LITTÉRATURES

Les romans sont bien plus longs que la vie.

Le premier roman, d'Adam et d'Ève, est tiré à trop d'exemplaires.

Je ne vais jamais au bout d'une idée--il y a trop loin.

... La sensibilité écourtée de ceux qui ont besoin d'observer pour

comprendre.

Sa haine s'éveille sous des mots comme des cloportes sous une pierre

qu'on remue.

Tout jugement est plus ou moins bilieux. Il y a plusieurs justices. Il

ne peut y avoir de «dernier jugement».

Qui parle «contre» n'a rien à dire. Pourquoi démolir, lorsqu'on peut

surpasser? On se limite à ce qu'on attaque et l'on ne prouve que ses

limitations.

Trop de suites pour une suite?

On ressemble toujours un peu à ce que l'on comprend.

Encore plus grisant que le corps à corps, le mot à mot.

Ces poètes, secrétaires de l'inconnu.

Mon lyrisme: une exactitude.

Dire toujours ce que l'on a à dire secrètement à du papier, comme le

barbier du roi aux roseaux. Le papier seul aurait des oreilles?

Leurs vers réguliers: un jeu de patience.

Leurs vers irréguliers: un jeu d'impatience.

Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque mot

y est nécessaire et à sa place: d'une commotion inespérée. Une fois la

vibration saisie, le dessin perçu, il devient inoubliable.

Souvent chez les autres poètes, notre mémoire remplace--remplace mieux.

Il y a aussi ces génies en fermentation, non encore limités dans

l'expression.

Ceux dont l'art est teinté d'une personnalité inexorable, ceux chez qui

l'on ne voit pas tout de suite clair. Les pensées imprécises donnent

l'atmosphère aux autres.

Il se prépara un grand vocabulaire, et attendit toute la vie une idée.

Ne pas aller vers les romans, ni laisser venir les romans à nous. C'est

pour la pensée une mauvaise fréquentation de plus.

Aspirant à une délicatesse qu'il ne réalise que dans son œuvre, il

semble rester en dehors d'elle, à peine la comprendre.

Un corps trop long de n'avoir pas de plus larges épaules: une tête mal

défendue.

Les vils petits mots consacrés, tout enflés de non-sens.

Une pensées tombe comme un fruit mûr de l'arbre de l'oisiveté.

Sa voix stridente semblait poignarder la subtilité de ses pensées au

passage.

Ne pas forniquer avec d'autres cerveaux: il en naît toujours quelque

chose de bâtard.

Travailler les circonstances brutes que la vie nous amène, les recréer

à notre image.

Leurs créations ne sont même pas des récréations.

Tant d'images nouvelles, audacieuses, belles, cinglent et stimulent

mon imagination au passage, qu'au lieu de vous écrire, je m'écris à

moi-même.

Je vous relis, et c'est toujours une autre première fois.

On n'épuise jamais un beau livre, et un beau livre ne nous épuise pas.

Un dessein se fait dans mon cerveau, je le sens derrière mes yeux, je

prends contact par cette image avec l'intérieur de moi-même... De ses

hasardeuses tracées il reste à peine un résumé de pensée.

N'aimant que le côté nocturne des choses, il se bornait à faire des

chefs-d'œuvre d'obscurité.

Il y a aussi ces réalités intangibles qui errent près de nous, sans

formes et sans paroles, ces réalités que personne n'a pensées, et qui

sont exclues faute d'interprètes.

Il y a cependant une si mince différence entre ce qui est, et ce qui

pourrait être.

--Biffage du pire, du meilleur?

Derrière certains écrivains se tient un inconnu, mais ils n'ont pas

souvent les yeux placés pour le voir, et ces scribes s'attribuent tout

ce qui leur est suggéré par cette présence invisible. Ils portent sa

couronne à sa place.

Les paroles viennent au poète comme à un aimant, à un penseur comme une

épée.

On dit: Il suit son idée et, c'est peut-être son idée qui le suit, ou

serait-il vraiment docile au point de suivre une idée? et, dans ce cas,

son idée est-elle à lui?

... L'esprit de famille, des familles d'esprit.

Il est temps que les langues mortes se taisent.

Virgule: cil tombé entre les mots, le temps de faire un vœu, de

penser à autre chose, et de continuer.

Il écrit une œuvre de «longue haleine». Il est à regretter que les

auteurs ne soient pas plus souvent nés essoufflés.

Quand je lis A... je me rends compte combien la mauvaise littérature

ressemble à de la bonne littérature, et quand je lis Z... combien la

bonne littérature ressemble à de la mauvaise littérature.

C'est la préoccupation de l'art qui détruit l'art.

Ce qui rend les mauvais écrivains agaçants, ce sont leurs belles pages.

Il a la dent dure--et fausse.

Ils veulent trop mordre pour savoir critiquer.

Son esprit: quelque chose entre le mot et le gros mot.

La fuite, ce dernier mot du dégoût--le seul qui ne soit pas un mot.

Ils prennent un niveau pour un sommet.

Il lui reproche de couper les cheveux en quatre, lui qui ne se les

démêle pas.

C'est un écrivain rentré qui, sans doute, a laissé à chaque femme tant

à dire--

Rien n'est comparable à rien.

La raison--ce sophiste.

Ne pas se nourrir des vieux os désséchés que ces fossoyeurs nous

rejettent, mais de la vie et de ses moelles.

La Ménade arrachant la lyre d'Orphéus.

Soumet les lois de l'Art aux lois de l'Utérus.

Elles exultent plutôt qu'elles n'exaltent..

Le génie, cette excroissance.

Un envieux disait: Il n'y a pas de chef-d'œuvre né. Toute belle

œuvre peut devenir un chef-d'œuvre, et peut ne pas devenir un

chef-d'œuvre. Le chef-d'œuvre est l'œuvre d'une piété acquise, un

hasard de la renommée, lentement et diversement accomplie. Il est

impossible, en lisant des œuvres célèbres, de savoir ce que vraiment

nous en penserions, si notre pensée, non magnifiée, non influencée par

d'autres pensées, venait naturellement, distraitement et sans parti

pris, se poser sur ces écrits. La gloire est faite d'une attraction

graduelle, créée par des légendes, et des courants d'admiration et de

controverse. Il est des gloires magnétiques, planètes vivantes et sans

cesse se vivifiant à une force extérieure. D'autres, comme des astres

éteints, se meuvent froidement dans leur sphère, ont un nom, mais

n'exercent plus aucun rayonnement.

La gloire a l'oreille inattentive, il faut que bien des êtres lui

crient sur bien des tons et bien des fois un même nom pour qu'on le lui

fasse entendre. Mais quand elle a entendu, elle le réitère à l'infini.

La gloire est un écho.

L'enthousiasme d'un seul être nous fait une gloire pour nous seuls,

intime et comme à l'abri.

Elles disent: J'oublie aussi parfois d'envoyer les lettres que

j'écris,--ou bien elles écrivent: Ne brûlez pas mes lettres.

Je suis dans cet état de lucidité imaginative où je vois s'ouvrir

devant moi un monde à moi, et je déjeune en ville.

On ne peut, en connaissance de cause, critiquer avec quelque droit que

les écrivains qu'on a failli aimer, et afin de se venger de ne pas y

parvenir.

Balzac: tout le monde; Stendhal: quelqu'un.

Oui, M. F... la façon dont il voit, mais non ce qu'il se borne à voir.

Ses personnages sont d'une réalité qu'on évite. Je lui en veux de

s'être prêté à eux, lui s'en venge. Et voici qu'à présent il tâche de

leur être semblable.

Tandis que M. de G... a créé des êtres qui devraient exister, que la

vie nous doit.

Il ne parle que rarement à haute voix, et c'est pourquoi sa voix haute

a gardé la subtilité et l'empreinte sonore de sa pensée, métal à peine

refroidi.

Il était un conteur, non un écrivain, car il méprisait le «métier»,

les gens limités dans les fonctions, les gens sérieux, établis.

Il considérait que ceux-ci n'ont plus d'oreilles. Son public se

composait de ceux qui ne savent pas encore lire, ou de ceux qui ne

peuvent plus voir clair. Il murmurait des choses miraculeuses aux tout

petits, parce qu'ils semblent écouter sans partis pris, réceptacles

émerveillés. Seul leur silence et leur sourire l'inspiraient. Il

inventait pour eux des histoires fées d'une beauté fée et qui se

perdaient faute d'un scribe,--un scribe présent, l'incantation ne

pouvait réussir. Il ne pouvait sortir du réel qu'avec des êtres qui n'y

étaient pas encore entrés. Rendez-vous de deux enfances, l'une géniale

d'attention, l'autre géniale d'expression. Il enchantait parfois aussi

de ses images invisibles les vieilles femmes nébuleuses.

Ces poètes qui chantent toute leur vie la délicatesse et l'esthétique,

et qui, si vous avez le malheur de les recevoir dans l'intimité,

mettent leurs gros souliers utilitariens sur vos ours blancs, déposent

leur chapeau melon sur vos divans, ou asseyent leurs vêtements

curieusement tailleur sur vos hermines. Belles hermines, d'un blanc

sulfureux, savonneuses au toucher.

Ce philosophe oriente ses admiratrices de leurs petits riens vers de

grands riens.

Elles lui demandent à table, avec un esprit de comptable: «Que

pensez-vous de l'absolu?»

En fait de philosophie, avoir le courage de notre indifférence!

Ce mort mal ressuscité, ce cadavre vivant, qui désavoue sa chair.

Pourquoi parle-t-il si fort? Il voudrait sans doute se faire entendre

d'un monde à un autre.

L'exploitation de soi remplace souvent l'éducation.

Les arts, ces accompagnements, devenus si bruyants qu'on entend plus ce

qu'ils accompagnent.

Ces bienheureux, tout au premier plan d'eux-mêmes. Beaux ténors,

donnant tout ce que leur voix contient de bellâtre.

Ils dépassent la rampe, mais la rampe n'a jamais été difficile pour ce

qui la dépasse.

Ces vers réguliers comme des fruits secs mis en boîtes.

Tant d'écrivains lui ont intercepté ses phrases, qu'ils ne lui ont

laissé rien à dire.

Le «hors là» et les choses dites magiques tentent des écrivains comme

Poë, James, Dostoïewski, peut-être surtout à cause de la difficulté de

leur mise au point. Combien d'art il faut pour rendre l'invraisemblable

vraisemblable! pour que notre inquiétude soit en éveil--pour garder

l'unité de terreur à juste distance! S'il s'approche de trop on le

dissèque et il perd tout son prestige d'étrangeté; il n'est plus bon

qu'à donner aux aliénistes;--s'il s'éloigne, il s'embrume jusqu'à

l'anonymat d'une larve! il nous faut des fantômes d'une semblance

vivante, presque personnelle: que le jeu d'ombres, non reconnu de

nous, soit de nos ombres; nous mettent en présence avec notre sombre

personnage, ce fou libéré, ce compagnon de terreur, cet inventeur de

désastres, que chacun de nous tient prisonnier.

«Le spasme intellectuel»: Quel cérébral n'a connu ces crises où

l'intelligence arrive à un paroxysme semblable à la frénésie sexuelle

au contact d'une intelligence génératrice dont seul l'organisme

producteur de satiété est exclus!

Si l'intelligence semble s'accroître en vieillissant, ce n'est

peut-être que parce que les émotions en s'effaçant lui laissent la

première place.

L'intelligence est l'instrument de «précision» que nous appliquons avec

le plus de succès à ce qui nous laisse froid.

L'intelligence n'a été que rarement une alliée utile à l'amour--...

prendre la moitié de notre amour pour en cacher l'autre moitié?

Ceux qui ont assez peu d'intuition de nous, ou qui se vengent d'une

antipathie antérieure, en nous jugeant par nos écrits.

Il préférait les confessions de son amie à celles de Jean-Jacques.

_Droits d'auteur._--Un mot de Becque, de Porto-Riche, d'Abel Hermant,

de Donnay?

--Signez donc tout cela simplement: Paris.

L'esprit d'un Heine, abdication en faveur du moindre.

Si la race juive excelle à s'adapter, c'est qu'elle plie à ses autres

usages des qualités supérieures. Renoncer au Saint-Esprit en faveur de

l'esprit?

Je ne suis pas bibliophile, mais humanophile: c'est en fait d'êtres que

je cherche les exemplaires rares.

B... croit à des vérités stridentes comme la trompette du dernier

Jugement.

Il est facile d'écrire des vers comme F...--Il est même difficile

d'éviter d'écrire des vers comme F...

Il travaillait beaucoup pour pouvoir subvenir aux petits besoin de

cette amie mystérieuse et proche: sa vieillesse.

On fait tant pour ce quelqu'un qu'on ne connaît pas bien, ce quelqu'un

que nous serons.

Ce vivant qui veut être célèbre pour son mort.

Dans la conviction profonde qu'il ne saurait en avoir, il donnait libre

cours à son éloquence, mercenaire employé avec grand avantage par un

parti, puis par un autre parti. J'écoutais cet esprit libre débiter une

de ces tirades comme seule peut en créer l'insincérité... Lui répondre

par des pensées arrachées toutes vives à des sentiments vivants

bégayés; et blessés d'être formulés... Bribes... Restes... Je me tais

presque honteuse de ces pauvresses vraies.

J'écris moins avec qu'à travers le langage.

Je m'y meus difficilement, comme quelqu'un qui avancerait dans une eau

claire, mais lourde d'images, et que sa présence trouble.

Pensées d'une amazone · 第 37 / 48 题