ENTRE LES ROUTES

Le vent, ce sans-patrie, ce juif-errant des éléments.

Juin: le Loir, désert en longueur à peine submergé.

Puis ton fleuve aussi large que ton ciel.

Provence:

Les cigales et leurs castagnettes.

Les ceps de vigne noirs tordus hors de terre comme des mains de Satans.

Paysage cinglé des sabres invisibles du vent.

Aride Provence desséchée par l'hiver, brûlée par l'été, pays d'extrêmes.

Oliviers trapus, ô huiles essentielles. Poiriers en fleurs contre les

cyprès noirs.

Les Baux:

Ruines ou chaos, résidence des quatre vents. Rocs où l'on semble

retrouver le Sphinx d'Égypte, l'Enfer de Dante, et toute l'Emphase

romantique, et toute l'Hellade détruite. Endroit si morne que son

bouquet de corsage tombé y fait tache.

Merveilleux Arc où des chevaux de pierre effrités et plus que vivants,

chargent depuis des siècles! La jambe d'un guerrier romain semble

encore imposer sa force au monde.

Hôtel d'Avignon, où Napoléon Bonaparte vécut dans ses meubles, petite

courette d'arches beiges, avec vos palmiers, portes basses où filtre

une ténue musique ancienne, de clavecin et de viole d'amour.

Plus au midi:

Bouillabaisse et les «trois sueurs» de Madame Salvatour!

Voyager c'est vivre dans la malpropreté d'autrui.

Mais pourquoi ne pas considérer la poussière comme le duvet des

meubles?

Par la fenêtre ouverte, les rayons de la lune glissent leurs longs

arpèges.

Landes où l'hiver n'est que l'été assoupi.

Au sortir de cette mort, retrouver la rose féminine et le lilas viril.

Cette Manche, avec son bras d'eau tiède passant au travers: (le

Gulf-Stream).

Ce Midi du Nord, avec ses figuiers, ses magnolias et ses roses

d'Octobre.

L'envergure, cette emphase du Nord, sans emphase.

Ondes sensibles, arpèges silencieux, musique des nerfs.

Mimosas dans l'averse, boules d'or et boules d'argent réunies.

... Aussi j'adore la désirer en vain.

Qu'il lui en voulait de la maltraiter.

La lumière du Midi, implacable comme le regard d'un enfant sain.

Oliviers dégageant ces verts de lune en plein soleil.

Le phare tournant qui met sa pulsation de lumière dans ma chambre.

Il n'aimait que «les verdures», misanthrope au point de ne pouvoir

souffrir même les tapisseries à personnages.

Les cygnes noirs au masque rouge.--Que n'a-t-on fait une Léda noire?

Ramer pour déplacer les paysages.

On voyage peut-être pour avoir au retour des yeux nouveaux.

Sa peau de soie meurtrissable en voyage comme les pétales de magnolia.

Faut-il qu'une route soit monotone pour qu'on la reconnaisse.

La haine, enfant prodigue, que tu nous reviens appauvrie!

Les beaux tuyaux de cheminée, casqués comme des chevaliers du moyen

âge, qu'ils veillent sur nos toits tels les gardes d'Hamlet sur les

remparts d'Elseneur.

Le clair de lune, ce revenant.

Le souvenir est une reconstitution, mais la mémoire a son imagination.

Quel cerveau est assez peu vaniteux ou personnel pour ne pas corrompre

les réalités à son gré?

Heureuses, bienheureuses

Les villes vaniteuses

Se mirant dans les eaux...

J'ai glissé pendant l'été sur les rivières inhabitées des house-boats.

Leurs rives sont d'une verdure si nuancée qu'elles remplacent les

autres couleurs.

Loin des routes et entre elles, je me repose de la fatigue que d'autres

ont éprouvée, et de tout ce qui n'est pas moi-même--je m'approche de

tout ce qui plaide bellement pour devenir moi-même.

«L'onde est un amant doux à qui veut le suivre,

Son mol enseignement apprend comme il faut vivre.»

D'ici tout m'importe et rien ne m'importe. Les réalités sont bercées

et somnolentes lorsqu'elles me parviennent: elles ont traversé l'eau.

Elles sont lavées de leurs souillures, mêlées aux reflets.

Lequel de ces arbres existe? Les deux existent autrement: ces saules

que le vent fait bruire et ces mêmes saules que l'eau porte et fait

ondoyer!

La vie et son reflet sont identiquement réels: ce que je pense m'arrive

autant que ce qui m'arrive.

Tout prend sa valeur, tout perd sa valeur vu de ma fenêtre ouverte au

ras des rivières où je passe.

On ne devrait se souvenir que de ce qu'on espère.

Mes nerfs, cette traîne invisible, sur laquelle presque chacun marche

... Lorsqu'on me la déchire trop maladroitement, je tourne vers eux mon

profil tranchant.

Que de romans nous avons vécus, qui ne furent pas des romans pour nous.

Lui préparer «des couleuvres à avaler» en excellente matelote

d'anguilles.

Sa possession est délicate et difficile à effectuer--quelque chose

qui ressemblerait au domptage d'un cheval fougueux et à la pêche à la

truite.

Larmes! Que j'aime vos verreries fondues, fragiles et tarissables, les

faire jaillir de votre cœur, comme Moïse l'eau du rocher--être, non un

fou faisant rire les rois, mais un roi qui fait pleurer les fous, les

fous d'ennui, tous les sourds-muets aveugles de la vie!

Ah! la puissance de faire refleurir de mon regard nocturne, tous ces

visages dévastés de lassitude.

Cet automne nous offre des crépuscules comme des serres chaudes où l'on

avance dans une buée, humant l'air prisonnier dans l'espoir de sentir

une exhalaison de plante précieuse, de voir fleurir, de la boue humide

des pavés, quelque végétation exotique mêlée à l'odeur des frêles

capillaires. Une femme (semblable aux femmes que Carrière aurait dû

mettre dans sa belle atmosphère) passe avec des orchidées à son manteau

ouvert.--Les réverbères (un halo couronne les moins proches), comme une

procession de géantes tulipes jaunes, semblent l'accompagner vers je

ne sais quelle porte. Les allées de cette serre sont peut-être sans

issues; tant dépassants les encombrent, semblent revenir sur leurs pas

... y demeurer?

Se laisser doucement asphyxier par cette gluante atmosphère toute

imprégnée de cultures et de parfums imaginés?

Ce premier matin verdoyant, mes voisins ont ouvert leurs fenêtres en

cercle sur mon jardin. Comme d'innombrables scènes de Guignol, les

habitants accomplissent minutieusement les détails matériels de leur

ménage. Des scènes utilitaires et des éclats de voix imposent leur

rouage quotidien à la fraîche journée. Seul, un bébé blond, profitant

de son âge inutilisé, sans responsabilités, regardait au dehors--posait

ses yeux sur toute chose comme pour en jouer. Nos regards se

rencontrèrent, et nous sourîmes, complices.

... Les portes à glaces des armoires qu'on ouvre font de vivaces

miroitements à l'encontre du soleil, taches mobiles de clarté,

qu'enfant je poursuivais pensant les mettre en cage.

Trilles de canaris, vrillages de sons: menuiserie.

«A casement ope at night to let the warm love in» (Keats, Ode to

Psyché).

Un lierre s'est insinué chez moi par une fenêtre restée ouverte, il

déroule à présent une longue tige à vrilles dans ma chambre, et il

faudrait le couper pour refermer la fenêtre. A cette image, ils se sont

insinués dans ma vie. Laisser la fenêtre ouverte?

Au mois de juillet, les chats, redevenus à peu près sauvages, aiguisent

leurs griffes aux arbres et s'appellent en de longues sérénades

alternées, si pleines de cette exécration amoureuse qui les attire l'un

vers l'autre, selon la ruse de la nature, inéluctablement.

Les passants auraient-ils en toutes choses la meilleure part? Mon

jardin sans fleurs, enclos, loin de la rue terne, étonne, au milieu de

Paris. Ceux qui y allongent leurs regards ne voient ni les fourmis, ni

après les fourmis, l'invasion des chenilles, des mites qui vivent de

verdures surannées comme d'une tapisserie, ni la scie du «photographe

sur métaux» qui semble scier des dents de géants, ni ces faux nuages:

fumées jaillissantes en grosses touffes salement ouatées, d'une espèce

de panier à salade qui surmonte le tuyau de l'imprimerie Balzac, ni les

tilleuls du Japon, moitié oiseaux à la saison où ils muent, couvrant

toute chose de leur duvet tenace, ni la suie qui noircit les troncs

(pareils à des bras d'Éthiopiens portant le plus haut possible la

fraîche offrande des feuilles).

Cette oasis pour autrui, petite Égypte aux sept fléaux pour moi, où

pas une fleur ne se plaît à pousser. Il y a pourtant du soleil et de

l'ombre, et du clair de lune sur la douce herbe, vierge chaque année.

J'y ai parfois trempé mes pieds pendant les rosées de Juin. De mon

hamac tâchant d'entendre monter la sève le long des arbres. Mais les

divers rendez-vous quotidiens viennent m'enlever à ces rendez-vous

délicats. Ce morceau de nature, enserré entre les maisons, grand

appartement d'arbres, à ciel ouvert comme d'une lucarne, laisse à

peine filtrer les saisons. Mon deuxième jardin a su garder son temple

à l'amitié, sans fenêtres, aux portes mi-closes--refuge d'un solitaire

invisible ou disparu. Ses colonnes doriques soutiennent un toit à

coupole vitrée. Son fronton triangulaire est marqué de trois chiffres

ou lettres D. L. V., que surmonte une guirlande.

A l'intérieur la rotonde a un parquet contrarié reproduisant les mêmes

chiffres incrustés dans une étoile. Dans l'emplacement de ses trois

cheminées, quelles amitiés frileuses sont venues s'abriter? Notre

fatigue moderne, d'une usure si diverse, ne connaît plus en rien la

saveur du recueillement, et si nous nous reposons, n'est-ce pas dans de

nouvelles fatigues: ces poursuites variées de notre lassitude?

A un côté du temple une colonne soutient une amphore vide et l'autre

une Vénus, en pierre moussue, se courbe pour essuyer ses pieds devant

le seuil.

Des amis qui viennent me voir, me disent, émerveillés, loin de moi: «Ce

sont les jardins de Racine et de la Champmeslé... La reine Marguerite y

a erré avec ses philosophes?... Clairon est votre spectrale voisine...

Adrienne Lecouvreur y est morte. C'est peut-être elle qui fit

construire ce petit temple à l'amitié!... C'est l'empire napoléonien

qui a placé sur votre entrée ces sphynx?... C'est ici que le jeune

Balzac cachait ses amours avec la Dilecta?... qui lui était «plus qu'une

mère, plus qu'une amie, plus que toute créature»... C'est sans doute

à une de ces célèbres «diableries» des bocages de jadis que le comte

de Clermont-Tonnerre enleva sa maîtresse au poète amphitryon. Vous

connaissez l'épigramme:

«A la plus tendre amour elle fut destinée,

Qui prit longtemps Racine dans son cœur:

Puis, par un insigne malheur,

Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée.»

Le malin petit Vauquelin des Yvetots y reçut la vertueuse Mme

d'Hautefort, et un passage souterrain conduisait les charmantes et

frivoles Parisiennes à ses fêtes galantes... En ce temps il n'était

question que du sérail de Vauquelin, Richelieu visita cette propriété

de Vauquelin; s'arrêta devant la charmille secrète et dit à son hôte

interloqué: «Si nous visitions le souterrain?» (que le brutal percement

de la rue de Rennes mettra sans doute un de ces jours à découvert).

Une hôtesse d'autrefois y accueillit aussi Charles de Sévigné, Boileau,

etc... Comment ne pas leur préférer la visite de mes contemporains si

riches d'eux-mêmes, qui semblent en entrant fermer les portes au passé,

rendant, malgré son prestige, mon jardin un peu public.

Mes fêtes:

Heureuse dans l'oubli de ceux qui sont exclus.

Mon désir souvent crée votre pas, je crois voir votre forme, et je me

vêts hâtivement de mon hermine pour la royale visite de l'amour,--mais

vous passez ailleurs...

Ses frêles mains, comme submergées, semblent toujours se soutenir, se

mouvoir en quelque onde native, tracent sur l'espace vide je ne sais

quel souvenir, de remous invisibles dont j'aurais voulu fixer les

dessins en tons vagues sur les murs: que ses gestes soient mes fresques.

Trois bougies:

--Signe de mort!

--Toi ou moi?

--Cela ne revient-il pas au même?

Déclaration:

Je commence déjà à vous entendre, afin de donner à la journée la

valeur qu'elle mérite, ô seule vous--dont l'esprit convienne à mon

imagination, dont la méchanceté éveille mes nerfs, dont la saveur grise

mon cerveau, dont la bouche plaise à mes lèvres, dont mon cœur aime le

cœur, dont la venue de toutes ces choses puisse s'appeler vivre, dont

mon souffle exige la vie.

Cette bergère sur laquelle elle fut séduite, et qui n'est même pas

ancienne...

Il la regardait pleurer: la petite gouttière de son nez, quelle jolie

liaison entre deux traits et, architecturalement, quelle économie?

Être égoïste et empressé, ou comme elle sans égoïsme et sans prévoyance?

Le jour montre trop toute chose, pour pouvoir montrer quelque chose.

J'attendrai le soir pour l'interroger. Elle dit seulement: Je sens que

ton regard se fixe au loin.

--Je te regarde.

--Mais tu ne peux me voir.

--Je vois l'ombre où tu es.

Des mots, des mots banals, montés de nos souffrances?

Cet héliotrope, qui sentie linge de femme.

La libellule, comme une broche envolée.

Le marronnier, fleuri et rond,--un bouquet à offrir par le tronc à

quelque géante.

En cette heure d'absence, il était tout ce qu'elle aurait voulu de

compréhensif: la présence limite.

Une personnalité si vaste qu'on n'en saisissait pas le contour: il

semblait contenir toutes les contradictions, être toute chose et son

opposé.

Il leur faut tout, pour savoir qu'ils ne veulent rien.

Ne pas suivre un chemin, et ignorer si un chemin nous suit.

Comme la comète a sa queue, sa destinée aura une traîne.

Être son maître, c'est être l'esclave de soi.

Aimer l'art de la vie, et l'amour, l'art des grands seigneurs de la

vie, pour qui les autres arts ne sont que des serviteurs intéressés.

L'art n'est pas un leit-motiv, mais un accompagnement.

La volupté, voulant une religion, inventa l'amour.

On trouvera compliqué tout être ayant la simplicité de suivre sa nature.

_Testament_: Je n'ai rien à laisser après moi, je me suis dépensée et

j'ai dépensé l'existence largement, outre mesure. J'en ai tiré tout ce

que j'ai pu, j'en ai tiré plus qu'elle ne contient.

Je puis être de l'avis de qui me parle avec émotion, croire selon eux,

malgré mes falotes opinions, ma personnalité seule est indélébile.

Ils disent volontiers: «Vous si blonde», comme si «blonde» recélait un

compliment en soi, tandis que «vous si brune»?...

Si je rougis parfois de ce que je fais, c'est de plaisir!

Pouvoir se dire: rien, ni la vieillesse, ni l'isolement, ni scandale,

ni l'incompréhension, ne me feront renier des actes conçus dans

l'ardeur, dans l'amour et dans la jeunesse.

Je ne me tournerai jamais le dos.

Espérons l'impossible, car c'est peut-être une bassesse que de mettre

son espoir en lieu sûr.

Je ne regrette ni les folies que j'ai faites, ni les folies que je n'ai

pas faites. En fait de folies, j'ai beaucoup de raison.

Elle était l'ami des hommes et l'amant des femmes, ce qui, pour des

natures ferventes et pleines d'initiatives, vaut mieux que l'inverse.

L'intelligence interroge, et la bêtise répond.

Ils remettent tout en question et l'y laissent.

Ceux qui vivent des morts n'aiment pas la vie.

Ai-je senti vos injures plus que vos roses?

Avoir à se venger, quel manque de perspicacité!

Comment ne pas vous reprocher le temps où vous me laissez écrire?

Pensées d'une amazone · 第 41 / 48 题