Nous sommes décidément le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous
lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième fois
le passé. En même temps que l'activité industrielle et l'invention
scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau
et vers l'inconnu, l'activité intellectuelle, qui ne trouve pas son
aliment suffisant dans les oeuvres ni dans les pensées présentes, et qui
est souvent en danger de tourner sur elle-même, se rejette en arrière
pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses
d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier: peu
nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intéresse, que
l'esprit et la curiosité s'y logent, ne fût-ce qu'en passant. De là
ces réimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les
générations nouvelles ont hâte d'apprendre, ce que les autres sont
loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos
lecteurs[278], M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les
nombreux Mémoires du XVIIIe siècle, depuis la Régence jusqu'au
Directoire; c'est une heureuse idée, et qui permettra de revoir au
naturel une époque déjà passée pour plusieurs à l'état de roman.
[Note 278: Des lecteurs du _Journal des Débats_ dans lequel écrit
M. Barrière, et où cet article sur Mme de Staal-Delaunay fut d'abord
inséré.]
Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue
et la publication se tournent aux Mémoires de ce temps-là. Le premier
moment de reprise a été celui même de la renaissance de la société, sous
le Consulat et aux premières années de l'Empire. C'est alors que le
vicomte de Ségur publia les Mémoires de Bezenval, que M. Craufurd publia
ceux de Mme du Hausset, et qu'on vit paraître cette suite de petits
volumes chez le libraire Léopold Collin: _Lettres de Mmes de Villars,
de Tencin, de Mlle Aïssé_, etc., etc. Le second moment a été sous la
Restauration; ici l'intérêt historique et politique dominait. On vit
de longues séries complètes de Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur
la Révolution française; M. Barrière y eut grande part comme éditeur.
Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intérêt de
goût qu'il s'agit, et, selon nous, cette indifférence curieuse n'est
pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses
anciennes impressions et s'en faire de définitives.
Mme de Staal méritait à bon droit d'ouvrir la série, car c'est avec elle
que commencent véritablement le genre et le ton propres aux femmes du
XVIIIe siècle. Un maître éloquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine
de feu qu'il a tracée dès femmes du XVIIe, leur a décerné hautement la
préférence sur celles de l'âge suivant; je le conçois: du moment qu'on
fait intervenir la grandeur, le contraste des caractères, l'éclat des
circonstances, il n'y a pas à hésiter. Qu'opposer à des femmes dont les
unes ont porté jusque dans le cloître des âmes plus hautes que celles
des héroïnes de Corneille, et dont les autres, après toutes les
vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être
célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de
personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne
saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les
femmes du XVIe siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être
effleurées par Brantôme, ni celles du XVIIIe, bien que ce soit l'air du
jour de leur être d'autant plus sévère qu'elles passent pour avoir été
plus indulgentes, ne me paraissent tant à dédaigner. De quoi s'agit-il
en effet, sinon de grâce, d'esprit et d'agrément (je parle de cet
agrément qui survit et qui se distingue à travers les âges)? Or l'élite
des femmes, à ces trois époques, en était abondamment et diversement
pourvue. Cette diversité me rappelle le charmant conte des Trois
Manières, dont chacune, auprès des Athéniens de Voltaire, réussit à son
tour; et s'il y avait une quatrième manière de plaire, il ne faudrait
pas lui chercher querelle. Je pousserais même la licence jusqu'à ne
pas exclure du concours tout d'emblée les femmes du XIXe siècle, si le
moment de les juger était venu. Mais n'en demandons pas tant pour le
quart d'heure, tenons-nous à Mme de Staal-Delaunay et à notre sujet.
Puisque, à propos de femmes, j'ai prononcé ce mot de siècle (terme bien
injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctions
que je crois nécessaires, et sur le classement, autre vilain terme, mais
que je ne puis éviter. Les femmes du XVIe siècle, ai-je dit, ont été
trop mises de côté dans les dernières études qu'on a faites sur les
origines de la société polie: Roederer les a sacrifiées à son idole,
qui était l'hôtel Rambouillet. On reviendra, si je ne me trompe, à ces
femmes du XVIe siècle, à ces contemporaines des trois Marguerite, et qui
savaient si bien mener de front les affaires, la conversation et les
plaisirs: «J'ai souvent entendu des femmes du premier rang parler,
disserter avec aisance, avec élégance, des matières les plus graves,
de morale, de politique, de physique.» C'est là le témoignage que déjà
rendait aux femmes françaises un Allemand tout émerveillé, qui a écrit
son itinéraire en latin, et à une date (1616) où l'hôtel Rambouillet ne
pouvait avoir encore produit ses résultats [279]. Quoi qu'il en soit, le
XVIIe siècle s'ouvre bien en effet avec Mme de Rambouillet, de même
qu'il se clôt avec Mme de Maintenon. Le XVIIIe commence avec Mme la
duchesse du Maine et avec Mme de Staal, de même qu'on en sort par
l'autre Mme de Staël et par Mme Roland: je mets ce dernier nom à
dessein, car il marque tout un avénement, celui du mérite solide et de
la grâce s'introduisant dans la classe moyenne, pour y avoir sa part
croissante désormais. Je sais combien le vrai goût et le plus fin a été
longtemps l'apanage presque exclusif du monde aristocratique; combien,
à certains égards, et malgré tant de changements survenus, il en est
encore un peu ainsi. Il ne devient pas moins évident que plus on va, et
plus l'amabilité sérieuse, la distinction du fond et du ton se trouvent
naturellement compatibles avec une condition moyenne; et le nom de Mme
Roland signifie tout cela. A partir d'elle on a commencé à posséder
comme un droit ce qui n'était guère auparavant qu'une audace et une
usurpation. Les femmes du XVIIIe siècle proprement dit, dont le type
primitif s'est transmis sans altération depuis la duchesse du Maine,
et à travers ces noms si connus de Mme de Staal-Delaunay, de Mmes de
Lambert, du Deffand, de la maréchale de Luxembourg, de Mme Coislin, de
Mme de Créquy, jusqu'à Mme de Tessé et à la princesse de Poix, peuvent
pourtant se partager elles-mêmes en deux moitiés assez distinctes,
celles d'avant Jean-Jacques et celles d'après. Toutes les dernières, les
femmes d'après Jean-Jacques, c'est-à-dire qui ont essuyé son influence
et se sont enflammées un jour pour lui, ont eu une veine de _sentiment_
que les précédentes n'avaient point cherchée ni connue. Celles-ci, les
femmes du XVIIIe siècle antérieures à Rousseau (et Mme de Staal-Delaunay
en offre l'image la plus accomplie et la plus fidèle), sont purement
des élèves de La Bruyère; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont
promptement vérifié par l'expérience. A ce livre de La Bruyère, qui
semble avoir donné son cachet à leur esprit, ajoutez encore, si vous
voulez, qu'elles ont lu dans leur jeunesse _la Pluralité des Mondes_ et
_la Recherche de la Vérité_.
[Note 279: Cet Allemand, qui s'appelait _Juste Zinzerling_, a publié
son voyage sous ce titre: _Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae_...,
1616.]
Mme de Staal commence donc le XVIIe siècle, dans la série des
écrivains-femmes, aussi nettement que Fontenelle l'a fait dans son
genre. Elle était née bien plus tôt qu'on ne croit et que ne l'ont dit
tous les biographes. Un érudit à qui l'on doit tant de rectifications de
cette sorte, M. Ravenel, a éclairci ce point, qui ne laisse pas d'être
important dans l'appréciation de la vie de Mlle Delaunay. Je l'appelle
Mlle Delaunay par habitude, car (autre rectification de M. Ravenel) [280]
elle ne se nommait pas ainsi: son père s'appelait _Cordier_; mais, ayant
été obligé de s'expatrier pour quelque cause qu'on ne dit pas, il
laissa en France sa femme jeune et belle qui reprit son nom de famille
(_Delaunay_), et la fille, à son tour, prit le nom de sa mère qui lui
est resté. La jeune Cordier-Delaunay naquit à Paris le 30 août 1684, et
non pas en 1693, comme on l'a cru généralement. Elle se trouvait
ainsi de neuf ans plus âgée qu'on ne l'a supposé; non pas qu'elle ait
dissimulé son âge; elle n'indique point, il est vrai, dans ses Mémoires,
la date précise de sa naissance (les dates, sous la plume des femmes,
c'est toujours peu élégant); mais elle mentionne successivement dans le
récit de sa jeunesse certaines circonstances historiques qui pouvaient
mettre sur la voie. Il résulte de ces neuf années de plus qu'elle a
_sans les paraître_, que le temps qu'elle passe au couvent et avant son
entrée à la petite cour de Sceaux remplit toute la durée de sa première
jeunesse; qu'elle a vingt-sept ans bien sonnés lorsqu'elle entre chez
la duchesse du Maine, et qu'elle est déjà une personne faite qui pourra
souffrir de sa condition nouvelle, mais qui n'y prendra aucun pli que
celui de la contrainte. Il suit aussi de cette forte avance qu'elle
avait trente-cinq ans lors de ses amours à la Bastille avec le chevalier
de Ménil, et qu'elle ne se maria enfin avec le baron de Staal que dans
sa cinquante et unième année. De là, durant le cours de cette existence
dont la fleur fut si courte et si vite envolée, on voit combien les
choses vinrent peu à point, et l'on comprend mieux dans ce ferme et
charmant esprit, cet art d'ironie fine, ce ton d'enjouement sans gaieté
qui naît de l'habitude du contre-temps.
[Note 280: _Journal de la Librairie_, 1836, feuilleton n° 35, page 3.]
Un mot souvent cité de Mme de Staal donnerait à croire que ses Mémoires
n'ont pas toute la sincérité possible. _Je ne me suis peinte qu'en
buste_, répondit-elle un jour à une amie qui s'étonnait à l'idée qu'elle
eût tout dit. Le mot a fait fortune, et il a fait tort aussi à la
véracité de l'auteur. C'est, selon nous, bien mal le comprendre et tirer
trop de parti d'un trait avant tout spirituel. Mme de Staal était une
personne vraie, et son livre est un livre vrai dans toute l'acception du
mot: ce caractère y paraît empreint à chaque ligne. Après cela, que sur
certains points délicats et réservés elle n'ait pas tout dit: que, par
exemple, ses amours à la Bastille avec le chevalier de Menil aient été
poussés encore un peu plus loin qu'elle n'en convient, il n'y a rien là
que d'assez vraisemblable, et raisonnablement on ne saurait demander
à une femme, sur ce chapitre, d'être plus sincère, sans la forcer à
devenir inconvenante. Le lecteur, ce semble, peut faire sans beaucoup
d'effort le reste du chemin, pour peu qu'il en ait envie. Lemontey a
cherché grande malice dans quelques mots d'elle sur l'abbé de Chaulieu,
lorsqu'elle le va voir en sortant de la Bastille, et qu'elle le trouve
si différent de ce qu'il était par le passé: «Il étoit déjà fort mal,
dit-elle, de la maladie dont il mourut trois semaines après. Je le vis,
et je remarquai combien, dans cet état, _ce qui nous est inutile_ nous
devient indifférent.» Lemontey[281] croit apercevoir dans ces quelques
mots une révélation qui échappe; c'est être bien fin. Mais de quelque
utilité que cette personne d'esprit ait pu être dans un autre temps à
l'abbé de Chaulieu plus que septuagénaire, ce n'est pas sur ce genre
d'aveu que je fais porter le plus ou moins de sincérité d'un auteur
femme dans les Mémoires qu'elle, écrit. Cette sincérité est d'un autre
ordre; elle consiste dans les sentiments qu'on exprime, dans l'ensemble
des jugements et des vues; ne pas se louer directement ni indirectement,
ne pas se surfaire, ne pas s'embellir; s'envisager soi et autrui à un
point juste et l'oser montrer. Et quel livre réussit mieux que celui
de Mme de Staal à rendre exactement cette parfaite et souvent cruelle
justesse d'observation, ce sentiment inexorable de la réalité? C'est
elle qui a dit cette parole durable: «Le vrai est comme il peut, et n'a
de mérite que d'être ce qu'il est.» Aussi ses Mémoires sont au contraire
des romans qu'on rêve, et ils vont comme la vie, en s'attristant.
[Note 281: Dans sa Notice sur Chaulieu.]
Une âme noble, élevée et stoïque jusqu'en ses faiblesses, un esprit
ferme et délié s'y marquent en traits nets et fins. On y admire une
sûreté d'idées et de ton qui ne laisse pas d'effrayer un peu; il y a
si peu de superflu qu'on est tenté de se demander s'il y a tout le
nécessaire. Le mot de sécheresse vient à l'esprit; mais, à la réflexion,
on est réduit à se dire, dans la plupart des cas, que c'est tout
simplement parfait et définitif. Jamais sa plume ne tâtonne, jamais elle
n'essaie sa pensée; elle l'arrête et l'emporte du premier tour. Il y a
bien de la force dans ce peu d'effort. Pline le Jeune a coutume, dans
l'éloge qu'il fait de certains écrivains, d'unir ensemble, comme se
tenant étroitement entre elles, deux qualités, _vis, amaritudo_, cette
_vigueur_ qui naît et se trempe d'une secrète _amertume_; Mlle Delaunay
(on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir Mme
Dacier) possédait cette vigueur-là. Fréron, rendant compte des Mémoires
dans son _Année littéraire_ [282], a très-bien remarqué qu'on peut lui
appliquer à elle-même ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine: «Son
esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle
invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un
miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.»
Selon moi pourtant, la comparaison du miroir ne grave pas assez pour
ce qui est de Mlle Delaunay; le trait des objets, dès qu'elle les a
réfléchis, reste comme passé à une légère _eau-forte_. Grimm, dans sa
_Correspondance_ (15 août 1755), louant également ces Mémoires, dit que,
«la prose de M. de Voltaire à part, il n'en connaît pas de plus agréable
que celle de Mme de Staal.» C'est vrai; pourtant cette prose, bien que
d'une netteté si agréable et si neuve, ne ressemble point à celle de
Voltaire, la seule véritablement courante et légère. La simplicité de
diction de Mme de Staal est tout autrement combinée. Mais que fais-je? A
quoi bon m'aller inquiéter de Grimm et de ses à-peu-près, lorsque, dans
les volumes de la plus délicate et de la plus délicieuse littérature
qu'ait jamais produite la Critique française, nous possédons le jugement
et la définition qu'a donnée M. Villemain de cette manière et de cette
nuance de style dont Mme de Staal nous offre la perfection?
[Note 282: Tome VI, de l'année 1755, page 221.]
En ce qui touche la personne, l'illustre critique s'est montré plus
sévère; il a cru voir jusqu'à travers les peintures railleuses de la
femme d'esprit ce qu'il appelle _le pli de sa condition_: «C'est une
soubrette de cour, mais une soubrette.» Mlle Delaunay a-t-elle mérité ce
piquant revers? et ce _caractère indélébile de femme de chambre_, comme
elle le qualifie amèrement, est-il donc si indélébile qu'il la suive
jusque dans les productions de sa pensée? Rien de moins fondé, selon
moi, qu'un semblable jugement, rien de plus injuste. Nous avons vu qu'il
était déjà tard pour elle lorsqu'elle entra chez la duchesse du Maine,
et que ce n'était plus une si jeune fille ni si aisée à déformer. Sa
première éducation avait été solide, recherchée, brillante; ce couvent
de Saint-Louis à Rouen, où elle passa ses plus belles années, était
«comme un petit État où elle régnoit souverainement.» Elle aussi,
elle avait eu sa cour, sa petite cour de Sceaux dans ce couvent de
Saint-Louis où M. Brunel, M. de Rey, l'abbé de Vertot étaient à ses
pieds, et où ces bonnes dames de Grieu n'avaient d'yeux que pour elle:
«Ce qu'on faisoit pour moi me coûtoit si peu, dit-elle, qu'il me
sembloit être dans l'ordre naturel. Ce ne sont que nos efforts pour
obtenir quelque chose, qui nous en apprennent la valeur. Enfin j'avois
acquis, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands: cela m'a
servi depuis à les excuser en eux.» Ainsi élevée, ainsi traitée jusqu'à
l'âge de vingt-six ans sur le pied d'une perfection et d'une merveille,
lorsqu'elle tomba plus tard en servitude, ce fut comme une petite Reine
déchue, et elle en garda les sentiments, «persuadée qu'il n'y a que nos
propres actions qui puissent nous dégrader,» dit-elle; aucun fait de sa
vie n'a démenti cette généreuse parole. L'inconvénient pour elle de sa
première éducation et de cette culture exclusive, c'eût été plutôt,
comme elle l'indique assez véridiquement, d'offrir une teinture
scientifique un peu marquée, d'aimer à régenter, à _documenter_ toujours
quelqu'un auprès de soi, comme cela est naturel à une personne qui a lu
l'_Histoire de l'Académie des Sciences_, et qui a étudié la géométrie.
Encore faudrait-il observer, dans la plupart des passages qu'on cite à
l'appui de ce défaut, que c'est elle-même qui s'y dénonce à plaisir et
qui fait gaiement les honneurs de sa personne. Plus d'un lecteur, à ces
endroits, n'a pas vu qu'il y a chez elle un sourire.
Le commencement des Mémoires est d'une grâce infinie et tient du roman;
c'est ainsi que la vie se dessine d'abord _avant le charme cessé_,
avant l'illusion évanouie. Le séjour au château de Silly chez une amie
d'enfance, l'arrivée du jeune marquis, son indifférence naturelle, la
scène de la charmille entre les deux jeunes filles qu'il entend sans
être vu, sa curiosité qui s'éveille bien plus que son désir, l'émotion
de celle qui s'en croit l'objet, son empire toutefois sur elle-même, la
promenade en tête à tête où l'astronomie vient si à propos, et cette
jeune âme qui goûte l'austère douceur de se maîtriser, cette suite
légère compose tout un roman touchant et simple, un de ces souvenirs
qui ne se rencontrent qu'une fois dans la vie, et où le coeur lassé se
repose toujours avec une nouvelle fraîcheur. Ce ne sont que des riens,
mais comme ils sont vrais, comme ils tiennent aux fibres secrètes, à
celles de chacun! «Le sentiment qui a gravé ces petits faits dans ma
mémoire m'en a conservé, dit l'auteur, un souvenir distinct.» Même en
les dépeignant, voyez comme sa sobriété se retrouve! elle ne se permet
qu'une esquisse pure et discrète, un trait délicieux et encore arrêté,
fidèle expression de ce sentiment trop contraint! M. de Silly pourtant
est bien l'homme qu'elle a le plus véritablement aimé. Avec quelle
vivacité passionnée elle nous fait assister à son premier départ! «Mlle
de Silly fondoit en larmes quand il nous dit adieu; je dérobai les
miennes à ses regards plus curieux qu'attendris; mais lorsqu'il eut
disparu, je crus avoir cessé de vivre. Mes yeux accoutumés à le voir ne
regardoient plus rien. Je ne daignois parler, puisqu'il ne m'entendoit
pas; _il me semble même que je ne pensois plus_.» Notons ce dernier
trait; il rappelle le vers de Lamartine s'adressant à la Nature:
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Mais chez Mlle Delaunay la gradation finit par la _pensée_. Cette
absence de la pensée est le plus violent symptôme, en effet, pour une
âme de philosophe, pour quiconque a commencé par dire: _Je pense, donc
je suis_. Ce qu'elle ajoute ne prête pas moins à l'observation: «Son
image fixe remplissoit uniquement mon esprit. Je sentois cependant
que chaque instant l'éloignoit de moi, et _ma peine prenoit le même
accroissement que la distance qui nous séparait_.» Nous surprenons ici
le défaut; cette peine qui croît en _raison directe_ de la distance,
c'est plus que du philosophe, c'est bien du géomètre; et nous concevons
que M. de Silly ait pu dire à sa jeune amie dans une lettre qu'elle
nous transcrit: «Servez-vous, je vous «prie, des expressions les plus
simples, et surtout ne faites «aucun usage de celles qui sont propres
aux sciences.» En homme du monde, et plein de tact, il avait mis d'abord
le doigt sur le léger travers.
Ce ne sont là, du reste, que des intentions, à temps réprimées, qui
affectent à peine une diction exquise et de la meilleure langue. Quand
le marquis revient peu après à Silly, la fleur du sentiment avait déjà
reçu en elle quelque dommage; la réflexion avait parlé. Ce fut donc un
printemps bien court dans la vie de Mlle Delaunay que ces premiers mois
d'enchantement; le parfum en fut pourtant assez profond pour remplir son
âme durant ces jeunes années les plus exposées, et pour la préserver
alors de toute autre atteinte. Elle avait bien vingt-trois ou
vingt-quatre ans déjà, lorsqu'elle vit pour la première fois M. de
Silly, et il en avait trente-six ou trente-sept. Son caractère ambitieux
et sec parut se dessiner de plus en plus en avançant; Grimm prétend
qu'il était pédant et peu aimable; il nous apprend que des mécomptes
d'ambition lui troublèrent finalement la tête, au point qu'il se jeta
par une fenêtre et se tua. Mme de Staal avait glissé sur cet affreux
détail; mais elle l'avait trouvé aimable jusque dans les dernières
années, et, malgré les erreurs de l'intervalle, elle n'avait pas cessé
de rester soumise à l'ancien prestige. Elle poussa même l'amitié, dans
une violente crise de passion qui le bouleversa, jusqu'à l'assister à
titre de _médecin-moraliste_, je ne trouve pas de terme plus approprié:
les lettres qu'elle lui écrit tiennent à la fois du directeur et du
médecin. Elles sont d'une expérience consommée, d'une haute sagesse, et
charmantes encore jusque dans le suprême désabusement. Comme tous les
vrais médecins, elle sait bien mieux l'état véritable du malade que
les moyens d'y remédier; elle n'y peut opposer que des palliatifs, et
elle-même alors elle le dirigeait vers l'ambition: «J'avois bien espéré,
lui écrivait-elle, du temps et de l'absence; mais il semble qu'ils n'ont
rien produit, et que infinie le mai est empiré. La seule ressource que
j'imagine seroit une occupation forte et satisfaisante par la dignité de
l'objet: l'amour n'en a point de telles. Je voudrois que l'ambition vous
en pût offrir. Vous n'êtes pas fait pour vivre sans passions; de légers
amusements ne peuvent nourrir un coeur aussi dévorant que le vôtre.
Tâchez donc de trouver un objet plus vaste que sa capacité, sans
cela vous éprouverez toujours les dégoûts qu'inspire tout ce qui est
médiocre.» C'est ainsi qu'elle le jugea jusqu'à la fin. Était-ce un
reste d'illusion?--M. de Silly mourut le 19 novembre 1727; il était
lieutenant-général des armées du Roi[283].
[Note 283: Il faut voir sur M. de Silly l'admirable note de
Saint-Simon dans ses additions au _Journal_ de Dangeau, tome X, page
110.]
Si M. de Silly nous représente le héros de la première partie des
Mémoires, celui de la seconde est certainement M. de Maisonrouge, ce
lieutenant de roi à la Bastille, le parfait modèle des passionnés et
délicats amants. Il est bien à Mme de Staal, qui l'avait si cruellement
sacrifié à ce maussade chevalier de Ménil, de l'avoir en même temps
vengé d'elle par l'intérêt qu'elle répand sur lui et par le coloris
affectueux dont elle l'environne. Hélas! au moment où elle apprécie le
mieux le dévouement et les mérites du pauvre Maisonrouge, c'est l'autre
encore qu'elle regrette; avec une âme si ferme, avec un esprit si
supérieur, misérable jouet d'une indigne passion, elle fuit qui la
cherche, et cherche qui la fuit, selon l'éternel _imbroglio_ du coeur.
Oh! que cela lui donnait bien le droit de dire, comme plus tard, et
revenue des orages, elle l'écrivait dans une lettre à M. de Silly: «N'en
déplaise à Mme de..., qui traite l'amour si méthodiquement, chacun y
est pour soi, et le fait à sa guise. Je suis étonnée qu'une personne si
vénérable ne regarde pas les passions comme des égarements d'esprit, qui
ne sont point susceptibles de l'ordre qu'on y veut admettre. Je trouve
les préceptes ridicules sur cette matière, et j'aimerois presque autant
qu'on voulût mettre en règle la manière dont les frénétiques doivent
extravaguer.»
J'ai dit de Mme de Staal qu'elle était comme le premier élève de
La Bruyère, mais un élève devenu l'égal du maître; nul écrivain ne
fournirait autant qu'elle de pensées neuves, vraies, irrécusables, à
ajouter au chapitre _des Femmes_, de même qu'elle a passé plus de trente
ans de sa vie à pratiquer et à commenter le chapitre _des Grands_. Elle
les observait à l'aise et aussi à ses dépens dans cette petite cour
de Sceaux, absolument comme on observe de gros poissons dans un petit
bassin: «Les Grands, écrivait-elle à Mme du Deffand, à force de
s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est
une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la
philosophie.»
Les scènes avec la duchesse de La Ferté et les aventures à Versailles
sont d'un excellent comique et du meilleur goût, du plus franc, du plus
simple; cela va de pair avec la plaisanterie des _Mémoires de Grammont_.
Les premières séances comme femme de chambre à la toilette de la
duchesse du Maine sont aussi fort plaisantes. Dans cet art enjoué de
raconter, Mme de Staal est _classique_, et définitivement, si elle se
jugeait aujourd'hui, elle n'aurait pas tant à se plaindre du sort.
Elle n'a point été aimée de qui elle aurait voulu, elle n'a pas eu sa
jeunesse remplie à souhait, elle a souffert: beaucoup d'autres sont
ainsi, mais elle a eu avec les années la satisfaction de la pensée et
les jouissances réfléchies de l'observation; elle a vu juste, et il
lui a été donné de le rendre. Si elle a manqué plus d'un à-propos de
destinée, elle a rencontré du moins celui de l'esprit, de la langue et
du goût. Ses moindres mots sont entrés dans la circulation de la société
et dans les richesses d'esprit de la France. Il y a plus: par sa noble
conduite dans une conspiration chétive, elle aura désormais une ligne
dans toute histoire. Combien d'hommes politiques qui se croient de
grands hommes, et qui s'agitent toute leur vie, n'en obtiendront pas
tant!
Cette satisfaction tardive, ce triomphe posthume furent achetés bien
cher sans doute. La correspondance de Mme de Staal avec Mme du Deffand
trahit les misères du fond sous la forme toujours agréable; on y suit
l'habitude de l'esprit et l'ironique gaieté persistant à travers une
existence sans plaisir et comblée d'ennui. Les scènes railleuses où
apparaissent Mme du Châtelet et Voltaire jettent au passage une variété
pleine d'éclat. Cette correspondance est la vraie conclusion des
Mémoires. Quoi qu'en ait dit un critique (Fréron), Mme de Staal a bien
fait de ne pas les prolonger et de ne pas s'étendre sur les années
finissantes. Il est un degré d'expérience et de connaissance du fond,
passé lequel il n'y a plus d'intérêt à rien, pas même au souvenir; il
faut se hâter, à cet endroit-là, de tirer la barre, et fermer à jamais
le rideau. Qu'aurait-on dorénavant à dire au monde, là où l'on en est à
se dire à soi-même: «De quoi peut-on véritablement se soucier quand on
y regarde de près? Nous ne devons nos goûts qu'à nos erreurs. Si
nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont, loin de nous
passionner pour elles, à peine en pourrions-nous faire le moindre
usage.» C'est ce qu'écrivait Mme de Staal dans l'intimité, et en ses
meilleurs jours elle ajoutait: «Ma santé est assez bonne, ma vie douce,
et, à l'ennui près, je suis assez bien. Cet ennui consiste à ne rien
voir qui me plaise, et à ne rien faire qui m'amuse; mais quand le corps
ne souffre pas et que l'esprit est tranquille, on doit se croire heureux
[284].»
[Note 284: Lettres au marquis de Silly.]
Un jour, après sa sortie de la Bastille et avant de s'être tout à fait
résignée au joug, Mlle Delaunay avait projeté de s'en retourner vivre à
son petit couvent de Saint-Louis à Rouen; où elle avait passé ses seules
années de bonheur. Elle y fît un petit voyage, mais s'en revint au plus
vite. Les femmes du XVIIe siècle, après les orages du monde, retournent
volontiers au couvent et y meurent; les femmes du XVIIIe ne le peuvent
plus.
Après les lettres à Mme du Deffand, celles de Mme de Staal à M.
d'Héricourt, moins traversées de saillies, donnent une idée peut-être
plus triste encore et plus vraie de sa manière finale d'exister. Sa
santé diminue, sa vue baisse, et pour peu qu'elle vive, elle est en
train de devenir tout à fait aveugle comme son amie Mme du Deffand.
Cependant les sujétions, les dégoûts auprès d'une princesse dont les
caprices ne s'embellissent pas en vieillissant, rendent insupportable un
lien qu'on ne parvient point à briser; il faut traîner jusqu'au bout sa
chaîne. _Je vois les maux_, dit-elle, _et je ne les sens plus_. C'est là
son dernier oreiller. A un retour de printemps, il lui échappe ce mot
terrible: «Quant à moi, je ne m'en soucie plus (de printemps!); je suis
si lasse de voir des fleurs et d'en entendre parler, que j'attends avec
impatience la neige et les frimas.» Il n'y a plus rien après une telle
parole.
Elle avait soixante-six ans, lorsqu'elle mourut le 15 juin 1750. A peine
la duchesse du Maine fut-elle morte a son tour, qu'on se disposa à
publier les Mémoires: ils parurent en 1755; on n'attendit même pas que
le baron de Staal eût disparu. On n'y regardait pas de si près en ce
temps-là, quand il s'agissait de s'assurer les plaisirs de l'esprit. Le
livre obtint aussitôt un prodigieux succès. Fontenelle pourtant, qui
vivait encore, fut très-surpris en le lisant: «J'en suis fâché pour
elle, dit-il; je ne la soupçonnois pas de cette petitesse. Cela est
écrit avec une élégance agréable, mais cela ne valoit guère la peine
d'être écrit.» Trublet lui répondait que toutes les femmes étaient de
cet avis, mais que tous les hommes n'en étaient pas. Trublet avait
raison, et Fontenelle se trompait; il était trop voisin de ces choses
qu'il trouvait petites, pour en bien juger. Ces Mémoires, en effet, sont
une image fidèle de la vie. Nous n'avons personne été élevés au couvent,
nous n'avons pas vécu à la petite cour de Sceaux; mais quiconque a
ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque
aussitôt ce premier charme se défleurir et la fraîcheur s'en aller au
souffle de l'expérience, puis la vie se faire aride en même temps que
turbulente et passionnée, jusqu'à ce qu'enfin cette aridité ne soit plus
que de l'ennui, celui-là, en lisant ces Mémoires, s'y reconnaît et dit à
chaque page: C'est vrai. Or, c'est le propre du vrai de vivre, quand
il est revêtu surtout d'un cachet si net et si défini. Huet (l'évoque
d'Avranches) nous dit qu'il avait coutume, chaque printemps, de relire
Théocrite sous l'ombrage renaissant des bois, au bord d'un ruisseau et
au chant du rossignol: il me semble que les Mémoires de Mme de Staal
pourraient se relire à l'entrée de chaque hiver, à l'extrême fin
d'automne, sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles déjà
séchées.