

Là-dessus, il lui tourna les talons sans qu'elle eût la force de le

retenir ni de le suivre, ni de lui dire un seul mot. Immobile,

pétrifiée, elle contemplait d'un oeil consterné, comme Perrette, les

débris de son pot au lait. L'événement avait trompé son attente avec

une cruauté sans pareille, et ce qui venait de se passer ne ressemblait

guère à la belle scène de roman qu'elle avait machinée dans toute la

candeur de son âme. Elle s'était flattée de voir un homme éperdu, se

jetant à ses pieds, s'écriant: "Ah! miss Rovel, vous jouer ainsi de mon

coeur! Ne saviez-vous donc pas que je vous adore et que je serais

incapable de vous survivre?" L'homme était resté debout sur ses deux

pieds, et lui avait dit d'un ton de magister: "Miss Rovel, vous méritez

le fouet; je consens à vous en faire grâce." Quel mécompte! quelle

mortification! Soudain convertie en défaite, sa victoire s'enfuyait à

vau-de-route.

Mme de Sévigné disait que, lorsqu'elle avait fait une sottise, elle n'y

cherchait pas d'autre invention que de la boire. C'est de quoi Meg ne

s'avisa point. Elle était outrée de dépit; elle décida que l'outrage

qui venait de lui être infligé criait vengeance et qu'elle se

vengerait. Elle songea d'abord à se noyer tout de bon; mais elle fit la

réflexion très-sensée que cette solution serait plus désagréable à

elle-même qu'à M. Raymond Ferray, qui en serait quitte pour supporter

les frais de son enterrement. C'est lui qu'elle eût voulu noyer, et ce

projet n'était pas d'une exécution facile. Elle se promit de saccager

ses espaliers, d'anéantir ses serres, d'empoisonner son puits, de

mettre le feu à son grenier à foin, dût l'incendie gagner la maison et

cet homme odieux périr dans les flammes.

La rage au coeur, elle remontait lentement le verger. Tout à coup elle

entendit sur la route le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant la

grille. Elle fut bien étonnée quand elle en vit descendre Paméla fort

décemment vêtue. La négresse s'avança vers elle d'un pas cadencé, la

tête haute, comme il appartient à l'innocence injustement persécutée

qui a fait justice de la calomnie.

"Toi, Paméla! s'écria Meg. D'où peux-tu bien sortir?

--De Lucerne, répondit-elle, d'auprès de madame votre mère."

Paméla ne mentait point. Après avoir été chassée de l'Ermitage, ne

sachant que faire de sa personne, un peu détrompée sur l'article des

marquis, elle n'avait rien imaginé de mieux que de se mettre à la

poursuite de lady Rovel. Comme elle avait beaucoup de flair, le hasard

la secondant, elle avait fini par la rattraper à Lucerne. Lady Rovel

venait de passer six mois dans une petite résidence d'Allemagne, où

elle avait suivi un homme charmant auquel deux millions d'hommes bien

disciplinés obéissaient par une habitude séculaire; cet homme, après

lui avoir plu infiniment, lui avait paru souverainement déplaisant.

Pour se consoler de sa nouvelle méprise, elle avait résolu de passer

l'été au bord du lac des Quatre-Cantons, dans une villa très-simple à

la fois et très-luxueuse, dans une tranquillité très-agitée et dans une

solitude qui ne devait pas tarder à être très-peuplée. En rencontrant à

Lucerne Paméla, elle s'était ressouvenue très-nettement d'avoir laissé

sa fille à Genève, chez des gens dont elle avait oublié le nom, et, la

négresse l'ayant abordée avec quelque embarras, elle en avait conclu

que sa fille était morte, ce qui lui causa un tressaillement

douloureux. Dès qu'elle se fut rendue maîtresse de ses nerfs, elle

apprit de Paméla que sa fille était encore en vie, mais qu'elle était

très-malheureuse à l'Ermitage, qu'on l'y maltraitait, que sa fidèle

camériste, ayant osé reprocher ses duretés à M. Ferray, avait été

impitoyablement congédiée. Elle crut sans difficulté à ces rapports,

l'indifférence étant facile à persuader; mais l'indifférence de lady

Rovel était fort passionnée, elle déclara qu'elle ne pouvait se passer

de sa fille, qu'elle entendait rentrer immédiatement en sa possession,

qu'elle allait partir pour la chercher. Comme elle montait en wagon, on

lui représenta que le temps était propice à une promenade sur le lac.

Pour tout concilier, elle avait dépêché la négresse avec l'ordre exprès

de ramener Meg dans les vingt-quatre heures.

"Où que tu ailles, s'écria Meg, qui se cramponnait à la robe de Paméla,

fût-ce au diable, fût-ce chez le marquis de Boisgenêt, je te somme de

m'emmener avec toi. Si je restais ici trois heures de plus, j'y ferais

quelque scélératesse.

--Vous vous ennuyez beaucoup?

--A mourir.

--Cela se rencontre bien, mademoiselle. Lady Rovel m'envoie vous

chercher. Je lui ai fait comprendre que vous finiriez par vous épaissir

tout à fait chez ces petits bourgeois.

--Marquise de Boisgenêt, c'est Dieu qui t'envoie!" fit Meg en

l'embrassant.

Pendant ce temps, Raymond, après s'être changé, racontait à sa soeur la

belle invention de miss Rovel et le plongeon qu'il avait fait dans le

ruisseau. Suivant sa coutume, Mlle Ferray entra dans son ressentiment,

confessa que cette petite avait des lubies impardonnables, ajoutant que

toutefois il fallait les lui pardonner, parce qu'en dépit de ses

déraisons elle avait beaucoup de coeur. Ce fut le moment que choisit

Meg pour entrer comme un coup de vent dans le salon. La face rayonnante

de joie, elle s'exclama: "Quel bonheur, monsieur! quel coup de fortune,

mademoiselle! Maman veut me ravoir, et avant que le soleil soit couché,

j'aurai quitté pour jamais cette triste maison." Cela dit, elle courut

à sa chambre, où, vidant en un tour de main les armoires, elle jeta

pêle-mêle toutes ses nippes dans ses malles.

Raymond lança un sourire à sa soeur: "Voilà qui t'apprendra, ma chère,

lui dit-il, à te porter caution pour un coeur qui n'existe pas."

Que ce coeur existât ou non, ce fut avec un profond chagrin que Mlle

Ferray prit connaissance de la lettre que Paméla lui remit. Cette

lettre était courte. Une ligne avait suffi à lady Rovel pour remercier

M. et Mlle Ferray des bons soins qu'ils avaient donnés à sa fille

pendant près d'une année; une seconde ligne était destinée à les prier

de lui renvoyer incontinent cette fille adorée, qui était nécessaire à

son bonheur. Ici s'ouvrait une parenthèse, laquelle signifiait à peu

près: "Combien vous dois-je?"

"Déclarez de notre part à lady Rovel, dit Raymond à la négresse après

avoir lu à son tour, que nous serons à jamais ses obligés, si jusqu'au

jour de notre mort nous n'entendons plus parler d'elle, ni de sa

charmante fille, ni de quoi que ce soit qui les concerne l'une ou

l'autre."

En moins d'une heure, Meg eut fait et bouclé ses malles. Pendant qu'on

les attachait derrière la voiture, elle descendit en chantonnant sur la

terrasse, où Raymond fumait son cigare. Se campant à quelques pas de

lui et promenant au nord et au midi ses regards, qui n'étaient pas

tendres: "Adieu, maison, s'écria-t-elle, où, comme l'affirme la docte

Paméla, l'esprit et le coeur s'épaississent! adieu Homère, l'astronomie

et tous les grands hommes de Plutarque! adieu, grenier à foin que

j'avais juré d'incendier! Adieu, ruisseau, dont les écrevisses

m'étaient si chères que j'ai voulu leur donner un homme à manger!

Adieu, temple de la science et de l'ennui, où l'on ne peut faire un

pas, ni rire, ni chanter, ni ouvrir la bouche, ni remuer les cils, sans

courir le risque de recevoir les étrivières!"

Comme elle terminait son discours, elle aperçut Mlle Ferray, qui,

debout sur le seuil de la maison, attachait sur elle des yeux pleins de

larmes et de reproches. Elle s'attendrit, s'élança vers la bonne

demoiselle, la saisit par la taille, la baisa sur le front en lui

murmurant à l'oreille: "Je vous aime bien, miss Agathe; mais,

voyez-vous, il y a des choses que vous ne pouvez pas comprendre et

qu'au surplus je ne saurais pas vous expliquer." Puis, se tournant vers

Raymond: "Monsieur, votre servante." L'instant d'après, elle montait en

voiture, et le cocher toucha.

"Qu'as-tu donc à te désoler, ma bonne Agathe? dit Raymond à sa soeur.

Tu devrais remercier ta chère Providence, qui nous délivre d'un fier

embarras."

Quoi que son frère pût lui dire, Mlle Ferray était la personne la plus

affligée du monde. Dès qu'il se fut éloigné, elle fondit en larmes. En

dépit de tout, elle aimait tendrement miss Rovel, et on ne refait pas

son coeur. Elle se demandait avec épouvante ce qu'allait devenir cette

enfant, dont elle s'était promis de faire une honnête femme. Elle

pleurait Meg, elle pleurait aussi une chimère qu'elle s'était plu à

bercer dans son coeur: depuis quelque temps, elle caressait plus que

jamais la douce pensée que miss Rovel lui avait été envoyée du ciel

pour distraire son frère de ses sombres ennuis, peut-être pour l'en

guérir tout à fait. Comme son imagination allait très-vite et

très-loin, elle en était venue à se figurer que le cas échéant, les

circonstances et les dieux aidant, il pourrait bien se faire, il

pourrait bien arriver que Meg et Raymond... Hélas! Meg était partie,

rien ne pouvait plus arriver. Elle demeura longtemps devant la grille,

contemplant d'un oeil humide les empreintes qu'avait laissées dans la

poussière du chemin la voiture qui venait d'emporter Meg et le plus

beau de ses rêves, et, pour la première fois de sa vie elle se prit à

chercher querelle à sa chère Providence, qui lui avait fait banqueroute.

Tandis que Mlle Ferray s'abandonnait à sa douleur, Raymond s'était

retiré dans son cabinet de travail. Comme si rien ne se fût passé, il

alla prendre sur un rayon de sa bibliothèque le _De rerum natura_.

L'édition qu'il préférait entre toutes et dont il se servait d'habitude

était le Lucrèce d'Havercamp, _cum notis variorum_, magnifique

in-quarto magnifiquement relié. A peine l'eut-il dans ses mains, il

constata que le précieux billot venait d'essuyer un indicible, un

irréparable affront. Ici une page indignement chiffonnée, égratignée,

comme par les griffes d'un lutin; là une autre page chamarrée de pâtés

d'encre, ailleurs un feuillet en lambeaux, plus loin un autre arraché,

il en manquait trente au milieu du volume, cinquante à la fin. C'était

un massacre.

Raymond croyait rêver. Ce qui lui prouva clairement qu'il ne rêvait

point, c'est qu'ayant levé les yeux au plafond pour le prendre à témoin

de ce qui lui arrivait, il découvrit sur le trumeau qui surmontait sa

cheminée une grande inscription, charbonnée d'une main fiévreuse. Elle

était ainsi conçue: _Mr. Raymond Ferray is a prodigious great

book-worm; I hate him, and I shall he revenged of him_.

Comme Raymond savait l'anglais, il ne put douter que l'inscription ne

signifiât: "M. Raymond Ferray est un prodigieux pédant; je le hais, et

je me vengerai de lui."

V

Raymond Ferray s'était promis qu'au bout de trois jours il aurait

entièrement oublié l'existence de miss Rovel; mais il découvrit que,

malgré son flegme apparent, il était en colère, et que la colère

n'oublie pas. Il lui arrivait souvent de se rappeler que pendant près

d'une année il avait logé sous son toit une jeune fille bizarre,

laquelle, s'étant mis en tête de lui plaire, avait paru préférer à tout

autre amusement le plaisir de se promener et de causer avec lui. Il se

souvenait que lui-même avait pris goût à ces causeries et à ces

promenades, que cette jeune fille était devenue la plus agréable de ses

habitudes,--et quand une habitude a de longs cheveux blonds, la joue

en fleur, le rire étincelant de la jeunesse, il en coûte toujours un

peu d'y renoncer. Il se souvenait enfin que cette même blonde avait eu

l'audace de tenter sur lui une expérience fort impertinente, que,

furieuse de n'avoir pas réussi, elle était partie brusquement en lui

faisant des adieux peu courtois et après avoir massacré le plus beau

livre de sa bibliothèque. Il ne pouvait revoir ce qui lui restait de

son Lucrèce d'Havercamp, Leyde 1725, sans s'indigner contre les mains

effrontées qui avaient attenté à son bien. Ce forfait était, selon lui,

le trait d'une vilaine âme, et comme c'est l'ordinaire que nos chagrins

s'enchaînent les uns aux autres aussi étroitement que les grains d'un

chapelet bien enfilé, l'Havercamp le faisant penser à Mme de P..., il

englobait dans le même anathème toutes les femmes, brunes ou blondes,

qu'elles eussent dix-huit ou trente ans, comme des êtres malfaisants

qu'un homme de coeur doit tenir à distance de sa vie et de sa pensée.

Il se promettait donc de ne plus songer à miss Rovel, et il y pensait

vingt fois le jour. En revanche, il n'en parlait jamais et ne souffrait

pas qu'on lui en parlât. Mme Ferray avait dû se le tenir pour dit et

garder pour elle ses regrets. Le temps ne les diminuait point; chaque

jour, elle sentait davantage le vide qu'avait laissé dans sa maison le

départ de Meg. Elle maudissait cette chère ingrate, ce coeur qui

rompait si facilement ses attaches; mais il y avait de la tendresse

dans ses malédictions. Toutefois, deux mois entiers s'étant écoulés

sans que miss Rovel eût daigné lui donner aucun signe de vie, son bon

sens l'obligeait de confesser que, si miss Rovel avait du coeur, elle

en avait bien peu.

Il ne faut désespérer de rien. Un jour que Mlle Ferray brodait au salon

tête à tête avec son frère, qui lisait un traité de Darwin, comme elle

le questionnait sur sa lecture, il lui exposa la doctrine du célèbre

naturaliste anglais touchant la faculté que possèdent les êtres vivants

de s'adapter insensiblement au milieu dans lequel la nature ou les

circonstances les ont placés. Elle avait l'habitude de tout rapporter à

l'objet de ses préoccupations; aussi la théorie de Darwin l'attrista.

Elle se dit qu'il en était des âmes comme des plantes et des animaux,

que l'air qu'elles respirent décide de leur destinée, que, si la

Providence avait voulu que miss Rovel devînt une honnête femme, elle

aurait dû la laisser à l'Ermitage, sous la garde de Mlle Agathe Ferray.

Elle priait le ciel de vouloir bien lui expliquer ses mystérieux

desseins, quand sa femme de chambre lui remit une lettre. A peine

l'eut-elle approchée de ses yeux, elle rougit d'émotion, et, la

glissant dans sa poche, elle attendit d'être seule pour la lire. Cette

lettre était ainsi conçue:

"Lucerne, 2 septembre.

"Chère miss Agathe, je vous avais écrit, il y a près d'un mois, pour

vous déclarer avec humilité et contrition que j'étais honteuse,

extrêmement honteuse, d'avoir été si peu aimable, si peu gracieuse, si

peu gentille en vous quittant. Comme je traversais le salon pour porter

ma lettre à la poste, il s'est trouvé que maman causait avec un quidam.

Vous m'avez souvent répété que les jeunes filles peuvent s'instruire

par les conversations autant que par les livres. Or maman disait à son

quidam que la vie est courte et qu'il n'y a pas de temps plus mal

employé que celui que nous donnons au repentir. "Je le crois bien,

a-t-il répliqué, il nous en reste déjà si peu pour pécher." A-t-il

voulu dire pécher ou pêcher? Je n'en sais trop rien, car il aime

beaucoup à pêcher des truites dans le lac; mais il se pourrait aussi

que ce fût un grand pécheur. Le fait est que ma lettre m'a paru inepte,

que je l'ai déchirée, et que le jour même j'ai pêché une truite avec le

quidam. Si c'est un péché, je m'en confesse; mais sûrement je n'en

commettrai pas d'autre avec lui. C'est un blond fadasse; vous savez que

ce n'est pas ma couleur.

"Je ne vous aurais jamais écrit, chère miss Agathe, si je n'avais

découvert que je ne puis me passer d'avoir de vos nouvelles. Il m'en

faut dès demain. _I will_, miss Agathe, _I will_. Je veux apprendre que

vous êtes en vie et que vous ne pouvez vous consoler de ne plus me

voir. Si vous me faites cette déclaration en joli style, je vous dirai,

pour vous récompenser, que je regrette par moments d'avoir chiffonné,

maculé, lacéré certain livre que certain loup-garou aimait comme la

prunelle de ses yeux. Que voulez-vous? Dame! j'étais en colère, et

quand on est en colère, on chiffonne, on macule, on lacère. Comme il

doit me détester, ce loup-garou! Je gagerais qu'il pleure nuit et jour

son bouquin bien-aimé. Voyez comme je suis bonne, comme j'ai le coeur

sensible. J'ai prié maman, qui a les bras longs, de donner des ordres

pour qu'on m'en retrouve quelque part un autre tout pareil, et vous

pouvez compter que je ne le garderai pas pour moi;--il faut savoir se

priver dans l'intérêt de ses amis. Ce que j'en fais, c'est pour

l'acquit de ma conscience, quoiqu'elle ne me gêne pas beaucoup; elle

est bonne fille, et nous avons rarement ensemble un mot plus haut que

l'autre. Aussi croirez-vous sans peine qu'elle ne m'empêche pas de

m'amuser royalement à Lucerne. Cette jolie ville a été inventée pour

cela. Maman y était venue chercher la solitude, et son salon ne

désemplit pas. Ce ne sont qu'allants et venants, tous bien faits, bien

cravatés, bien frisés, sentant le musc ou le benjoin, polis, galants,

daignant la plupart prêter quelque attention à miss Rovel, s'apercevoir

que ses yeux ne sont pas les premiers yeux venus, sans qu'aucun se soit

avisé jusqu'à cette heure de la menacer du fouet. Je m'occupe d'eux les

jours de pluie; le reste du temps, je rame ou je nage, deux jolies

façons de faire son chemin dans le monde. Je crois en vérité, miss

Agathe, que le parfait bonheur consiste à être poisson. Ce n'est pas

l'idée de Paméla, qui me sert de bardot; la pauvre fille n'a pas encore

tout à fait dégorgé son marquis.

"Mais savez-vous ce que j'ai vu de plus beau à Lucerne? C'est maman. En

la revoyant, j'ai été transportée, éblouie, et je ne me lasse pas de la

contempler. Quels yeux! quelles épaules! quels bras! Les miens sont en

comparaison de vraies pattes de sauterelle. Mon Dieu! que ce doit être

amusant d'être belle comme cette adorable maman! Si je l'adore, elle me

rend un peu la pareille. Elle prétend que je me suis horriblement

ennuyée à l'Ermitage, que M. Ferray ne pouvait me souffrir, qu'il m'a

fait subir mille vexations, mille avanies. Je n'en rabats que la

moitié, car, pour me dédommager, elle m'a promis que d'ici à trois mois

elle ne me refuserait rien et ne me gronderait de rien.

"Si vous voulez me gronder, miss Agathe, vous avez le champ libre; mais

n'abusez pas de la permission. Une jolie moue peut avoir son charme, la

grognerie enlaidit toujours un visage. Grondez-moi donc avec grâce et

belle humeur. Surtout n'allez pas dire au loup-garou que je vous écris;

ce vilain homme vous empêcherait de me répondre, et je veux avoir de

vos nouvelles. Quant aux siennes, donnez-m'en, ne m'en donnez pas, cela

m'est égal. Miss Agathe, miss Agathe, après maman et les poissons, vous

êtes sûrement ce que j'aime le plus au monde."

A cette épître, qu'elle relut souvent, non sans hocher quelquefois la

tête, Mlle Ferray fit une réponse pleine d'affectueux reproches, de

bons avis et de sages conseils. Peu après, elle reçut une seconde

lettre.

"Lucerne, 23 septembre.

"Vous êtes donc en vie, mademoiselle? J'en suis charmée;--mais trop

de morale, miss Agathe, un peu trop de morale! Dix brasses de fond;

j'ai perdu terre, barboté et failli me noyer. Pour vous punir, je veux

vous raconter deux petites histoires, qui sans doute vous

scandaliseront beaucoup. J'ai toujours aimé à vous scandaliser; quand

je vous parlais de certaines choses ou de certaines gens, vous aviez

une façon de froncer le bout du nez qui faisait mes délices.

M'écoutez-vous, mademoiselle?

"Avant-hier, nous sommes allés en barque jusqu'à Gersau. Jeunes et

vieux, hommes et femmes, nous étions cinquante, ou il ne s'en faut

guère; c'était une fête que le duc de B... donnait à maman.

Figurez-vous le plus beau temps du monde, un lac frisotté qui parlait

tout bas, une grande barque pontée, des drapeaux et des flammes

partout, des bateliers aussi pavoises que leurs mâts, des jonchées de

fleurs, un air parfumé, trois harpes, quatre violons et deux hautbois,

une collation merveilleuse, des vins blancs, des vins roses, des vins

paillets, qui moussaient comme mon coeur, miss Agathe, comme mon coeur.

Le vin, les fleurs, la musique,--quand nous arrivâmes, j'étais un peu

folle, et je croyais voir danser les montagnes; il paraît que cela leur

arrive. Nous débarquons, on fait la haie pour nous regarder. Voilà

qu'un homme essoufflé fend la presse pour venir à nous. Il était de

noir habillé, portait un grand chapeau à bords rabattus. C'était un

missionnaire wesleyen, ainsi appelle-t-on ce genre d'animaux. D'un air

résolu, il se plante devant maman, lui barre le passage. On veut

l'écarter, elle fait signe qu'on ne le dérange point. Il tousse une

fois, deux fois, et entame une harangue où il était question de

beaucoup de choses, de la brièveté de la vie, de la vanité des

plaisirs, des bons et des mauvais exemples, de l'âme immortelle, de la

grâce efficace, du jugement dernier, de l'enfer et du paradis;--j'en

passe, et des meilleures, ne vous ai-je pas dit que j'avais dans ce

moment les idées un peu confuses? En parlant, il tenait les yeux

baissés, à demi-clos. Maman le regardait d'un air fort doux, belle

comme un ange, avec un sourire capable de faire tourner la tête à tous

les missionnaires qui en ont une. Celui-ci s'avise de rouvrir les yeux,

de les lever; il aperçoit cette beauté, ce sourire, perd le fil de son

sermon, s'embarrasse, balbutie, demeure court. Maman continuait de

sourire: "Je vous remercie de vos excellentes intentions, lui dit-elle

en lui tendant la main; mais que voulez-vous? nous n'aimons pas la vie

bête." Là-dessus elle l'invite à dîner. Le pauvre homme ne trouve pas

un mot, fait le plongeon, disparaît. Miss Agathe, vos intentions valent

celles d'un wesleyen; mais m'entendez-vous? nous n'aimons pas la vie

bête.

"Autre chanson. Je suis allée hier soir à mon premier bal, un grand bal

par souscription dans les grands salons du grand Hôtel national. Maman

avait refusé d'abord de m'y conduire sous prétexte que je suis trop

jeune, qu'on ne danse pas si matin. Je lui ai répliqué que dans dix

mois et vingt jours j'aurai dix-huit ans, qu'au surplus elle m'avait

solennellement promis de ne me rien refuser. Elle a été prise. Vous

dire ce que j'éprouvai en entrant dans cette grande salle éclairée _a

giorno_,... ce fut bien autre chose que sur la barque pontée. Une folie

s'empara de moi; par intervalles, je rongeais avec fureur le bout de

mes gants, et maman me regardait de travers pour m'avertir que cela ne

se pratique pas dans le grand monde. Le bal s'ouvre, je m'accroche au

bras d'un joli prince russe, qui est un valseur accompli; il s'était

chargé de patronner mes débuts.

"Si vous n'avez jamais valsé, miss Agathe, vous n'avez jamais vécu.

Arrosez vos plates-bandes, mes bonnes gens, mais ne parlez de rien, car

vous ignorez tout. Tourner en rond, la tête à moitié perdue, voilà la

vie; le reste ne vaut pas la peine qu'on en parle. Il me semblait qu'un

tourbillon venait de m'emporter au dixième ciel. Tout à coup je pousse

un cri. C'était bête; mais, si je n'avais pas crié, je tombais morte.

Mon prince russe s'arrête, s'inquiète, s'enquiert. Je ne pouvais pas

lui répondre que j'avais crié par excès de joie; j'ai prétendu que le

pied m'avait tourné, que ce n'était rien, et nous nous sommes envolés

de plus belle. Arrosez vos plates-bandes, vous dis-je, mais sachez que

partout ailleurs qu'à l'Ermitage on prend miss Rovel au sérieux,

qu'hier elle a fait sensation, qu'elle était entourée, admirée,

courtisée, qu'on se disputait ses regards et une petite place sur son

carnet. Miséricorde céleste! j'ai dit à mes adorateurs bien des

sottises, miss Agathe,--car je ne savais plus où j'en étais, et je

laissais partir tout ce qui me passait par l'esprit. Cependant notre

vertu n'a point souffert; quand ces messieurs essayaient de

s'émanciper, je les regardais avec de grands yeux candides, et ils

demeuraient court, comme le wesleyen.

"Apprenez pour votre gouverne, miss Agathe, qu'il est des hommes qu'il

faut contenir, et d'autres qu'il est bon d'encourager. Cela est vrai

surtout des barons allemands, lorsqu'ils sont très-blonds et

très-timides. Il en est un qui a de grands yeux rêveurs et ne dit

jamais rien; on l'a surnommé une romance sans paroles. Je le rencontre

quelquefois au bord du lac, il s'arrête pour me saluer et devient aussi

pourpre que la barrette d'un cardinal. Hier, après m'avoir mangé des

yeux pendant la moitié de la nuit, sur les quatre heures il prend son

courage à deux mains et me demande une polka. Pour le contenter, j'ai

fait faux bond à quelqu'un; je me piquais de faire parler cette

romance. Je fus coquette, provocante. Ma coiffure se défait, je passe

dans un petit cabinet pour la raccommoder. Tandis que, debout devant

une glace, je me rajuste lentement, la romance changeait à tout moment

de couleur, et enfin, n'y tenant plus, elle murmure tout bas à mon

oreille qu'elle m'adore. "Monsieur, lui repartis-je, on ne dit ces

choses-là qu'à genoux." Le nigaud me prend au mot. Je pars d'un éclat

de rire, maman paraît, voit un homme à mes genoux, se fâche tout rouge.

Je lui ai rappelé qu'elle m'avait promis de ne pas me gronder. Elle a

été encore prise.

"La morale, miss Agathe, c'est beau, mais c'est confus, c'est

embrouillé. Le plaisir est bien plus clair, et je connais un loup-garou

qui prétend que ce qu'il y a de plus précieux ici-bas, c'est une idée

claire. Quand je m'amuse, il n'y a pas moyen d'en douter. C'est égal,

dites-moi bien ce que vous pensez de mes histoires, et querellez-moi,

--le plaisir excepté, rien n'est plus amusant qu'une querelle. Miss

Agathe, je vous déclare qu'après maman et la valse vous êtes ce que

j'aime le plus au monde; décidément les poissons ne viennent qu'à la

queue."

Mlle Ferray fronça plus d'une fois le bout du nez en lisant cette

seconde lettre. Elle y fit la réponse que voici:

"Ce que je pense de vos histoires, ma chère enfant? Il me semble

d'abord que les missionnaires wesleyens sont moins ridicules que vous

ne le dites. Celui dont vous me parlez, que son discours fût bon ou

mauvais, a dû faire quelque effort de courage pour le débiter. Or

j'admire toujours le courage, et je ne me moque jamais de ce que

j'admire.

"Il me semble aussi que je ne sais pas trop ce qu'il faut entendre par

la _vie bête_. Si faire passer ses devoirs avant ses plaisirs est le

fait d'une oie, je suis du parti des oies, et je serais fière d'être

admise dans la basse-cour.

"J'estime que, si le parfait bonheur consiste à tourner en rond, la

tête perdue, il faut l'aller chercher parmi les toupies. Vous placiez

plus haut votre idéal, miss Rovel, quand vous décrétiez que le

souverain bien est d'être poisson. Les truites, tant que faire se peut,

s'appliquent à conserver la tête que le ciel leur a donnée, et soyez

sûre que le ciel ne nous donne pas une tête pour que nous la perdions.

"Je crains que vous n'ayez tort de dire à vos danseurs tout ce qui vous

vient à l'esprit. Je lisais l'autre jour dans un livre fort bien écrit

que rien ne rafraîchit plus le sang que le souvenir d'une sottise qu'on

n'a pas dite.

"Je pense enfin que les sottises qu'on fait sont encore plus

regrettables que celles qu'on dit. C'est en faire une grosse que de

prendre plaisir à voir un homme à genoux. Il est certain, avéré,

patent, que vous avez de beaux yeux, miss Rovel. En doutez-vous, que

vous teniez à le prouver?

"Après avoir médité votre lettre, j'ai rêvé d'une jolie barque qui

descendait rapidement au fil de l'eau. J'ai eu peur; je me défie des

rivières, des bas-fonds, des remous, des brisants. Je vous en supplie,

que votre bon sens aille bien vite s'asseoir au gouvernail. C'est le

pilote que je vous souhaite, bien entendu que le bon sens consiste, non

à se refuser les plaisirs permis, mais à savoir bien exactement ce que

valent toutes les marchandises de ce pauvre monde, choses et hommes,

bêtes et gens.

"Vous voilà quitte de mes longues morales. Il ne me reste plus qu'à

vous dire que je vous aime de toutes mes forces. Cette maison a un air

de chagrin, de langueur, de délaissement; les mouches même s'y

ennuient. Mes rosiers, que vous n'admirez plus, les arbres du verger,

le ruisseau, tout le monde ici vous regrette;--l'Ermitage se souvient

d'une demoiselle qui ressemblait parfois à une évaporée et qui ne

laissait pas de raisonner très-juste quand elle voulait bien s'en

donner la peine et résister à ses fantaisies. Ma chère blonde, après

mon frère vous êtes ce que j'aime le mieux. Hélas! je ne viens dans

votre coeur qu'après la valse; à peine ai-je le pas sur les poissons.

Il faut avoir plus de dix-sept ans pour deviner le prix d'une amitié

sincère, fût-elle un peu grondeuse; vous y viendrez, ma belle. En

attendant, je baise tendrement vos cheveux blonds. Vous avez du goût

pour les romances sans paroles, tâchez d'en avoir un peu pour les

paroles sans romance; cela m'encouragerait à vous écrire. Votre vieille

amie, qui boite plus bas depuis qu'elle n'a plus le plaisir de vous

voir."

Mlle Ferray fut près de six semaines sans avoir des nouvelles de Meg.

Ce long silence l'inquiéta; elle se livrait aux plus sombres

imaginations et mettait tout au pis: la barque avait touché ou

peut-être chaviré. Elle écrivit plusieurs fois; point de réponse. Le

chagrin la rongeait; son frère s'en aperçut, l'interrogea, elle

s'ouvrit à lui de ses alarmes. Il ne fit qu'en rire: "Eh! bon Dieu, que

t'importe, ma chère, lui dit-il, qu'il y ait dans le monde une coquette

de plus ou de moins?" Cela importait si fort à Mlle Ferray qu'elle

supplia son frère de l'autoriser à partir pour Lucerne. Il la refusa

d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. Enfin elle reçut la lettre

que voici:

"Luceme, 3 novembre.

"Excusez-moi, mademoiselle, d'avoir été si longtemps sans vous écrire.

Je reviens d'un long voyage, je suis descendue par un grand trou noir

dans un pays que vous ne connaissez pas. On y voit des choses fort

curieuses, entre autres cette fameuse barque de Caron, que M. Ferray

m'avait décrite au naturel certaine après-midi que le ciel était

grisâtre et que nous travaillions ensemble à greffer un pommier. Tout

en s'occupant de son arbre, il daignait me greffer un peu, moi aussi.

Qu'elles ont mal pris, toutes ces boutures! C'est que le jardinier ne

m'aimait pas, et qu'on ne greffe bien que les arbres qu'on aime. Le

pommier se porte mieux que moi. Je le vois d'où je suis, ainsi que ce

ciel brouillé. A l'autre bout du verger, un gros corbeau sautillait

dans l'herbe fraîchement coupée; je le vois aussi.

"Mais il s'agit bien de pommiers! Je vous disais que j'ai contemplé

Caron. Il m'a dit que ses passagers étaient au complet, qu'il avait sa

charge, de repasser plus tard. Je suis remontée par mon trou noir, et

me voici. Salut, bonnes gens! Nettoyez vos lunettes, c'est bien moi.

"Au diable la mythologie, miss Agathe! Je sors d'une petite vérole

confluente, effroyable, tout ce qu'il y a de plus effroyable. On me

croyait perdue, au dire des médecins, c'est un miracle que j'en

réchappe. Le premier jour, maman voulait vous écrire pour vous prier de

venir me soigner; j'y ai mis bon ordre. Vous êtes si folle! vous auriez

été capable d'accourir. La première des vertus, miss Agathe, est la

prudence. De tous mes danseurs, il n'en est pas un qui ait osé

seulement se hasarder dans l'antichambre pour s'informer si j'étais en

vie; ils laissaient leur carte chez le concierge, au bout du jardin, et

de se sauver! Pour tout l'or du monde, cette dinde de Paméla ne m'eût

pas approchée. Pauvre maman! que je lui ai causé de chagrin! De Gersau,

où elle s'était enfuie, elle se faisait envoyer trois fois le jour le

bulletin de ma santé. Elle était au désespoir, d'autant qu'elle était

fort mal logée, dans une petite chambre où elle ne pouvait se

retourner, et dont les fenêtres s'ouvraient sur une écurie. J'étais

bien heureuse de la sentir hors d'atteinte; si je lui avais donné mon

mal, si sa beauté en eût souffert, que serais-je devenue? Il ne me

restait qu'à me tuer. Miss Agathe, aussi sûr que j'existe, vous seriez

venue; vous extravaguerez toute votre vie.

"Une nuit, j'ai bien cru que c'en était fait, et, chose étrange, cette

aventure ne me déplaisait point. J'avais dans la tête, dans le coeur,

comme une douceur vague; ma petite âme se détachait mollement de mon

corps, à la lettre je la sentais s'en aller, et je la laissais faire.

Il me semblait que je sortais de la vie comme d'un mauvais chemin,--pour

aller où? je ne sais, mais sûrement dans un endroit où il n'y a

point de cailloux. Ah! par exemple, ma convalescence m'a fait souffrir.

Quand on a tâté de la mort, on s'aperçoit que vivre est une fatigue.

Cela semble très-simple et très-facile, parce qu'on nous y accoutume

tout petits; une fois cette habitude rompue, c'est une affaire de la

reprendre.

"Ce que c'est que de nous, mademoiselle, et comme une petite vérole

confluente change en peu de temps toutes nos idées! J'ai retourné ma

lunette, je regarde par le gros bout, et mes plaisirs lucernois me

paraissent bien peu de chose, mes danseurs et les amis de maman de

petites poupées assez ridicules. Au contraire l'Ermitage fait à mes

nouveaux yeux l'effet d'un paradis; je suis tentée de croire que la vie

bête consiste à n'y pas vivre, que le bonheur est là, quand on devrait

y recevoir le fouet soir et matin. Je suis poursuivie par une certaine

odeur de foin fané; il fleure comme baume, votre foin. Miss Agathe,

envoyez-moi une grande boîte où vous aurez l'obligeance de fourrer la

plus belle écrevisse du ruisseau, deux poires fondantes, un caillou

pris dans la brèche de ce petit mur que j'aimais à démolir, un flocon

de laine de votre tapisserie, un livre ou une livre de morale, trois

conseils, quatre gronderies, un peu de poussière que vous ramasserez

dans la bibliothèque du loup-garou, tout juste assez pour me

barbouiller les doigts, et quelques brins d'herbe cueillis au pied du

pommier que nous avons si bien greffé, lui et moi.

"Voilà ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire. Ah! miss

Agathe, votre pauvre Meg... faut-il trancher le mot? la petite vérole

l'a défigurée, elle est extrêmement marquée, il y a des taies sur ces

yeux à qui l'Ermitage semble admirable, ses cheveux tombent, on ne la

reconnaît plus, elle est devenue laide à faire peur. Maman est

consternée ou furieuse, comme il vous plaira; peu s'en faut qu'elle ne

me batte. Ce qui me tranquillise un peu, c'est que les médecins me

donnent leur parole d'honneur la plus sacrée que je puis encore en

appeler, que tout s'arrangera. Je connais une sage personne qui prétend

que tout finit par s'arranger. Si elle en a menti, je m'en irai voir à

Gersau le missionnaire wesleyen, peut-être y est-il encore, je le

forcerai de m'épouser et nous convertirons ensemble les Achantis.

"Adieu, mademoiselle. Nous partons au premier jour pour Florence, où

nous passerons l'hiver. Si au moment du départ ma laideur me fait

honte, je prierai qu'on me mette dans le wagon des chiens. Contez mon

malheur au loup-garou; il s'attendrira sans doute et me pardonnera mes

crimes. A propos, vous lui remettrez le paquet ci-joint; c'est tout ce

qu'on a pu trouver. J'avais massacré un volume, je lui en rends trois

presque aussi gros; il me semble qu'il me doit du retour. "

Très-émue de cette lettre, Mlle Ferray courut la lire à son frère, et,

par la même occasion, elle lui remit le paquet. A défaut d'un Lucrèce

d'Havercamp, il renfermait la superbe édition de Wakefield, Londres,

imprimerie d'Hamilton, 3 vol. in-4, 1796. Raymond avait plus d'une fois

convoité ce trésor sans pouvoir se satisfaire, assurément il gagnait au

change. Il n'eut garde d'en rien marquer, et fit taire également la

pitié que lui inspiraient peut-être deux beaux yeux où il était survenu

des taies, la touchante infortune d'une fleur surprise brusquement par

la gelée. Il répondit froidement à sa soeur qu'elle était bien

inconséquente de jeter les hauts cris sur un accident qui devait lui

mettre l'esprit en repos: décidément les femmes avaient la rage de

s'affliger de tout; cent fois elle s'était inquiétée de la trop grande

beauté de miss Rovel, cent fois elle avait prévu que cette beauté

serait sa perte, elle devait être ravie de la savoir en sûreté; au

surplus, avec sa dot cette laide trouverait toujours à se marier, et

n'en serait pas réduite à évangéliser les Achantis. Mlle Ferray trouva

ces consolations bien dures. Une Meg défigurée, sans cheveux! Elle

reprochait à la Providence, avec qui elle était en froid, d'avoir

commis un crime. Le bon Dieu avait-il le droit de lui alléguer, comme

un simple mortel, que la fin justifie les moyens? Puisqu'il peut tout,

ne pouvait-il faire que Meg devînt parfaitement sage en restant

parfaitement belle? Mlle Ferray implora de nouveau la clémence de son

frère et la permission d'aller porter des consolations à sa chère

convalescente. Il la refusa encore.

Elle adressa à miss Rovel de longues épîtres où elle répandait son

coeur. Elle reçut de Lucerne d'abord, puis de Florence, des réponses

courtes, d'un style contraint; on y sentait percer une inquiétude amère

qui s'était promis de se garder le secret. Ce genre de secrets est

toujours mal gardé, et Meg habitait depuis deux mois et demi un

charmant palais lungo l'Arno quand elle écrivit à Mlle Ferray ce qui

suit:

"Florence, 5 février.

"Ne cherchez pas à me rendre l'espérance, mademoiselle. Les médecins

sont des menteurs; je suis laide, et laide je resterai. J'ai beau faire

tous les raisonnements imaginables, je ne me console pas d'avoir été

belle et de ne l'être plus, d'avoir été admirée et de me voir condamnée

à faire pitié. On est très-bon pour moi, on tâche de me distraire, de

me tromper, de me donner le change; mais on me plaint, c'est pis que

tout. Je voudrais me cacher dans un trou de souris et y savourer le

bonheur de n'être pas vue. Maman exige que je paraisse; elle prétend

qu'on s'accoutume à tout. Ah! mademoiselle, on ne s'accoutume pas à

faire pitié. Être finie à dix-sept ans et demi!

"Ceci n'est rien; le mal est que maman veut à toute force me marier.

Elle me propose un parti ridicule et s'indigne que je ne l'accepte pas;

elle prétend que, comme me voilà faite, je ne trouverai jamais rien de

mieux. Je résiste, je me débats, elle me traite de folle, me tourmente,

me persécute, et cela me rend bien malheureuse.

"Mon royaume pour un cheval, miss Agathe! Hélas! où est mon royaume? Je

ne possède plus que deux yeux tristes qui règnent sur un visage dévasté

et se souviennent vaguement de m'avoir vu des cheveux. Oh! mes cheveux

blonds! vous les avez contemplés dans leur gloire, vous savez ce qu'ils

valaient. Faut-il vous dire de quoi j'ai besoin? D'un bon conseil et

d'un bon avocat. Il faudrait que quelqu'un qui aurait un peu d'amitié

pour moi se chargeât de faire entendre raison à maman et d'obtenir

qu'elle me laisse en repos,--car de lui céder, n'en parlons pas!

Plutôt mourir!

"Tout m'est contraire, mademoiselle, tout se tourne contre moi. Mon

frère William, qui a toujours été un bon frère, s'est brouillé avec

maman et ne peut plus me rendre le moindre service. Le printemps

dernier, il quitta la Barbade pour faire son premier tour d'Europe; il

vint nous faire visite à Lucerne. En me voyant, il se reprit de

tendresse pour moi; il m'interrogea, me confessa, me tança vertement

sur ce qu'il appelait mes étourderies et mes légèretés. Je lui montrai

vos lettres dont il fut charmé. Par malheur, après m'avoir fait de la

morale, il se permit d'en faire à maman touchant l'éducation qu'elle me

donnait. Elle se fâcha, le mit à la porte, lui défendit de reparaître

jamais devant elle. La veille de notre départ pour Florence, il revint

me trouver en cachette; il vit mon désastre et je lui confiai mes

peines. Il me proposa de m'enlever, de me remmener à la Barbade; je lui

représentai que je me faisais une conscience de quitter maman contre

son gré ou à son insu. Il approuva mon scrupule. "Alors soumettez-vous,

me dit-il, car je ne puis vous être bon à rien, je gâterais encore plus

vos affaires en m'en mêlant." Il ajouta... Mademoiselle, oserai-je vous

répéter ce qu'il ajouta? "Je ne vois dans ce monde, reprit-il, qu'un

homme à qui vous puissiez recourir, c'est celui qui vous a servi de

tuteur pendant un an. Il a le droit d'être entendu dans votre cause; si

vous avez besoin de conseils et de secours, adressez-vous à lui.--Quel

homme! lui ai-je répondu. Vous ne le connaissez pas, il a l'humeur

sévère, et j'ai peur de lui. Il eut pour moi, il est vrai, une lueur

d'amitié, elle s'est bien vite éteinte, et ma conduite à son égard n'a

pas été sans reproche." William me répliqua que les grandes âmes ne

sentent pas les petites piqûres et qu'elles méprisent les petits

ressentiments. Il finit par me dire avec une tendresse un peu dure:

"Laide comme vous voilà, Meg, qui n'aurait pitié de vous? qui aurait le

coeur de vous refuser quelque chose?" Là-dessus il m'embrassa et il

partit pour l'Angleterre, qu'il a dû quitter ces jours-ci pour

retourner aux Antilles.

"Je suis confuse, chère demoiselle, de vous avoir rapporté cet

entretien, qui m'est revenu bien souvent à l'esprit. J'ai l'air d'une

indiscrète, et le pire est que je le suis. Il est certain que mon

tuteur (car William a raison, M. Ferray est mon tuteur) est le seul

homme qui puisse avoir quelque influence sur maman. Elle l'a pris

subitement en grande estime depuis qu'elle a découvert en lui ce fameux

Raymond Ferray qui est allé à La Mecque. Je me suis donné le plaisir de

lui conter cette périlleuse aventure, comme lui-même me l'avait contée

un jour dans un air doux, en face d'une colline basse. De l'humeur dont

elle est, un monsieur qui est allé à La Mecque, déguisé en derviche, la

ferait passer par le trou d'une aiguille.

"Chère mademoiselle, si M. Ferray avait quelque pitié de moi, s'il

était assez indulgent pour venir me voir à Florence, je lui dirais

beaucoup de choses qui ne peuvent s'écrire, il ménagerait un traité

entre maman et moi, je lui devrais le repos, presque la vie.

Oserez-vous lui faire part de mon désir? Dites-lui que j'ai bien

changé, que je suis devenue raisonnable et sérieuse, que je rougis de

toutes mes sottises passées, que j'écouterai ses avis comme une pupille

doit écouter un tuteur qu'elle respecte, et qu'il pourrait compter sur

mon éternelle reconnaissance. Pauvre Meg! c'est la vertu des laides.

_Your poor little Meg_."

Le coeur battait bien fort à Mlle Ferray quand elle entra dans le

cabinet de son frère pour lui donner connaissance de l'audacieuse

requête de Meg. A peine lui permit-il d'achever. La renvoyant bien

loin, il lui déclara qu'il n'était point fêlé du cerveau, que,

possédant toute sa raison, il n'aurait garde de courir à Florence pour

y consoler une petite fille que la petite vérole avait marquée, que ce

n'était point son affaire, que l'ingratitude ou la reconnaissance de

miss Rovel le laissait parfaitement indifférent, qu'au surplus cette

demoiselle ferait bien d'accepter le mari qu'on lui proposait, fût-il

iroquois, manchot ou cacochyme, que c'était le seul conseil qu'il eût à

lui donner, qu'elle pouvait le lui mander de sa part.

"Vraiment, tu es impitoyable, lui dit Mlle Ferray; cette pauvre petite

est si malheureuse!

--Mon Dieu! reprit-il, si d'un coup de baguette je pouvais lui rendre

sa beauté, je ne balancerais pas à le faire. Je regrette infiniment

qu'elle n'ait pas pu suivre sa vocation, qui était de devenir une

fieffée coquette et d'emprisonner dans sa volière tous les benêts qui

se seraient laissé prendre à ses gluaux. Un fâcheux accident est venu

déranger cette belle destinée; j'en suis navré, mais je n'y sais aucun

remède."

Cela dit, il rompit les chiens. Quelques jours plus tard, Meg renouvela

sa demande sur un ton plus pressant; et Mlle Ferray, au risque d'être

mangée, se hasarda encore dans la caverne du cyclope pour tenter de le

fléchir. Cette fois il se fâcha sérieusement, la foudroya de son juste

courroux, attesta ses pommiers et Lucrèce qu'il avait formé le ferme

propos de passer le reste de ses jours sans revoir miss Rovel, sans

entendre prononcer son nom. Mlle Ferray, fort affligée, écrivit à Meg

qu'elle avait été repoussée avec perte, mais qu'elle la suppliait

d'avoir un peu de patience, lui promettant de revenir opiniâtrement à

la charge et de réduire par un siége régulier la place qu'elle n'avait

pu emporter d'assaut. Quatre jours après, Raymond eut la surprise de

recevoir le billet suivant:

"Que vous êtes bon, monsieur! Je vois que mon frère disait vrai et

qu'on ne peut rien refuser à ce laideron. La certitude que vous m'avez

tout pardonné me fait presque oublier mes chagrins. Mlle Ferray

m'écrivait naguère qu'il faut avoir plus de dix-huit ans pour sentir le

prix d'une amitié sincère et dévouée. Je crois qu'une grosse maladie

mûrit un esprit plus que dix ans de vie; je défie qui que ce soit

d'apprécier autant que moi vos bontés. Vous êtes l'homme que je

respecte le plus; autrefois ce respect me gênait, et mon coeur

cherchait à secouer son fardeau; aujourd'hui l'homme que j'honore le

plus est le seul qui m'inspire une confiance absolue, et j'éprouve une

joie que je ne puis dire en pensant qu'il s'intéresse à moi, qu'il

consent à me rendre le service essentiel que j'ai eu l'indiscrétion de

lui demander. Je vous remercie de tout mon coeur, monsieur, et je vous

attends."

Comme on peut croire, Raymond eut une explication orageuse avec sa

soeur, à qui il demanda compte de cet étrange poulet. Elle se justifia

de son mieux sans charger miss Rovel, allégua qu'elle s'était fait un

scrupule de désespérer cette pauvre petite, qu'elle l'avait amusée par

une promesse vague et renvoyée aux calendes grecques, que Meg avait

l'imagination vive, qu'elle avait compris sa réponse tout de travers.

Quand deux entêtements de femmes se liguent contre un pauvre homme, sa

défaite est écrite au ciel. Après avoir juré cent fois qu'il voulait

être pendu s'il allait à Florence, Raymond partit un matin, pestant

contre Meg, indigné contre sa soeur, furieux contre sa propre

faiblesse, et se flattant qu'avant quatre jours il serait de retour à

l'Ermitage.

Les esprits supérieurs sont des esprits curieux, et quiconque est né

curieux trouve bon gré mal gré quelque plaisir à courir le monde. C'est

un séjour agréable pour qui s'y promène en simple passant; il est plein

de choses qui blessent le coeur, il est riche en spectacles qui amusent

ou réjouissent les yeux. En pressant Raymond de se mettre en route.

Mlle Ferray pensait lui rendre service; elle était persuadée que ce

voyage forcé lui ferait grand bien, imprimerait à son esprit une

secousse salutaire, qu'à peine aurait-il rompu sa clôture, ses

imaginations prendraient un autre cours, et qu'il se déroberait au

charme dangereux que la solitude avait jeté sur lui. Elle avait depuis

longtemps son idée sur la maladie de son frère; elle avait décidé qu'il

souffrait d'une paralysie de la volonté, et qu'on guérit les volontés

paralysées en provoquant une crise qui les contraigne à vouloir. Mlle

Ferray croyait à la vertu toute-puissante de l'effort. C'est un remède

qui vaut mieux que beaucoup d'orviétans.

Raymond avait fait serment que de Genève à Florence il ne regarderait

rien; malgré qu'il en eût, il ne put s'empêcher d'ouvrir les yeux. Il

se proposait de brûler l'étape de Bologne; il y fit halte pour rendre

visite à la sainte Cécile de la Pinacothèque. On ne rencontre pas

Raphaël sur sa route sans causer avec lui, et on ne cause pas

impunément avec Raphaël. Le lendemain, il continua son voyage par cette

admirable voie ferrée qui remonte le Reno et de tunnel en tunnel gravit

l'Apennin. On était dans la seconde moitié de février. La veille, notre

misanthrope avait traversé la Lombardie blanche de neige; quand il eut

atteint le versant méridional de l'Apennin, une brise tiède lui souffla

au visage, et il ne put se défendre d'un peu d'émotion en embrassant du

regard les pentes rapides, couvertes de pins et d'oliviers, qui

enferment de toutes parts Pistoja. Le printemps l'y attendait et lui

faisait fête. Sa mauvaise humeur ne résista pas à de tels

enchantements; il reconnut que, si le sage a pour premier devoir

d'enclore et de murer son coeur, il lui est permis de laisser vaguer

autour de lui ses yeux et ses pensées, et que, s'il est d'une dupe de

croire au bonheur, il faut être un imbécile pour ne pas croire au

plaisir.

Lorsqu'il approcha de Florence, il s'était à demi réconcilié avec son

expédition et avec miss Rovel. D'un entretien qu'il eut avec lui-même,

il conclut que Meg devait être bien malheureuse pour réclamer les

secours d'un homme qui l'avait humiliée, et bien revenue de toute

coquetterie pour ne pas craindre de se montrer à lui dans l'état où

l'avait réduite la maladie. Il forma le louable projet d'en user

très-courtoisement avec elle, de lui faire bon visage, de l'écouter

avec bienveillance et de la conseiller en ami. Il se promettait d'être

quitte à bon compte de cette petite consultation et qu'avant de

retourner à Genève il emploierait une journée à revoir les

chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et les fresques de Masaccio.

Ce fut dans ces heureuses et charitables dispositions qu'il fit son

entrée à Florence. A peine eut-il mis le pied sur le quai de la gare,

une négresse de sa connaissance, fort empanachée, vint à sa rencontre

et lui dit: "Ah! que miss Rovel va être contente! Elle avait deviné que

vous arriveriez aujourd'hui. Elle est en bas, dans sa voiture; je cours

la prévenir."

Raymond fut comme saisi à la pensée que Meg était là, qu'il allait la

revoir sans avoir eu le temps de reprendre haleine. Il craignait de ne

pas assez dissimuler l'impression qu'il éprouverait en la trouvant si

changée, et de ne pas réussir à sauver le premier coup d'oeil. Comme il

venait de passer dans la salle des bagages pour y attendre sa malle,

une petite main qui serrait très-fort pressa la sienne, et une voix

dont le timbre s'était adouci lui dit presque à l'oreille: "Ah!

monsieur mon tuteur, que c'est bien à vous d'être homme de parole!"

Il tressaillit, tourna vivement la tête vers la personne qui lui

parlait et qui portait une toque de fourrure et une robe de drap d'un

bleu foncé; mais il ne put voir son visage, que lui cachait un voile de

grenadine très-épais. Le tenant toujours par la main, elle l'emmena

dans un coin de la salle, et là, se plantant devant lui, elle leva

subitement son voile. II la regarda longtemps d'un air interdit. Si

elle avait eu la petite vérole, il n'y paraissait guère; elle avait

conservé tous ses cheveux, tous ses yeux, la finesse et le velouté de

son teint. Elle ne laissait pas d'avoir changé. Comme le disait une de

ses lettres, une maladie tient lieu d'années et mûrit ce qu'elle ne

détruit pas. Ses traits s'étaient formés, sa taille s'était élancée,

son regard était moins vif, mais il avait plus de profondeur. Le bouton

s'était ouvert, et la fleur apparaissait à Raymond dans tout l'éclat de

sa beauté.

Il dégagea sa main, son visage s'assombrit, et il s'écria d'un ton

courroucé: "Miss Rovel, je n'ai jamais goûté les mystifications.

--Oh! bien, dit-elle en riant, voilà que vous vous fâchez parce que je

ne suis pas aussi laide que je m'en vantais! Permettez, je pourrais

prendre cette colère pour un compliment, et ce serait le premier que

vous me feriez.

--Je ne suis pas d'humeur à vous en faire, répliqua-t-il sèchement. Je

n'admets pas qu'on se moque de moi, et tout à l'heure je reprendrai le

train.

--Vous n'en ferez rien, dit-elle, ce serait le procédé d'un vilain

homme. Suis-je donc si criminelle? J'ai tâché de vous apitoyer, parce

qu'autrement vous ne seriez pas venu. Or je tenais beaucoup à vous voir.

--C'est un pari que vous aviez juré de gagner? reprit-il. Miss Rovel,

faites-moi la grâce de m'expliquer sur-le-champ ce qu'il y a de vrai et

de faux dans tout ce que vous écriviez à ma soeur.

--Sur mon honneur, monsieur, il est faux que la petite vérole m'ait

complètement défigurée; mais il est très-vrai que j'ai pensé en mourir,

que ce petit accident m'a inspiré beaucoup de sages réflexions, et que

vous ferez dans mon caractère des découvertes qui vous charmeront. Il

est faux que je sois très-malheureuse, cela n'est pas dans mes moyens;

mais il est vrai que je suis tourmentée par des embarras de conscience,

par des incertitudes d'où je veux sortir à tout prix. Il est faux que

j'aie besoin d'être consolée, je saurai toujours me consoler moi-même;

mais il est vrai que j'ai grand besoin de conseils, et que je n'en veux

demander qu'à vous. Enfin il est vrai, de toute vérité, que rien n'est

plus charmant que les collines qui entourent Florence, que cette

après-midi vous irez vous y promener, qu'au sommet du mont Oliveto vous

trouverez une petite chapelle d'où l'on a un joli point de vue, que

c'est un endroit très-solitaire, que vous aurez soin de vous y arrêter,

que vers trois heures j'irai vous y rejoindre, et que nous y serons à

merveille pour causer. Oh! ne me dites pas non, mon cher tuteur; c'est

ma dernière fantaisie, le fin fond du panier. En attendant, Paméla va

vous conduire à l'hôtel où je vous ai retenu une chambre. Vous y serez

très-bien; de votre fenêtre vous verrez l'Arno et des couchers de

soleil couleur citron dont vous me donnerez des nouvelles... couleur

citron, vous dis-je, cela seul vaut le voyage."

Et à ces mots, le saluant de la main, elle s'envola sans attendre sa

réponse.

Miss Rovel · 第 13 / 24 题