MÉMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV

La maladie d'un roi, d'un roi qui a une maîtresse, et une c... pour

maîtresse, d'un roi dont les ministres et les courtisans n'existent

que par cette maîtresse, dont les enfants sont opposés d'intérêts et

d'inclination à cette maîtresse, est une trop grande époque pour un

homme qui vit et qui est destiné à vivre à la Cour, pour ne pas mériter

toutes ses observations. C'est d'ailleurs un événement à peu près unique

dans la vie, et qui sert plus qu'aucun autre à la connaissance parfaite

de cette classe d'hommes qu'on appelle courtisans. Destiné, comme je

l'étais, à voir un jour le roi malade, je m'étais toujours proposé de

suivre avec la plus grande attention toute la scène de sa maladie, et

tous les différents mouvements qu'elle devait produire. L'idée que

j'avais avec toute la Cour de l'effet que ferait sur le roi le second

accès de fièvre, rendait à ma curiosité ce moment intéressant, il me

l'était d'ailleurs encore plus par le renvoi, que je regardais comme

certain, de sa maîtresse, et par la chute d'un ministre, et d'un

ministre odieux, qui devait être la suite nécessaire du renvoi de

cette maîtresse. La santé du roi, le soin qu'il en avait, sa vigueur,

paraissaient devoir éloigner cet événement, quand tout à coup il arriva

au moment où on s'y attendait le moins.

Le mercredi 27 avril[309] au matin, le roi, étant à Trianon de la veille,

se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature.

La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien

que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre

qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse; mais,

se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse,

fit chasser, se plaignit un peu de son mal, et revint à Trianon vers les

cinq heures et demie, s'enferma chez Mme Dubarry, où il prit plusieurs

lavements. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien à

souper, et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté

pendant la nuit des douleurs qu'il avait ressenties pendant le jour, et

auxquelles se joignirent des maux de reins. Lemonnier[310] fut éveillé

pendant la nuit; il trouva de la fièvre. L'inquiétude et la peur prirent

au roi; il fit éveiller Mme Dubarry. Cependant cette inquiétude du roi

ne paraissait encore point fondée, et Lemonnier, qui connaissait sa

disposition naturelle à s'effrayer de rien, regardait cette inquiétude

plutôt comme un effet ordinaire d'une telle disposition que comme le

présage d'une maladie. Il voyait avec les mêmes yeux les douleurs dont

le roi se plaignait, et en rabattait dans son esprit les trois quarts,

toujours par le même calcul. Voilà ce qui arrive toujours aux gens

douillets; ils sont comme les menteurs: à force d'avoir abusé de la

crédulité des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils

devraient réellement l'être. Mme Dubarry, qui connaissait le roi comme

Lemonnier, pensait comme lui sur la réalité des douleurs dont le roi se

plaignait et s'inquiétait, mais regardait comme un avantage pour elle

les soins qu'elle pourrait lui rendre, et l'occupation qu'elle pourrait

lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'A...[311] la servit

parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre,

au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avait d'entrer chez le

roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher

d'entrer ceux qui avaient le même droit que lui, et pour laisser le

roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses

enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre. C'est là où

commence l'histoire des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles

tiendront quelque place dans ce récit. Il est de cette lâche espèce

d'hommes qui n'ont pas même le courage d'être bas et vils pour leurs

intérêts, et dont la platitude est toujours au service de celui qui a

l'apparence de la faveur.

[Note 309: 1774.]

[Note 310: Premier médecin ordinaire.]

[Note 311: Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui

était d'_année_ en 1774.]

Cependant il était trois heures, et personne n'avait encore pu pénétrer

chez le roi. On n'en savait qu'imparfaitement des nouvelles, et par

celles qui transpiraient on jugeait le roi seulement incommodé d'une

légère indisposition. Mme Dubarry en avait fait part à M. d'Aiguillon,

qui était à Versailles, et avait, d'après ses conseils, formé le projet

de faire rester le roi à Trianon tant que durerait cette incommodité.

Elle passait par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que

tout encore elle satisfaisait son aversion contre M. le Dauphin, Mme la

Dauphine et Mesdames, en écartant le roi d'eux, et rendait vis-à-vis de

lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où était Lemonnier de la

suite de cette incommodité, l'embarras dont était dans une chambre aussi

petite le service du roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour

prolongé devait être, rien ne pouvait déranger Mme Dubarry de ce projet

déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille royale. M.

d'Aumont s'y prêtait de toute sa bassesse, et n'avait même mandé à

personne l'état du roi, pour faciliter à cette femme le parti qu'elle

voudrait prendre. La famille royale n'en était même pas instruite par

lui, mais elle l'était d'ailleurs; et n'osant pas venir, comme elle

l'aurait voulu, pénétrer dans son intérieur pour savoir de ses

nouvelles, elle se bornait à désirer qu'on le déterminât à revenir à

Versailles. La Martinière[312], sur la nouvelle de l'incommodité du roi,

qui s'était répandue, avait accouru à Trianon, et y trouva le parti pris

d'y faire rester le roi jusqu'à sa parfaite guérison, que l'on jugeait

devoir être dans deux ou trois jours, cette incommodité n'étant alors

jugée qu'une forte indigestion. Quelque désir qu'eût Lemonnier de faire

revenir le roi à Versailles, il n'avait pas la force de s'opposer à

la volonté de Mme Dubarry. Sa position, et plus encore son caractère,

l'engageaient à tout ménager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il

ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assurée, cette décision

ferme et inébranlable qu'a l'honnêteté désintéressée. Le caractère

brusque et décidé de La Martinière lui donnait cette force. Ce vieux

serviteur du roi avait, depuis qu'il lui était attaché, pris l'habitude

de lui parler avec une liberté qui tenait de la familiarité, et même

souvent de l'indécence. Il ne s'était jamais adressé qu'au roi pour tout

ce qu'il avait obtenu de lui, et avait pris sur son esprit un ascendant

qui le faisait réussir dans tout ce qu'il lui demandait, et qui même

l'en faisait craindre. Il s'était, quatre ans auparavant, opposé à

l'arrivée de Mme Dubarry. Il savait qu'il lui déplaisait et, sans s'en

embarrasser, il n'agissait pas plus contre elle qu'en sa faveur. La

résolution où il trouva le roi de demeurer à Trianon ne l'empêcha pas de

travailler fortement à l'en détourner, et il y réussit avec facilité;

car le roi, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volonté des autres,

n'avait pas plus la sienne dans ce moment. Il fut donc décidé, malgré le

désir obstiné de Mme Dubarry, que le roi partirait pour Versailles dès

que les carrosses qu'on avait envoyé chercher seraient arrivés. Pour

donner une idée de la manière brusque et souvent grossière dont La

Martinière parlait au roi, je rapporterai que le roi, déterminé à suivre

son avis, lui disait, en lui parlant de sa maladie et de la diminution

journalière de ses forces: «_Je sens qu'il faut enrayer.»---«Sentez

plutôt_, lui répliqua La Martinière, _qu'il faut dételer_.»

[Note 312: Premier chirurgien du roi.]

M. de Beauvau, M. de Boisgelin, M. le prince de Condé, qui, par le

manège de M. d'Aumont dont j'ai parlé, n'avaient pas encore pu voir le

roi de la journée, le virent enfin à quatre heures; et quoiqu'ils le

trouvassent très-affaissé, très-inquiet et très-plaignant, ils jugèrent

son état moins inquiétant et moins douloureux qu'il ne le disait,

toujours par la connaissance de sa pusillanimité. Cependant les voitures

étaient arrivées, et le roi s'était laissé porter dans son carrosse, se

plaignant toujours beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux

de coeur. Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde

tristesse, confirmèrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion

qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne à

Trianon ou à Versailles qui imaginât encore que l'incommodité du roi pût

être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti

que le roi avait resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il était

revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché

en arrivant. Tous les princes, tous les grands officiers arrivèrent;

j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que

je voulais voir, avant de partir de Paris, une _personne_ qui me tenait

plus au coeur que le roi et toute la Cour, et que par parenthèse je ne

vis pas[313]. Je trouvai à mon arrivée le roi couché. Lemonnier, que je

vis, me dit qu'il espérait, comme tout le monde, que la fièvre du roi

cesserait dans la nuit, mais que son affaissement lui faisait craindre

que non, et qu'alors le lendemain matin il lui demanderait du secours et

de choisir un renfort de médecins. J'appris aussi que la famille royale,

qui était venue le voir à son arrivée, n'y était restée qu'un instant,

et que le roi lui avait dit qu'il l'enverrait chercher quand il voudrait

la voir. Tout cela était l'effet des persécutions de Mme Dubarry, qui,

enragée du retour du roi à Versailles, voulait se renfermer avec lui

autant qu'il serait possible, et en exclure ses enfants. Quand je dis

que Mme Dubarry voulait, j'entends que M. d'Aiguillon voulait; car cette

femme, comme les trois quarts de celles de son espèce, n'avait jamais eu

de volonté. Toutes ses volontés se bornaient à des fantaisies, et toutes

ses fantaisies étaient des diamants, des rubans, de l'argent. L'hommage

de toute la France lui était à peu près indifférent. Elle était ennuyée

de toutes les affaires dont son odieux favori voulait qu'elle se mêlât,

et n'avait de plaisir qu'à gaspiller en robes et en bijoux les millions

que la bassesse du contrôleur général lui fournissait avec profusion;

soit crainte, soit goût, soit faiblesse, elle était entièrement livrée

aux volontés despotiques de M. d'Aiguillon, qui, s'en étant servi quatre

ans plus tôt pour se tirer des horreurs d'un procès criminel, l'avait

employée depuis pour l'aider à se venger de tous ses ennemis,

c'est-à-dire de tous les gens honnêtes, et pour se servir de tout le

crédit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait

conseillé de tenir le roi à Trianon; il la pressait actuellement de

s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en écarter les princes et

Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer à ne faire appeler que

tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi et d'obtenir de lui

qu'il les fit sortir de bonne heure. Il voulait qu'il ne fût livré qu'à

elle et à ceux qu'elle y introduirait, te roi, comme je l'ai dit, avait

déjà fait acte de soumission en disant à ses enfants de ne pas revenir

sans qu'il les envoyât chercher. Il l'avait fait encore en n'appelant

ses grands-officiers à Trianon qu'à quatre heures, et en les congédiant

à neuf heures et demie; et voilà vraisemblablement ce qui se serait

passé pendant le cours de la maladie du roi, si elle se fût prolongée

sans devenir plus grave.

[Note 313: Une _personne_, c'est-à-dire une maîtresse. Les plus

vertueux ont leur côté faible et leur coin chatouilleux. M. de La

Rochefoucauld-Liancourt avait été galant dans sa jeunesse, et il n'est

pas fâché de le faire sentir.]

Je quittai donc Lemonnier, après en avoir appris l'état du roi, et

après avoir su que lui-même en était exclu par Mme Dubarry, qui y était

actuellement renfermée seule, ou avec M. d'Aiguillon. Cependant la

fièvre se soutint dans la nuit avec assez de force, il y eut même de

l'augmentation; les douleurs de tête devinrent plus fortes, et nous

apprîmes à huit heures du matin qu'on allait saigner le roi. Cette

saignée avait été ordonnée par Lemonnier, d'accord avec La Martinière.

Nous apprîmes aussi qu'on avait été chercher à Paris Lorry et Borden.

Lemonnier, suivant son projet de la veille, avait demandé au roi du

secours, et l'avait prié de choisir ceux des médecins qu'il désirait

appeler en consultation. Il a dit n'en avoir proposé aucun, et cela est

vrai; le roi les avait choisis l'un et l'autre, toujours d'après Mme

Dubarry. L'un était son médecin, l'autre l'était de M. d'Aiguillon;

et celui-ci avait engagé la maîtresse à déterminer le roi à ce choix,

espérant se servir d'eux, suivant ses besoins, dans le cours de la

maladie. Lassonne fut aussi appelé; mais comme il était médecin de Mme

la Dauphine, il le fut purement du choix de Lemonnier. La nouvelle de la

saignée fit arriver tous les courtisans; ceux qui avaient des charges,

ceux qui n'en avaient pas, tout accourut, et le cabinet se trouva

bientôt rempli de gens qui désiraient savoir des nouvelles du roi et

n'avaient aucun moyen de s'en procurer. Il ne sortait encore presque

personne de la chambre, et ceux qui en sortaient ne parlaient pas; on ne

disait rien. Cependant, la saignée du roi faite, la fièvre subsistante,

les médecins appelés, tout cela annonçait que l'on craignait une

maladie, et donnait un grand champ aux spéculations de toute la Cour.

Mme Dubarry persistait à croire que la fièvre du roi ne durerait

certainement que vingt-quatre heures encore; elle voyait ce que M.

d'Aiguillon lui faisait voir, et toujours, d'après ses conseils, se

bornait à retarder l'appel des entrées et à occuper physiquement le roi

d'elle. Les gens de son parti voyaient, comme elle, impossibilité à ce

que le roi fût malade, et regardaient cette petite incommodité comme un

moyen qui servirait encore à augmenter son crédit... Les ennemis de M.

d'Aiguillon, au contraire, et ceux de Mme Dubarry, désirant que quelques

accès de fièvre répétés inquiétassent assez le roi pour lui faire

recevoir les sacrements, le voyaient déjà assez malade pour ne pas

douter que leurs désirs ne fussent absolument accomplis. Chacun croyait

ce qu'il voulait croire, et chacun croyait également sans fondement.

Tandis que ce grand intérêt occupait toute la Cour, M. d'Aumont ne

perdait pas de vue ses prétentions et le désir d'étendre et d'augmenter

ses droits de gentilhomme de la chambre. Ce désir, qui lui était commun

avec tous ses camarades, se montrait en lui d'une manière plus ridicule

et plus grossière, parce qu'à la bassesse plate et vile qui, comme je le

dis, était la base de son caractère, il joint une bêtise et une bonne

opinion de lui qui en fait l'ornement. Il avait entendu dire que,

pendant la maladie du roi à Metz, M. de Richelieu s'était enfermé

seul avec lui et avait interdit la porte à M. de Bouillon et à mon

grand-père, qui avaient eu l'un et l'autre la faiblesse de souscrire

à cette volonté ridicule de M. le maréchal. Il voulait suivre le

même plan; mais il avait affaire à gens qui connaissaient toutes ses

prétentions, qui se tenaient en garde contre elles, et qui, sans vouloir

augmenter leurs droits, étaient déterminés à n'en rien laisser attaquer.

Telles étaient les dispositions de mon père, les miennes, celles de M.

de Boisgelin[314]; c'étaient aussi celles de M. de Bouillon[315], et

nous nous étions tous proposé de ne laisser pénétrer ni rester aucun

gentilhomme de la chambre dans l'intérieur du roi sans que nous y

fussions avec eux. M. d'Aumont s'occupait aussi de reculer les entrées,

c'est-à-dire de ne laisser entrer les personnes qui avaient droit

d'entrer dans une chambre que dans celle qui la précédait; par ce moyen,

il laissait libre et sans bruit la salle du conseil, qui précédait

immédiatement la chambre du lit, et cet arrangement était raisonnable.

Cependant MM. les capitaines des gardes, et nommément M. de Beauvau

et M. le duc d'Ayen, s'en formalisèrent d'une manière qui me parut

ridicule; car ce changement, en procurant plus de tranquillité au roi,

n'attentait nullement à leurs droits, et ne les confondait pas avec

plus de monde, puisque la chambre où l'on plaçait leurs entrées était

interdite à tous ceux qui ne les avaient pas. M. de Beauvau, d'ailleurs

très-facile à vivre dans l'ordre ordinaire de la société, est ce qu'on

appelle susceptible dans les choses qui tiennent à sa charge.

[Note 314: Le comte de Boisgelin, l'un des maîtres de la garde-robe.]

[Note 315: Le duc de Bouillon, grand-chambellan.]

Cependant il était midi, et les médecins venaient d'arriver. On appela

à la fin la garde-robe, et nous trouvâmes le roi entouré d'une foule de

médecins et de chirurgiens, les questionnant avec une faiblesse et une

inquiétude inexprimables sur la marche de sa maladie, sur leur opinion

de son état, et sur les remèdes qu'ils lui donneraient dans tel ou tel

cas. Les médecins le rassuraient, caractérisant sa maladie de fièvre

catarrheuse; mais ils montraient plus d'inquiétude dans la manière dont

ils le traitaient que dans leurs paroles. Ils avaient déjà annoncé

qu'ils feraient une seconde saignée à trois heures et demie, et même une

troisième dans la nuit, ou dans la journée du lendemain, si la seconde

ne débarrassait pas le mal de tête, le roi, dont les questions répétées

avaient poussé les médecins à lui faire cette réponse, s'en montrait

fort mécontent. «_Une troisième saignée_, disait-il, _c'est donc une

maladie! Une troisième saignée me mettra bien bas, je voudrais bien

qu'on ne fit pas une troisième saignée. Pourquoi cette troisième

saignée?_» Les rois ne peuvent rien dire qui ne soit répété et même

interprété. Ses propos sur la troisième saignée coururent bientôt

Versailles. Ils nous avaient frappés en les entendant; ils firent le

même effet sur tous ceux qui les apprirent, et le sentiment général fut

de conclure qu'une troisième saignée prouverait au roi qu'il était bien

malade, et le déterminerait au renvoi de Mme Dubarry. Ici on avait

toujours entendu dire qu'une troisième saignée devait faire recevoir

les sacrements; et, suivant la disposition favorable ou contraire à la

maîtresse, chacun craignait ou espérait de la voir ordonner. Comme le

parti de ceux qui désiraient l'expulsion de Mme Dubarry et de ses vils

sectateurs n'était en général composé que de gens honnêtes, il se

bornait à désirer tout ce qui pouvait en hâter le moment, mais ne

formait à cet égard aucunes intrigues. Il n'en était pas de même du vil

parti qui la soutenait: accoutumé aux menées sourdes, à des intrigues

basses et enveloppées, il était déterminé à les employer dans une

occasion réellement intéressante. On entoura donc les médecins, on les

chambra; on fit envisager aux honnêtes, ou à ceux qu'on croyait tels,

combien le roi avait été frappé de l'idée de cette troisième saignée,

combien il se croirait malade s'il se la voyait faire, et quel était

le danger de la peur pour un homme de cette faiblesse et de cette

pusillanimité. On parlait plus clair à ceux que l'on croyait moins

honnêtes, et on leur montrait que la troisième saignée allait faire

recevoir les sacrements, renvoyer Mme Dubarry, et par conséquent qu'ils

s'en feraient, en l'ordonnant, une ennemie irréconciliable, car on ne

mettait jamais en doute qu'elle ne revint bientôt après. Les Dubarry,

les d'Aiguillon, les d'Aumont, les Richelieu, les Bissy, employaient

leur éloquence, mettaient en jeu tous leurs moyens pour persuader la

Faculté, et en étaient venus à bout. La médecine de Bordeu et de Lorry

est assez complaisante, et se prête volontiers aux fantaisies des

malades. Les conseils des courtisans leur firent en cette occasion un

grand effet; ils renoncèrent à reparler de cette saignée.

Lemonnier était trop politique pour ne pas, dans cette circonstance,

être de l'avis des autres; Lassonne et Lieutaud, déterminés à renoncer à

cette troisième saignée, remirent pourtant après la seconde saignée à

en prononcer. Les chirurgiens furent, comme toujours, de l'avis des

médecins, et il fut question de procéder à la saignée qu'on avait

ordonnée à midi. Le parti qui désirait tous les moyens qui feraient

chasser Mme Dubarry et tous ses plats courtisans (et j'étais un des plus

actionnés dans ce parti) s'efforçait de savoir exactement tout ce qui

se faisait dans l'autre, mais se bornait à cela. La prudence lui

interdisait toutes démarches; car le renvoi de cette femme étant

nécessairement lié à un plus grand danger du roi, il eût été maladroit

et dangereux de rien montrer de l'envie qu'on en avait. La lâcheté des

médecins qui les avait fait renoncer à l'idée d'une troisième saignée

si la seconde ne produisait pas un assez grand soulagement, ne les

empêchait pas de penser, qu'elle serait vraisemblablement nécessaire;

mais ils s'étaient engagés, et, pour satisfaire à la fois leur parole et

leur conscience, ils prirent le parti de faire faire la seconde saignée

tellement abondante, qu'elle pût tenir lieu d'une troisième. En

conséquence, on tira au roi la valeur de quatre grandes palettes. Les

rois doivent être accoutumés à voir leur gloire et leur santé être le

jouet de l'intrigue et de l'intérêt de tout ce qui les entoure. Le roi

se montra encore bien _lui_ pendant et avant cette saignée; sa peur, sa

pusillanimité étaient inconcevables; il fit venir du vinaigre qu'il

fit mettre sous son nez, disant à la vue du chirurgien qu'il allait se

trouver mal, se faisant soutenir par quatre personnes, et donnant son

pouls à tâter à la Faculté, et faisant à chaque instant les mêmes

questions aux médecins sur sa maladie, sur les remèdes, sur son état.

«_Vous me dites que je ne suis pas mal, et que je serai bientôt guéri_,

leur disait-il, _mais vous n'en pensez pas un mot; vous devez me le

dire_.» Ceux-ci protestaient de dire la vérité, et le roi ne s'en

plaignait, n'en geignait, n'en criait pas moins. Sa peur et ses craintes

n'étaient pas celles de l'inquiétude bien intéressante(?), mais celles

d'une faiblesse lâche et révoltante. Son mal de tête, qui n'avait pas

cédé à la première saignée, ne cédait pas plus à la seconde, et il se

répandait dans Versailles, à la grande satisfaction des uns et au grand

chagrin des autres, que le roi entrait dans une grande maladie. Le roi,

inquiet et souffrant, ne parlait que de lui quand il parlait, mais

parlait peu. Il avait, vers les cinq heures, envoyé chercher ses

enfants, qui étaient venus passer auprès de son lit une demi-heure, sans

en entendre et sans lui dire une parole. Il n'aurait pas pensé à se

procurer cette visite, si L......., qui voulait lui en procurer une

autre, ne lui eût pas proposé d'aller chercher ses enfants. L......[316],

premier valet de chambre du roi, livré, comme M. d'Aumont, à Mme

Dubarry, joignait sa bassesse à la sienne, pour la servir quand il

le pouvait, et avait fait à cet égard de grands projets pour cette

occasion. Quoique L...... soit un homme vil et sans honneur, il ne faut

pas confondre sa bassesse avec celle de M. d'A.....; elle est d'un

caractère un peu plus noble, au moins plus hardi. C'est une espèce de

fou qui ne manque pas d'esprit, à qui les caresses de Mme Dubarry et la

confiance du roi dans cet horrible rapport avaient tourné la tête, qui

se croyait un personnage, un homme à crédit, que cette idée disposait

à tout faire pour l'avantage de cet indigne fripon, mais qui au moins

était capable de mettre plus de force et plus d'intrépidité dans ses

infamies; homme d'ailleurs d'une crapule indécente, d'une déraison

choquante et d'une insolence brutale. Il voyait avec chagrin que les

princes du sang et les grands-officiers remplissaient la chambre du roi,

et qu'ils ne la quittaient pas, empêchant Mme Dubarry d'y arriver. M.

d'Aumont n'en était pas plus content; il avait promis à M. d'Aiguillon

de faciliter fréquemment les visites de Mme la comtesse; il tint son

petit conseil avec L......, et le détermina en conséquence à venir nous

dire à tous dans la chambre que le roi voulait être seul.

[Note 316: Laborde, qui fut aussi fermier-général.]

Je ne croyais pas alors que son motif fût la bassesse et l'envie de

produire Mme Dubarry; je n'y voyais que le projet de nous éconduire pour

rester seul avec le roi, prétention de droits; et quoique tout le monde

à peu près fût déjà sorti, je tins bon et lui répondis: Que si le roi

voulait que je sorte, il me l'ordonnerait, mais qu'en attendant j'allais

rester. M. de Bouillon vint à mon secours et dit la même chose, et les

gens qui étaient sortis, nous voyant rester, rentrèrent aussi. Je jouis

alors de m'être opposé avec succès à cette prétention de M. d'Aumont.

J'ai bien plus joui depuis, quand j'ai su le vrai motif de sa conduite,

d'avoir empêché la visite qu'il voulait favoriser. Cependant le roi

était gisant dans son lit, n'ayant nul désir de voir celle que M.

d'Aumont avait tant à coeur de lui amener, et n'ouvrant la bouche, dans

l'état d'affaissement où il était, que pour geindre et parler de lui à

la Faculté. La quantité de médecins dont il était entouré m'avait, dans

le commencement de la journée, apitoyé pour lui. Quatorze personnes,

dont chacune a le droit d'approcher et de visiter un malade, me

paraissaient un vrai supplice. Mais le roi n'en jugeait pas ainsi; et,

outre que l'habitude l'empêchait de s'apercevoir de cette importunité,

qui aurait été pour tout autre insoutenable, l'inquiétude et la peur la

lui rendaient précieuse. La Faculté était composée de six médecins, cinq

chirurgiens, trois apothicaires; il aurait voulu en voir augmenter

le nombre. Il se faisait tâter le pouls six fois par heure par les

quatorze; et quand cette nombreuse Faculté n'était pas dans la chambre,

il appelait ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme

s'il eût espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas

arriver jusqu'à Sa Majesté. Je n'oublierai jamais que Lemonnier lui

ayant dit qu'il était nécessaire qu'il fît voir sa langue, et le lit

n'étant ouvert que de façon à laisser approcher à la fois l'un deux, il

la tira d'un pied appuyant ses deux mains sur ses yeux, que la lumière

incommodait, et la laissa tirée plus de six minutes, ne la retirant que

pour dire après l'examen de Lemonnier: «À vous, Lassonne;» et puis: «À

vous, Bordeu;» et puis: «À vous, Lorry,» etc.; et puis, et puis, enfin

jusqu'à ce qu'il eût appelé l'un après l'autre tous ses docteurs, qui

témoignaient chacun à leur manière la satisfaction qu'ils avaient de la

beauté et de la couleur de ce précieux et royal morceau. Il en fut de

même un moment après, pour son ventre, qu'il fallut tâter; et il fit

défiler chaque médecin, chaque chirurgien, chaque apothicaire, se

soumettant avec joie à la visite, et les appelant toujours l'un après

l'autre et par ordre. Mais ces visites se faisaient en prenant bien

garde que le roi ne vît la lumière qui l'avait déjà incommodé, et dont

il s'était plaint une fois. On mettait la main devant, et on ne laissait

arriver les rayons que sur la partie que l'on voulait éclairer. Un

garçon de la chambre avait été chargé de ce soin; son attention n'était

jamais en défaut. Il la poussait même plus loin que l'exactitude, et

je dirai en passant comment elle nous procura une scène ridicule et

plaisante. Il fut question de donner un lavement au roi. On le traîna à

grand'peine sur le bord de son lit, et là on le posta dans l'attitude

convenable à la circonstance, c'est-à-dire le visage enfoncé dans un

oreiller, et le derrière à découvert et en position. La Faculté, rangée

autour du lit, fit place, en se mettant en haie, au maître apothicaire,

qui arrivait la canule à la main, suivi du garçon apothicaire qui

portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la

chambre qui portait la lumière destinée naturellement à éclairer

la scène. M. Forgeot (c'est le nom du maître apothicaire), placé

avantageusement, allait poser et mettre en place la canule, quand tout à

coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en

plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut

être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté,

arrache avec précipitation de dessous le bras d'un médecin un chapeau,

et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeot dirigeait toute son

attention. J'aurais peine à peindre la colère servile et méprisante

de l'apothicaire, à qui cette éclipse avait fait manquer son coup,

l'étonnement des médecins, l'indignation du petit garçon apothicaire,

et l'envie de rire de la partie de l'assemblée heureusement placée pour

être témoin de cette scène. Cette histoire ridicule peut servir à faire

connaître l'empressement peu réfléchi, l'exactitude machinale des

subalternes, que la plus profonde vénération n'abandonne jamais.

Cependant les médecins n'étaient pas contents de l'effet de leur remède,

et l'accablement continuel du roi et les autres accidents leur faisaient

craindre une fièvre maligne. Ils disaient cependant encore que la

maladie était une fièvre humorale, mais consultaient fréquemment entre

eux, et se laissaient voir inquiets. Bordeu avait été chez Mme Dubarry,

et lui avait annoncé une grande maladie pour le roi. Lorry avait dit à

M. d'Aiguillon que l'état du roi pouvait devenir inquiétant; mais la

maîtresse et son favori n'en croyaient encore rien et n'en voulaient

rien croire. L'inquiétude commençait pourtant à se répandre dans tout

Versailles; chacun commençait aussi à se faire un plan de conduite pour

le cours de la maladie: je fis celui de veiller le roi, et de le soigner

de ma présence tant qu'elle durerait. On avait toujours dit, et avec

assez de raison, que je le servais fort à ma commodité, et on avait

voulu me faire de cette légèreté un grand démérite à ses yeux; mais

son apathie, qui lui rendait tout indifférent, l'avait empêché de s'en

choquer, et j'avais usé plus que personne de cette facilité que l'on

admirait en lui pour les gens qui l'approchaient, et qui n'était que

l'effet de la plus complète indifférence. Cependant je ne voulais pas,

dans le moment où il était malade, ne pas le soigner aussi bien et mieux

que les autres; je croyais mon devoir attaché à ne le quitter que le

temps absolument nécessaire pour mon repos ou mes repas. J'y voyais

aussi mon intérêt, car j'acquérais par une conduite assidue pendant

sa maladie, et par dix nuits passées auprès de son lit, le droit

de reprendre après sa guérison mon train ordinaire de vie. J'étais

déterminé aussi à cette conduite par le désir et le projet d'observer

de près un événement aussi curieux, et de démêler les intrigues qu'il

ferait nécessairement naître en abondance. Voilà quels étaient mon plan

et mes motifs. Je me proposais aussi la plus grande retenue dans mes

propos, et de ne rien faire paraître de l'envie que j'avais de tout

ce qui pouvait amener le renvoi de la maîtresse et du ministre, sans

cependant me permettre d'affecter jamais aucun sentiment contraire. Il

était déjà dix heures du soir. Le roi avait été changé de son grand lit

dans un petit, pour la commodité de son service; son affaissement, ses

douleurs, sa pesanteur augmentaient, et, malgré l'opinion qu'on avait

de sa faiblesse et de sa peur, il paraissait bien évidemment qu'il

commençait une grande maladie. Tout Versailles en était persuadé,

excepté ceux qui ne voulaient pas l'être. Les médecins l'étaient comme

tout le monde, et leur silence l'annonçait; ils ne parlaient qu'entre

eux, et remettaient encore au lendemain à vouloir prononcer sur le

caractère de la maladie. La famille royale, fort inquiète, était revenue

après son souper voir le roi, et se préparait à rester tard dans la

chambre à côté pour voir le commencement de la nuit, quand tout à coup

la lumière, approchée du visage du roi sans la précaution ordinaire,

éclaira son front et ses joues, où l'on aperçut des rougeurs. Les

médecins qui entouraient le lit, à la vue de ces rougeurs qui étaient

déjà des boutons élevés sur la peau, se regardèrent entre eux avec un

accord et un étonnement qui fut l'aveu de leur ignorance. Lemonnier

voyait le roi depuis deux jours avec des maux de reins, de

l'affaissement, des maux de coeur; les quatre autres voyaient depuis

midi les symptômes augmentés, et aucun, même en tâtant le pouls, ne

s'était douté que la maladie pût être la petite vérole. Tout le monde

le vit dans ce moment, et il était inutile d'être médecin pour en être

convaincu. Ceux-ci sortirent de la chambre du roi, et l'annoncèrent à

la famille royale en disant qu'enfin on savait ce qu'était la maladie,

qu'elle était bien connue, que le roi était préparé à merveille, et que

cela irait bien. Le premier soin de tout le monde fut d'engager M.

le Dauphin, qui n'avait jamais eu la petite vérole, à quitter

l'appartement; Mme la Dauphine l'emmena. M. le comte de Provence, M.

le comte d'Artois et leurs femmes sortirent aussi; Mesdames seules

restèrent. Elles n'avaient pas eu plus la petite vérole que M. le

Dauphin, et en avaient peur: elles ne voulurent pas se rendre aux

représentations que nous leur fîmes, et se montrèrent inébranlables dans

le projet qu'elles avaient formé de ne point abandonner leur père. On

aura peine à croire que cet acte de piété filiale ait excité aussi

peu qu'il l'a fait l'intérêt public. Les gens qui en parlaient se

contentaient de dire que c'était bien, mais les trois quarts n'en

parlaient ni n'y pensaient; et cette indifférence, ce froid pour une

action réellement aussi belle, aussi touchante, que l'on eût tant goûtée

et vantée de particuliers, ne venait pas de l'occupation où était toute

la Cour de la maladie du roi; elle n'était produite que par la plate et

mince existence de Mesdames, que l'on connaissait sans envie du bien,

sans âme, sans caractère, sans franchise, sans amour pour leur père. On

fut persuadé que c'était pour faire parler d'elles, ou machinalement,

qu'elles se soumettaient à un danger aussi évident. Leur oisiveté

ordinaire fit croire à quelques-uns que c'était pour se donner une

occupation; d'autres crurent que Mmes de Narbonne et de Durfort,

célèbres ouvrières en intrigues, avaient poussé Mmes Adélaïde et

Victoire à cette conduite, dont elles espéraient retirer dans la suite

l'intérêt; et que quant à Mme Sophie, qui était une manière d'automate,

aussi nulle pour l'esprit que pour le caractère, elle avait, selon sa

coutume, suivi par apathie la volonté et le projet de ses soeurs. Mais

la meilleure raison encore du peu d'effet que faisait sur l'esprit de

la Cour et de Paris la conduite véritablement respectable de Mesdames,

c'était l'objet de leur sacrifice. Le roi était tellement avili,

tellement méprisé, particulièrement méprisé, que rien de ce qu'on

pouvait faire pour lui n'avait droit d'intéresser le public. Quelle

leçon pour les rois! Il faut qu'ils sachent que, comme nous sommes

obligés malgré nous de leur donner des marques extérieures de respect

et de soumission, nous jugeons à la rigueur leurs actions, et nous

nous vengeons de leur autorité par le plus profond mépris, quand leur

conduite n'a pas pour but notre bien et ne mérite pas notre admiration;

et, en vérité, il n'était pas besoin de rigueur pour juger le roi comme

il l'était par tout son royaume.

Revenons à la maladie. La manière dont les médecins avaient annoncé à

Mesdames la petite vérole du roi leur parut, non pas un présage, mais

une assurance de guérison. Elles répétèrent qu'il était bien préparé,

citant cinq ou six exemples de gens de soixante-dix ans qui avaient eu

la petite vérole, et allèrent se coucher persuadées que le roi était

en bon état, puisqu'il avait la petite vérole. Quelques personnes de

l'intérieur prirent aussi part à cette joie, et presque tout le monde se

dit dans le premier moment: «Voilà qui va bien; c'est l'affaire de neuf

jours et d'un peu de patience.» Je n'étais point de l'avis de tout le

monde, et, sans dire le mien, je dis à Bordeu: «_Écoutez ces messieurs

qui sont charmés parce que le roi a la petite vérole._»--«_Sandis! dit

Bordeu, c'est apparemment qu'ils héritent de lui. La petite vérole à

soixante-quatre ans, avec le corps du roi, c'est une terrible maladie._»

Il me quitta pour aller annoncer cette triste antienne à Mme Dubarry,

qui n'avait pas vu le roi de la journée, et qu'il effraya infiniment en

lui disant à peu près les mêmes choses qu'il m'avait dites. Peut-être

lui fit-il le danger moins fort qu'il ne me l'avait fait; mais il m'a

toujours assuré lui avoir dit, à cette première visite, qu'il n'y avait

préparation qui tînt, et que l'inquiétude de tout ce qui s'intéressait

au roi devait être fort considérable. Pendant que Bordeu était chez Mme

Dubarry, on agitait, dans une chambre auprès de celle du roi, si on lui

dirait ou si on lui cacherait qu'il avait la petite vérole. Mesdames,

en s'en allant coucher, s'étaient reposées, pour la décision de cette

question, sur notre prudence, et s'en rapportaient à notre avis et à

celui des médecins. Je fus appelé comme les autres à ce conseil, que je

trouvai composé de toute la Faculté, hors Bordeu, de M. de Bouillon, de

M. d'Aumont, de M. de Villequier. Les avis étaient assez partagés. Les

médecins disaient beaucoup de mots sans prononcer rien qui conclût, et

voulaient que nous décidassions. M. d'Aumont, plus verbeux que personne,

faisait plus de phrases; mais, plus timide et plus sot, il n'était

d'aucun avis; son fils[317] était un peu plus décidé pour qu'on cachât

absolument au roi la nature de son mal, et M. de Bouillon voulait qu'on

ne lui laissât rien ignorer. M. d'Aumont même se recordait à cet avis,

car M. de Bouillon parlait plus fort, et c'est toujours ce qui entraîne

les sots. J'étais le plus jeune, et, outre le peu de désir que j'avais

de parler, ma jeunesse m'interdisait de donner mon avis sans qu'on me le

demandât. Je fus interpellé, et je dis que je ne mettais point en doute

que, si le roi apprenait qu'il avait la petite vérole, cette nouvelle ne

fût pour lui le coup de la mort. Je parlai de sa peur, de sa faiblesse,

que je donnai pour motif de mon opinion, et je conclus avec fermeté à ce

qu'on ne lui dit pas. On verra bien aisément que je donnais l'avis qui

était le moins selon mes désirs; mais il était selon ma conscience, et

j'aurais été coupable de soutenir celui de M. de Bouillon, dont pourtant

je désirais l'exécution, puisqu'en donnant au roi la certitude qu'il

avait une maladie aussi dangereuse, il le déterminait à recevoir les

sacrements et à renvoyer tout cet odieux tripot, toute cette infâme et

honteuse clique. D'ailleurs, je trouvais, au dedans de moi, assez juste

que le roi, qui n'avait jamais dans sa vie goûté plus délicieusement

aucun plaisir que celui d'inquiéter tous les gens qui l'entouraient

sur leur santé, de leur annoncer la mort future ou prochaine, savourât

d'avance, à son tour, la sienne, et se minât d'inquiétude. Je vis mon

avis prévaloir, non sans regret, mais sans remords, et j'en aurais

eu beaucoup de ne l'avoir pas donné, quoiqu'encore une fois je fusse

très-contrarié de le voir suivi. Il fut donc décidé qu'on ne parlerait

point au roi du caractère de sa maladie, qu'on ne la lui nommerait

point, mais qu'on ne l'empêcherait pourtant pas de la deviner, si le

traitement qu'on lui ferait et les boutons qui se multiplieraient lui en

donnaient connaissance.

[Note 317: Le duc de Villequier.]

Cependant la joie qu'avaient eue MM. de Bouillon et d'Aumont, en

apprenant que le roi avait la petite vérole, ne dura pas longtemps. Leur

espérance ou plutôt leur certitude d'une guérison prochaine ne tarda pas

à s'évanouir, et ils s'aperçurent, après quelques moments de réflexion,

qu'un vieillard de plus de soixante ans, qui a la petite vérole, ne se

porte pas bien, et est dans quelque danger. D'ailleurs, l'état du roi

était même plus fâcheux que ne l'est communément à cette époque celui de

ceux qui ont cette maladie. Son affaissement continuait; il se plaignait

de douleurs sourdes de tête, et l'agitation était excessive malgré

l'abattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La

fièvre, qui était toujours très-considérable, augmentait fréquemment et

par bouffées, et Lemonnier, qui le veillait, en disant qu'il était

comme il devait être, avait bien l'air de ne pas dire ce qu'il pensait.

J'aurais dès lors été fort effrayé de l'état du roi si j'avais pris

quelque intérêt à la conservation de ses jours. Son affaissement, le peu

d'inquiétude qu'il témoignait, lui qui était l'homme du monde le plus

douillet et le plus penaud, me paraissaient la preuve la plus décisive

du danger de son état à ajouter au danger seul de la nature de sa

maladie. MM. d'Aumont et de Bouillon, qui veillaient comme moi, se

montraient d'une grande inquiétude. Ils se donnaient l'un et l'autre

pour aimer le roi tendrement, et s'entretenaient toujours de ses rares

et sublimes qualités. Leur conversation était souvent interrompue par de

tendres et profonds soupirs, par des sanglots, par des gémissements,

et quelquefois aussi par des moments de sommeil; car heureusement leur

inquiétude et leur douleur ne leur ôtaient pas toute faculté de dormir.

Sur le matin, et dans les moments où ils voyaient avec plus d'effroi

l'état du roi, M. de Bouillon, qui, tout en pleurant, venait de

s'éveiller, regarda tendrement La Martinière, et lui avançant les deux

bras: «_Vous voyez bien cela_, lui dit-il, _mon cher La Martinière, ce

sont mes deux bras, c'est certainement ce que j'aime le plus au monde;

eh bien! s'il les fallait pour sauver la vie du roi, je vous dirais: Mon

ami, coupez-les-moi tous les deux; c'est un si bon maître!_» Il est bon

de remarquer, en passant, que ce si bon maître, que ce pauvre M. de

Bouillon aimait tant, ne lui parlait jamais, disait toujours que

c'était une triste et plate espèce, et lui avait, trois ou quatre ans

auparavant, fait défendre, à la réquisition de son père, de paraître à

la Cour, après en avoir dit tout le mal que l'on peut dire de quelqu'un.

Il faut ajouter aussi que ce tendre serviteur du roi, qui l'aimait tant

depuis vingt-quatre heures qu'il était malade, venait le voir environ

huit jours par an quand il était en santé. Il y a des gens qui sont nés

valets; je crois que, sans calomnie, on peut ranger M. de Bouillon dans

cette classe, et cela est assez simple, si, comme on le dit, il est

fils d'un frotteur. M. d'Aumont ne restait pas court aux expressions

de douleur et de regret de M. de Bouillon; il enchérissait encore en

assurance de dévouement, et, à l'offre que faisait l'autre de ses

chers bras, il marquait peu d'étonnement, et disait, avec un verbiage

emphatique et que j'aurais peine à rendre, que si au lieu d'une vie il

en avait quatre, il les perdrait pour racheter celle du roi avec une

satisfaction et un bonheur inimaginables, quoiqu'il priât d'observer

qu'il était fort heureux dans ce monde. J'entendais cette scène dans un

coin, près de ces messieurs, et, trouvant ma sensibilité bien au-dessous

de la leur, je me taisais, et me contentais de ne pas rire. Cependant

les médecins étaient arrivés pour la consultation, et, d'après l'état du

roi et le compte de la nuit, ils avaient opiné pour les vésicatoires;

ils avaient été mis, et quoiqu'en général ces messieurs ne disent pas

leur avis, ils paraissaient peu contents. M. le duc d'Orléans, M. le

prince de Condé, M. de Penthièvre, s'étaient déterminés à garder le roi

et à s'enfermer avec lui. M. le duc de Chartres s'était retiré pour

rester avec M. le Dauphin, pour le voir quand il le pourrait, et M. le

duc de Bourbon avait suivi son exemple. La nuit du roi, qui avait été

mauvaise, fut dite dans Versailles encore plus mauvaise qu'elle n'avait

été réellement, et, hors M. d'Aiguillon, tout le monde croyait le roi

à deux jours de sa mort. La joie était grande parmi les ennemis de sa

maîtresse; on la voyait chassée dans la journée, on voyait tout le

tripot dispersé, anéanti, écrasé, et chacun, se forgeant à son gré sa

chimère la plus agréable, voyait le ministère présent succédé par lui

ou par ses amis. M. le Dauphin, qui s'était montré triste et inquiet la

veille au soir, le paraissait encore davantage le matin. Il s'était,

ainsi que Mme la Dauphine et ses frères, renfermé dans son plus petit

intérieur, et à son service près, qu'il voyait seulement à l'heure de

son lever et de son coucher, il vivait en famille; il voyait aussi un

demi-quart d'heure, à midi et demi, les princes qui ne voyaient pas le

roi. Voilà comme il a passé le temps de la maladie. Il allait avec une

grande exactitude aux prières des quarante heures, toujours avec une

très-bonne contenance, avec un air réellement abattu, et ne prenait part

à rien en public.

La nouvelle de la petite vérole fut se répandre à Paris, et chacun dans

ce premier moment ne douta pas que le roi ne succombât à cette maladie.

L'effet était bien différent dans le peuple que trente ans auparavant,

où le même roi, malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale

un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver la

sienne, et où tout son peuple, d'une voix unanime, lui avait donné,

on ne sait pas trop pourquoi, le beau nom de _Bien-aimé_, dont il n'a

jamais senti la douceur et le prix. Sa philosophie avait fait de grands,

progrès depuis cette époque, et la conduite avilie du roi, les infamies

qui avaient été faites en son nom et auxquelles sa faiblesse apathique

s'était prêtée, avaient fort aidé à cette philosophie. On ne voyait

point dans Paris de gens inquiets courir, s'empresser, s'arrêter, pour

savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme et tranquille, et tout

était joyeux et content. Quoique ce sentiment fût le même à Versailles,

l'air d'inquiétude y était plus général; c'est d'abord le pays du

déguisement, et si le déguisement est permis dans un cas, c'est bien

dans celui où quand on peut, sans blesser l'honneur, cacher ce qu'on

pense, on ne peut pas le faire paraître sans étourderie et sans courir

le risque à peu près sûr d'une Bastille éternelle. On parlait déjà,

quoique vaguement, des sacrements dans tout le château; on disait que

le roi, qui avait tant de religion, allait les demander dès qu'il se

verrait bien malade, ce qui ne pourrait pas manquer d'arriver bientôt.

Mesdames en étaient persuadées, et avaient l'air de le désirer. Elles en

parlaient ainsi, et attendaient le moment où la piété de leur père lui

ferait désirer cette consolation dans sa maladie. Quelque ferme que l'on

soit dans son opinion, quand on y attache un grand prix, et quelque

raison que l'on croie avoir de l'être, on la voit encore avec plaisir

être celle des autres, et cette idée y confirme davantage. Telle était

la position où se trouvaient dans ce moment les ennemis du tripot; la

connaissance qu'ils avaient du goût du roi pour les sacrements, de son

idée sur l'efficacité d'un acte de contrition, et sur le besoin qu'il en

avait, leur persuadait bien qu'on touchait au moment où son amour pour

la religion, ou son envie de donner un bon exemple en ce genre, allaient

lui faire demander son confesseur; mais leur opinion, partagée par

Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la

joie, et cette joie n'était troublée alors par aucune inquiétude. La

tranquillité n'était pas aussi entière en haut. Bordeu y était monté

dans la matinée, et avait fort effrayé la maîtresse. Il lui avait dit

dans ce moment que le roi était assez mal, que sa maladie prenait une

mauvaise tournure, et qu'il lui conseillait de prendre ses arrangements

pour partir bientôt, et pour partir d'elle-même, sans attendre qu'elle

fût renvoyée. La manière de Bordeu est tranchante, assez franche, même

quelquefois dure. Il était médecin de Mme Dubarry depuis sa naissance,

et l'avait vue dans toutes les différentes époques de sa vie. Il

l'amusait par ses contes et par sa gaieté, et avait alors plus de crédit

que personne sur son esprit. C'est encore assez le propre des filles:

les confidences qu'elles sont obligées de faire à leur médecin leur

donnent presque toujours une entière confiance en eux, et on en voit

peu n'en pas raffoler. Les conseils de Bordeu lui firent dans le moment

assez d'impression; mais comme elle était fille dans toute l'acception

du terme, et que les filles ne réfléchissent ni ne calculent, et n'ont

aucune suite, après avoir un instant pleuré, elle dit qu'elle verrait,

et parut peu inquiète de la santé du roi. Ce que je rapporterai de

l'intérieur de Mme Dubarry dans tout le cours de ce récit, je le tiens

de Bordeu, qui m'a toujours assuré me dire la vérité. Elle ne tarda pas

de faire part à M. d'Aiguillon de sa conversation, et de l'inquiétude

où elle était. Celui-ci était instruit de son côté par Lorry, et plus

encore par M. d'Aumont, de l'état du roi, des inquiétudes de la nuit et

de l'opinion générale. Soit qu'il affectât de n'y vouloir pas prendre

part, soit que le si grand intérêt... (_Le reste manque dans la copie._)

_Note_.--Cette Relation avait été imprimée en 1846, à un très-petit

nombre d'exemplaires. En la reproduisant ici, je n'ai eu qu'un but,

c'est de montrer dans un frappant et hideux tableau comment les

monarchies finissent, comment elles sont atteintes en quelque sorte de

gangrène sénile. Louis XIV avait dit, dans ses Instructions au Dauphin,

une belle parole trop méconnue par son indigne petit-fils: «Les empires,

mon fils, ne se conservent que comme ils s'acquièrent: c'est-à-dire par

la vigueur, par la vigilance et par le travail.»

Portraits littéraires, Tome III · 第 42 / 77 题