Un désert de la Bohême voisin de la mer.
ANTIGONE _portant l'enfant, et un_ MATELOT.
ANTIGONE.--Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a touché les côtes
désertes de la Bohême?
LE MARINIER.--Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous n'y ayons
débarqué dans un mauvais moment; le ciel a l'air courroucé et nous
menace de violentes rafales. Sur ma conscience, les dieux sont irrités
de notre entreprise et nous témoignent leur colère.
ANTIGONE.--Que leurs saintes volontés s'accomplissent! Va, retourne
à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas longtemps à t'aller
rejoindre.
LE MARINIER.--Hâtez-vous le plus possible, et ne vous avancez pas
trop loin dans les terres; nous aurons probablement du mauvais temps:
d'ailleurs, le désert est fameux par les animaux féroces dont il est
infesté.
ANTIGONE.--Va toujours: je vais te suivre dans un moment.
LE MARINIER.--Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé de cette
affaire.
(Il sort.)
ANTIGONE.--Viens, pauvre enfant.--J'ai ouï dire (mais sans y croire) que
les âmes des morts revenaient quelquefois; si cela est possible, ta mère
m'a apparu la nuit dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la
veille. Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si rempli de douleur et
conservant tant de noblesse: vêtue d'une robe d'une blancheur éclatante
comme la sainteté même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais
couché: trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux de larmes:
après ce torrent de pleurs, elle a rompu le silence par ces mots:
«Vertueux Antigone, puisque la destinée, faisant violence à tes bons
sentiments, t'a choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez éloignés:
pleures-y et abandonne mon enfant au milieu de ses cris; et comme cet
enfant est réputé perdu pour toujours, appelle-la, je t'en conjure, du
nom de Perdita. Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé
par mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»--Et à ces mots,
poussant un cri aigu, elle s'est évanouie dans l'air. Très-effrayé, je
me suis remis avec le temps, et je suis resté persuadé que c'était une
réalité et non un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour
cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense qu'Hermione
a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que cet enfant, étant en vérité la
progéniture de Polixène, fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr,
sur les terres de son véritable père.--Allons, jeune fleur, puisses-tu
prospérer ici! Repose là, voici ta description et de plus ceci (_Il
dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux et d'or_) qui pourra,
s'il plaît à la fortune, servir à t'élever, ma jolie enfant, et
cependant rester en ta possession.--La tempête commence: pauvre
petite infortunée, qui, pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à
l'abandon, et à tout ce qui peut s'ensuivre.--Je ne puis pleurer,
mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à cela par mon
serment.--Adieu!--Le jour s'obscurcit de plus en plus: tu as bien l'air
d'avoir une affreuse tempête pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel
si sombre en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que je
puisse regagner la barque. Voilà la chasse.--Allons, je te quitte pour
jamais.
(Il fuit, poursuivi par un ours.)
(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)
LE BERGER.--Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre dix et
vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout le reste du temps dans
l'intervalle: car on ne fait autre chose dans l'intervalle que donner
des enfants aux filles, insulter des vieillards, piller et se battre.
Écoutez donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf et de
vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? Ils m'ont fait égarer
deux de mes meilleures brebis, et je crains bien que le loup ne les
trouve avant leur maître; si elles sont quelque part, ce doit être sur
le bord de la mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
voulais... Qu'avons-nous ici? (_Ramassant l'enfant._) Merci de nous,
un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si c'est un garçon ou
une fille?... Une jolie petite fille, une très-jolie petite fille; oh!
sûrement c'est quelque escapade; quoique je n'aie pas étudié dans les
livres, cependant je sais lire les traces d'une femme de chambre en
aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier, ou sur un
coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait avaient plus chaud
que cette pauvre petite malheureuse n'a ici; je veux la recueillir par
pitié; cependant j'attendrai que mon fils vienne; il criait il n'y a
qu'un moment: holà, ho! holà!
(Entre le fils du berger.)
LE FILS.--Ho! ho!
LE BERGER.--Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une chose dont on
parlera encore quand tu seras mort et réduit en poussière, viens ici.
Qu'est-ce donc qui te trouble, mon garçon?
LE FILS.--Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur terre, mais je ne
puis dire que ce soit une mer; car c'est le ciel à l'heure qu'il est,
et entre la mer et le firmament, vous ne pourriez pas passer la pointe
d'une aiguille.
LE BERGER.--Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?
LE FILS.--Je voudrais que vous eussiez vu seulement comme elle écume,
comme elle fait rage, comme elle creuse ses rivages; mais ce n'est
pas là ce que je veux dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres
malheureux! qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les
voir; tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand mât, et
retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume, comme si vous jetiez
un morceau de liége dans un tonneau... Et puis ce que j'ai vu sur la
terre! comme l'ours a dépouillé l'os de son épaule, comme il me
criait _au secours!_ en disant que son nom était Antigone, un grand
seigneur.--Mais pour finir du navire, il fallait voir comme la mer l'a
avalé; mais surtout comme les pauvres gens hurlaient et comme la mer
se moquait d'eux.--Et comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours
se moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la mer ou la
tempête.
LE BERGER.--Miséricorde! quand donc as-tu vu cela, mon fils?
LE FILS.--Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un clin d'oeil
que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont pas encore froids
sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à moitié dîné de la chair du
gentilhomme: il l'achève à présent.
LE BERGER.--Je voudrais bien avoir été là, pour secourir le pauvre
vieillard.
LE FILS, _à part_.--Et moi, je voudrais que vous eussiez été près du
navire pour le secourir. Votre charité n'aurait pas tenu pied.
LE BERGER.--C'est terrible!--Mais regarde ici, mon garçon, maintenant,
bénis ta bonne fortune; toi, tu as rencontré des mourants, et moi
des nouveau-nés. Voilà qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le
manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils,
ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.--On m'a prédit que je serais enrichi par
les fées; c'est quelque enfant changé par elles.--Ouvre ce paquet: qu'y
a-t-il dedans, garçon?
LE FILS.--Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés de votre
jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de bien vivre. De l'or, tout
or!
LE BERGER.--C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; ramasse-le
vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous
avons du bonheur, mon garçon, et pour l'être toujours il ne nous faut
que du secret.--Que mes brebis aillent où elles voudront.--Viens, mon
cher enfant, viens chez nous par le plus court.
LE FILS.--Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez
trouvé; moi, je vais voir si l'ours a laissé là le gentilhomme, et
combien il en a dévoré. Les ours ne sont jamais féroces que quand ils
ont faim; s'il en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.
LE BERGER.--C'est une bonne action: si tu peux reconnaître par ce qui
restera de lui quel homme c'était, viens me chercher pour me le faire
voir.
LE FILS.--Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.
LE BERGER.--Voilà un heureux jour, mon garçon, et nous ferons de bonnes
actions avec ceci.
(Ils sortent.)