NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER

Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse y naît

au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande infraction

à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu coupable; aussi

n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois le dire, et

prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques, il a pris la

peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer le Temps lui-même qui

vient faire en personne l'apologie du poëte; mais les critiques auraient

voulu sans doute que ce personnage allégorique eût aussi demandé leur

indulgence pour deux autres licences; la première est d'avoir violé la

chronologie jusqu'à faire de Jules Romain le contemporain de l'oracle de

Delphes; la seconde d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime.

Ces fautes impardonnables ont tellement offensé ceux qui voudraient

réconcilier Aristote avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le _Conte

d'hiver_ dans l'héritage du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions,

ils n'ont pas osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle

de beautés dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une

nouvelle romanesque, _Dorastus et Faunia_, attribuée à Robert Greene,

qu'il faut chercher l'idée première du _Conte d'hiver_; à moins que,

comme quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure

à la pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître

l'histoire de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales

circonstances.

Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en Bohême un

roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son épouse. Il en

eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile, son ami, vint le

féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant le séjour qu'il fit

à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria excita une telle

jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son échanson Franio

de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission, révéla tout

à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna en Sicile. Pandosto

furieux tourna toute sa vengeance contre la reine, l'accusa publiquement

d'adultère, la fit garder à vue pendant sa grossesse, et, dès qu'elle

fut accouchée, il envoya chercher l'enfant dans la prison, le fit mettre

dans un berceau et l'exposa à la mer pendant une tempête.

Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista

à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage fût

reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle de Delphes.

Six courtisans furent envoyés en ambassade à la Pythonisse qui confirma

l'innocence de la reine et déclara de plus que Pandosto mourrait sans

héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait pas. En effet, pendant que

le roi confondu se livre à ses regrets, on vient lui annoncer la mort de

son fils Garrinter, et Bellaria, accablée de sa douleur, meurt elle-même

subitement.

Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu son

bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;

le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le tombeau de

Bellaria.

La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant deux

jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un berger

occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue, aperçut la

nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate brodé d'or,

ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses, et à côté de lui

une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière et l'éleva

dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia, c'est le nom que

donna le berger à la jeune fille, était si belle que l'on parla bientôt

d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile, fut curieux de la

voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances de son avenir et

la main d'une princesse de Danemark à la bergère qu'il aimait, s'enfuit

secrètement avec elle. Le confident du prince était un nommé Capino qui

allait tout préparer pour favoriser la fuite des deux amants, lorsqu'il

rencontra Porrus le père supposé de Faunia. Malgré le déguisement dont

Dorastus s'était servi pour faire la cour à sa fille adoptive, Porrus

avait enfin reconnu le prince, et, craignant le ressentiment du roi,

venait lui révéler qu'il n'était que le père nourricier de Faunia, en

lui portant les bijoux trouvés dans la nacelle.

Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne au

vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.

La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les côtes de

Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être plus savant

géographe que le romancier.

Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre incognito

sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans une contrée plus

hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore du bruit: le roi de

Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur, conçut le projet de s'en

faire aimer; il mit Dorastus en prison de peur qu'il ne fût un obstacle

à ce désir, et fit les propositions les plus flatteuses à Faunia qui les

rejeta constamment avec dédain.

Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de son

fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus, et

prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille Faunia.

Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon du

traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et

lui explique le message de son père.

Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence de mort.

Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre les bijoux

qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense

Capino, et fait Porrus chevalier.

Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la touchante

résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent et courageux

de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale, et

surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour avec tant

d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination qui a

toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps. Il ne faut

pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique subalternes,

d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils, si fier d'être

fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il employait

jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que je suis

gentilhomme! Que les paysans le _disent_ eux, moi je le jurerai.»

Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon

Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié de

faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.

Walpole prétend que le _Conte d'hiver_ peut être rangé parmi les drames

historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention de

flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon lui, l'art

de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse; le sujet

était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il était trop

récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte pût

hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.

La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent le

caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument

à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général de la pièce,

mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette intention,

qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione accusée

dit:

.... _For honour, 'Tis a derivative from me to mine.

And it only that I stand for_.

«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est lui

seul que je veux défendre.»

Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son

exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt dans

l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant mis au

monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le plus frappant

en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle n'était

destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant les

traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit en

parlant de sa ressemblance avec son père:

_She has the very trick of his frown._

«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»

Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si

directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère

possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:

_'Tis yours

And might we lay the old proverb to your charge

So like you 'tis worse_.

«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous

appliquer en reproche le vieux proverbe, _il vous ressemble tant que

c'est tant pis_.»

Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la mort

d'Élisabeth.

On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la pièce

du _Conte d'hiver,_ nous ne citerons que l'essai de Garrick, qui n'en

conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois actes.

Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.

Le conte d'hiver · 第 4 / 33 题