SCÈNE III

Appartement dans la maison de Pauline.

_Entrent_ LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA, CAMILLO, PAULINE,

COURTISANS _et suite_.

LÉONTES.--O sage et bonne Pauline! quelles grandes consolations j'ai

reçues de vous!

PAULINE.--Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi, je le faisais dans

de bonnes intentions. Quant à mes services, vous me les avez bien payés;

l'honneur que vous m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure

avec votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de vos

royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits que ma vie ne

pourra jamais assez reconnaître.

LÉONTES.--Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. Mais nous

sommes venus pour voir la statue de notre reine; nous avons traversé

votre galerie en regardant avec plaisir toutes les curiosités qu'elle

présente; mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y

chercher, la statue de sa mère.

PAULINE.--Comme de son vivant elle n'eut point d'égale, je suis

persuadée aussi que sa ressemblance inanimée surpasse tout ce que vous

avez jamais vu, et tout ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi

je la tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir la vie

aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la mort. Regardez,

et avouez que c'est beau. _(Pauline tire un rideau et découvre une

statue._) J'aime votre silence, il prouve mieux votre admiration.

Mais parlez pourtant, et vous le premier, mon souverain, dites,

n'approche-t-elle pas un peu de l'original?

LÉONTES.--C'est son attitude naturelle! Cher marbre, fais-moi des

reproches, afin que je puisse dire: oui, tu es Hermione:--ou plutôt,

c'est bien mieux toi encore dans ton silence; car elle était aussi

tendre que l'enfance et les grâces.--Mais cependant, Pauline, Hermione

n'était pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la

représente.

POLIXÈNE.--Oh! non, de beaucoup.

PAULINE.--C'est ce qui prouve encore plus l'excellence de l'art du

statuaire, qui laisse écouler seize années, et la représente telle

qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.

LÉONTES.--Comme elle aurait pu vivre pour me procurer des consolations

aussi vives que la douleur dont elle me perce l'âme aujourd'hui. Oh!

voilà son maintien et son air majestueux (plein de vie alors, comme

il est là glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis

honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été plus dur que lui?--O

noble chef-d'oeuvre! il y a dans ta majesté une magie, qui évoque dans

ma mémoire tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont

l'admiration fait une seconde statue.

PERDITA.--Et permettez-moi, sans dire que c'est une superstition, de

tomber à ses genoux et d'implorer sa bénédiction.--Madame, chère reine,

qui finîtes lorsque je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette

main à baiser.

PAULINE.--Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout nouvellement; les

couleurs ne sont pas sèches.

CAMILLO.--Seigneur, vous n'avez que trop cruellement ressenti le chagrin

que seize hivers n'ont pu dissiper, qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à

peine est-il de bonheur qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de

chagrin qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.

POLIXÈNE, _au roi_.--Chère frère, permettez que celui qui a été la cause

de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter autant de chagrin qu'il en

peut prendre lui-même pour sa part.

PAULINE.--En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir que la vue de ma

pauvre statue vous eût fait tant d'impression (car ce marbre est à moi),

je ne vous l'aurais pas montrée.

(Elle va pour fermer le rideau.)

LÉONTES.--Ne tirez point le rideau.

PAULINE.--Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: peut-être votre

imagination en viendrait-elle à penser qu'elle se remue.

LÉONTES.--Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me semble que déjà...

Quel est cet homme qui l'a faite? Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas

qu'elle respire, et que le sang circule en effet dans ses veines?

POLIXÈNE.--C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie même semble animer

ses lèvres.

LÉONTES.--Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant est grande

l'illusion de l'art!

PAULINE.--Je vais fermer le rideau: mon seigneur est déjà si transporté

qu'il va croire tout à l'heure qu'elle est vivante.

LÉONTES.--O ma chère Pauline! faites-le-moi croire pendant vingt années

de suite; il n'est point de raison sage dans ce monde qui puisse égaler

le plaisir de ce délire. Laissez-moi la voir.

PAULINE.--Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir causé tant

d'émotion; mais je pourrais vous affliger encore davantage.

LÉONTES.--Faites-le, Pauline; car cette tristesse a autant de douceur

que les plus grandes consolations.--Eh quoi! il me semble qu'il sort de

sa bouche un souffle: quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine!

Que personne ne rie; mais je veux l'embrasser.

PAULINE.--Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon de ses lèvres

est encore humide; vous le gâteriez, si vous l'embrassiez, et vous

souilleriez les vôtres de l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?

LÉONTES.--Non, non, pas de vingt ans.

PERDITA.--Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.

PAULINE.--Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle, ou préparez-vous

à un plus grand étonnement. Si vous pouvez en soutenir la vue, je vais

faire mouvoir véritablement la statue, la faire descendre et venir vous

prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant je proteste

qu'il n'en est rien, que je suis aidée des esprits du mal.

LÉONTES.--Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui faire faire, je

serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui

faire dire, je serai satisfait de l'entendre; car il est aussi aisé de

la faire parler que de la faire mouvoir.

PAULINE.--Il faut que vous réveilliez toute votre foi. Allons, demeurez

tous immobiles, ou que ceux qui croiront que j'accomplis quelque oeuvre

illicite se retirent.

LÉONTES.--Commencez; personne ne bougera d'un pas.

PAULINE, _à des musiciens_.--Musique, éveillez-la. Commencez,--il

est temps; descends, cesse d'être une pierre; approche et frappe

d'étonnement tous ceux qui te regardent. Allons, je vais fermer ta

tombe; remue, descends, rends à la mort ce silence obstiné; car la vie

chérie te rachète de ses bras.--Vous le voyez, elle se remue. _(Hermione

descend_.) Ne tressaillez point; ses actions seront saintes comme

l'enchantement que vous tenez pour légitime; ne l'évitez point que vous

ne la revoyiez mourir une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois

la mort.--Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle était jeune,

c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent qu'elle est plus âgée,

c'est elle qui vous prévient.

LÉONTES, _en l'embrassant_.--Oh! sa main est chaude! Si ceci est de la

magie, que ce soit un art aussi légitime que de manger.

POLIXÈNE.--Elle l'embrasse!

CAMILLO.--Elle se suspend à son cou! Si elle appartient à la vie,

qu'elle parle donc aussi!

POLIXÈNE.--Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu, ou comment elle

s'est échappée du milieu des morts?

PAULINE.--Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était vivante, vous

auriez bafoué cette idée comme un vieux conte: mais vous voyez qu'elle

vit, quoiqu'elle ne parle pas encore. Faites attention un petit

moment.--(_A Perdita_.) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre

elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction de

votre mère. (_A Hermione_.) Tournez-vous de ce côté, chère reine, notre

Perdita est retrouvée.

(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)

HERMIONE, _prenant la parole_.--O vous, dieux! abaissez ici vos regards,

et de vos urnes sacrées versez toutes vos grâces sur la tête de ma

fille! (_A sa fille_.) Dis-moi, ma fille, où tu as été conservée? Où tu

as vécu? Comment as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par

Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais en vie, je me

suis conservée pour en voir l'accomplissement.

PAULINE.--Il y aura assez de temps pour cela.--De crainte que les

spectateurs, excités par cet exemple, n'aient l'envie de troubler

votre joie par de pareilles relations,--allez ensemble, vous tous qui

retrouvez en ce moment quelque bonheur: et communiquez à chacun votre

allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me reposer sur quelque

rameau flétri, et là pleurer mon compagnon, que jamais je ne retrouverai

qu'en mourant moi-même.

LÉONTES.--Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez prendre un époux sur

mon consentement, comme je prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un

pacte fait entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez trouvé

mon épouse, mais comment? C'est là la question: car je l'ai vue morte, à

ce que j'ai cru: et j'ai fait en vain plus d'une prière sur son

tombeau. Je n'irai pas chercher bien loin (car je connais en partie ses

sentiments) pour vous trouver un honorable époux.--Avancez, Camillo,

et prenez-la par la main; son mérite et sa vertu sont bien connus,

et attestés encore ici par le témoignage de deux rois.--Quittons ces

lieux.--Quoi? (_A Hermione_.) Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi

tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes soupçons entre

vos chastes regards. (_A Hermione_.) Voici votre gendre, le fils du

roi, qui, grâce au ciel, a engagé sa foi à votre fille.--Chère Pauline,

conduisez-nous dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner

mutuellement et répondre sur le rôle que chacun de nous a joué dans ce

long intervalle de temps depuis l'instant où nous avons été séparés les

uns des autres: hâtez-vous de nous conduire.

(Tous sortent.)

Le conte d'hiver · 第 32 / 33 题