M. Cousin a eu une heureuse idée, celle de revoir, de retrouver en
quelque sorte son Cours de 18l5 à 1820, et de le donner au public aussi
fidèlement qu'il a pu le ressaisir, mais sans se faire faute au besoin
de suppléer l'éloquent professeur de ce temps-là par le grand écrivain
d'aujourd'hui. Ce premier Cours, en effet, qui marquait l'éclatant début
de M. Cousin dans la carrière de l'enseignement, ne subsistait jusqu'à
présent que dans des rédactions d'anciens élèves qu'on avait pris soin
de recueillir et de publier, il y a quelques années. En s'y reportant
lui-même à son tour, en repassant sur ses anciennes traces, le maître
vient d'y répandre la lumière qui est inséparable de sa plume comme de
sa parole; il n'a pu sans doute rendre à ces premiers canevas tout le
développement et tout le souffle qui s'est évanoui avec l'improvisation
même; mais il a su y mettre partout la précision, la netteté,
l'élégance, indépendamment de quelques riches et neuves portions dont il
les a relevés; il a su faire enfin de cette suite de volumes sérieux un
sujet de vive et intéressante lecture.
On y saisit bien à son point de départ et à son origine la moderne école
philosophique qui est devenue plus tard l'éclectisme, et qui n'était
encore à ce moment que le spiritualisme. Je regrette presque pour elle
qu'elle n'ait pas gardé ce premier nom qui, en la spécifiant d'une
manière moins distinctive, la définissait pourtant avec largeur et
vérité. Il est toujours piquant de revenir après des années sur des
oeuvres d'esprit, sur des écrits ou des discours qui ont eu un grand
éclat et ont exercé une influence décisive. Le plus souvent cette vive
action s'est produite dans des circonstances toutes particulières et sur
des questions très-déterminées. Ainsi ces leçons de 1815 à 1820, qui
firent véritablement révolution dans la philosophie française, n'avaient
ni l'étendue ni la généralité dont M. Cousin a fait preuve depuis,
et pourtant elles ont plus agi peut-être qu'aucune des portions
subséquentes de son enseignement. C'est qu'alors toute parole portait
coup, et entrait pour ainsi dire dans le vif. Ce qui a pu sembler depuis
partie gagnée était d'abord un combat pied à pied, et chaque point à
emporter voulait un assaut.
Il faut bien se représenter l'état des doctrines en France au moment où
M. Cousin, âgé de vingt-quatre ans à peine, monta dans la chaire de
M. Royer-Collard et agita le flambeau. La philosophie du dix-huitième
siècle, malgré la reprise catholique de 1803, semblait fermement assise:
cette philosophie qui avait parcouru toutes ses phases et pénétré toutes
les sphères, évincée du monde politique par l'Empire, irritée bien
plutôt qu'effrayée du rétablissement des autels, restait maîtresse en
théorie. Elle dominait les sciences physiques et s'y appuyait; elle
siégeait aux plus hautes régions de l'astronomie avec Laplace; elle
régnait à l'Institut par les brillants travaux de Cabanis, surtout
par les analyses rigoureuses et en apparence définitives de Tracy; en
morale, elle était arrivée à rédiger son Catéchisme avec Saint-Lambert
et Volney. A vrai dire, quand une philosophie en est arrivée là, quelles
qu'aient pu être sa valeur et sa vérité au point de départ, il est temps
qu'elle finisse et soit détrônée; car toute philosophie, digne de ce
nom, n'existe qu'à la condition d'être sans cesse en question, sur le
qui-vive, et de recommencer toujours. I1 y a même des moments où j'ai
tant de respect pour la philosophie, que je crois qu'elle n'existe
véritablement que chez celui qui la trouve, et qu'elle ne saurait ni se
transmettre ni s'enseigner. Quoi qu'il en soit, la doctrine du XVIIIe
siècle en était à ce moment extrême et définitif où l'on se croit
le plus sûr de soi et où l'on est le plus près d'être frappé. Dans
l'enseignement public, elle n'était guère de nature à être ouvertement
et franchement professée. Un homme d'esprit, aimable, disert, légèrement
sceptique, s'était avisé d'un compromis heureux qui, sans satisfaire les
idéologues sévères, n'était pas fait non plus pour les alarmer. M.
La Romiguières avait trouvé un biais élégant et juste qui parait aux
difficultés et pourvoyait aux convenances. C'était un système honorable,
spécieux, surtout bien rédigé, et l'on aime tant les bonnes rédactions
en France! Ceux qui croyaient qu'il faut aux jeunes gens une philosophie
quelconque comme une rhétorique, n'avaient rien de mieux à demander et
devaient être contents. Mais l'esprit humain ne se comporte pas ainsi;
il est impatient et même un peu séditieux de sa nature, il ne sait pas
se tenir tranquille au gré des régnants. M. Royer-Collard le premier
s'insurgea; ce ne fut pourtant pas une attaque de front. En 1811, cet
esprit original, appelé à professer au sein de la Faculté des Lettres,
prit position sur une question très-particulière à l'école écossaise,
et il en tira parti pour renouveler l'observation psychologique. Son
enseignement circonscrit, profond et analytique, forma des maîtres; mais
à M. Cousin il était réservé d'enflammer à la fois et les jeunes
maîtres et le jeune public. En montant en 1815 dans la chaire de M.
Royer-Collard, M. Cousin mit d'abord le pied dans la trace exacte de son
respectable devancier; il se rattacha comme lui à Reid, mais il n'était
pas homme à s'y tenir. L'esprit de M. Cousin, en effet, est aussi
empressé par nature à s'étendre, que celui de M. Royer-Collard était
appliqué à se restreindre; ce dernier mit toujours une bonne moitié de
sa force à contenir l'autre moitié. C'était une habitude chrétienne et
port-royaliste qu'il avait retenue, même alors qu'il se confiait dans
la souveraineté de la raison. Aussi l'éclectisme, qui tint toujours à
honneur de le proclamer et de le révérer, eut-il sans doute, en certains
moments, quelque peine à lui faire accepter toutes les aventures et
les conquêtes dont l'éclat devait être réversible jusque sur lui. Le
Christophe Colomb ne fut en rien désavoué cette fois; mais il put bien
avoir besoin de toute sa piété ingénieuse et révérencieuse pour que l'on
consentît, sans trop gronder, à recevoir de ses mains un monde.
On distingue avec précision dans ce premier Cours par quelle racine
principale l'enseignement de M. Cousin se rattache à celui de M.
Royer-Collard, et à quel endroit juste il s'en sépare et s'émancipe pour
faire tige à son tour. Dès le premier jour, et lors même que la jeune
parole n'aspire encore qu'à continuer celle du grave prédécesseur, on
y sent courir un principe d'ardeur et de zèle qui était de nature à se
communiquer aussitôt et à électriser les esprits. «Elle ne s'élève pas
encore bien haut, a dit M. Cousin de cette philosophie première, mais on
sent qu'elle a des ailes.» Elle en eut en effet dès sa naissance;
dans ce premier Discours d'ouverture du 7 décembre 1815, où Reid
très-amplifié apparaît comme un grand régénérateur et comme celui qui
est venu mettre fin au règne de Descartes, dans ce Discours où éclatent
à tout instant une parole et un souffle plus larges que la méthode même
qui y est proclamée, on croit entendre encore les applaudissements qui
durent saluer cette péroraison pathétique par laquelle, au lendemain
des Cent-Jours et avant l'expiration de cette brûlante année, le
métaphysicien ému se laissait aller à adjurer la jeunesse d'alors:
«C'est à ceux de vous dont l'âge se rapproche du mien que j'ose
m'adresser en ce moment; à vous qui formerez la génération qui s'avance;
à vous l'unique soutien, la dernière espérance de notre cher et
malheureux pays. Messieurs, vous aimez ardemment la patrie: si vous
voulez la sauver, embrassez nos belles doctrines. Assez longtemps nous
avons poursuivi la liberté à travers les voies de la servitude. Nous
voulions être libres avec la morale des esclaves. Non, la statue de la
Liberté n'a point l'intérêt pour base, et ce n'est pas à la philosophie
de la sensation et à ses petites maximes qu'il appartient de faire les
grands peuples...» Ainsi la liberté politique était invoquée en aide de
la liberté morale par une sorte d'association et d'alliance naturelle
qui n'était pas une confusion.
Ce qui me frappe avant tout, ce qui m'intéresse singulièrement dans ces
premiers développements de la philosophie de M. Cousin, c'est bien moins
encore le fond des doctrines sur lesquelles un esprit naturellement
sceptique comme le mien se sent peu en mesure de prononcer, que le
talent même dont chacun peut se convaincre, et dont l'empreinte brille à
mes yeux tout d'abord. Ce talent individuel, avec son caractère, devient
le fait auquel je m'attache à travers la généralité des choses qu'il
embrasse, et où certainement il se réfléchit.
Je dirai ici tout ce que je pense sur ces premiers programmes que se
tracent à eux-mêmes les grands talents, et je ne ferai pas ma théorie
plus profonde qu'elle ne l'est. Selon moi, au moment où nous entrons
sur la scène de la vie, c'est surtout l'instinct et le sentiment des
facultés que nous portons en nous qui détermine, à notre insu, la
manière dont nous voyons et dont nous entamons les choses. Par exemple,
celui qui se sent poète désire que son époque soit un siècle de poésie,
et il le croit aisément. Celui qui est trempé pour la politique, pour
les combats de tribune, juge volontiers qu'une grande époque de luttes
est arrivée, et il le prend sur ce ton; ainsi plus ou moins de tous.
C'est surtout, en un mot, l'emploi de nos facultés intérieures que, sans
nous en rendre compte, nous cherchons au dehors dans les choses, et qui
nous dirige jusque dans la vue que nous en tirons. Que si cette vue,
d'ailleurs, concorde assez bien avec les circonstances éparses, si
seulement ces circonstances s'y prêtent et que le talent soit doué
d'assez de puissance, non pas pour les créer (à lui seul il n'y
suffirait pas), mais pour les rallier en faisceau, il en résulte les
grands succès.
C'est ce qui arriva pour l'éclectisme. Le mot et la chose se trouvent
dans un Discours d'ouverture de 1816, et M. Cousin en fit la matière
expresse de son enseignement dès 1817. Il a donc raison de revendiquer
l'initiative de cette méthode de philosophie qu'il combina avec celle de
son illustre prédécesseur. Il eut avant tout autre parmi nous, et sans
avoir besoin de l'emprunter à personne, l'idée de compléter et d'animer
la méthode psychologique, celle de l'analyse intérieure, par la
recherche historique. L'inspiration première de l'éclectisme est en
effet bien d'accord avec les instincts naturels et le génie propre de
M. Cousin. Après avoir construit et organisé dans de larges cadres la
science du _moi_ que son prédécesseur s'était borné à approfondir sur
quelques points essentiels, M. Cousin s'est hâté aussitôt d'y pratiquer
des jours et, en quelque sorte, des fenêtres sur toutes les façades. Qui
dit éclectisme suppose la curiosité des opinions du dehors et le goût
des voyages intellectuels. 1816 se trouvait un moment bien choisi pour
inoculer ce goût en France à l'élite de la jeunesse. C'était l'heure où
l'on allait commencer à sortir de chez soi, non plus pour se combattre,
mais pour se connaître.
Aussi, malgré les premiers étonnements et les hauts cris que soulève
toute idée nouvelle, l'éclectisme, servi par la belle parole et
l'infatigable activité de son promoteur, a fait fortune avec les années,
et son nom est devenu celui même de l'école philosophique moderne. J'ai
paru regretter précédemment que ce nom ait prévalu au point d'éclipser
celui de spiritualisme qui s'appliquait mieux au fond et à la nature
des idées. Pour les esprits superficiels et qui jugent sur l'étiquette,
l'éclectisme n'a souvent paru désigner qu'un procédé extérieur qui va
par le monde, quêtant et glanant les vérités à droite et à gauche, sans
les avoir avant tout approfondies en soi. Dans cette prévention légère
on ne tient nul compte de cette autre méthode et de cette doctrine
d'analyse et de description intérieure qu'institua M. Royer-Collard, que
M. Cousin, en 1816, élargit et exposa, dont M. Jouffroy, depuis, avait
fait son vaste et presque unique domaine, et qui n'a cessé de fournir à
M. Damiron un champ d'observations intimes et délicates. Quel que soit
le jugement à porter sur l'ensemble de cette science et sur les hautes
prétentions qu'elle élève, elle n'est pas représentée dans l'idée
vulgaire qui s'attache au mot d'éclectisme. Ajoutons vite que ce dernier
aspect n'a prévalu si complètement que parce qu'il est le plus riche, le
plus brillant et le plus saisissable pour le grand nombre des esprits.
Comme toute étude d'ailleurs qui porte sur l'histoire, l'éclectisme a sa
réalité, indépendante même de la philosophie particulière à laquelle
il s'appuie. Quand on ne le considérerait, après tout, que comme une
méthode historique pour aborder l'examen des systèmes de philosophie
dans le passé, il faudrait reconnaître qu'il a produit de positifs et
féconds résultats. L'antiquité dans ses grandes écoles, le Moyen-Age et
la Scolastique, la Renaissance et les hardis rénovateurs italiens, ont
été successivement mis en lumière, interprétés selon leur véritable
esprit; et dans ces voies diverses où s'avance chaque jour une studieuse
élite, on retrouve partout à l'origine le passage lumineux, le signal et
l'impulsion du maître.
La publication du Cours de 1817 nous montre l'éclectisme à son premier
état et sous sa première forme. Il n'était pas tel alors que plus tard,
lorsque nous le revîmes en 1828, enhardi par les voyages, perçant
jusqu'à l'Orient et embrassant la conquête du monde. En 1817 il en était
à son essai tout nouveau et à sa sortie du nid. Il ne se proposait pour
premier horizon que la tournée du XVIIIe siècle; mais il la fit tout
d'abord complète, avec largeur, avec précision, avec cette aisance
supérieure qui présage les destinées. Ne faisant remonter la
philosophie, comme science, que jusqu'à Descartes, le jeune professeur
la voyait s'égarant presque aussitôt et ressaisissant seulement la vraie
méthode au commencement du dernier siècle, mais avec des préventions
exclusives dans les différentes écoles qui s'étaient alors partagé
l'Angleterre, la France et l'Allemagne: «Le temps, disait-il, qui
recueille, féconde, agrandit les moindres germes de vérité déposés dans
les plus humbles analyses, frappe sans pitié, engloutit les hypothèses,
même celles du génie. Il fait un pas, et les systèmes arbitraires sont
renversés; les statues de leurs auteurs restent seules debout sur leurs
ruines. La tâche de l'ami de la vérité est de rechercher les débris
utiles qui en subsistent et peuvent servir à de nouvelles et plus
solides constructions.» Après avoir essayé cette méthode, un peu
timidement encore, sur les principaux successeurs de Descartes, M.
Cousin commença de l'appliquer dans toute son étendue aux trois grandes
écoles du XVIIIe siècle, aux Écossais, à Condillac, à Kant. Telles qu'on
les peut lire aujourd'hui, sous cette forme de révision sévère, la suite
de leçons où figurent successivement tant de noms célèbres dans l'ordre
philosophique ou moral, Helvétius, Saint-Lambert, Hutcheson, Smith,
est d'un aimable autant que sérieux intérêt. M. Cousin a pris soin de
compléter et d'orner, avec sa curiosité littéraire actuelle, ses vues
fidèlement reproduites d'alors: des biographies neuves donnent la main
aux analyses; il en résulte pour des parties entières de ce Cours (je
demande pardon du terme de l'éloge) un ensemble tout à fait charmant.
Chacun a pu lire d'ailleurs, soit dans la _Revue des Deux Mondes_, soit
dans le _Journal des Débats_, de grands extraits pleins d'élévation et
d'éloquence sur Dieu, sur le mysticisme, sur le beau. En récrivant de
la sorte ces morceaux pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement
purgés de quelques expressions trop spéciales, et qui sentaient l'école.
Les premiers _Fragments philosophiques_ n'étaient pas entièrement
exempts de cette manière. On éprouvait quelquefois un regret, lorsqu'on
lisait M. Cousin dans ces divers essais de sa jeunesse et qu'on avait
l'honneur de le connaître: cet esprit si libre, si étendu, si dégagé
des formes, n'était pas de tout point représenté dans ces expositions
premières; je ne sais quel mélange d'école y nuisait. La publication
présente a des portions considérables qui satisfont à un de nos voeux
les plus anciens et les plus chers: le talent littéraire de M. Cousin
s'y déploie sans rien s'imposer qui le contrarie.
Il y a quelques écrivains de notre temps, en très-petit nombre qui ont
un don bien rare, ou plutôt une heureuse incapacité: ils ont beau
écrire en courant et improviser, ils ne sont jamais en danger de rien
rencontrer qui soit contre le goût et le génie de la langue. Aucun de
ces mots, aucune de ces formes si aisément habituelles de nos jours, ne
se présente sous leur plume; il semble vraiment qu'ils auraient, pour
les trouver, à faire autant d'efforts que d'autres en devraient mettre à
les éviter. Qu'il y a peu d'écrivains pareils! dira-t-on. J'en citerai
pourtant. Dans la presse quotidienne, tel était Carrel, plume toujours
française et d'une netteté certaine, si rapide, si enflammée qu'elle
fût. Pourquoi ne dirai-je pas que, tout à côté d'ici[289], la plume
excellente de notre ami M. de Sacy est, à sa manière, douée de qualités
littéraires également fermes et sûres? il peut laisser courir son
expression de chaque jour, aucune ambiguïté suspecte ne viendra s'y
mêler: en parlant sa langue forte et saine, il ne fait que parler celle
de sa maison (_gentilitium hoc illi_, disait Pline le Jeune). Eh bien!
M. Cousin de même, dans l'ordre oratoire ou dans les développements de
l'écrivain, n'a qu'à se laisser aller à sa pente et comme à son torrent:
s'il ne se préoccupe d'aucune démonstration philosophique trop spéciale,
il trouvera d'emblée, il parlera ou écrira avec plénitude et de source
cette belle langue du XVIIe siècle qui fait l'objet de nos regrets et de
nos admirations. Cette langue même, cette prose d'un si grand air, avec
l'amplitude de ses tours et jusque dans les détails de son vocabulaire,
semble naturellement la sienne, et, toutes les fois qu'il lui est arrivé
de mêler du Kant au Malebranche, c'est qu'il l'a bien Voulu.
[Note 289: Dans le _Journal des Débats_ où j'écrivais cet article.]
Pascal a dit: «Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien.
C'est que le lieu, l'assistance les échauffe, et tire de leur esprit
plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur.» Les professeurs célèbres
qui ont porté si haut l'honneur de l'enseignement en France sous la
Restauration, ont prouvé qu'ils savaient unir en eux ces deux arts qui
peuvent très-bien se séparer. Ces Cours nourris et brillants qui nous
avaient instruits et charmés au pied de la chaire de M. Villemain, nous
les avons retrouvés dans une lecture attachante et solide, à la fois
semblable et nouvelle. Aujourd'hui voilà M. Cousin qui revient également
sur ses premières traces, pour les fixer et pour se perfectionner, selon
le cachet des talents véritablement littéraires. Aussi cet esprit de
feu qui avait animé sa parole publique ne lui a pas fait défaut dans
la solitude du cabinet, et l'ancien travail refondu en est ressorti
très-vivant.
Et pour que l'aperçu ne soit pas trop incomplet, notez qu'ici, chez
M. Cousin, il n'y a pas seulement le professeur et l'orateur qui fait
concurrence à l'écrivain, il y a le causeur, celui que vous savez, de
tous les jours, de toutes les heures. Or, on a pu le remarquer en maint
exemple, la plupart des hommes qui ont tant de verve en causant, qui
l'ont pour ainsi dire à la minute, la dissipent et ne retrouvent pas,
en écrivant, les mêmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le
talent suffit à la double dépense, que dis-je? dont la double
dépense suffit à peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant,
intarissable.
Entre les illustres professeurs qui, dans les jours laborieux d'alors,
maintinrent à eux trois, au coeur des écoles, l'indépendance et la
dignité de la pensée, il en est un autre que personne assurément
n'oublie et qu'il m'est inutile de nommer[290]. De celui-là, qui échappe
pour le moment à l'appréciation littéraire, mais qu'une curiosité
respectueuse ne saurait, même à ce seul titre, s'empêcher de suivre
en silence et d'observer, il me suffira de dire qu'il a eu cela de
particulier et d'original, que, trempé encore plus expressément par la
nature pour les luttes et pour les triomphes de l'orateur, il y a de
plus en plus aguerri et assoupli sa parole: cette netteté, ce nerf,
cette décision de pensée et d'expression qu'il a sans relâche développés
et qu'il porte si hautement dans les discussions publiques, toutes ces
qualités ardentes et fortes, il semble que ce soit plutôt l'orateur
encore qui, chez lui, les communique et les confère ensuite à
l'écrivain; et si l'on pouvait en telle matière traiter un contemporain
si présent comme on ferait un grand orateur de l'antiquité, on aurait
droit de dire à la lettre que c'est sur le marbre de la tribune, et en y
songeant le moins, qu'il a poli, qu'il a aiguisé son style.
[Note 290: M. Guizot, alors ministre, et de fait chef du Cabinet.]
Me voilà bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractériser en termes
généraux la publication rétrospective de M. Cousin, faire valoir, comme
elle le mérite, cette révision patiente et vive qui témoigne d'un grand
respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant
cette première partie du Cours ainsi rajustée et heureusement rajeunie,
on pouvait se demander si les leçons de 1828-1829, que nous possédons
saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute
la rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûtées et
plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage
et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous
avions à peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a déjà
devancé, et la seconde série est en train de paraître avec les
perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achève
seulement de s'acquitter envers la première.