Un coupé attelé de deux chevaux est arrêté devant le logis de _l'Alte
Pferdestrasse_, quand je viens aux nouvelles, le lendemain.
C'est quelqu'un de la cour, sans doute, qui est en conférence avec le
Maître: je me garde bien d'entrer et je fais les cent pas, à quelque
distance en attendant la fin de l'entretien.
Il dure longtemps. Je vois enfin sortir le conseiller aulique,
Düfflipp, suivi de l'intendant Perfall. La face bistrée et doucereuse
du secrétaire du roi est toute luisante de sueur. Il est vêtu d'un
«complet», en drap marron. Sa carrure large et engoncée s'engouffre
dans la voiture, dont Perfall, très rouge, se ployant en d'obséquieux
saluts, referme la portière.
Les chevaux se cabrent, piétinent sur les pavés sonores, puis filent à
grande allure, tandis que l'intendant s'éloigne, en faisant sonner ses
talons.
Ils me semblent avoir tous les deux des mines de bandits: je grimpe
l'escalier de Scheffer, poussée par le désir et l'angoisse de savoir.
Je trouve Wagner dans une disposition d'esprit singulière: ironiquement
joyeux, amer, gouailleur, mais calme, sans aucune trace de colère.
--Vous rappelez-vous cette phrase du _Roi Lear_, me demande-t-il:
«Ce n'est pas encore le pire, quand on se dit: C'est le pire...?»
Aujourd'hui surpasse hier. Tartufflipp sort d'ici et la mesure
est comblée. Non seulement on me refuse l'unique répétition que
je sollicitais et l'on repousse à jamais, Richter, qui a manqué à
l'obéissance et au respect qu'il doit à un intendant tel que Perfall,
mais on me chasse, encore une fois, de Munich. Je suis, paraît-il, un
danger public et ma vie est en danger. C'est terrible!... Le pauvre
conseiller en était tout éperdu, sa bosse frémissait d'inquiétude....
Vraiment, s'il tremble ainsi pour moi, sa santé s'altérera et, afin
d'éviter un tel malheur, je vais partir au plus vite.
--Comment! sans avoir même vu une répétition de votre œuvre?
--Mais le théâtre serait capable de s'écrouler sur moi, si j'en passais
le seuil! Vous ne comprenez donc pas! Tartufflipp, lui, comprenait
bien: avec quelle sollicitude, avec quelle tendresse, il m'incitait à
une prompte fuite!... A tout ce que je pouvais lui dire, il n'avait
qu'une réponse: «Ce n'est pas cela qui importe; ne restez pas.... Quel
chagrin s'il vous arrivait quelque chose!...»
--Est-ce qu'il parlait au nom de son maître?
--Pas du tout! Le roi ignore, sans doute, ma présence. J'ai essayé
de le voir, ce matin, à son château de Berg: on m'a dit qu'il était
en excursion. Pour m'empêcher de l'approcher, il y a autour de lui
toute une garde. Mais j'entrevois dans cette affaire une cause de
récriminations qui peuvent faire tort à la personne royale, et
c'est pour tâcher de lui épargner tout ennui que je m'en vais, sans
protester. Vous pensez bien que cette somme énorme, que le roi a mise à
la disposition du théâtre, a suscité des colères parmi les ministres.
Que cette somme ait été gâchée, gaspillée sans profit, par l'incapacité
et la fourberie de ceux à qui elle était confiée, cela ne va pas
diminuer les griefs contre le roi: donc taisons-nous. N'empêchons pas
les gens d'imaginer que la mise en scène de _l'Or du Rhin_ est superbe;
qu'on mette mon œuvre en chair à pâté, j'y consens, pourvu qu'on
n'incrimine pas le roi et qu'on me laisse tranquille.
Richter vient d'arriver:
--Maître, dit-il, j'ai fait mes adieux aux musiciens de l'orchestre,
qui m'ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de
mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.
--Mon pauvre ami, dit Wagner, c'est vous la vraie victime de cette
déplorable aventure.
Mais Richter réplique, les yeux rayonnants de joie:
--Je suis heureux!
Wagner lui tend les bras et l'embrasse avec effusion.
--Ah! voici Wotan! dis-je, en voyant entrer le chanteur Betz.
--On vient de coller de nouvelles affiches! s'écrie-t-il. «L'orchestre
sera dirigé par M. Wülner, le rôle de Wotan sera chanté par M. Betz!»
Ha! ha! ils croient cela!... Eh bien, _l'Or du Rhin_ ne sera représenté
ni demain jeudi, ni même dimanche, car je viens vous faire mes adieux,
Maître: au lieu de signer mon nouvel engagement avec le Théâtre Royal
de Bavière, sans même prévenir ce misérable Perfall, je pars ce soir
pour Berlin.