... Nous qui avons fait l'arrière ensemble!...
«Qui vivra verra»,--mais qui vivra?
Le marteau musical,
Le balancier égal.
Du frappeur de médailles...
... A présent que la plupart de nos amis sont des morts--ou des
ministres...
Appelons-les de leurs noms primitifs: Caïn, Abel.
Ce n'est pas parce que je ne pense pas aux hommes que je ne les aime
pas, mais parce que j'y pense.
S'expatrier de toute patrie?
Si je m'étais abonnée à l'humanité, je m'en désabonnerais.
La guerre, cette justification de la bêtise humaine.
Quelle que soit la sottise des pronostics, la réalité la dépassera.
Le genre humain,--un genre que je déplore.
«... Et en dernier, Dieu créa l'homme.»--Nous nous ressentons de la
fatigue du créateur.
L'humanité, cet enfant de vieux.
«Ubu roi?--Ubu Dieu.
Adam et Ève seront toujours nos parents les plus proches.
Si l'amour existait parmi les hommes, ils auraient déjà bien trouvé le
moyen de le prouver.
La nature ayant inventé une horrifique et presque inextricable façon de
naître et de subsister, la civilisation a sans doute voulu y apporter
le secours de ses engins exterminateurs.
Cependant qui eût cru que la petite civilisation, si mal ajustée, dont
nous pâtissions et jouissions si médiocrement, aurait un jour la force
d'un élément pour s'anéantir?
Une bêtise collective a quelque chose d'élémental--c'est notre
grandeur, à nous autres, civilisés.
L'idéal: ce lieu commun, qui ne se trouve nulle part.
Cette terre insatiable de sang, qu'on nomme patrie.
Quand on repeint l'Europe, la première couche est toujours de rouge.
Ugolin fut un père moins terrible que la mère patrie.
Etait-ce par honte ou par prudence que Louis XIV défendait la grande
porte de Versailles aux blessés de ses guerres?
Et vous, bourgeois, que peut votre petit zèle auprès de ces grands
blessés?
Leur offrir une médaille commémorative et compensatrice de tout ce
qu'ils ont perdu, aux manchots le confectionnement d'ouvrages de dames;
de misérables rentes pour garantir leur misère d'aveugles--jusqu'à la
fin de leurs jours sans jour?
Quel sort est à présent digne d'eux? statues mutilées de la France,
victimes de leurs victoires.
Vous accepterez le sacrifice des «sommités fleuries» de la race, sans
faire aucun geste qui vous montre leurs égaux, fut-ce même de vous
immoler pour eux à votre tour.
Rangez-vous donc, citadins apeurés, et baissez la tête devant ces morts
qui reviennent.
Ils semblent presque tous indignes de leur malheur.
Nous comprenons à présent la saine rudesse d'un Gargantua, la frivole
insouciance des délicates victimes de la Conciergerie,--aussi ces
bourgeoises bouffies et bavardes devenues des _mater dolorosa._
Ces gens abrutis devant leur douleur--à laquelle ils n'avaient jamais
pensé, insensibilisés à force d'étonnement.
Le choc est un anesthésiant naturel.
Le rire seul échappe à notre surveillance.
Je sais mieux par leurs rires que par leurs confessions ou leurs
pleurs, combien et comment ils sont atteints.
Leurs rires, comme une vibration de fils conducteurs, nous mènent au
centre des sinistres.
Ce cœur des armées, le tambour démodé, son battement emprisonné comme
dans de la chair du cœur.
Nous recevons la vie, généralement couchés, mais la mort, dont nous
avons solennisé le personnage, mérite qu'on la reçoive debout.
Je ne crois pas au manque de perspicacité des Français, mais plutôt à
leur incapacité de s'ennuyer. Et penser à la guerre, et se préparer à
la guerre, c'est s'ennuyer, ennuyer tout le monde, c'est s'encaserner.
Mille fois mieux vaut-il mourir--et vaincre également sans y penser!
Trop de réflexion gâte le plaisir, trop de réflexion gâte aussi la
guerre--les Allemands l'ont bien prouvé.
L'organisation est le bâtard delà réflexion--la réalité peut la
désavouer et la fausser.--Vivent ces élans qui font l'esprit et le
corps d'un peuple!
La Marseillaise dénote bien que le peuple français, bien qu'ayant
produit Jeanne d'Arc et Napoléon et les plus résistants et les
meilleurs combattants que le monde ait connus, n'a rien d'agressivement
guerrier: «_Aux armes, citoyens_!... _Entendez-vous dans les
campagnes--Mugir ces féroces soldats--Qui viennent jusque dans nos
bras--Egorger nos fils et nos compagnes... _»
Cela pouvait sembler un sport pour le gentleman anglais, une
raison d'être au militarisme prussien, une saignée pour la Russie,
une occasion pour la Belgique d'être héroïque et de rentrer dans
l'histoire, mais pour la France?
Le Français est en effet distrait; il a subi la guerre; il a également
subi la victoire, et dédaignera même d'en tirer profit.
En Allemagne ils ont militarisé même leurs forêts...
Wilhelm: Will--volonté; helm--casque.
Allemagne: fourreau d'épée, embûche à canons, pépinière de Prussiens,
usine à guerre. Ne vaut-il mieux refaire de vos soldats des mercenaires
industriels, de vos métaux des mines de prospérité? Cela n'est-il d'un
meilleur commerce?
«Il faut bien vivre»,---bien vivre des autres? Mais pour cela, il faut
des autres; massacrer et exterminer sa clientèle, n'est-ce pas d'une
mauvaise économie politique?
L'Allemand, dont la musique est la femme, et la femme un bétail.
Ils critiquent l'utopie en vous disant qu'on ne gouverne qu'avec des
«possibilités».--Comme s'ils n'accomplissaient pas chaque jour des
utopies malfaisantes!
De l'homme des cavernes à l'homme des caves...
Il ne fallait pas avoir l'ouïe aiguë d'un Iroquois pour discerner la
croissance et la marche de l'ennemi.
Si, au lieu de dormir sur leurs «deux oreilles», ils avaient fait la
concession de ne dormir que sur l'une...
«Et qui l'eût cru!» disent leurs sceptiques écrivains, réduits à
l'ironie des clichés.
L'illusion: une paresse de l'esprit.
L'inconséquence adressée à l'incompétence.
Ils sont fatalistes--en ce qui concerne autrui.
Ils disent: «La mort d'un homme est une terrible calamité, la mort de
100.000 est une statistique.»
«Le but» n'est qu'un prétexte.
Je croirais à ceux qui veulent servir la République, s'ils ne se
servaient avant elle.
Même leurs jeux de dames finissent en jeux d'échecs.
Mais la politique doit être moins passionnante que les cartes,
puisqu'on n'y joue surtout que la fortune d'autrui.
Les premiers rôlent varient: les figurants sont presque toujours les
mêmes, qu'ils crient un jour Vive César, ou...
Ils ne se rendent pas assez compte qu'en choisissant le succès on ne
choisit pas son public.
Je n'ai peut-être pas assez de haine pour comprendre la politique.
Ne consiste-t-elle pas dans l'exercice de son intelligence non contre
l'ennemi, mais contre «l'autre parti»?
La France avec ses milliers d'artistes, n'a-t-elle pas un financier?
Imaginez un tronc sans tête, hérissé comme un porc-épic de
porte-plumes: l'Administration.
Leur gouvernement: le hasard; les événements: leurs ministres.
La Tour Eiffel, précoce commémoration des fils de fer barbelés.
1914: immense Magic-City se terminant par son grotesque jeu de
massacre.
Tant de morts n'ont-ils pas mérité la mort du militarisme.
En guerre, le choix des armes n'est pas égal, car c'est l'agresseur qui
les choisit.
Les hommes politiques sont trop souvent incompétents dans les
grandes circonstances parce que, étant limités par le quotidien
de leur profession, ils ne trouvent plus en eux l'envergure d'une
improvisation, histrions et non créateurs des premiers rôles.
Que ne nomme-t-on un plébiscite pour le Rhin, un plébiscite de Loreleys?
Ces instigateurs du nationalisme qui font la guerre en chapeau haut de
forme.
Ceux qui ne pensent pas pensent comme l'_Echo de Paris_, ceux qui
pensent ne savent pas ce qu'ils doivent penser.
Si l'on voit les poètes se prêter à l'action, c'est que l'action est
montée sur leur sommet et qu'ils peuvent en tirer tout le lyrisme
qu'ils réclament.
De ces juifs dépossédés qui semblent pâlir encore de l'agonie d'un
dieu, qui ont accepté l'opprobre et l'héritage de la couronne
d'épines;--mais toutes les couronnes sont peut-être des couronnes
d'épines!
L'égalité: un niveau d'infériorité.
Pour assagir les profiteurs, que ne réduit-on leurs profits au «statu
quo»?
Si ceci se pouvait, on verrait ces capitalistes enclins à des
«pourparlers» immédiats.--Il y a aussi des jusqu'auboutistes du profit.
Cette rage de posséder m'étonne.--Quelle sagesse de n'être propriétaire
de rien. On possède simplement, parce qu'on sait regarder, parce qu'on
sent bien ce que l'on peut faire vivre en soi. Le propriétaire perd ce
qu'il possède par l'habitude et l'ennui, ou il en devient le gardien,
et, sans même le lui enlever le passant le lui prend.
Le propriétaire échappe rarement à sa possession, mais la possession
échappe presque toujours à son propriétaire!
Tant de pays et tant de femmes aussi sont en souffrance, mal possédés:
exproprier les propriétaires--sans prendre leur place.
Ils disent: «J'aime le poisson, et ne tiens pas à ce que le poisson
m'aime!» Argument prussien qu'ils crèvent donc d'une arête--même le
poisson mort a de la défense!
... Et qui de nous, parmi ses proches,
N'a pas de gens du genre boche?
Les Belges nés d'un méridional blond et d'une Allemande
sympathique--encore sympathique.
Ces réfugiés, avec des yeux d'un bleu qui ne se fait plus en France,
ce bleu strié des vitraux en rosace, le bleu de Chartres, devenu
introuvable? ... Et va-t-on retrouver avec l'affluence des autres
races chez vous, des pigments perdus, des procédés et des combinaisons
d'êtres oubliés, des types assez anciens pour sembler nouveaux. Il faut
se renouveler pour retrouver même le passé.
_Certains réfugiés._ Misérables d'une misère qui n'a fait que changer
de place; quitter une pauvreté navrante et régulière pour une pauvreté
pleine de nouveautés et de divertissements, est peut-être pour eux une
façon inespérée de voyager.
Le primitif amour de l'aventure (plutôt qu'une fortitude envers
l'adversité) fait supporter aux peuples des calamités, à la condition
qu'elles soient excessives et inattendues, et délivrent pour un peu des
calamités et des laideurs quotidiennes et habituelles.