Il était une fois un vieux et une vieille. Le vieux se nommait Gombéiji,
et la vieille Tora. C'étaient de bien braves gens. Ils vivaient dans une
intimité parfaite, et savaient se contenter de peu. Toute leur fortune
consistait en une misérable cabane, couverte de chaume, bâtie sur le
flanc de la montagne, et en un petit champ de melons et d'aubergines,
qu'ils cultivaient avec amour.
Or, à quelques pas de leur demeure, vivait aussi, dans un terrier
profond, un blaireau d'un certain âge. Cet animal malfaisant passait
toutes ses nuits à ravager tant qu'il pouvait le champ de ses voisins.
Un jour Gombéiji, à bout de patience, finit par tendre un piège, dans
lequel le blaireau se laissa prendre. Tout heureux d'avoir enfin capturé
la méchante bête, le bon vieux la porte en sa cabane, lui ficelle
solidement les pattes, et la suspend à un clou du plafond. Puis il dit à
sa femme:
--Vieille, fais bien en sorte qu'il ne s'échappe point. Je vais au champ
réparer les dégâts qu'il y a causés la nuit dernière. A mon retour, nous
le mettrons à la marmite. Ce doit être très bon, la viande de blaireau!
Là-dessus, il prend ses instruments, et va au travail, confiant l'animal
à la garde de Tora.
La position du blaireau n'était pas intéressante, et la perspective
d'être mangé le soir ne lui souriait pas du tout. Il réfléchit longtemps
au moyen de sortir d'une situation aussi peu agréable. Les blaireaux ont
bien des ruses dans leur sac! Il choisit celle qui, vu les circonstances
présentes, lui sembla la meilleure.
La bonne vieille est en train de piler du riz:
--Pauvre femme! lui dit-il d'une voix compatissante, je souffre de te
voir travailler de la sorte, à ton âge. Cela doit te fatiguer beaucoup.
Veux-tu me permettre de t'aider? Passe-moi le pilon. Je ferai la besogne
à ta place; pendant ce temps, tu te reposeras.
--Que me chantes-tu là? répond la vieille en le regardant. Ah! oui, je
vois bien ce que tu désires. Tu veux que je te détache. Puis, tu
fileras, sans me dire au revoir. Pas de ça, mon ami! Que dirait mon
mari, en rentrant, s'il ne te trouvait plus là? Non, non, reste où tu
es, et laisse-moi tranquille.
Le blaireau ne se décourage pas de ce premier insuccès:
--Je comprends fort bien tes craintes, reprend-il. Tu crois que je veux
m'échapper... On voit que tu ne me connais guère... Nous autres
blaireaux, nous n'avons qu'une parole... Je suis pris; c'est malheureux
pour moi; mais ce qui est fait, est fait... Je n'ai pas le moins du
monde l'intention de me sauver... Je voulais seulement te rendre un
service... Il te serait si facile de me lier de nouveau, et de me
remettre à la même place, avant le retour de ton mari!... Il n'en aurait
rien su du tout... Mais, puisque tu n'y consens pas, c'est bon. N'en
parlons plus... Pile ton riz... Après tout, peu m'importe!
Tora n'était pas méchante, et ne soupçonnait point le mal chez les
autres. Elle se dit qu'en définitive, cet animal pouvait être sincère,
et que ce serait bien heureux, s'il consentait à piler le riz à sa
place. Après quelques hésitations:
--Me promets-tu de ne pas te sauver, si je te détache? demande-t-elle.
--Foi de blaireau, je te le jure! répond le perfide animal.
La trop confiante femme détache le blaireau et lui passe le pilon. La
bête le saisit et, avant même que la pauvre vieille ait eu le temps de
pousser un cri, il lui en assène sur le crâne un coup d'une telle
violence, qu'elle tombe raide morte sur le plancher de la cuisine.
Le blaireau ne perd pas de temps. Il prend un coutelas, découpe en
morceaux le cadavre encore chaud de sa victime, empile ces morceaux dans
la marmite qui lui était réservée à lui-même, et se met à la faire
bouillir. Puis, il se métamorphose. Car chacun sait que le blaireau
possède l'intéressante faculté de se métamorphoser quand il lui plaît.
Il prend donc l'apparence de la vieille Tora, se revêt de ses habits,
s'assied sur la natte, et tout en attisant le feu, attend le retour du
mari.
Gombéiji est bien loin de se douter de ce qui s'est passé pendant son
absence. Il quitte son champ à la tombée de la nuit et revient à la
cabane, se délectant à l'avance, à la pensée du plantureux repas qui
l'attend.
Il trouve la fausse Tora, en train de faire bouillir la marmite:
--Tu l'as donc déjà tué? lui dit-il en rentrant.
--Oui, répond-elle, j'ai pensé que tu aurais faim à ton retour. Tiens!
vois comme ça sent bon!
Et, en parlant ainsi, elle soulève le couvercle. De la marmite en
ébullition, s'échappe une odeur, que le vieillard ne peut s'empêcher de
trouver très étrange!
Puis, il dépose ses instruments de travail, se lave les mains, s'assied
devant la minuscule table où il prend ses repas, se fait servir, et
commence à dévorer avec appétit. Pauvre Gombéiji! ne va pas si vite, et
ne te délecte pas si fort! Si tu savais ce que tu manges!... A peine
a-t-il avalé la dernière bouchée, qu'il entend derrière lui un
formidable éclat de rire. Il se retourne. Quelle n'est pas sa stupeur!
Sa vieille n'est plus là! A sa place, le blaireau, qu'il avait cru
manger! Celui-ci, en effet, venait en un clin d'oeil de reprendre sa
forme naturelle, et riait à gorge déployée:
--Eh bien, vieux! lui dit-il, était-elle bonne, ta vieille? Car c'est
elle que tu viens de manger!... Elle m'a détaché, la sotte! Alors, je
l'ai tuée, puis coupée en morceaux, puis je l'ai fait cuire à ma place,
et tu l'as avalée! Ah! ah! ah!...
Et, avant que Gombéiji ait pu revenir de sa surprise, le blaireau fit un
bond vers la porte et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes.
Le malheureux vieillard resta longtemps, bien longtemps, sans pouvoir se
remettre. De désespoir, il se serait volontiers arraché les cheveux,
s'il en avait eu encore.
--Pauvre Tora! ne cessait-il de répéter en pleurant! C'est ta bonté qui
t'a perdue!... Et moi, qui t'ai mangée!... Comment supporter le poids
d'une pareille honte?... Puis-je survivre à un tel malheur!... Non, il
ne me reste plus qu'à mourir, comme meurent les samuraï...
Chacun sait que les samuraï, pour sauver leur honneur, ne croyaient
pouvoir mieux faire que de s'ouvrir le ventre. C'est donc à ce dernier
parti que le malheureux vieillard se détermina.
Il aperçoit à ses pieds le couteau de cuisine, ce même coutelas, dont le
blaireau s'est servi pour couper en morceaux l'infortunée Tora. Il le
saisit d'une main tremblante. Puis, tombant à genoux, il prononce la
suprême prière, la formule sacrée que prononcent les héros qui se
donnent la mort: «Namu Amida butsu». Alors, rejetant son habit en
arrière, il s'enfonce le couteau dans le ventre, et lentement, de gauche
à droite, en promène la lame...
[Illustration: Gombéiji s'enfonça le couteau dans le ventre]
Mais, ô miracle! voilà qu'au même instant, la cabane s'illumine tout à
coup d'une clarté mystérieuse. Une forme blanche et transparente
s'approche du vieillard, étendu sans vie sur le sol... L'apparition
touche la blessure de sa main diaphane... Du ventre entr'ouvert, pleine
de vie et souriante, la vieille Tora s'échappe, et la blessure se
referme... Puis, le fantôme disparaît et la lumière s'évanouit!...
Les deux vieillards, revenus à la vie, se regardent... Au comble de la
surprise, ils ne savent d'abord que penser et que se dire... Ils
comprennent enfin que le ciel est venu à leur secours... Ils tombent à
genoux, remercient les dieux, pleurent, se félicitent, s'embrassent...
Le lendemain de ce jour mémorable, les deux époux s'entretenaient
ensemble sur les moyens de se venger du blaireau qui leur avait fait
tant de mal. Qu'était, en effet, devenu le blaireau? Il s'était réfugié
dans sa tanière et, craignant à juste titre les représailles du vieux,
il n'osait plus en sortir.
Les deux époux causaient donc ensemble. Tout à coup, un bruit léger de
pas se fit entendre à la porte de la cabane. Une voix très douce demanda
la permission d'enter. C'était le lièvre, le joli lièvre blanc qui
habite dans la montagne, et qui venait leur faire visite.
Le lièvre n'est pas méchant comme le blaireau! Aussi les deux époux le
reçurent très poliment. Ils le firent asseoir auprès d'eux, et lui
offrirent du thé. Alors le vieillard lui raconta comme quoi le blaireau
avait assommé sa femme et la lui avait fait manger; comment lui, de
désespoir, s'était ouvert le ventre, qu'une divinité étant alors apparue
avait rendu la vie à la vieille et guéri sa propre blessure. Ensuite il
lui parla de leurs projets de vengeance, et lui demanda s'il ne
connaîtrait pas un moyen de s'emparer du blaireau.
--Chers amis, répondit le lièvre, après avoir en silence écouté cet
étrange récit, ne vous mettez pas en peine. Vous voulez une vengeance?
Vous l'aurez. Et c'est moi-même qui m'en charge. Foi de lièvre, vous
n'attendrez pas longtemps!
Là-dessus tous les trois se firent les saluts d'usage; le lièvre prit
congé de ses amis et retourna dans son gîte, pour ruminer son plan.
Le blaireau, dans son terrier, s'ennuyait à mourir. A quelque temps de
là, le lièvre vint le voir:
--Camarade, lui dit-il en entrant, que se passe-t-il donc? On ne te voit
plus dans les champs. Serais-tu par hasard malade?
Le blaireau ne voulut pas expliquer à son visiteur le vrai motif pour
lequel il se tenait caché, et lui répondit qu'en effet, il se sentait un
peu malade.
--Mon cher, repartit alors le lièvre, ce n'est pas en restant ainsi
enfermé que tu te guériras. Regarde quel temps splendide nous avons
aujourd'hui! Voyons! ne viens-tu pas faire avec moi un tour de
promenade? Nous irons à la montagne où nous ramasserons du menu bois.
Le blaireau, d'un côté, s'ennuyait à mourir. De l'autre, il n'avait
aucun motif de soupçonner le joli lièvre blanc de lui vouloir du mal. Ce
fut donc sans hésiter qu'il accepta la proposition. Ils partent bras
dessus bras dessous, s'en vont dans la montagne, ramassent de menus
branchages, en font des fagots et se les attachent mutuellement sur le
dos. Puis, ils se disposent à redescendre. Le lièvre avait apporté un
briquet: car le lièvre avait son plan. Profitant d'un moment où son
compagnon est distrait, il passe doucement, derrière lui, bat le briquet
pour en tirer du feu: «Katchikatchi», fait le briquet.
Le blaireau entend, et sans se retourner:
--Lièvre, demande-t-il, qu'est-ce qui a fait «Katchikatchi» derrière
moi?
--Ce n'est rien, répond l'autre. La montagne où nous sommes s'appelle
Katchikatchi; c'est son nom que tu as cru entendre!
Tout en parlant ainsi, le lièvre a mis le feu au fagot du blaireau. La
flamme en crépitant fait «Ka-pika». Le blaireau demande encore:
--Qu'est-ce qui a fait «Ka-pika» derrière moi?
--Oh! ce n'est rien, répond le lièvre. La montagne où nous sommes
s'appelle aussi Ka-pika; c'est son nom que tu as cru entendre!
Le fagot brûlait... La flamme atteignit bientôt les poils du blaireau. A
la première sensation de la douleur, celui-ci poussa un cri d'effroi!
Puis, la souffrance devenant de plus en plus cuisante, il se roula sur
le sol, avec des contorsions horribles; enfin, n'en pouvant plus, il se
précipita au bas de la montagne, et s'enfuit dans sa tanière, où il
passa la nuit dans d'affreuses tortures.
Le lendemain matin, le lièvre vint lui faire une seconde visite:
--Camarade, lui dit-il, avec une tendresse feinte, il t'est survenu hier
une aventure fort désagréable! J'ai eu pitié de toi. Je suis allé
trouver un pharmacien de mes amis. Il m'a remis ce remède. Bois-le ce
soir, avant de t'endormir, et demain tes souffrances auront complètement
disparu.
Et il lui tendit une petite fiole, laquelle contenait un poison très
violent, qu'il avait lui-même préparé avec des herbes de la montagne. Le
blaireau, qui ne soupçonnait pas son ami d'avoir à son égard de
mauvaises intentions, accepta sans méfiance aucune le soi-disant remède.
Le lièvre lui souhaita alors bonne chance, et le saluant profondément,
retourna dans son gîte, jouissant en son coeur du succès de sa ruse.
Le blaireau avala le poison. Aussitôt il éprouva dans tout son corps une
brûlure épouvantable. Il se tordit comme un ver, au milieu d'atroces
souffrances et se mit à pousser des cris déchirants. Le lendemain, à
l'aurore, le lièvre vint voir si le blaireau était mort. Celui-ci
n'était pas mort encore, car les blaireaux ont la vie dure. Il était
couché et souffrait horriblement.
Le lièvre jugea alors que l'occasion était on ne peut plus favorable
pour assouvir sa vengeance:
--Blaireau, lui cria-t-il, tu te souviens sans doute de la vieille Tora,
que tu as assommée et fait manger à son mari. Eh bien, apprends que les
dieux punissent toujours le crime. C'est moi qu'ils ont choisi comme
instrument de leur vengeance. C'est moi qui ai mis le feu à ton fagot de
bois au mont Katchikatchi. Ce remède que je t'ai apporté hier est un
violent poison que je t'avais moi-même préparé pour te faire mourir.
Meurs donc! Et que Gombéiji et Tora soient vengés!
Il dit, et saisissant une grosse pierre, il en assomma le blaireau, qui
ne tarda pas à rendre le dernier soupir...
[Illustration: Le blaireau ne tarda pas à rendre le dernier soupir]
Le lièvre, après avoir accompli sa mission, se rendit de ce pas chez le
vieux et la vieille qui l'attendaient dans leur cabane. Il leur raconta
dans tous les détails l'histoire de la vengeance. Les braves gens furent
bien heureux d'apprendre la mort de leur ennemi. Grande fut leur
reconnaissance à l'égard du joli lièvre blanc qui les avait vengés. Ils
l'adoptèrent pour leur fils, l'appelèrent Usagidono, l'aimèrent et le
traitèrent bien. Le lièvre commença dès lors à leur rendre toutes sortes
de services.
La veuve du blaireau vivait, avec ses deux enfants, dans une bien
misérable condition. Tous les animaux de la montagne savaient ce qui
s'était passé. On racontait partout, le soir à la veillée, les méfaits
du blaireau, le secours inespéré du ciel, la vengeance du lièvre blanc.
Ce dernier était porté aux nues, tandis que la conduite du premier était
l'objet des appréciations les plus malveillantes. Aussi, point
n'existait-il de pitié pour la veuve et ses deux fils.
Les pauvres déshérités ne pouvaient plus paraître en plein jour; dès
qu'on les apercevait, c'était à qui les insulterait davantage. On leur
jetait des pierres, les chiens aboyaient après eux, les loups les
poursuivaient, les lièvres eux-mêmes riaient à leur passage.
L'aîné des deux enfants portait le nom de Tanukitaro; son frère
s'appelait Yamajiro. Ils n'étaient pas méchants comme l'avait été leur
père. Mais la situation dans laquelle ils vivaient était intolérable et,
de tout coeur, ils haïssaient le joli lièvre blanc, qui avait tué leur
père et les avait réduits à cette existence malheureuse.
Un des devoirs les plus sacrés de la piété filiale leur ordonnait de
venger la mort de leur pauvre père. Ils décidèrent, en conséquence, de
faire mourir son meurtrier. Mais ils savaient que ce dernier n'était
point lâche ni poltron, comme le sont, en général, tous ceux de son
espèce. Ils jugèrent prudent de s'exercer d'abord au maniement des
armes. Voilà pourquoi, toutes les nuits, les deux frères passaient
plusieurs heures à faire de l'escrime, sur le devant de leur tanière.
Yamajiro, quoique plus jeune, fit des progrès beaucoup plus rapides que
son frère, car il était plus intelligent que l'aîné, chose que l'on
rencontre assez souvent chez les bêtes. Il était aussi plus robuste et
plus habile...
Pendant que les deux jeunes blaireaux se préparaient de la sorte à
accomplir leur vengeance, le joli lièvre blanc habitait, comme nous
l'avons dit, la cabane de Gombéiji. Sa renommée avait pris des
proportions colossales. Tous les animaux le respectaient et le saluaient
au passage. L'armée des lièvres l'avait nommé son général en chef.
Lui, toujours humble au milieu des honneurs, bon et serviable, rendait à
Gombéiji et à Tora toutes sortes de bons offices. C'était lui qui
puisait l'eau du puits, faisait la cuisine, lavait la vaisselle,
présentait le thé et le tabac aux visiteurs.
On était arrivé au quinzième jour du huitième mois. Or, c'est la nuit de
ce quinzième jour que les lièvres célèbrent leur fête patronale. Cette
nuit-là, en effet, la lune, leur patronne et leur protectrice se montre
dans tout son plein, et dans tout son éclat, au milieu d'un ciel d'une
parfaite pureté. La tribu des lièvres se réunit donc chaque année en
cette belle nuit pour festoyer, danser et boire.
Cette année-là, la veille du grand jour, Usagidono, à force d'instances,
avait obtenu de ses vieux maîtres la promesse de l'accompagner à cette
réunion qu'il devait présider lui-même. Ils allaient se mettre au lit,
quand ils entendirent les pas d'un visiteur. C'était un lièvre tout
jeune. Il pénétra dans la cabane, salua profondément le général en chef,
et lui parla en ces termes:
--Excusez-moi de venir vous déranger à une heure aussi tardive. Il
s'agit d'une affaire de la dernière importance. Je viens vous supplier
de ne pas vous rendre à la réunion de demain soir. Voici pourquoi: les
deux jeunes blaireaux, dont le malfaisant père a péri sous vos coups,
veulent profiter de la fête pour vous faire un mauvais parti. Ils ne
parlent de rien moins que de vous mettre à mort. Ma mère tient la chose
d'une belette, amie de la famille. Il paraît aussi que, depuis plusieurs
jours, les deux frères s'exercent au maniement des armes, et que
Yamajiro, le cadet, y est devenu d'une habileté rare. Vous connaissez le
proverbe qui dit: Le véritable héros ne s'expose pas au danger.
Quand le visiteur eut fini de parler, Usagidono répondit:
--Tu es vraiment bien aimable d'être venu me prévenir, et je te remercie
de cette preuve d'affection, mais je suis résolu à ne point tenir compte
du danger dont tu me parles. Depuis longtemps, je le sais, les deux fils
du blaireau complotent ma mort. Quoi de plus juste et de plus naturel?
N'ont-ils pas le devoir de venger leur père? Chacun son tour en ce
monde. Je m'étais figuré que mes deux ennemis, profitant de la faculté
de se métamorphoser que leur a octroyée la nature, useraient de ruse
pour me tuer à l'improviste. Il paraît qu'ils renoncent à employer ce
déloyal stratagème, ils veulent se mesurer avec moi à face découverte.
Je les admire et les estime. Je serai heureux de mourir de la main de
ces deux braves. Bien loin donc de les fuir, je veux aller moi-même
au-devant de leurs coups.
Ainsi parla le joli lièvre blanc. Le vieux Gombéiji l'avait écouté en
silence. Puis, il prit à son tour la parole:
--Mon cher enfant, dit-il à son fils adoptif, ce que tu viens de dire
est raisonnable, et je ne puis que t'approuver. Laisse-moi cependant te
faire une remarque. Tu vas mourir, dis-tu, de la main des blaireaux.
Qu'arrivera-t-il après? Il arrivera que les lièvres qui t'ont choisi
pour chef voudront à leur tour venger ta mort: ce sera également leur
droit et leur devoir. Ils tueront donc les deux blaireaux. Puis, la
tribu des blaireaux voudra venger la mort des deux enfants. La lutte
entre lièvres et blaireaux continuera de la sorte de génération en
génération, chose fort regrettable.
N'y a-t-il pas un moyen de mieux arranger les choses? Écoute. Voici à
quoi je pense depuis quelques jours. Le blaireau que tu as tué était mon
ennemi quand il vivait; maintenant, il n'est plus de ce monde; je n'ai
aucune raison de lui continuer ma haine. Je songe donc à lui élever un
tombeau et à faire célébrer pour lui un service solennel, auquel
seraient convoquées les deux tribus des blaireaux et des lièvres. Je
ferais aussi une pension à la pauvre veuve. Les deux fils reconnaissants
abandonneraient sûrement leur projet de vengeance, et la paix serait
rétablie.
Usagidono approuva pleinement la géniale et généreuse proposition de son
maître. Il fut donc convenu que tout le monde se rendrait à la fête et
que le lièvre blanc annoncerait publiquement la chose. Là-dessus, le
visiteur prit congé. Gombéiji, Tora et Usagidono se couchèrent, l'âme
heureuse et le coeur plein d'espérance.
Le moment solennel est arrivé. De toutes les montagnes avoisinantes, les
lièvres accourent par groupes joyeux. Ils se réunissent sous une vaste
tente, dressée au pied d'un pin énorme et tendue de drapeaux et
d'oriflammes qui battent au souffle de la brise. Les salutations d'usage
terminées, le repas commence.
Plusieurs centaines de lièvres sont assis, formant un immense cercle.
Chacun a devant soi la minuscule table qui porte la fiole de saké,
l'assiette de poisson découpé en tranches et la tasse de riz. A la place
d'honneur, sur un siège plus élevé, est assis Usagidono, président de la
réunion. Il a à sa droite le vieux Gombéiji, et à sa gauche la vieille
Tora.
Les deux jeune blaireaux s'étaient approchés en silence, étouffant le
bruit de leurs pas. Ils avaient revêtu leur costume de guerre, et
portaient au côté deux sabres à la lame affilée. Ils regardèrent à
travers les fentes, et aperçurent leur ennemi. Yamajiro voulut à
l'instant pénétrer sous la tente et accomplir sa vengeance, mais son
frère le retint:
--Attends encore, lui dit-il, en lui saisissant le bras. Tu vois bien
qu'ils sont plusieurs centaines. Que pourrions-nous contre un si grand
nombre? Attends! Ils vont boire. Bientôt ils seront ivres: alors nous
pourrons sans danger accomplir notre vengeance.
Les lièvres, en effet, buvaient. Les tasses de saké circulaient de main
en main. Les chants d'usage allaient commencer... Tout à coup, un grand
silence se fit dans la salle. Le chef s'était levé et, d'un geste
solennel, il avait commandé l'attention. Tous les regards s'étaient
tournés vers lui. A la porte, les deux blaireaux intrigués tendirent
l'oreille:
--Chers amis, commença l'orateur, puisque nous sommes tous réunis ce
soir pour fêter notre illustre patronne, je voudrais profiter de la
circonstance pour vous faire une proposition que, j'en suis sûr
d'avance, vous voudrez tous accepter.
Des applaudissements éclatèrent, preuve que la proposition du chef,
quoiqu'inconnue encore, était assurée à l'avance d'obtenir l'assentiment
universel. Le lièvre blanc raconta ensuite dans tous ses détails
l'histoire du blaireau et les péripéties de sa mort. Puis il ajouta:
--Sa veuve et ses deux fils mènent aujourd'hui une existence bien
malheureuse. Mis au ban de leur tribu, insultés et maudits par tous les
animaux de la montagne, ils subissent un sort qu'ils n'ont pas mérité,
car il n'est pas juste que les crimes du père retombent sur ses enfants.
Je viens donc vous proposer une réconciliation générale, vous demander
de rendre votre amitié à la pauvre veuve et à ses deux braves fils.
Ici, les applaudissement redoublèrent. Les deux blaireaux se regardent,
surpris de ce langage auquel ils étaient si loin de s'attendre,
Usagidono continua:
--Mon vieux maître, ici présent, veut élever une tombe à son ancien
ennemi. Il désire qu'on lui fasse des funérailles solennelles. Il nous
demande aussi d'organiser une souscription généreuse pour faire une
pension à la veuve infortunée.
A peine ces derniers mots eurent-ils été prononcés, qu'un grand bruit se
produisit du côté de la porte. Les deux blaireaux venaient de faire
irruption dans la salle. Les lièvres, effrayés, se levèrent d'un
mouvement commun et se massèrent autour de leur chef. Les deux frères
s'étant avancés jettent au loin leurs armes et se prosternent devant
Usagidono, versant des larmes abondantes. Le lièvre blanc les relève et
les embrasse. Alors un frémissement d'émotion s'empare de la salle
entière. Les deux blaireaux sont portés en triomphe. Une danse folle
s'organise et, jusqu'à l'aurore, jusqu'à ce que la lune ait disparu
derrière la montagne, ce fut une fête telle que les lièvres n'en avaient
jamais eu.
Le lendemain, Usagidono promena dans la campagne la veuve du blaireau et
ses deux enfants. Il leur fit faire de nombreuses connaissances et les
réconcilia avec tous leurs ennemis. Les deux tribus des lièvres et des
blaireaux se réunirent ensuite: on se jura de part et d'autre amitié
éternelle; puis, un cortège s'organisa et le corps du blaireau fut
transporté dans la tombe que Gombéiji lui avait préparée.
[Illustration: Le corps du blaireau fut transporté dans la tombe qui lui
avait été préparée]
Depuis ce jour, lièvres et blaireaux ont toujours vécu dans les rapports
de l'harmonie la plus parfaite et de la plus étroite amitié.