HISTOIRE DE LA SEMAINE

La semaine parlementaire.--La faculté qu'a la Chambre de renvoyer à un

mois la discussion des interpellations qui la gênent a de très réels

avantages, mais elle a aussi de très sérieux inconvénients. Le plus

souvent, quand la majorité emploie ce procédé commode de l'ajournement,

elle espère que la question soulevée par l'interpellateur n'aura plus

aucun intérêt quand elle sera admise à la discussion et que, par

conséquent, elle sera enterrée par celui-là même qui a essayé de la

porter à la tribune. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Dans certains

cas, l'interpellateur s'obstine et alors il faut bien se résigner à

entendre les discours qu'on aurait voulu écarter. On est forcé alors de

faire renaître le souvenir d'événements oubliés, ou du moins sur

lesquels on s'était efforcé de faire l'oubli. C'est ce qui est arrivé

pour l'interpellation que M. Chiché avait déposée au lendemain de

l'affaire de Fourmies, «au sujet de la non-application de la loi pénale

aux agents de la force publique qui n'ont pas procédé aux sommations

prescrites par la loi du 7 juin 1848.»

Heureusement M. Chiché, avec une grande modération, a déclaré lui-même

que son intention n'était pas de passionner le débat, mais bien de se

renfermer dans une discussion purement juridique. M. Fallières, qui

était mis en cause, a répondu que dans l'espèce ce n'était pas la loi de

1848, mais celle de 1791 qui était applicable; or, celle-ci permet aux

troupes, on pourrait même dire prescrit, de faire usage de leurs armes

quand elles sont attaquées, c'est-à-dire quand elles sont en état de

légitime défense.

Cette question des sommations légales en cas d'attroupements ayant donné

lieu à des débats passionnés dans la presse et dans le public, il est

intéressant de constater que la thèse soutenue par le garde des sceaux a

été sanctionnée par la Chambre, car l'ordre du jour pur et simple auquel

s'était rallié le gouvernement a été adopté par 374 voix contre 94.

--La majorité, subissant la direction toute-puissante du président de la

commission des douanes, M. Méline, continue sans désemparer son oeuvre

protectionniste. Il est à constater une fois de plus qu'elle reste

absolument sourde aux protestations, parfois violentes, qui se

produisent quotidiennement dans la presse, alors cependant que, de toute

évidence, la presse répond en cette circonstance au sentiment de

l'opinion publique. C'est particulièrement au sujet de la taxe établie

sur le pain que ces protestations se sont fait entendre. Cette taxe,

fixée à cinq francs par cent kilos, était logique du moment que les

céréales étaient imposées, mais, précisément parce qu'elle était forcée,

cette conséquence a produit l'effet le plus déplorable. On se demande

s'il n'est pas funeste le système qui aboutit à cette nécessité cruelle

d'augmenter le prix du produit qui forme la base, sinon l'élément

unique, de l'alimentation des pauvres gens. La majorité elle-même semble

avoir eu conscience de l'impression fâcheuse que pouvait faire sa

décision, car, après avoir voté la taxe de cinq francs par 291 voix

contre 211, elle a adopté une disposition additionnelle proposée par M.

Viger, aux termes de laquelle «la taxe ne frappera pas les petites

quantités importées individuellement.» Elle ne sera prélevée que sur les

grandes quantités introduites en France dans un but commercial. Il sera

peut-être nécessaire de modifier cette rédaction assez vague, et quand

la loi passera au Sénat, il est probable que la haute assemblée lui

donnera un peu plus de précision juridique.

Pour en finir avec la question des céréales et du pain, il faut

mentionner le conflit qui s'est élevé entre le Sénat et la Chambre au

sujet de la date à laquelle doit commencer l'application de la loi

portant réduction du droit d'entrée sur les grains. Moins

protectionniste que la Chambre, le Sénat voulait que l'effet de cette

loi fut immédiat, alors que la Chambre entendait en retarder la

promulgation jusqu'au 1er août. En dernier lieu, la Chambre s'est

arrêtée à un moyen terme et a proposé la date du 10 juillet.

Malgré le parti pris des députés, les libres-échangistes reçoivent

cependant de temps à autre satisfaction, quand il s'agit des matières

premières. Ils ont eu victoire complète en ce qui concerne les graines

oléagineuses. Malgré l'intervention de M. Méline, et le talent déployé

par M. Graux, rapporteur de la commission, l'exemption a été votée. M.

Jules Roche, ministre du commerce, dans un discours très substantiel et

très motivé, a démontré que les graines françaises ne peuvent servir à

aucun des usages industriels qui réclament absolument, pour la

savonnerie notamment, les graines des tropiques. Taxer ces produits, ce

serait donc sacrifier l'une de nos plus importantes industries, et avec

elle les intérêts de notre marine marchande. En conséquence, le

gouvernement a déclaré qu'il n'accepterait l'établissement d'un droit

que sur les graines oléagineuses similaires à celles que l'on cultive en

France. Ce système a prévalu, et, cette fois, M. Méline et la commission

ont subi un échec complet. Ce résultat a fait regretter que le

gouvernement n'apporte pas plus souvent dans ce débat l'appui de son

intervention, car, dans bien des cas, on croit qu'elle serait décisive.

--A l'unanimité la Chambre a adopté d'urgence les conclusions du rapport

de la commission ouvrant au ministre de l'intérieur un crédit

extraordinaire de 1,500,000 francs, pour combattre l'invasion des

sauterelles en Algérie.

--Le Sénat a consacré plusieurs séances à la discussion du projet de M.

Bovier-Lapierre, prescrivant des peines correctionnelles contre les

patrons qui auraient renvoyé des ouvriers par le motif qu'ils font

partie d'un syndicat. M. Goblet a profité de cette discussion pour faire

ses débuts à la tribune et développer cette thèse, qu'il faut protéger

la liberté d'association accordée à l'ouvrier, et accepter en principe

la sanction pénale formulée par le projet de loi de M. Bovier-Lapierre.

Mais, manifestement, la Chambre-Haute est disposée à craindre--comme

beaucoup d'excellents républicains, d'ailleurs très favorables à la

classe ouvrière--que cette loi des syndicats ne finisse par devenir un

instrument d'oppression, dont les travailleurs eux-mêmes auront

peut-être à souffrir dans un temps donné. Cette impression s'explique

d'autant mieux, qu'on voit dans toutes les grèves--et on vient d'en

avoir une nouvelle preuve par la grève des tramways de Bordeaux--un

certain nombre d'agitateurs profiter des décisions des syndicats pour

mettre obstacle à la liberté du travail. Ces excès sont de nature à

nuire à la cause des véritables ouvriers.

L'affaire de la mélinite.--La condamnation au maximum de la peine

prononcée contre M. Turpin et contre ses complices Triponé, Feuvrier et

Fasseler, loin de calmer l'émotion produite par la brochure: «Comment on

a vendu la mélinite», n'a fait au contraire que la surexciter. En effet,

par crainte des révélations qui pouvaient se produire au cours des

débats, et dans l'intérêt supérieur de la défense nationale, le tribunal

a cru devoir juger l'affaire à huis clos. Or, le mystère gardé par la

justice, alors que le public était avide d'explications claires et

catégoriques, a eu précisément l'effet opposé à celui que l'on

cherchait. L'opinion a supposé qu'on lui cachait quelque chose, et

quelque chose de grave, car la sévérité du tribunal paraissait en

désaccord avec cette déclaration faite antérieurement par M. de

Freycinet à la tribune de la Chambre que les révélations de Turpin ne

pouvaient porter aucun préjudice à nos armements.

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, l'opinion, privée

d'éléments d'appréciation précis, a cherché à reconstituer, à l'aide des

faits connus, ceux qu'on paraissait vouloir dissimuler, et c'est ainsi

que, peu à peu, grâce à cette nervosité que nous ont léguée nos

désastres de 1870 et que l'on croyait à tort guérie pour toujours, on en

est venu à voir partout des espions ou des traîtres, car le grand mot de

trahison a été prononcé.

On comprend que, dans ces conditions, le parlement ne pouvait laisser

passer les choses avec indifférence, et M. Lasserre a porté à la

tribune, sous forme d'interpellation, cette question qui passionnait la

presse et le public. Son argumentation a porté principalement sur ce

point que les faits révélés par Turpin étaient connus de

l'administration de la guerre depuis deux ans et que cependant ils n'ont

donné lieu pendant toute cette longue période à aucune poursuite.

L'observation a son importance, mais d'autre part, quand on voit les

inconvénients graves qu'a entraînés ce procès retentissant, on se

demande si la juste punition des coupables compense le désordre et la

défiance apportés dans les esprits par les révélations faites au public,

et provenant, non plus d'un industriel suspect dont la parole peut être

mise en doute, mais d'un tribunal se prononçant dans toute la majesté de

la justice. Les hésitations de M. de Freycinet se comprennent, et, s'il

n'a pas fait valoir ces considérations, elles étaient sous-entendues

dans la réponse qu'il a faite à M. Lasserre. Dans tous les cas le

président du conseil, comprenant que la première nécessité était de

ramener la confiance, a exigé un ordre du jour, sans atténuation, sans

réserves. M. Viette le lui a fourni et la Chambre l'a voté par 326 voix

contre 130. Il reste de cette attristante affaire une bonne leçon qui

portera ses fruits, car, si le patriotisme de ceux qui ont la direction

de notre armée n'est mise en doute par personne, il faut aussi que leur

vigilance égale leur patriotisme.

Les droites, les catholiques et la République.--De temps à autre les

événements viennent donner une nouvelle preuve de l'évolution qui

s'accomplit chez les partisans de la monarchie vers la République. Deux

manifestations importantes dans ce sens viennent de se produire tout

récemment.

En premier lieu, le groupe de la droite constitutionnelle, qui a pour

chef M. Piou, a fait paraître un programme dont la réalisation

n'implique en aucune façon le changement du régime actuel. Ce programme,

essentiellement conservateur, mais nullement monarchique, a été exposé

bien des fois. La seule chose intéressante à noter, c'est qu'il est

repris et affirmé de nouveau, alors que l'existence même du groupe en

question a été périodiquement présentée comme compromise. Il semble même

que la droite constitutionnelle s'organise pour affirmer plus que jamais

sa vitalité.

En même temps une autre association se constitue sous le titre d'«Union

de la France chrétienne.» Cette association a également fait paraître un

programme sous forme de déclaration signée par un comité composé de

vingt membres qui aura la direction du groupe. On remarque, dans ce

comité, les noms de MM. Chesnelong, Keller, baron de Mackau, Albert de

Mun, Buffet, Lanjuinais, etc... Les signataires demandent le concours

des chrétiens et de tous les honnêtes gens, _quelles que soient leurs

opinions politiques_, «pour défendre et réclamer d'un commun accord les

libertés civiles, sociales et religieuses dont on les dépouille.» Ils

les convient à s'unir «pour revendiquer la liberté religieuse, la

liberté d'enseignement, la liberté d'association, et pour obtenir la

révision de tout ce qui dans les lois scolaires, militaires ou fiscales,

en est la violation manifeste.»

Le Soleil, qui occupe une place importante dans le parti monarchique,

donne sur la constitution de ces deux groupes une appréciation qui en

précise le caractère et qui lui donne toute sa portée: «Les

conservateurs de la droite constitutionnelle, dit le journal de M.

Hervé, sous la signature de M. de Kerohant, acceptent le régime actuel,

en lui demandant de rétablir l'équilibre financier, d'abroger les lois

d'exil et de respecter les droits de l'Église. Le groupe de l'Union

chrétienne accepte le régime actuel à la seule condition que les droits

de l'Église soient respectés. Il y a là une évolution vers la République

que nous déplorons, mais dont nous ne pouvons méconnaître la

signification.»

Les événements d'Haïti.--Le sang vient encore une fois de couler à flots

dans la République d'Haïti. Le général Hippolyte, qui en est le

président, cherche à se maintenir au pouvoir par la terreur et il

apporte, dans l'exercice de la dictature, une telle fureur sanguinaire

qu'on le soupçonne atteint d'aliénation mentale.

Le général Hippolyte a remplacé, on se le rappelle, le général Légitime

que toute l'Europe avait reconnu, mais qui, depuis, a été condamné par

le sort des armes, à la suite d'une guerre civile qui a duré plusieurs

mois. Le pays s'était partagé en deux camps. Légitime était maître à

Port-au-Prince; Hippolyte jouait au souverain au Cap haïtien. Ce dernier

a réussi à organiser ses forces de manière à l'emporter sur son rival et

à le mettre en fuite, et l'Europe a dû reconnaître son gouvernement, qui

était le gouvernement de fait. Des conspirations se sont tramées, mais

le général Hippolyte les a découvertes et les conspirateurs ont été mis

en prison. Leurs amis ont trouvé le moyen de les délivrer et ils ont

marché sur l'arsenal. Mais leur tentative a échoué et Hippolyte, qui en

avait été prévenu, est sorti de son palais à la tête d'une bande de

forbans prêts à toutes les besognes. Il a fait fusiller tout ce qu'il

rencontrait.

Sur son chemin s'est trouvé un honorable commerçant, M. Rigaud, qui a

invoqué en vain la qualité de Français. Il n'a pas été écouté et a été

fusillé sur l'heure comme les autres.

Ce meurtre a provoqué, on le comprend, un véritable mouvement

d'indignation dans notre pays. Il est vrai qu'informations prises, la

qualité de Français, dont avait cherché à se prévaloir le malheureux

Rigaud, n'a pas été officiellement reconnue. Rigaud avait fait les

démarches nécessaires auprès de la légation pour l'obtenir et n'y avait

pas encore réussi. Toutefois, le refus de la légation de France n'avait

pas été notifié au gouvernement du général Hippolyte. Cette circonstance

permettait à notre gouvernement d'agir, et, avec une promptitude dont

l'opinion lui sait gré, M. Ribot a chargé notre représentant à Haïti de

réclamer une indemnité au gouvernement haïtien, pour ce meurtre accompli

en violation du droit des gens. Le ministre des affaires étrangères

verra la suite qu'il convient de donner à cette affaire, d'après

l'accueil qui sera fait à cette première demande de réparation.

Nécrologie.--M. Auguste Marcade, publiciste.

L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891 · 第 6 / 24 题