«Que d'aberrations dans leurs prétendues normes!
Remy de GOURMONT.
Sens virginal des vierges se souvenant de ce qu'elles ne connaissent
pas encore.
Trop de femmes ont dit «oui», avant elles, dans leurs veines.
_Nuptiale_: O lys! cloche d'hier clamant des souvenirs.
Loin de ce que chantent les poètes, la vierge se reconnaît à son odeur
et à ses mains rouges.
Qu'ils deviennent rares, ceux que la nature précipite impérieusement
l'un vers l'autre dans le seul but de la reproduction!
(Je connais peu d'expressions plus adéquates de cette attirance que
celle de Walt Whitman:
«Une femme m'attend»; mais n'est-elle déjà anormale par la
préoccupation et la conscience de ce geste créateur?)
Et l'anormal ne commence-t-il pas dès qu'une préoccupation autre, ou
une variété de désirs ou de sensations, vient compliquer les lois
primordiales?
Dans l'universel domaine des sens, il y a de mystérieuses ferveurs, des
attraits qui paraissent des attraits de l'esprit, chez qui le charnel
ne semble pas exister:
«_Let me not to the marriage of true minds
Admit impediments_...»
Mais si l'on pense avec un certain déplaisir au mariage d'un Browning
avec la presque paralytique Elisabeth Bartlett, c'est qu'on ne peut se
rendre compte à quel point les sentiments transfigurent les corps, dont
les faiblesses mêmes participent à l'amour. Ces espèces d'affinités
sont peut-être plus personnelles, plus subtiles, au point de sembler à
peine corporelles; elles sont cependant d'une évolution physique.
Parfois aussi cette évolution se trouve tellement éloignée des centres
organiques,--satisfaits ou insatisfaits ailleurs--qu'une amitié
passionnée s'ensuit, comme celle de Montaigne pour la Boétie, etc...
Dans certaines unions, la physiologie se remplace par la psychologie,
la satiété de la chair n'amenant pas toutes les satiétés. Il peut lui
succéder une espèce d'union immatérielle. Mais ceci est rare, à moins
d'une diversion. L'enfant peut être cette diversion, et tenir unis deux
êtres qui n'avaient plus d'autre motif de se rapprocher,--trait d'union
après l'amour, parfois même à la place de l'amour.
Il y a aussi tous ces charnels ennuyés, qui appellent l'enfant, comme
on appellerait au secours!
Ces couples qui admettent et désirent d'être trois.
Pour d'autres: L'enfant, ce fâcheux.
Croire qu'on s'aime lorsqu'on tend vers un but autre que l'amour?
Ils disent aussi: Créer un être inférieur, à quoi bon? Créer un être
qui souffrira de nos infériorités, à quoi bon encore?
Pour être mère, il faut y regarder à plus de deux fois: soi, puis
l'autre, puis les autres.
Par quel droit font-elles de la vie? défont-elles de la vie?
Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous les
deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.
L'enfant et l'amant sont nés simultanément des douleurs de l'épouse
déçue et mutilée.
«_Les enfantements pires que les meurtres_»...
La vie, qu'il vaut mieux n'avoir ni reçue, ni donnée?
Ceux qui ne se parlent pas de sexe à sexe, mais d'égal à égale.
Puis il y a ceux et celles qui ne disent ni «ma femme», ni mon «époux»,
ni mon «homme», mais mon «Être».