Appartement dans le palais.
_Entrent_ POLIXÈNE ET CAMILLO.
POLIXÈNE.--Je te prie, cher Camillo, ne m'importune pas davantage; c'est
pour moi une maladie de te refuser quelque chose; mais ce serait une
mort de t'accorder cette demande.
CAMILLO.--Il y a seize années que je n'ai revu mon pays. Je désire y
reposer mes os, quoique j'aie respiré un air étranger pendant la plus
grande partie de ma vie. D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a
envoyé demander: je pourrais apporter quelque soulagement à ses cruels
chagrins, ou du moins j'ai la présomption de le croire; ce qui est un
second aiguillon qui me pousse à partir.
POLIXÈNE.--Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous tes services
passés, en me quittant à présent: le besoin que j'ai de toi, c'est ta
propre vertu qui l'a fait naître; il valait mieux ne te posséder jamais
que de te perdre ainsi: tu m'as commencé des entreprises que personne
n'est en état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour les
mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou emporter avec toi tous
les services que tu m'as rendus. Si je ne les ai pas assez récompensés,
et je ne puis trop les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai encore l'avantage
d'augmenter notre amitié. Je te prie, ne me parle plus de ce fatal pays
de Sicile, dont le nom seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon
frère, avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme tu le
nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer comme de nouveau
la perte qu'il a faite de ses enfants et de la plus vertueuse des
reines.--Dis-moi, quand as-tu vu le prince Florizel, mon fils? Les rois
ne sont pas moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux que de
les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.
CAMILLO.--Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le prince: quelles
peuvent être ses heureuses occupations, c'est ce que j'ignore; mais
j'ai remarqué parfois que, depuis quelque temps il est fort retiré de
la cour, et qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices de
son rang.
POLIXÈNE.--J'ai fait la même remarque que vous, Camillo, et avec quelque
attention: au point que j'ai des yeux à mon service qui veillent sur son
éloignement de la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
dans la maison d'un berger des plus simples, un homme qui, dit-on, d'un
état de néant, est parvenu, par des moyens que ne peuvent concevoir ses
voisins, à une fortune incalculable.
CAMILLO.--J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; il a une fille des
plus rares: sa réputation s'étend au delà de ce qu'on peut attendre, en
la voyant sortir d'une semblable chaumière.
POLIXÈNE.--C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a rapporté. Mais je
crains l'appât qui attire là notre fils. Il faut que tu m'accompagnes en
ce lieu: je veux aller, sans nous faire connaître, causer un peu avec ce
berger, et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je pense,
de tirer de la simplicité de ce paysan le motif qui attire ainsi mon
fils chez lui. Je t'en prie, sois de moitié avec moi dans cette affaire,
et bannis toute idée de la Sicile.
CAMILLO.--J'obéis volontiers à vos ordres.
POLIXÈNE.--Mon bon Camillo!--Il faut aller nous déguiser.
(Ils sortent.)