SCÈNE I

Sicile.--Même lieu que l'acte précédent.

_Entrent_ HERMIONE, MAMILIUS, Dames.

HERMIONE.--Prenez-moi cet enfant avec vous; il me fatigue au point que

je n'y peux plus tenir.

PREMIÈRE DAME.--Allons, venez, mon gracieux seigneur. Sera-ce moi qui

serai votre camarade de jeu?

MAMILIUS.--Non, je ne veux point de vous.

PREMIÈRE DAME.--Pourquoi cela, mon cher petit prince?

MAMILIUS.--Vous m'embrassez trop fort, et puis vous me parlez comme

si j'étais un petit enfant. (_A la seconde dame._) Je vous aime mieux,

vous.

SECONDE DAME.--Et pourquoi cela, mon prince?

MAMILIUS.--Ce n'est pas parce que vos sourcils sont plus noirs;

cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit, siéent le mieux à

certaines femmes, pourvu qu'ils ne soient pas trop épais, mais qu'ils

fassent un demi-cercle ou un croissant tracé avec une plume.

SECONDE DAME.--Qui vous a appris cela?

MAMILIUS.--Je l'ai appris sur le visage des femmes.--Dites-moi, je vous

prie, de quelle couleur sont vos sourcils?

PREMIÈRE DAME.--Bleus, seigneur.

MAMILIUS.--Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: j'ai bien vu le

nez d'une femme qui était bleu, mais non pas ses sourcils.

SECONDE DAME.--Écoutez-moi. La reine votre mère va fort s'arrondissant:

nous offrirons un de ces jours nos services à un beau prince nouveau-né;

vous seriez bien content alors de jouer avec nous, si nous voulions de

vous.

PREMIÈRE DAME.--Il est vrai qu'elle prend depuis peu une assez belle

rondeur: puisse-t-elle rencontrer une heure favorable!

HERMIONE.--De quels sages propos est-il question entre vous? Venez, mon

ami; je veux bien de vous à présent; je vous prie, venez vous asseoir

auprès de nous, et dites-nous un conte.

MAMILIUS.--Faut-il qu'il soit triste ou gai?

HERMIONE.--Aussi gai que vous voudrez.

MAMILIUS.--Un conte triste va mieux en hiver; j'en sais un d'esprits et

de lutins.

HERMIONE.--Contez-nous celui-là, mon fils: allons, venez vous

asseoir.--Allons, commencez et faites de votre mieux pour m'effrayer

avec vos esprits; vous êtes fort là-dessus.

MAMILIUS.--Il y avait une fois un homme...

HERMIONE.--Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.

MAMILIUS.--Qui demeurait près du cimetière.--Je veux le conter tout bas:

les grillons qui sont ici ne l'entendront pas.

HERMIONE.--Approchez-vous donc, et contez-le-moi à l'oreille.

(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)

LÉONTES.--Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo avec lui?

UN DES COURTISANS.--Derrière le bosquet de sapins: c'est là que je les

ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes courir si vite. Je les ai suivis

des yeux jusqu'à leurs vaisseaux.

LÉONTES.--Combien je suis heureux dans mes conjectures et juste dans mes

soupçons!--Hélas! plût au ciel que j'eusse moins de pénétration! Que

je suis à plaindre de posséder ce don!--Il peut se trouver une araignée

noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la coupe, partir et

n'avoir pris aucun venin, car son imagination n'en est point infectée;

mais si l'on offre à ses yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait

connaître ce qu'il a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier

et ses flancs de secousses et d'efforts.--Moi j'ai bu et j'ai vu

l'araignée.--Camillo le secondait dans cette affaire; c'est lui qui

est son entremetteur.--Il y a un complot tramé contre ma vie et ma

couronne.--Tout ce que soupçonnait ma défiance est vrai.--Ce perfide

scélérat que j'employais était engagé d'avance par l'autre: il lui a

découvert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin dont ils

s'amusent à leur gré.--Comment les poternes se sont-elles si facilement

ouvertes?

LE COURTISAN.--Par la force de sa grande autorité, qui s'est fait obéir

ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.

LÉONTES.--Je ne le sais que trop.--Donnez-moi cet enfant. (_A

Hermione_.) Je suis bien aise que vous ne l'ayez pas nourri; quoiqu'il

ait quelques traits de moi, cependant il y a en lui trop de votre sang.

HERMIONE.--Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?

LÉONTES.--Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux pas qu'il approche

d'elle; emmenez-le.--Et qu'elle s'amuse avec celui dont elle est

enceinte; car c'est Polixène qui vous a ainsi arrondie.

HERMIONE.--Je dirais seulement que ce n'est pas lui, que je serais

bien sûre d'être crue de vous sur ma parole, quand vous affecteriez de

prétendre le contraire.

LÉONTES.--Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la bien; dites

si vous voulez: _C'est une belle dame_, mais la justice qui est dans vos

coeurs vous fera ajouter aussitôt: _C'est bien dommage qu'elle ne soit

pas honnête ni vertueuse!_ Ne louez en elle que la beauté de ses formes

extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands éloges; mais ajoutez

de suite un haussement d'épaules, un murmure entre vos dents, une

exclamation, et toutes ces petites flétrissures que la calomnie emploie;

oh! je me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie

flétrit la vertu même.--Que ces haussements d'épaules, ces murmures,

ces exclamations surviennent et se placent immédiatement après que vous

aurez dit: _Qu'elle est belle!_ et avant que vous puissiez ajouter:

_Qu'elle est honnête!_ Qu'on apprenne seulement ceci de moi, qui ai le

plus sujet de gémir que cela soit: c'est une adultère.

HERMIONE.--Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le plus accompli du

monde entier, il en serait plus scélérat encore: vous, seigneur, vous ne

faites que vous tromper.

LÉONTES.--Vous vous êtes trompée, madame, en prenant Polixène pour

Léontes. O toi, créature..., je ne veux pas t'appeler du nom qui te

convient, de crainte que la grossièreté barbare, s'autorisant de mon

exemple, ne se permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et

n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre le prince et

le mendiant.--J'ai dit qu'elle est adultère, j'ai dit avec qui: elle est

plus encore, elle est traître à son roi, et Camillo est son complice, un

homme qui sait ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en

serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait qu'elle est

une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue que ces femmes à qui

le vulgaire prodigue des noms énergiques; oui, de plus elle est complice

de leur récente évasion.

HERMIONE.--Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à tout cela. Combien

vous aurez de regret, quand vous viendrez à être mieux instruit, de

m'avoir ainsi diffamée publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien

de la peine à me faire une réputation suffisante en disant que vous vous

êtes trompé.

LÉONTES.--Non, non, si je me trompe, d'après les preuves sur lesquelles

je me fonde, le centre de la terre n'est pas assez fort pour porter la

toupie d'un écolier.--Emmenez-la en prison; celui qui parlera pour elle

se rend coupable seulement pour avoir parlé.

HERMIONE.--Il y a quelque planète malfaisante qui domine dans le ciel.

Je dois attendre avec patience que le ciel présente un aspect plus

favorable.--Chers seigneurs, je ne suis point sujette aux pleurs, comme

l'est ordinairement notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines

larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là (_elle montre son

coeur_) cette douleur de l'honneur blessé qui brûle trop fort pour

qu'elle puisse être éteinte par les larmes. Je vous conjure tous,

seigneurs, de me juger sur les pensées les plus honorables que votre

charité pourra vous inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.

LÉONTES, _aux gardes_.--Serai-je obéi?

HERMIONE.--Quel est celui de vous qui vient avec moi?--Je demande en

grâce à Votre Majesté que mes femmes m'accompagnent; car vous voyez que

mon état le réclame. (_A ses femmes_.) Ne pleurez point, pauvres amies,

il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que votre maîtresse a

mérité la prison, fondez en larmes quand j'y serai conduite; mais cette

accusation-ci ne peut tourner qu'à mon plus grand honneur.--Adieu,

seigneur: jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé; mais

aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.--Venez, mes femmes;

vous en avez la permission.

LÉONTES.--Allez, exécutez nos ordres.--Allez-vous-en.

(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)

UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, rappelez la reine.

ANTIGONE.--Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, de crainte

que votre justice ne se trouve être de la violence. Trois grands

personnages sont ici compromis, vous-même, votre reine et votre fils.

LE SEIGNEUR.--Pour elle, seigneur, j'ose engager ma vie, et je le ferai

si vous voulez l'accepter, que la reine est sans tache aux yeux du ciel

et envers vous; je veux dire innocente de ce dont vous l'accusez.

ANTIGONE.--S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai mon

domicile à côté de ma femme, j'irai toujours accouplé avec elle; je ne

me fierai à elle que lorsque je la sentirai et la verrai: si la reine

est infidèle, il n'y a plus un pouce de la femme,--que dis-je? une

drachme de sa chair qui ne soit perfide.

LÉONTES.--Taisez-vous.

LE SEIGNEUR.--Mon cher souverain...

ANTIGONE.--C'est pour vous que nous parlons, et non pas pour nous. Vous

êtes trompé par quelque instigateur qui sera damné pour sa peine: si

je connaissais ce lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.--Si son

honneur est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la seconde

neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation se trouve fondée,

elles me le payeront, sur mon honneur; je les mutile toutes trois:

elles ne verront pas l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations

bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais plutôt

moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent pas des enfants

légitimes.

LÉONTES.--Cessez; plus de vaines paroles; vous ne sentez mon affront

qu'avec des sens aussi froids que le nez d'un mort: mais moi, je le

vois, je le sens; sentez ce que je vous fais, et voyez en même temps la

main qui vous touche[6].

[Note 6: Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être

celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de cornes.]

ANTIGONE.--Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin de tombeau pour

ensevelir la vertu: il n'y en a pas un seul grain pour adoucir l'aspect

de cette terre fangeuse.

LÉONTES.--Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?

LE SEIGNEUR.--J'aimerais bien mieux que ce fût vous qu'on refusât de

croire sur ce point, seigneur, plutôt que moi, et je serais bien plus

satisfait de voir son honneur justifié que votre soupçon, quelque blâmé

que vous en pussiez être.

LÉONTES.--Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous consulter là-dessus?

Que ne suivons-nous plutôt l'instinct qui nous force à le croire? Notre

prérogative n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle

qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité, ou par une

adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne pouvez pas goûter et

sentir la vérité comme nous, apprenez que nous n'avons plus besoin de

vos avis. L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout

nous est personnel.

ANTIGONE.--Et je souhaiterais, mon souverain, que vous eussiez

jugé cette affaire dans le silence de votre jugement, sans en rien

communiquer à personne.

LÉONTES.--Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé votre

ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne sommes-nous pas autorisés dans

notre conduite par la fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui

était palpable autant que peut être une chose qui n'a plus besoin que

d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances étaient évidentes?

Rien ne manquait à l'évidence, que d'avoir vu la chose. Cependant, pour

une plus forte confirmation (car, dans une affaire de cette importance,

la précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la ville

sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et Cléomène, dont vous

connaissez le mérite plus que suffisant. Ainsi c'est l'oracle qui me

dictera la marche à suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu,

m'arrêtera ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?

LE SEIGNEUR.--Très-bien, seigneur.

LÉONTES.--Quoique je sois convaincu et que je n'aie pas besoin d'en

savoir plus que je n'en sais, cependant l'oracle servira à tranquilliser

les esprits des autres, et ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à

voir la vérité. Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée

de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne soit chargée

d'accomplir la trahison tramée par les deux complices qui ont pris la

fuite. Allons, suivez-nous; nous devons parler au peuple; car cette

affaire va nous mettre tous en mouvement.

ANTIGONE, _à part_.--Pour finir par en rire, à ce que je présume, si la

bonne vérité était connue.

(Ils sortent.)

Le conte d'hiver · 第 13 / 33 题