Assembler, soutenir et mettre en jeu à la fois dans un instant donné _le
plus de rapports_, agir en masse et avec concert, c'est là le difficile
et le grand art, qu'on soit général d'armée, orateur ou écrivain. Il y
a des généraux qui ne peuvent assembler et manoeuvrer plus de dix mille
hommes, et des écrivains qui ne peuvent manier qu'une ou tout au plus
deux idées à la fois.
Il y a des écrivains qui ressemblent au maréchal de Soubise dans la
guerre de Sept Ans: quand il avait toutes ses troupes rassemblées sous
sa main, il ne savait qu'en faire, et il les dispersait de nouveau
pour mieux se faire battre. Je connais ainsi des écrivains qui, avant
d'écrire, congédient la moitié de leurs idées, et qui ne savent les
exprimer qu'une à une: c'est pauvre. C'est montrer qu'on est embarrassé
de ses ressources mêmes.