Appartement dans la maison de Pauline.
_Entrent_ LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA, CAMILLO, PAULINE,
COURTISANS _et suite_.
LÉONTES.--O sage et bonne Pauline! quelles grandes consolations j'ai
reçues de vous!
PAULINE.--Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi, je le faisais dans
de bonnes intentions. Quant à mes services, vous me les avez bien payés;
l'honneur que vous m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure
avec votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de vos
royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits que ma vie ne
pourra jamais assez reconnaître.
LÉONTES.--Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. Mais nous
sommes venus pour voir la statue de notre reine; nous avons traversé
votre galerie en regardant avec plaisir toutes les curiosités qu'elle
présente; mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
chercher, la statue de sa mère.
PAULINE.--Comme de son vivant elle n'eut point d'égale, je suis
persuadée aussi que sa ressemblance inanimée surpasse tout ce que vous
avez jamais vu, et tout ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi
je la tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir la vie
aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la mort. Regardez,
et avouez que c'est beau. _(Pauline tire un rideau et découvre une
statue._) J'aime votre silence, il prouve mieux votre admiration.
Mais parlez pourtant, et vous le premier, mon souverain, dites,
n'approche-t-elle pas un peu de l'original?
LÉONTES.--C'est son attitude naturelle! Cher marbre, fais-moi des
reproches, afin que je puisse dire: oui, tu es Hermione:--ou plutôt,
c'est bien mieux toi encore dans ton silence; car elle était aussi
tendre que l'enfance et les grâces.--Mais cependant, Pauline, Hermione
n'était pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
représente.
POLIXÈNE.--Oh! non, de beaucoup.
PAULINE.--C'est ce qui prouve encore plus l'excellence de l'art du
statuaire, qui laisse écouler seize années, et la représente telle
qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.
LÉONTES.--Comme elle aurait pu vivre pour me procurer des consolations
aussi vives que la douleur dont elle me perce l'âme aujourd'hui. Oh!
voilà son maintien et son air majestueux (plein de vie alors, comme
il est là glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis
honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été plus dur que lui?--O
noble chef-d'oeuvre! il y a dans ta majesté une magie, qui évoque dans
ma mémoire tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont
l'admiration fait une seconde statue.
PERDITA.--Et permettez-moi, sans dire que c'est une superstition, de
tomber à ses genoux et d'implorer sa bénédiction.--Madame, chère reine,
qui finîtes lorsque je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette
main à baiser.
PAULINE.--Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout nouvellement; les
couleurs ne sont pas sèches.
CAMILLO.--Seigneur, vous n'avez que trop cruellement ressenti le chagrin
que seize hivers n'ont pu dissiper, qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à
peine est-il de bonheur qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de
chagrin qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.
POLIXÈNE, _au roi_.--Chère frère, permettez que celui qui a été la cause
de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter autant de chagrin qu'il en
peut prendre lui-même pour sa part.
PAULINE.--En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir que la vue de ma
pauvre statue vous eût fait tant d'impression (car ce marbre est à moi),
je ne vous l'aurais pas montrée.
(Elle va pour fermer le rideau.)
LÉONTES.--Ne tirez point le rideau.
PAULINE.--Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: peut-être votre
imagination en viendrait-elle à penser qu'elle se remue.
LÉONTES.--Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me semble que déjà...
Quel est cet homme qui l'a faite? Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas
qu'elle respire, et que le sang circule en effet dans ses veines?
POLIXÈNE.--C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie même semble animer
ses lèvres.
LÉONTES.--Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant est grande
l'illusion de l'art!
PAULINE.--Je vais fermer le rideau: mon seigneur est déjà si transporté
qu'il va croire tout à l'heure qu'elle est vivante.
LÉONTES.--O ma chère Pauline! faites-le-moi croire pendant vingt années
de suite; il n'est point de raison sage dans ce monde qui puisse égaler
le plaisir de ce délire. Laissez-moi la voir.
PAULINE.--Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir causé tant
d'émotion; mais je pourrais vous affliger encore davantage.
LÉONTES.--Faites-le, Pauline; car cette tristesse a autant de douceur
que les plus grandes consolations.--Eh quoi! il me semble qu'il sort de
sa bouche un souffle: quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine!
Que personne ne rie; mais je veux l'embrasser.
PAULINE.--Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon de ses lèvres
est encore humide; vous le gâteriez, si vous l'embrassiez, et vous
souilleriez les vôtres de l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?
LÉONTES.--Non, non, pas de vingt ans.
PERDITA.--Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.
PAULINE.--Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle, ou préparez-vous
à un plus grand étonnement. Si vous pouvez en soutenir la vue, je vais
faire mouvoir véritablement la statue, la faire descendre et venir vous
prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant je proteste
qu'il n'en est rien, que je suis aidée des esprits du mal.
LÉONTES.--Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui faire faire, je
serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
faire dire, je serai satisfait de l'entendre; car il est aussi aisé de
la faire parler que de la faire mouvoir.
PAULINE.--Il faut que vous réveilliez toute votre foi. Allons, demeurez
tous immobiles, ou que ceux qui croiront que j'accomplis quelque oeuvre
illicite se retirent.
LÉONTES.--Commencez; personne ne bougera d'un pas.
PAULINE, _à des musiciens_.--Musique, éveillez-la. Commencez,--il
est temps; descends, cesse d'être une pierre; approche et frappe
d'étonnement tous ceux qui te regardent. Allons, je vais fermer ta
tombe; remue, descends, rends à la mort ce silence obstiné; car la vie
chérie te rachète de ses bras.--Vous le voyez, elle se remue. _(Hermione
descend_.) Ne tressaillez point; ses actions seront saintes comme
l'enchantement que vous tenez pour légitime; ne l'évitez point que vous
ne la revoyiez mourir une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois
la mort.--Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle était jeune,
c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent qu'elle est plus âgée,
c'est elle qui vous prévient.
LÉONTES, _en l'embrassant_.--Oh! sa main est chaude! Si ceci est de la
magie, que ce soit un art aussi légitime que de manger.
POLIXÈNE.--Elle l'embrasse!
CAMILLO.--Elle se suspend à son cou! Si elle appartient à la vie,
qu'elle parle donc aussi!
POLIXÈNE.--Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu, ou comment elle
s'est échappée du milieu des morts?
PAULINE.--Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était vivante, vous
auriez bafoué cette idée comme un vieux conte: mais vous voyez qu'elle
vit, quoiqu'elle ne parle pas encore. Faites attention un petit
moment.--(_A Perdita_.) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction de
votre mère. (_A Hermione_.) Tournez-vous de ce côté, chère reine, notre
Perdita est retrouvée.
(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)
HERMIONE, _prenant la parole_.--O vous, dieux! abaissez ici vos regards,
et de vos urnes sacrées versez toutes vos grâces sur la tête de ma
fille! (_A sa fille_.) Dis-moi, ma fille, où tu as été conservée? Où tu
as vécu? Comment as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais en vie, je me
suis conservée pour en voir l'accomplissement.
PAULINE.--Il y aura assez de temps pour cela.--De crainte que les
spectateurs, excités par cet exemple, n'aient l'envie de troubler
votre joie par de pareilles relations,--allez ensemble, vous tous qui
retrouvez en ce moment quelque bonheur: et communiquez à chacun votre
allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me reposer sur quelque
rameau flétri, et là pleurer mon compagnon, que jamais je ne retrouverai
qu'en mourant moi-même.
LÉONTES.--Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez prendre un époux sur
mon consentement, comme je prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un
pacte fait entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez trouvé
mon épouse, mais comment? C'est là la question: car je l'ai vue morte, à
ce que j'ai cru: et j'ai fait en vain plus d'une prière sur son
tombeau. Je n'irai pas chercher bien loin (car je connais en partie ses
sentiments) pour vous trouver un honorable époux.--Avancez, Camillo,
et prenez-la par la main; son mérite et sa vertu sont bien connus,
et attestés encore ici par le témoignage de deux rois.--Quittons ces
lieux.--Quoi? (_A Hermione_.) Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi
tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes soupçons entre
vos chastes regards. (_A Hermione_.) Voici votre gendre, le fils du
roi, qui, grâce au ciel, a engagé sa foi à votre fille.--Chère Pauline,
conduisez-nous dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner
mutuellement et répondre sur le rôle que chacun de nous a joué dans ce
long intervalle de temps depuis l'instant où nous avons été séparés les
uns des autres: hâtez-vous de nous conduire.
(Tous sortent.)