Le moment est venu où Paris commence à se dépeupler, chaque jour lui
enlève une partie de son animation habituelle. Généralement, c'est le
lendemain du Grand-Prix que se font tous les préparatifs de voyages, de
déplacements, car il n'est pas de bon ton pour une élégante mondaine de
rester dans la capitale longtemps après ce jour.
Bien des départs ont été retardés cette année en raison de la
température que nous avons subie, et j'en profite pour jeter un aperçu
rapide sur les dernières nouveautés qui apparaissent encore aux courses,
au Bois, le matin de 10 heures à midi, le soir, de 5 à 7. Ce délicieux
coup-d'oeil est toujours charmant; il semble qu'il y a moins
d'affectation, de pose, qu'en pleine saison; les femmes paraissent
toutes joyeuses de respirer encore quelques jours le bon air de leur
Bois, qu'elles vont quitter pourtant, mais à regret, parce que la mode
le veut ainsi, et que ses lois sont suivies aveuglément.
Le matin, toutes les femmes semblent, porter un uniforme avec leur petit
costume de lainage clair, leur jupe semi-collante, la veste ouverte sur
une chemisette de fine batiste rosée, jaune, mauve, bleutée, plissée,
chiffonnée, maintenue par une ceinture de cuir blanc ou fauve; le petit
canotier à bords plats, gentiment enroulé de gaze assortie au gilet,
avec deux ou trois ailes de plumes posées en vedette dans la gaze.
Surtout des voiles blancs de fines dentelles formant bordure, ou des
voiles de tuile brun à pois de chenille qui s'assortissent admirablement
aux pailles mordorées, brunes, beiges, grises, qui sont fort appréciées.
Les grandes formes capelines en paille de riz, d'Italie, Manille, à
calottes très basses, sont cabossées à droite, à gauche, carrément
retroussées derrière avec une avalanche de plumes blanches ou noires,
ces dernières font très bien sur les pailles d'Italie; ou des jonchées
de fleurs s'égrenant jusque sur les bords des larges passes.
Voici trois bien jolis chapeaux, le premier de forme nouvelle, genre
Marie-Antoinette, en paille de riz beige clair, les bords plats tout
autour, larges devant, plus étroits derrière, sans aucun retroussé. Un
ruché de satin rose ancien entourait la calotte et retenait un fin
plissé de dentelle Chantilly noire, panache de plumes noires posé droit
devant. La même forme en paille gris argent, ruche et dentelle blanche
avec pouf de roses rose, était délicieux de fraîcheur. Le second, une
petite toque, faite de trois torsades d'herbe verte de deux tons, fixées
sur une forme invisible en tulle noire, derrière un bouquet de
pâquerettes des prés, et devant, une petite touffe qui semblait avoir
poussé là parmi les herbes.
Puis, j'ajouterai une nouveauté, la capote coquille Saint-Jacques, ainsi
nommée naturellement parce qu'elle rappelle la forme de ce coquillage.
On recommence à porter des brides, de vraies larges brides comme
autrefois, surtout blanches en satin faille avec de longs bouts tombants
sur la poitrine; autour de certains visages, elle font un encadrement
des plus seyants.
Plus que jamais les jupes sont en forme de parapluie, plate du haut,
cachant presque les pieds devant et s'étalant en traînant derrière;
elles ne se doublent plus; un haut faux ourlet de soie et les garnitures
suffisent à les maintenir et à donner de l'élégance à la traîne. Des
lambrequins de dentelle, retenus de ci de là par des nouds Louis XV, des
volants bien froufroutants, des ruchés à la vieille également superposés
forment les principales garnitures du bas des jupes. Les rubans de soie,
de velours, sont aussi employés avantageusement, formant des zigzags,
des ovales, ou simplement posés en cercle, suivant les contours de la
traîne, entremêlés d'entre-deux de guipure. Puisque nous parlons de
dentelle, disons que son succès va toujours en ascendant. Toutes les
dentelles de prix, point de Venise, guipure d'Irlande, dentelle Cluny,
etc. s'utilisent de mille manières, posées en berthe, en jabot, en
rabat, en guimpe, basque, etc; les corsages ne sont plus qu'un délicieux
assemblage de dentelle de ruban.
Du reste, les étoffes en taffetas glacé, en foulard, la grenadine ou
gaze noire à fleurs de couleurs, se prêtent admirablement à toutes les
combinaisons. Les robes légères d'organdi, de mousseline de batiste
semées de bouquets de fraises, de cerises fraîches à croquer, de roses,
de violettes, etc. tous ces tissus délicats, avec leur ton éteint et
leur air vieillot, semblent avoir fait partie des garde-robes de nos
grand'mères et ne se comprennent qu'avec des froufrous de dentelle.
L'une des charmantes toilettes que représente notre dessin en est une
preuve. Ne dirait-on pas que cette mousseline, coquettement parsemée de
tulipes délicatement nuancées, sort de l'armoire d'une vieille
douairière? La jupe posée en transparence sur un dessous de soie est
cerclée de deux entre-deux d'Alençon. La veste ouverte est entourée de
ce même entre-deux qui s'enroule lâchement autour des parements,
laissant voir la petite guimpe froncée coupée de deux entre-deux formant
ceinture. Les manches avec une simple dentelle au poignet. Le grand
chapeau de paille de riz ivoire est gracieusement cabossé par un mince
bord de velours vert gazon, rappelant le feuillage des tulipes de la
robe; touffe de fleurs sur la calotte.
La seconde toilette est en crépon de Chine lys, le bas garni d'un haut
point belge tout rebrodé de fil d'or. Un volant froncé orné de dentelle
brodé fait le contour de la taille, sous la ceinture de velours
jonquille. Sur la poitrine le petit rabat d'avocat fixé au col de
velours. Les manches à l'italienne sont ornées d'un poignet brodé.
La délicieuse petite capote est formée d'une couronne de roses Niel sans
feuillage, avec deux ailes noires posées en aigrette. L'ombrelle est
simplement ornée d'un papillon de dentelle noire posé à jour.
Les manches d'ombrelles rustiques adoptés avec une prétention à la
simplicité sont, au contraire, de la plus grande recherche; aux fruits,
aux fleurs finement sculptés, se sont joints les insectes, les bestioles
de toutes formes, de toutes couleurs; les légumes ont pris place sur les
manches; petites carottes, radis, font concurrence aux cerises, fraises,
etc.
La plupart de ces ombrelles sont en soie changeante, en dentelle, en
gaze, mais les garnitures du dôme sont plus plates. Ce sont des
appliques de broderie, de passementerie, de petits rubans entrecroisés,
ou des motifs de dentelle posés à jour en bordure ou dispersés ça et là.
Fanfreluche.
[Illustration: Les Théâtres]
Opéra-Comique: _Le Rêve_, drame lyrique en quatre actes, d'après le
roman de M. Zola, poème de M. Louis Gallet, musique de M.
Bruneau.--Châtelet: _Tout Paris_, pièce à grand spectacle.
Je commencerai tout d'abord par faire mes compliments les plus sincères
à M. Louis Gallet: M. Louis Gallet a écrit, d'après le roman de M. Émile
Zola, _Le Rêve_, un des meilleurs poèmes lyriques que nous ayons vus au
théâtre depuis bien des années. Tout en restant fidèle au sujet, il l'a
renouvelé pour ainsi dire, non dans l'action, qu'il a entièrement
respectée, mais dans la marche du drame, dans la disposition des scènes,
dans les mouvements des sentiments, dans leur progression, dans leur
intérêt enfin. J'ajouterai qu'il y a là véritablement oeuvre de poète:
le vers est charmant, plein de délicatesse toujours, et souvent d'une
émotion exquise. Les livrets de l'Opéra-Comique ont rarement cette bonne
fortune d'être traités avec tant de soin; il est vrai que le roman de M.
Zola, avec son retentissant succès, s'imposait à l'auteur dramatique, et
que M. Louis Gallet s'est piqué sans doute d'honneur dans cette lutte du
vers contre la prose. Il n'a fallu rien moins que cette habileté pour
rendre supportable au théâtre un des sujets les plus réfractaires à la
mise en scène.
Malgré l'indifférence du public en général sur telle ou telle question
de convenance, il fait ses réserves; il met à part, comme chose sacrée
dans son esprit, les cérémonies religieuses, surtout celles qui touchent
au ministère actif du prêtre; il les condamne non seulement parce
quelles comportent une solennité trop imposante à la scène, mais parce
qu'elles le froissent dans son respect et dans sa conscience. Le talent
de l'auteur du _Rêve_ l'a sauvé de ce grand danger. J'ai été étonné de
ne rencontrer que de faibles résistances contre ce tableau de
l'extrême-onction apportée à une jeune fille au milieu des saints
cantiques. Les préparations scéniques nous ont conduit à de pareilles
concessions; je crains bien que ce soit au plus grand péril de la pièce,
qui a été consciencieusement écoutée à la première représentation, mais
qui ne rencontrera pas des lendemains toujours aussi complaisants. Du
reste, ce _Rêve_ troublait toutes les idées reçues. M. Carvalho a la
réputation d'être audacieux et, en vérité, je ne crois pas qu'on puisse
aller plus loin dans les innovations; M. Antoine lui-même, si vous le
supposez un instant directeur de l'Opéra-Comique, M. Antoine, ce
révolutionnaire du Théâtre-Libre, ne les aurait pas tentées.
Songez donc! les personnages sont en redingote, en paletot; un évêque
apporte à une mourante les saintes huiles; ses clercs l'accompagnent,
les cierges sont allumés, le prélat bénit les assistants et récite les
prières latines pour les agonisants. Le réalisme a donc pris possession
du théâtre. Je ne vous cache pas ma pensée, j'ai pour ma part
l'antipathie la plus prononcée pour ce genre de spectacle. C'est une
conquête pour l'art de la mise en scène, je le veux bien; mais il me
serait agréable que cet art dirigeât ses efforts sur d'autres sujets; je
me souviendrai donc de cette soirée dans laquelle toutes mes habitudes
de spectateur de l'Opéra-Comique ont été si radicalement attaquées.
Vous n'avez sans doute pas oublié ce roman du _Rêve_, avec sa
simplicité, son mysticisme, qui sembleraient devoir rejeter le sujet de
cette pieuse idylle dans l'époque du moyen-âge, et qui se passe de nos
jours à Beaumont-l'Église. Des braves gens, Hubert et Hubertine,
fabricants de chasubles, ont adopté une enfant, trouvée un jour de neige
à demi-morte, sous le porche, au-dessous de Sainte-Agnès; ils l'ont
élevée dans la pratique de la religion. Les yeux constamment attachés
sur les vêtements sacerdotaux qu'elle brode, n'abandonnant son travail
que pour lire la légende des martyrs, l'esprit tout rempli de sainte
Marceline, de sainte Solange, de Saint-Georges combattant le dragon, ou
de sainte Agnès, le col troué d'un glaive; aux chants religieux qui
s'échappent de la cathédrale, comme un parfum enivrant de foi, Angélique
est devenue une sorte de visionnaire extatique: à travers le grand
vitrail de la nef, au milieu des figures des saints, elle a entrevu le
visage doux et charmant d'un jeune homme. Le rêve de son âme l'a
emportée vers l'amour; le roman s'est ouvert. Pour elle, c'est un prince
qui doit bientôt l'épouser. Elle le rencontre au clos Marie, pendant
qu'elle lave son linge. Le prince se présente, l'explication n'est pas
longue. Ce beau jeune homme est simplement Félicien, un ouvrier verrier,
chargé de faire quelques réparations au vitrail de la cathédrale. Il
aime Angélique. A cet aveu, la jeune fille lui répond avec candeur:
«Parlez au plus tôt à mon père, à ma mère, les choses peuvent se faire
rapidement. A demain, je vous adore». A quoi Félicien répond: «Ma chère
âme, à toujours.» C'est rapide, vrai, peut-être, car, en fait
d'ingénuité, je ne sais pas jusqu'où peuvent aller et s'arrêter les
aveux.
Or, ce Félicien, qui n'est nullement un humble artisan, a pour père Mgr
l'évêque Jean de Hautecoeur, lequel était marié avant de se consacrer à
Dieu. A la mort de sa jeune femme, son chagrin a été si profond que Jean
est entré dans les ordres et que, pour préserver des douleurs de ce
monde le fils que Dieu lui avait donné, il a résolu d'en faire un
prêtre. Il vit auprès de lui au palais épiscopal. Malgré ses larmes, ses
prières, Monseigneur se refuse au mariage de son fils et d'Angélique.
L'enfant attend la réponse de Félicien. Le jour de la fête de Dieu,
pendant qu'elle est à la fenêtre de l'atelier au premier étage, elle
voit passer la procession au-devant de laquelle elle jette des fleurs;
c'est le saint sacrement, c'est une confrérie et l'oriflamme d'or; c'est
le chapitre! c'est Monseigneur sous le dais! à la suite de l'évêque,
Félicien, le portrait frappant du prélat! le voilà accompli, le rêve. Le
bien-aimé est le fils de Monseigneur!
Mais Félicien n'a rien obtenu de son père. Désespéré, il pénètre dans la
chambre d'Angélique et la conjure, au nom de leur amour, de fuir avec
lui. Mais les voix conseillères qui parlent à l'âme d'Angélique sauvent
l'enfant de ce crime; elle reste attachée au devoir, malgré le refus
cruel que l'évêque, qu'elle a été trouver jusque dans la salle du
chapitre de la cathédrale, a opposé à sa demande. Angélique va mourir de
douleur; un miracle peut la sauver. Ce miracle, Félicien le demande à
son père. Jean V de Hautecoeur rendait la vie aux mourants; il
approchait ses lèvres de leurs lèvres et il disait: «Si Dieu veut, je
veux.» Le prélat n'a qu'à dire comme son saint aïeul qui a laissé à sa
famille cette noble devise. L'évêque s'y refuse. A quoi Félicien, fou de
douleur, s'écrie: «Vous n'avez jamais aimé ma mère!» Le prélat descend,
à ce reproche, dans le fond de son âme. Il lui semble qu'une voix
appelle sur la créature humaine qui va mourir la pitié du prêtre: il
part, il se met en marche avec son fils; il va vers la mourante; il la
trouve revêtue d'une robe blanche; elle gît sur son lit virginal: il
donne l'extrême-onction et, les prières achevées, il pose ses lèvres sur
le front d'Angélique avec ces paroles: «Si Dieu le veut, je veux!» et
l'enfant sauvée par le miracle ouvre ses lèvres et cherche Félicien du
regard. C'est le mariage.
La pièce a évité le sombre épilogue du roman, dans lequel Angélique
meurt le jour de son mariage sur le seuil même de l'église au premier
baiser de Félicien.
Sur ce drame lyrique des plus touchants, et qui demandait un musicien
tout entier à l'émotion dramatique, M. Bruneau a essayé un système. Plus
d'air, plus de mélodie, plus de phrases musicales, un récitatif
perpétuel; le procédé se prolonge pendant quatre actes et sept tableaux,
c'est-à-dire durant quatre heures, sans repos, sans rémission, c'est
raide. Que l'école d'aujourd'hui rejette toutes les théories du passé,
je le veux bien; qu'elle ne dise pas comme ont dit les maîres
d'autrefois, j'y consens; mais toujours faut-il qu'elle dise quelque
chose. Va pour le récitatif continu, à la condition pourtant qu'il sera
juste. Va pour la déclamation persistante, oui; mais pour la déclamation
aux gestes, aux accents vrais, et, il faut le dire, je ne sais rien de
plus cherché, contourné, tourmenté, que cette partition du _Rêve_. A
peine trouvez-vous un mouvement sincère, une impression naturelle dans
tous ces personnages; l'esprit du compositeur se met volontairement à la
torture. Le musicien ajoute à ce supplice même une singulière
combinaison: l'orchestre dément à chaque instant ce que dit le chanteur.
C'est une lutte entre eux; on ne sait de quel côté aller. Il semble que
M. Bruneau se plaise à ces contradictions; qu'il ait livré de parti pris
la guerre à toutes les conventions! la patience se perd dans cette
bataille contre ces habitudes reçues, et, avec la meilleure volonté du
monde, il est impossible de résister à la fatigue d'une telle soirée.
J'ai beau rappeler à ma mémoire quelques détails charmants, je dirai
même quelques pages d'un véritable compositeur, l'ensemble l'emporte
dans son implacable système; j'ai vu des gens irrités au dernier degré
Je ne suis pas de ceux-là; j'ai échappé à l'exaspération mais je n'ai
pas évité l'ennui.
La pièce est montée avec un soin, avec un goût extrême. Elle est
exécutée à merveille. Je ne saurais assez louer Mlle Simonne! qui a joué
et chanté en perfection le rôle d'Angélique. Mme Deschamps-Jéhin prête
sa belle voix de contralto au personnage effacé de Hubertine. M. Lorrain
tient avec talent le rôle de Hubert. M. Engel a été chaleureusement
applaudi dans Félicien. Quant à M. Bouvet, il a donné au personnage de
l'évêque Jean une physionomie des plus imposantes à la fois et des plus
sympathiques. Son succès a été très grand et très mérité.
Le Châtelet joue une pièce à grand spectacle qui a pour titre:
_Tout-Paris_. Je ne vous la donne pas comme des plus ingénieuses par son
sujet et par son intrigue, mais je vous la signale comme des plus
amusantes par ses décors et par ses divertissements: avec sa scène du
théâtre des Caprices-Parisiens, son cabaret du Chat-Noir, son bal du
Moulin-Rouge, son rallye-paper. Mlle Gilberte, M. Germain et M. Peutat
du Vaudeville enlèvent prestement ces cinq actes qui leur devront une
bonne partie de leur succès.