VI

Pour aller à la «Fontaine de Virginie», on quitte la grand'route de

Villerville pour monter assez rapidement entre des murs de vastes

propriétés. A travers des grilles on aperçoit des jardins bien tenus, à

faire honte à la sauvagerie qu'aimait tant Marthe Levasseur, des

châteaux et des villas tout flambants neufs, de grasses fermes aussi, à

l'air reposé et prospère. Puis, à mi-côte, il faut prendre un chemin de

traverse où les voitures ne s'aventurent guère. Ici, de temps à autre,

par-dessus des toits de fermes ou des prairies où paissent les

troupeaux, on aperçoit la pleine mer toute gaie sous le soleil d'été,

traversée de grandes ombres d'un bleu noir projetées par les nuages

vagabonds. C'est un sentier très solitaire, très silencieux, où

l'aboiement d'un chien de garde prend des sonorités étranges. A mesure

que l'on avance, le bois devient plus sauvage, le taillis plus épais, on

ne voit plus la mer, on n'entend plus rien que le vol subit d'un oiseau

effarouché, et le bruissement des feuilles sous la douce brise d'été.

Alors tout d'un coup le taillis cesse, et des arbres immenses, des

hêtres centenaires, de toute beauté, s'élancent en pleine liberté. On

traverse un ponceau jeté sur le ruisseau formé par la source, et l'on se

trouve dans une clairière ombragée par d'autres hêtres aux troncs

énormes, et environnée de toutes parts par la forêt. Au beau milieu,

presque au pied du plus vénérable des arbres, jaillit une source d'eau

vive et abondante qui, avant de se faire ruisseau, se répand en une

nappe claire et cristalline, un étang tout mignon, tout coquet. On ne

saurait voir un coin de terre plus adorable, plus fait pour y être

heureux, amoureux, un peu fou aussi; c'est le domaine de la reine Mab,

de Titania et d'Obéron.

Marthe, pour faire plaisir à sa jeune soeur, avait, en cet endroit

délicieux, organisé un véritable pique-nique. Il n'avait plus été

question de comédie de salon, et, pour faire oublier cette légère

contrariété, Marthe avait redoublé de tendresse et de gentillesse.

Certes, Edmée ne boudait pas, c'eût été trop dire; mais, de temps à

autre, un léger nuage qui passait sur son jeune visage, un petit

silence, un soupir à peine sensible, marquaient que cette jeune personne

songeait à des choses dont elle ne pouvait parler. Pour la première

fois, un de ses caprices n'avait pas fait loi; elle en était étonnée,

froissée aussi; mais elle pardonnait cependant. Marthe était très bonne,

elle faisait de son mieux; on ne pouvait s'attendre à ce qu'elle se mît

tout à fait au-dessus des préjugés bourgeois de sa caste. Edmée, au

contraire, dans le monde de sa mère, avait été élevée à regarder de haut

tout les «préjugés bourgeois», et comme, dans cette petite tête, les

idées étaient encore mal débrouillées, elle mettait sous cette rubrique

plus de choses peut-être qu'il n'eût fallu. Elle se sentait pour

certaines libertés, ou d'allures ou de conduite, des indulgences

excessives qui parfois faisaient ouvrir de grands yeux à la tante Rélie.

Devant Marthe, Edmée, d'instinct, laissait peu voir son imparfaite

science du monde; elle sentait que son aînée était bien plus réellement

«jeune fille», au sens propre du mot, qu'elle ne l'était elle-même.

La plupart des invités de Mme d'Ancel se retrouvaient au pique-nique.

Plusieurs jeunes filles avec leurs mères, entre autres deux Américaines

très gaies, un peu folles, installées dans un vieux manoir presque au

pied de la Côte-Boisée et qu'Edmée avait prises en amitié; un certain

nombre de jeunes gens, trop jeunes pour la plupart, comme cela arrive

souvent à la campagne, tout ce petit monde formait un groupe très

agréable à voir. Les claires toilettes des femmes se détachaient en

notes vives et gaies sur le fond sombre du feuillage.

Le boute-entrain de la société était le capitaine Bertrand, arrivé au

galop de Trouville. Son cheval, blanc d'écume, mené à fond de train,

s'était effaré au moment de traverser le petit pont; le capitaine,

voyant que tous, toutes surtout, le regardaient, avait forcé sa bête,

qui se cabrait, à revenir sur ses pas, à traverser et retraverser le

ponceau de bois, dont le son lui faisait peur, et cela à coups de

cravache si impitoyablement administrés que le cheval, les yeux injectés

de sang, tremblait visiblement.

--Je vous en prie, capitaine, épargnez cette pauvre bête, lui cria enfin

Marthe indignée, croyez que ce spectacle est peu agréable, et vous nous

avez assez prouvé que vous êtes bon cavalier.

--A vos ordres, mademoiselle, mais si vous étiez chargée de conduire un

régiment ou de dresser un cheval, je vous assure qu'il faudrait un peu

endurcir votre trop bon coeur.

--Je sais pourtant me faire obéir à l'occasion, croyez-le.

--J'en suis la preuve, fit le beau capitaine en s'inclinant avec une

ironie souriante.

Et tout de suite il offrit ses services, se rendant utile, très gai,

très remuant, un peu envahissant même. Edmée le regardait faire avec une

satisfaction évidente. Ce jour-là, l'équilibre que, savamment, elle

maintenait entre ses divers admirateurs--et tous les jeunes gens qu'elle

voyait, elle les rangeait naturellement dans cette catégorie--se trouva

un peu dérangé en faveur du jeune officier.

Celui-ci, du reste, ne cherchait nullement à cacher son admiration; il

la dévorait des yeux hardiment, presque brutalement. Elle avait mis un

léger costume de batiste bleu tendre, très simple, mais qui allait à

merveille à sa beauté blonde. Elle prenait des petites mines impayables

de ménagère, retroussant ses manches jusqu'au coude, relevant sa jupe de

façon à laisser voir les plus jolis petits pieds du monde. Tandis que

les autres jeunes filles ouvraient d'énormes paniers apportés par

avance--on n'avait pas voulu de domestiques pour servir le

déjeuner--Edmée se chargeait de remplir les carafes à la source. Le

capitaine devait les remporter une fois remplies, mais elle tenait à y

faire entrer elle-même l'eau pure, si fraîche que le cristal était tout

de suite couvert d'une légère buée. Quelques pierres jetées au bon

endroit facilitaient l'approche; mais il fallait alors se baisser et ne

pas trop mouiller le bas de la jolie robe. Comment ne pas accepter la

main solide qu'on lui offrait, ne pas permettre qu'on la soutînt? En

bonne foi, il n'y avait pas moyen. Et qu'elle était donc jolie ainsi,

toute à sa besogne, à demi agenouillée, l'air sérieux, tenant de la main

droite sa carafe, tandis que l'autre s'abandonnait en toute confiance à

la main du capitaine. Celui-ci se pencha aussi, et, dans l'eau limpide,

leurs deux images un instant se confondirent. La voix du jeune homme

frémissait en disant presque bas:

--Voyez, mademoiselle Edmée, la source nous marie, c'est la divinité du

lieu, et la volonté des dieux est sacrée.

--Ce n'est que de l'eau, dit en riant Edmée, nullement scandalisée, et

les poètes disent que l'onde est perfide.

--Laissez-moi vous dire que je vous adore; vous me rendez fou, et cela

depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois...

--En chemin de fer, interrompit Edmée, vous savez, les sifflets, les

«cinq minutes d'arrêt», la fumée qui salit et sent mauvais--tout cela

n'est guère poétique.

--Moqueuse! Je vous le dirai pourtant, je vous le répéterai tant, ce «je

vous adore», que vous finirez par le croire.

--Mais je le crois.

--Ah! et cela vous fâche?

--Nullement. Cela m'amuse.

Le capitaine fit un mouvement brusque qui faillit compromettre

l'équilibre de la jeune fille, et, à cet équilibre-là, Edmée tenait

beaucoup plus qu'à l'autre.

--Ah! mais... prenez garde! ma carafe était presque pleine. Maintenant,

il faudra recommencer.

--Tant mieux...

--Edmée! lui cria sa soeur, prends garde, tu vas prendre un bain qui

n'aurait rien d'agréable, je t'en réponds. Et puis, tu sais, nous

t'attendons pour commencer.

--J'arrive! Voici ma dernière carafe remplie.

--Après le déjeuner, murmura l'amoureux, vous me permettrez de vous

parler un peu à l'écart, là où il n'y aura pas de trouble-fête.

Edmée ne répondit pas, mais un vague sourire et un regard coulé sous ses

longs cils et qui n'avait rien de courroucé satisfirent pleinement le

galant capitaine.

Cette petite scène, qui n'avait guère duré plus de cinq minutes, avait

été notée par des yeux aussi vigilants, pour le moins, que ceux de la

soeur aînée. Tout en aidant miss Jessie Robinson à déballer le pâté

monstre et le jambon, Robert d'Ancel avait surpris l'attitude du

capitaine et les coquetteries d'Edmée.

--Savez-vous, monsieur d'Ancel, que vous me répondez, tout de travers?

Je vous demande où nous devons placer le pâté, et vous dites: «dans

l'eau»...

--Je croyais que vous parliez du champagne, mademoiselle, qu'il s'agit

de rafraîchir.

--Vous voyez bien...

--C'est que, sans doute, vous m'avez tourné la tête.

--Moi? Oh! que non, ce n'est pas moi.

Et un regard de la malicieuse Américaine désigna Edmée, qui à ce moment

revenait de la source, sa carafe à la main. Robert se sentit rougir, et,

furieux de cette faiblesse, rougit davantage, à en perdre contenance.

Alors, on le croyait donc amoureux d'Edmée? Lui?... Mais il était le

fiancé, ou à peu près, de Marthe. De nouveau, il regretta que le secret

de cet engagement eût été si bien gardé. Il fut sur le point de tout

dire, bien certain que, sur-le-champ, la nouvelle courrait d'oreille à

oreille, et puis il n'osa pas. Il n'était pas seul en cause. Marthe

désirait la liberté pour elle comme pour lui; et, de fait, cette calme

personne semblait, aussi peu que possible, ou amoureuse, ou jalouse.

Sans doute, elle lui dirait bientôt de sa voix douce et froide qu'il

était libre, qu'elle ne serait jamais sa femme. A cette pensée, il fut

pris d'une émotion violente, et cette émotion ressemblait terriblement à

de la joie. Cependant il avait désiré ce mariage et, sans éprouver de

passion véritable pour son amie d'enfance, il s'était senti attiré vers

elle, il avait rendu justice à ses qualités de coeur et de tête.

Alors?...

Mais il ne voulait pas se questionner; il voulait être heureux pendant

quelques heures, si cela se pouvait!

Une grande nappe étalée au pied du hêtre monstre, qui dominait toute la

clairière et dont les racines énormes formaient un siège naturel,

disparaissait maintenant sous le mélange bizarre de plats divers, depuis

le poulet froid jusqu'au dessert, de bouteilles, de couverts mis à la

diable par les amateurs, de fleurs cueillies dans le bois et jetées

pêle-mêle. Moins il y avait d'ordre et plus cela semblait ravissant à

ces gens du monde qui n'auraient certes pas toléré un domestique faisant

son service aussi mal qu'ils faisaient le leur. On se plaça n'importe

comment, chacun à sa fantaisie; on était fort mal assis sur le gazon, il

fallait, pour prendre une bouteille ou du pain au milieu de la nappe, se

mettre à genoux, c'était incommode et délicieux. Le soleil filtrait à

peine ici ou là à travers la fouillée, mettant de tremblotantes taches

d'or sur le gazon, réveillant l'eau de la source, s'accrochant à une

chevelure de femme, à un pli de robe claire.

Le capitaine avait trouvé une place pour Edmée en face de sa soeur, mais

Robert veillait.

--Mademoiselle Edmée, dit-il, Marthe vous a réservé un bout de son

trône. Voyez, vous formerez ainsi un groupe adorable, et nous serons vos

sujets à toutes deux.

Edmée ne se fit pas prier. Un trône, qu'il fût fait d'une racine d'arbre

ou de bois doré et de velours, lui appartenait de droit. Rieuse, elle se

glissa entre les groupes, sauta par-dessus un panier à provisions et

s'assit à côté de sa soeur. Elle passa le bras autour de la taille de

Marthe et se blottit contre elle. Un instinct lui disait qu'on ne la

trouvait jamais plus jolie que lorsque son charmant visage, souriant et

malicieux, se pressait tout contre la figure régulière mais un peu pâle

et sérieuse de la jeune châtelaine. Edmée était toujours caressante et

câline; jamais plus, cependant, que lorsque ses caresses avaient des

témoins. A côté d'elle, Marthe semblait presque froide; elle réservait

ses caresses pour l'intimité.

M. Bertrand profita d'un moment où Robert allait chercher le champagne

pour lui souffler rageusement:

--C'est pour me séparer d'elle que tu lui as offert la moitié du siège

de sa soeur?

--C'est possible, répondit Robert avec beaucoup de calme. Tiens, porte

donc cette bouteille-là; je me charge des autres.

--Tu te charges de beaucoup de choses, même de celles qui ne te

regardent pas. Veux-tu que je te dise la vérité? Tu es jaloux,

furieusement jaloux.

--Ah! ça, mon cher, ce n'est pas le moment de faire une scène; on nous

regarde déjà. C'est moi qui t'ai présenté à ces jeunes filles, je suis

un peu responsable de ta conduite; tu oublies un peu trop que tu n'es

pas ici en garnison et que, dans notre monde, on ne fait pas la cour

tambour battant.

--Si cette façon de faire la cour plaît, tandis que tes airs d'amoureux

transi déplaisent?... Tu n'es ni le père ni le frère d'Edmée, que je

sache.

--Finissons, Bertrand, n'est-ce pas? Mlle Levasseur est presque une

enfant, elle ne sait pas à quel point tu es compromettant...

--Et tu te charges de le lui dire?

--A elle ou à sa soeur, oui, je ne m'en cache pas.

--C'est ce que nous verrons!

Il n'en put dire plus, car, en effet, la discussion rapide, presque à

voix basse, avait été remarquée.

--Est-ce un duel qui se prépare? demanda en riant miss Robinson, ne

sachant pas combien elle approchait de la vérité.

--En effet, mademoiselle, répondit Georges Bertrand, un duel à coups de

verres de champagne. D'Ancel prétend qu'il a la tête plus solide que

moi; les paris sont ouverts!

A partir de ce moment, on eût dit que le champagne produisait à l'avance

son effet sur le jeune officier; sa gaieté un peu fébrile finit par

gagner tout le monde, à l'exception de Marthe qui trouvait que le ton de

la conversation était un peu trop monté.

Après le déjeuner, qui fut prolongé le plus possible, il y eut une

détente. Les Américaines, infatigables, proposèrent des jeux, mais,

décidément, il faisait trop chaud. On resta à l'ombre des grands arbres,

causant à bâtons rompus, en attendant l'heure du retour. Quelques jeunes

jeunes filles, parmi elles Edmée, s'éparpillèrent à la recherche de

fleurs et de fougères. Robert, pris de remords, ne quittait pas sa

fiancée, causait avec elle doucement, affectueusement, et la pauvre

Marthe un instant crut qu'il lui revenait, qu'il avait été ébloui, mais

que l'éblouissement était passé. Subitement, elle le vit tressaillir.

--Qu'y a-t-il?

--Votre soeur est-elle au milieu de ces jeunes filles là-bas? Vos yeux

voient mieux que les miens.

--Non, certes, elle n'y est pas.

--Et Bertrand a disparu, lui aussi. J'aurais dû m'en douter.

--Pourquoi? que s'est-il passé?

--Marthe, c'est moi qui suis en faute. Je vous avais présenté Bertrand,

je ne pouvais pas faire autrement, c'est un camarade, il s'est attaché à

moi dans son désoeuvrement de Trouville. J'aurais dû vous prévenir,

cependant; c'est un garçon violent, peu scrupuleux, ce n'est pas du tout

le mari qu'il faut à votre soeur.

--Soyez sans crainte, Edmée ne compte pas être sa femme; elle a pesé le

pour et le contre, car, avec ses airs évaporés, elle a un sens pratique

de la vie singulièrement développé. Elle ne se mariera qu'à bon escient.

Le capitaine est militaire, il n'est pas très riche, et le nom--un nom

quelconque--ne la tente nullement.

--Mais elle se laisse compromettre par lui! En ce moment, je gage que

ses petites amies, là-bas, jasent sur son compte et savent très bien

qu'elle a accordé un entretien à Bertrand.

Marthe se leva.

--Allons ensemble faire un tour; cela aura un air plus naturel que si

vous alliez seul les interrompre. Ils ne peuvent pas être bien loin.

Marthe trouvait au fond que Robert prenait la chose bien à coeur, qu'il

était très nerveux, très irrité. Ce fut en silence qu'elle le suivit.

Georges Bertrand, en effet, tout en offrant ses services aux jeunes

filles, leur cueillant de grandes fougères, des branches de clématite,

ou des traînées de lierre, avait insensiblement entraîné Edmée sous

prétexte de violettes tardives qu'il prétendait avoir trouvées. Le

taillis était fort épais en cet endroit, et le ruisseau y entretenait

une fraîcheur délicieuse.

--Et vos violettes, où sont-elles?

--Plus loin, là où elles seront seules à nous entendre.

--Alors, dit Edmée souriant, très maîtresse d'elle-même, c'est un

guet-apens?

--Non, c'est le rendez-vous que vous m'avez accordé.

--Mais, je ne vous ai rien accordé du tout, monsieur Bertrand!

--Vous croyez?... Alors vos yeux ont menti, voilà tout.

--Que vous ont dit mes yeux?

--Que vous vouliez bien m'écouter, que vous me saviez fou de vous et que

cette folie, vous êtes prête à la partager...

--Alors, en effet, ils ont menti. Sachez, mon capitaine, que je ne ferai

jamais de folie, que je suis une petite personne très raisonnable...

--Alors, si vous êtes une petite personne raisonnable, vous savez que ce

que vous avez de mieux à faire, c'est de vous marier de suite.

Un léger nuage passa sur le front de la jeune tille.

--Pourquoi? Je n'ai que dix-huit ans.

--Pourquoi? Je vais vous le dire. Parce que vous ne seriez pas longtemps

heureuse avec votre soeur. Pour l'instant elle joue à la petite maman,

vous êtes pour elle une poupée toute neuve et dont elle raffole. Cela ne

durera pas. Vous sortez de deux mondes, non pas seulement différents,

mais hostiles. Vous l'avez bien vu lorsque vous avez proposé de jouer la

comédie. Mlle Levasseur craint que vous ne la jouiez trop bien, en fille

de votre mère.

Edmée cassa net une branche, et, colère, rageuse, en déchiqueta les

feuilles, mais elle ne dit rien.

--C'est un petit indice, continua le capitaine, mais très suffisant.

Votre soeur a l'habitude de passer huit ou neuf mois en pleine campagne;

croyez-vous qu'elle change sa façon de vivre pour vous faire plaisir,

pour vous accompagner dans un monde où vous seriez acclamée reine,

tandis qu'elle y serait négligée?

--Vous plaidez pour les besoins de votre cause, fit Edmée un peu

moqueuse.

--C'est vrai, car je vous aime, car je vous veux pour ma femme, à moi

pour toujours. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obtenir, pour

vous arracher, de force s'il le faut, à ce monde si peu fait pour

vous...

--Et à M. d'Ancel, n'est-ce pas? dit en riant Edmée.

--Ah! vous savez qu'il est amoureux de vous--et cela vous amuse--comme

mon amour à moi aussi vous amuse? Prenez garde; je vous jure qu'il y a

des moments où je vous tuerais plutôt que de vous voir à un autre.

--Voyons... le drame est bien démodé, songez donc.

--Au théâtre, plus que dans la vie. Jamais il ne s'est vu plus de crimes

de la passion que de nos jours--et moi, je suis capable de crime...

Edmée avait gardé jusqu'à présent son calme moqueur de petite Parisienne

peu sentimentale, fort brave aussi, mais elle commençait à trouver cet

amoureux un peu gênant; elle se demandait si les nombreux verres de

champagne du déjeuner n'étaient pas pour quelque chose dans son

exaltation. Elle le trouvait affreux avec ses yeux injectés de sang, sa

respiration haletante, son teint cramoisi; elle ne reconnaissait plus

son beau capitaine.

--Monsieur Bertrand, fit-elle non sans dignité, vous seriez très aimable

de me reconduire auprès de mes amis; vous avez eu tort de m'entraîner si

loin, j'ai eu tort de vous y suivre, mais je n'ai pas douté un instant

que je me trouvais avec un homme d'honneur.

--Donnez-moi un peu d'espoir, Edmée--ayez pitié de moi. Je vous jure

qu'il faut que vous soyez ma femme!...

Hors de lui, il lui saisit les mains et les couvrit de baisers. La jeune

fille prit peur. Elle cria d'une voix haute et nette:

--Marthe! Marthe!...

--Voici, ma chérie--je te cherche depuis un quart-d'heure.

Edmée à l'instant recouvra sa présence d'esprit.

--C'est le capitaine qui prétendait avoir trouvé un banc de violettes,

et nous avions si bien tourné et retourné dans ce fouillis, que nous ne

savions comment nous en tirer. Maintenant, monsieur Bertrand, c'est ma

soeur qui se chargera de me montrer le bon chemin--elle s'y entend mieux

que vous...

Les deux jeunes filles s'éloignèrent tranquillement. Lorsqu'elles furent

hors de vue, Georges Bertrand, d'une voix qui tremblait de colère, dit à

son ancien camarade qui, silencieux, le regardait, résolu à s'expliquer

une bonne fois avec lui:

--C'est, encore à toi que je dois ceci, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--J'en ai assez de ta surveillance!

--Cependant, il faudra bien que tu la subisses, à moins que--ce qui

vaudrait mieux--tu ne t'abstiennes de quitter Trouville.

--Je comprends cela de ta part. Tu ne serais pas fâché de te débarrasser

d'un rival dangereux.

--Tu te trompes, Bertrand, répondit Robert avec beaucoup de calme; je ne

prétends nullement à la main de Mlle Edmée Levasseur.

Le capitaine éclata de rire, un rire au son très faux, très moqueur

aussi.

--Et moi je te dis que tu en es amoureux fou. Si tu crois que je ne

connais pas les symptômes de cette maladie-là!... Eh bien, non, mon

cher, je ne pousserai pas la complaisance jusqu'à te laisser le champ

libre. J'irai demain au château, et après demain, et tous les jours si

cela me convient.

--Je saurai l'empêcher, dit Robert, dont le sang-froid commençait à

céder.

--Et comment cela?

--En te faisant interdire la porte par Mlle Levasseur.

--Tu ne feras pas cela.

--Je le ferai...

Les deux hommes se regardaient les yeux dans les yeux; leur ancienne

antipathie de nature tournait à la haine, et la haine, chez Bertrand,

devenait vite une sorte de folie furieuse. Il voulut se jeter sur

Robert, il l'aurait tué s'il avait pu, mais Robert veillait: il rejeta

avec violence l'officier qui, non sans peine, garda son équilibre. La

scène menaçait de tourner au pugilat. Robert, très vigoureux malgré sa

vie sédentaire, saisit les mains de son adversaire.

--Écoute, si tu as encore une lueur de raison. Nous sommes ici à

quelques pas seulement de toutes ces femmes qui, sûrement, ont entendu

les éclats de ta voix. Je ne veux pas les mêler à notre querelle; je ne

veux pas qu'un nom de jeune fille puisse être prononcé en cette affaire.

Il est certain que nous ne pouvons en rester au point où nous sommes. Tu

veux une affaire, un duel? J'avoue que la chose ne me déplairait pas.

Mais il faut un prétexte plausible. Tu es joueur et mauvais joueur.

J'irai bientôt, pas tout de suite, mais vers la fin de la semaine, à

Trouville, nous ferons un piquet ensemble, après avoir fait semblant

d'être, comme par le passé, bons camarades, après nous être montrés sur

la plage à l'heure de la promenade; la querelle viendra facilement. Nous

nous battrons, et sérieusement. Si tu me tues, eh bien, ce sera une

solution comme une autre! Mais je ne t'épargnerai pas si j'ai

l'avantage, je t'en préviens. Je te tuerai sans pitié, car je te hais

bien.

--Et moi donc! Mais je suis tranquille quant à l'issue. Je suis de

première force aux armes, et tu sais à peine tenir une épée. Au

pistolet, je mets dans le blanc cinq fois sur six, et toi?

Robert haussa les épaules. A ce moment-là, il faisait bon marché de sa

vie. Il avait enfin vu clair en lui-même. A la lueur de sa haine il

avait compris qu'il aimait la soeur de celle à qui il avait donné sa

foi, qu'il l'aimait follement, et qu'il était ainsi traître à la parole

donnée. Marthe l'avait voulu libre: il avait refusé de se considérer

comme tel; il était donc réellement parjure.

Le capitaine alla détacher son cheval et partit au galop, sans prendre

congé des femmes groupées maintenant autour de la fontaine. Celles-ci,

fort étonnées, un peu inquiètes de la querelle qu'elles devinaient,

commentaient ce départ précipité. Robert leur fit les excuses de son

ami, subitement indisposé. Personne ne crut à cette indisposition venue

à la suite d'une altercation dont l'écho leur était parvenu, et la fin

de la journée, commencée si gaiement, fut un peu languissante et triste.

On se rendit en bande jusqu'à la route où attendaient les voitures.

Marthe, à un moment donné, se trouvant à côté de Robert, un peu loin des

autres, dit rapidement:

--Que s'est-il passé?

--Mais rien du tout, ma chère Marthe. Je crois que Bertrand avait trop

bien tenu son pari à propos du champagne; je lui ai fait honte; il m'en

a voulu un moment. Mais c'est, au fond, un garçon assez raisonnable,

quand on sait le prendre; il a compris que ce qu'il avait de mieux à

faire, c'était de partir, et il est parti. Voilà.

Marthe, très absorbée et ne voulant pas paraître douter de cette

version, à laquelle cependant elle ne croyait pas, ne répondit pas de

suite. Elle avait vu, elle avait compris beaucoup de choses, pendant

cette longue journée. Elle souffrait et se raidissait pour n'en rien

laisser voir. Elle était surtout très lasse.

--Écoutez, Robert, dit-elle enfin, j'ai besoin de causer avec vous un

peu longuement, à coeur ouvert. Jeudi il y a réunion chez les

Américaines. Je m'arrangerai pour y envoyer Edmée avec ma tante.

Trouvez-vous à trois heures et demie au carrefour de la croix. Là, nous

ne serons pas dérangés.

--J'y serai, Marthe.

Lui aussi se sentait horriblement triste. La vie qu'il avait entrevue si

belle et si bonne déviait lamentablement.

(A suivre.)

Jeanne Mairet.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891 · 第 23 / 24 题