Ourashima Taro et la Déesse de l'Océan

[Illustration: Ourashima Taro et la Déesse de l'Océan]

Il y avait autrefois, au pays de Tango, une bourgade du nom de Mizunoé.

Dans cette bourgade vivait un pêcheur, qui s'appelait Ourashima Taro.

C'était un homme vertueux, au coeur sensible et bon qui, de sa vie,

n'avait jamais fait ni souhaité de mal à personne.

Taro revenait un soir de la pêche. La prise ayant été abondante, il

rentrait satisfait et joyeux. Sur le rivage, il aperçoit une bande de

petits garçons, qui semblaient prendre un malin plaisir à tourmenter une

petite tortue, trouvée sur le sable.

Taro n'aimait pas qu'on fît souffrir les bêtes. Il eut pitié de la

tortue. S'approchant des enfants, et on impérieux:

--Quel mal vous a donc fait, dit-il, cette innocente créature, pour la

tourmenter de la sorte? Ignorez-vous que les dieux punissent les enfants

qui maltraitent les animaux?

[Illustration: Ourashima s'approcha des enfants]

--Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde, répond insolemment le plus âgé

de la troupe. Cette tortue n'appartient à personne. Nous sommes libres

de la tuer si cela nous fait plaisir. Vous n'avez rien à y voir.

Le pêcheur comprend qu'aucun raisonnement n'aura de prise sur ces coeurs

sans pitié. Il change de tactique et, d'un ton plus radouci:

--Allons, ne vous fâchez pas ainsi, mes enfants! je n'avais pas

l'intention de vous gronder. Je voulais vous proposer un marché.

Voulez-vous me vendre cette tortue? Je vous en donne vingt sous. Cela

vous va-t-il?

Vingt sous! C'était une fortune pour ces marmots. Ils acceptent sans

hésiter; Taro leur donne donc deux petites pièces blanches; aussitôt ils

courent au village acheter des gâteaux. Resté seul avec la tortue, qu'il

a conscience d'avoir arrachée à une mort certaine, le brave pêcheur la

soulève dans les mains, et lui dit, en la caressant:

--Pauvre petit animal! Le proverbe te donne dix mille ans d'existence,

tandis qu'il n'en accorde que mille à la cigogne. Que serais-tu devenu

sans moi? Je crois bien que tes dix mille ans auraient été

considérablement écourtés! Car ils allaient te tuer, ces vauriens!...

Allons, je vais te rendre la liberté. Mais à l'avenir, sois prudente, et

surtout ne retombe jamais plus dans les mains des enfants.

Cela dit, il dépose la tortue sur le sable, et la laisse aller. Puis,

jouissant de la pleine satisfaction que procure toujours un bon acte

accompli, il retourne en sifflant à sa demeure. Ce soir-là, la soupe lui

parut meilleure, et son sommeil fut plus léger...

Le lendemain matin, Taro, s'étant levé de bonne heure, part pour la

pêche, selon son habitude. Le voilà qui gagne le large, monté sur sa

petite barque. Il va jeter son filet. Tout à coup, il perçoit dans l'eau

un clapotement étrange.

--Monsieur Ourashima! fait une voix derrière lui.

Le pêcheur se demande qui peut bien, à cette heure matinale, l'appeler

par son nom. Il regarde autour de lui, mais il ne voit personne. Croyant

s'être trompé, il se dispose de nouveau à commencer sa pêche.

--Monsieur Ourashima! répète la même voix.

Taro se retourne une seconde fois. Quelle n'est pas sa surprise,

d'apercevoir, tout auprès de la barque, la petite tortue, la tortue

dont, la veille, il a sauvé la vie!

--Oh! C'est donc toi qui m'as appelé?

--Oui, c'est moi, Monsieur Ourashima. Je suis venue vous dire bonjour,

et vous remercier du service que vous m'avez rendu hier soir.

--Voilà qui est bien aimable de ta part. Voyons! que pourrais-je

t'offrir? Si tu fumais, je te passerais volontiers ma pipe. Mais tu ne

dois pas fumer, toi!

--Non, je ne fume pas, Monsieur Ourashima. Mais, si ce n'est pas trop

d'indiscrétion, j'accepterais avec plaisir une tasse de saké.

--Du saké? Tu bois donc du saké! C'est bien heureux! J'en ai justement

ici une petite bouteille. Il n'est pas de première qualité, mais il

n'est pas mauvais tout de même. Voici!

Et le pêcheur, emplissant une tasse, la passe à la tortue, qui l'avale

d'un trait. Puis, la conversation, un instant interrompue, continue de

la sorte:

--En veux-tu une seconde tasse?

--Non, merci, Monsieur Ourashima. Une seule me suffit... A propos,

avez-vous déjà visité le palais d'Otohimé, la déesse de l'Océan?

--Non, pas encore.

--J'ai justement l'intention de vous y conduire aujourd'hui.

--Comment? Tu veux m'y conduire? Mais il doit être bien loin, ce palais!

D'abord, je ne sais pas nager comme toi. Comment veux-tu que je te

suive?

--Oh! il n'est pas nécessaire de savoir bien nager, Monsieur Ourashima.

Vous n'aurez même pas à nager du tout. Vous allez monter sur mon dos; je

vous porterai moi-même.

--Monter sur ton dos!... Mais, tu n'y penses pas, ma petite tortue.

Quand bien même tu serais dix fois plus grosse, il serait impossible à

un homme comme moi de monter sur ton dos, et de s'y tenir sans danger!

--Ah! Monsieur Ourashima, vous trouvez que je suis trop petite? C'est

bien... Attendez une seconde. Vous allez voir.

Et voilà que la petite tortue se met à grossir... à grossir... Elle

devient aussi grosse que la barque du pêcheur. Celui-ci, frappé de ce

prodige, n'hésite plus. Il monte sur le dos de l'animal, s'y installe à

son aise. Et la tortue l'emporte vers le palais d'Otohimé, la déesse de

l'Océan.

Au bout de quelques heures, Taro aperçoit dans le lointain un immense

monument:

--Quel est ce monument? demande-t-il à la tortue.

--C'est le portail du palais, répond-elle.

Et, à mesure qu'ils approchent, le portail semble grandir, et se teinter

de couleurs brillantes.

Ils arrivent enfin. La tortue dépose son cavalier sur du sable, dont

chaque grain est une perle. Le pêcheur peut voir alors que le portail

est en or massif, incrusté de pierreries. Deux énormes dragons en

gardent l'entrée. Ils ont un corps de cheval, une tête et des griffes de

lion, des ailes d'aigle et une queue de serpent. Leur aspect est

terrible; néanmoins, c'est d'un regard plein de douceur qu'ils fixent le

nouvel arrivé.

La tortue seule avait pénétré sous le porche. Elle en sortit bientôt,

accompagnée d'une multitude de poissons. Il y en avait de toutes les

grandeurs et de toutes les formes. Chacune des espèces que renferme

l'Océan était représentée. Ils portaient tous la livrée de la déesse,

couleur d'azur et galons d'argent. Ils s'avancèrent au-devant du pêcheur

et le saluèrent jusqu'à terre, avec toutes les marques de la sympathie

et du respect.

Le brave Taro ne comprenait rien à toutes ces choses; mais, sachant très

bien qu'on ne lui voulait aucun mal, il se laissa faire. On le dépouilla

de son costume de pêche, et on le revêtit d'une magnifique robe de soie.

On lui attacha aux pieds des pantoufles de velours; puis un page

charmant, le prenant par la main, l'introduisit dans le palais.

S'appuyant sur une rampe d'ivoire, il monte les sept degrés d'un

escalier de marbre, et arrive devant la porte en bois d'acajou, sur

laquelle scintillent des émeraudes. Elle s'ouvre d'elle-même et Taro

pénètre dans l'appartement de la déesse. C'est une salle immense, dont

le plafond en corail est soutenu par vingt colonnes de cristal. De

nombreuses lampes en vermeil y donnent une douce et brillante lumière.

Les parois sont en marbre parsemé de rubis et de pierreries diverses.

Au milieu de toutes ces merveilles, assise sur un trône de diamant,

ornée de ses plus riches parures, et environnée de toute sa cour, se

tient Otohimé, la déesse de l'Océan. Elle est extraordinairement belle,

plus belle que l'aurore à son lever. Lorsque Taro la vit, elle le

contemplait avec son plus gracieux sourire. Il voulut se prosterner. La

déesse ne lui en laissa pas le temps. Se levant de son trône, elle

s'avança vers lui, majestueuse et aimable, et lui prenant

affectueusement les mains:

--Soyez le bienvenu! lui dit-elle. J'ai appris que, hier soir, vous

aviez sauvé la vie à l'un des sujets les plus vénérés de mon empire.

J'ai voulu vous en exprimer de vive voix ma sincère reconnaissance, et

voilà la raison pour laquelle je vous ai fait venir ici.

Taro ne savait que répondre. Il se tut. Alors, sur un signe de la

déesse, on le fit asseoir sur un coussin en soie, cousue de fil d'or. On

lui apporta une petite table en ivoire, sur laquelle étaient posés, dans

des plateaux de vermeil, toutes sortes de mets appétissants. Taro fit un

repas, comme il n'en avait jamais fait depuis qu'il était au monde.

Quand il eut fini de manger, la déesse le conduisit voir les diverses

parties de son palais.

[Illustration: Taro fit un repas comme il n'en avait jamais fait depuis

qu'il était au monde]

Le pêcheur marchait de surprise en surprise, d'éblouissement en

éblouissement. Mais ce qui le frappa le plus, et mit le comble à son

admiration, ce fut le jardin. Il y avait là quatre parterres immenses;

chacun représentait l'une des quatre saisons de l'année.

A l'est, c'était le parterre du printemps: d'innombrables pruniers et

cerisiers en fleurs s'élevaient au-dessus d'un verdoyant gazon; de

nombreux rossignols y modulaient leurs délicieuses romances; des

alouettes y faisaient leur nid.

Au sud s'étendait le parterre de l'été: là, des pommiers et des

poiriers, dont les branches pliaient sous le poids de leurs fruits. Des

cigales y remplissaient l'air de leurs cris assourdissants et monotones.

Il y régnait une grande chaleur, tempérée par un doux zéphyr.

L'automne était représenté par le parterre de l'ouest. Le sol y était

couvert de feuilles jaunissantes et de bouquets de chrysanthèmes. Enfin,

le parterre de l'hiver était au nord: c'était un immense tapis de neige,

entourant un étang de glace...

Taro passa sept jours dans ce palais enchanteur. Fasciné par toutes les

merveilles qui s'offraient à ses regards, charmé de la bonté que lui

témoignait la déesse, et du bien-être qu'il éprouvait auprès d'elle, il

avait oublié son village; il ne songeait plus à son vieux père, à sa

femme, à ses enfants, à sa barque, à ses filets.

Un jour pourtant il s'en souvint, et la tristesse le prit.

--Que doit penser mon père, se dit-il, d'une si longue absence? Combien

ma femme et mes enfants doivent être inquiets, et attendre mon retour!

Ils me croient peut-être mort, englouti au fond de l'Océan! Et ma

barque, qu'est-elle devenue? Et mes filets?...

Alors, Taro résolut de partir. Il en parla à la déesse. Celle-ci essaya

bien de le retenir encore, mais toutes ses instances demeurèrent

infructueuses. Ce voyant, la belle Otohimé le prit à part dans sa

chambre secrète et, tirant du fond d'un coffre une petite boîte en

laque, elle la lui donna, en disant:

--Puisqu'à tout prix vous voulez partir, Monsieur Ourashima, je ne vous

retiens plus. Tenez! Emportez cette boîte, comme souvenir de moi et de

votre séjour ici. Mais promettez-moi que, quoiqu'il arrive, vous ne

l'ouvrirez jamais. Monsieur, retenez bien mes paroles: le jour où,

cédant à une curiosité coupable, vous ouvrirez cette boîte, vous êtes un

homme mort.

Taro accepta le présent avec beaucoup de reconnaissance. Il promit que

jamais il n'ouvrirait la boîte, quoiqu'il puisse arriver. Puis la déesse

l'embrassa sur le front, elle l'accompagna jusqu'au seuil de sa porte,

et ils se séparèrent. Le pêcheur remonta sur le dos de la tortue, et

celle-ci le ramena au rivage...

Taro est de retour. Mais, comme tout a changé pendant son absence! Les

arbres qui se trouvent à l'entrée du bourg ne sont plus ceux qu'il était

habitué à y voir. Le village s'est agrandi; il y a des maisons

nouvelles, des maisons comme il n'en a jamais vu de sa vie. Quel n'est

pas son étonnement de ne plus retrouver aucune de ses connaissances!

Tous les visages qu'il rencontre lui sont entièrement inconnus!

Ne comprenant plus rien à cette soudaine métamorphose des hommes et des

choses, Taro ne sait que penser ni que croire. Il lui tarde de retrouver

son père, sa femme et ses enfants, pour apprendre de leur bouche le

pourquoi de ce qui l'étonne. Il se dirige vers sa demeure. Là, sa

surprise redouble. C'est bien cette maison qu'il a quittée, il y a sept

jours. Mais elle tombe en ruines. Il s'approche et jette un coup d'oeil à

l'intérieur. Il n'y voit aucun des objets qui lui étaient familiers. Il

n'y retrouve ni son père, ni sa femme, ni ses enfants.

Sur la natte, un vieillard est assis, les bras appuyés sur le bord du

brasero, mais ce vieillard n'est pas son père! Taro va défaillir sous le

poids d'une émotion trop forte. Il se contient pourtant encore.

--Bon vieillard, demande-t-il d'une voix étouffée, il y a sept jours que

j'ai quitté ce village. Tout y a changé depuis. Cette maison est à moi,

et je vous y trouve, vous, un inconnu. Où sont donc mon vieux père, ma

femme et mes enfants, que j'ai laissés ici?

--Jeune homme, répond le vieillard, qui croit avoir à faire à un fou, je

ne sais ce que vous voulez dire. Qui êtes-vous donc? Quel est votre nom?

--Je suis Ourashima Taro, le pêcheur.

--Ourashima Taro! s'écrie le vieillard au comble de la surprise, mais

alors, vous êtes... un fantôme... un revenant... une ombre!... J'ai

souvent, en effet, entendu parler d'un certain Ourashima Taro. Mais,

voilà bien longtemps qu'il n'est plus de ce monde. Il y a sept cents ans

qu'Ourashima Taro est mort!

--Sept cents ans! s'écrie le pêcheur.

Aussitôt il pâlit et chancelle. Ces dernières paroles du vieillard sont

pour lui comme un trait de lumière. Il a compris! Il a compris qu'il a

passé sept cents ans dans le palais de la déesse Otohimé, et que ces

sept cents ans lui ont semblé sept jours...

[Illustration: Taro tomba mort sur la plage]

Une profonde tristesse envahit son âme. Il quitte ce village

inhospitalier, qui n'est plus le sien, et où il n'a personne. Tout

pensif, il se rend à la grève. Instinctivement, ses regards cherchent à

apercevoir la tortue: car il voudrait bien maintenant retourner au

palais... Mais la tortue a disparu, probablement pour toujours...

Taro s'assied sur le sable, et verse des larmes brûlantes. Tout à coup,

ses yeux se portent sur la boîte, la boîte mystérieuse qu'Otohimé lui a

donnée au départ, et à laquelle, dans son trouble, il n'avait plus

songé.

--Que contient cette boîte?... La déesse m'a dit, en me la remettant: le

jour où, par une curiosité coupable, vous ouvrirez cette boîte, vous

êtes un homme mort... Une déesse ne ment point... et pourtant, qui

sait?... Peut-être est-ce pour m'éprouver qu'elle m'a dit cela!...

Peut-être cette boîte contient-elle mon bonheur!... Et puis, après tout,

que m'importe la mort, à cette heure?... Ne suis-je pas seul au monde,

sans parents, sans amis, sans connaissances, sans fortune?... Oui, mieux

vaut cent fois la mort, qu'une existence aussi malheureuse!...

Ainsi pense Taro. Alors, d'un mouvement nerveux, il entr'ouvre la boîte.

Il en sort un nuage épais, qui l'enveloppe des pieds à la tête. Soudain,

ses cheveux deviennent blancs comme la neige, son front se ride, ses

membres se dessèchent et il tombe mort sur la plage.

Le lendemain, des pêcheurs découvrirent sur la grève le corps d'un homme

qui avait vécu sept cents ans...

Fables et légendes du Japon · 第 7 / 22 题