CHAPITRE CII.

_1375, août et septembre._ GUERRE ENTRE ENGUERRAND VII, SEIGNEUR

DE COUCY, ET LÉOPOLD II, DUC D’AUTRICHE, AU SUJET DE SEIGNEURIES

SITUÉES EN ALSACE, DANS LE BRISGAU, L’ARGOVIE ET LE COMTÉ DE NYDAU;

MARCHE DES COMPAGNIES RASSEMBLÉES PAR LE DIT ENGUERRAND A TRAVERS

LA CHAMPAGNE ORIENTALE, LE BARROIS, LE PAYS MESSIN, LA LORRAINE ET

L’ALSACE.--_1375, décembre-1376, 12 mars._ CONFÉRENCES DE BRUGES;

PROROGATION JUSQU’AU 1er AVRIL 1377 DES TRÊVES QUI DEVAIENT EXPIRER

LE DERNIER JUIN 1376.--_1375, octobre, novembre, décembre._ RAVAGES

EXERCÉS PAR LES COMPAGNIES SUR LA RIVE GAUCHE DU RHIN, EN ALSACE

ET EN SUISSE.--_1376, 13 janvier._ CONCLUSION D’UN TRAITÉ DE PAIX

AVEC LES DUCS D’AUTRICHE ET RETOUR FURTIF EN FRANCE DU SEIGNEUR

DE COUCY.--_8 juin._ MORT D’ÉDOUARD, PRINCE DE GALLES, SURNOMMÉ

LE PRINCE NOIR.--_Septembre._ MORT DE JEAN DE GRAILLY, CAPTAL DE

BUCH.--_1376, 20 septembre-1377, 17 janvier._ DÉPART D’AVIGNON DU

PAPE GRÉGOIRE XI ET ARRIVÉE A ROME.--_1377, mars, avril et mai._

NOUVELLES CONFÉRENCES POUR LA PAIX ENTRE LES PLÉNIPOTENTIAIRES DU

ROI DE FRANCE, QUI SE TIENNENT A MONTREUIL-SUR-MER ET A BOLOGNE, ET

CEUX DU ROI D’ANGLETERRE ÉTABLIS A CALAIS. PRÉPARATIFS MARITIMES

DES FRANÇAIS POUR FAIRE DES DESCENTES SUR LES CÔTES D’ANGLETERRE

ET DES ANGLAIS POUR S’OPPOSER A CES DESCENTES.--_21 juin._ MORT

D’ÉDOUARD III.--_28 juin._ DESCENTE DES FRANÇAIS A RYE; PRISE ET

PILLAGE DE CETTE VILLE.--_16 juillet._ COURONNEMENT DE RICHARD

II.--_Fin de juin et juillet._ COMBAT DE LEWES; PRISE ET PILLAGE

DE CETTE VILLE, DE FOLKESTONE, DE PORTSMOUTH, DE DARMOUTH ET DE

PLYMOUTH.--_15 août-septembre._ NOUVELLE CAMPAGNE MARITIME DES

FRANÇAIS; OCCUPATION DE L’ILE DE WIGHT; DESCENTES A SOUTHAMPTON ET

A WINCHELSEA; INCENDIE DE POOLE. EXPÉDITION DU DUC DE BOURGOGNE

SUR LES CONFINS DU BOULONNAIS ET DU CALAISIS; PRISE D’ARDRES ET

D’AUDRUICQ (§§ 769 à 788).

C’est au moment où les Compagnies, qui désolent depuis si longtemps la

France, redoublent ainsi leurs ravages, qu’une occasion se présente

d’en débarrasser le royaume. Cette occasion est offerte par les démêlés

relatifs à la succession du duché d’Autriche. Enguerrand, seigneur de

Coucy, revendique cette succession du chef de sa mère, sœur germaine

du dernier duc d’Autriche[370], à l’encontre d’un autre prétendant qui

s’est emparé du duché[371], quoiqu’il ne soit que le cousin germain

de son prédécesseur. Les conseillers de Charles V sont d’avis que

le seigneur de Coucy entre en campagne pour faire valoir ses droits

les armes à la main en s’aidant des Compagnies qu’il devra emmener

à cet effet hors de France. Enguerrand était alors de retour depuis

peu de temps d’une expédition en Italie[372] où il avait combattu

pendant plusieurs années pour le Saint-Siège contre les Milanais, les

Florentins et les Pisans. Deux des principaux conseillers de Charles

V, Bureau de la Rivière et [Jean] le Mercier, profitent du séjour du

seigneur de Coucy à Saint-Gobain[373] auprès de sa femme[374], fille

d’Édouard III, pour lui faire des ouvertures. Il est convenu que, si

Enguerrand consent à emmener en Autriche[375] les gens des Compagnies

et particulièrement les Bretons[376], il sera défrayé d’une partie

des dépenses de l’expédition par le roi de France[377], qui lui

assurera en outre un libre passage à travers la Bourgogne, l’Alsace et

même au delà du Rhin. Les bandes dont on veut obtenir l’éloignement

s’empressent d’accepter les grandes sommes d’argent qu’on leur

distribue au nom du roi Charles[378]; mais on va voir que le seigneur

de Coucy, malgré cette distribution et ces avances, n’en put obtenir

plus tard aucun service. P. 214 à 216, 321.

[370] Enguerrand VII, seigneur de Coucy, comte de Soissons,

de Marle et de Bedford, était par Catherine sa mère, mariée à

Enguerrand VI, le petit-fils de Léopold Ier, dit le Glorieux,

troisième fils d’Albert de Habsbourg, duc d’Autriche de 1282

à 1308. Léopold Ier mourut à Strasbourg le 28 février 1326.

Catherine d’Autriche était, non la sœur germaine, mais la nièce

de Frédéric Ier le Beau, duc d’Autriche de 1308 à 1330, d’Albert

II le Sage, frère puîné et successeur de Frédéric le Beau, décédé

le 23 juillet 1358; elle était par conséquent la cousine germaine

de Rodolphe IV l’Ingénieux, de Frédéric II, d’Albert III et de

Léopold II, fils et successeurs d’Albert II, dont le second,

Frédéric II, fut tué à la chasse le 10 décembre 1362 et dont

l’aîné, Rodolphe IV, mourut à Milan, à l’âge de 22 ans, le 27

juillet 1365.

[371] Le seigneur de Coucy ne revendiquait pas le duché

d’Autriche, mais seulement des biens allodiaux situés dans

l’Alsace, le Brisgau et l’Argovie, qu’il prétendait avoir été

assignés en dot à sa mère. Albert III et Léopold II, contre

lesquels Enguerrand VII prit les armes, possédèrent par indivis

le duché d’Autriche jusqu’en 1379; à cette date, un partage

définitif intervenu entre les deux frères assura l’Autriche tout

entière et quelques villes de la Styrie à Albert III, tandis

que la Carinthie et le surplus de la Styrie échurent à Léopold

II, qui fut en outre mis en possession des biens de sa maison

situés en Alsace, en Souabe et en Suisse (_Art de vérifier les

dates_, III, 573, 574; II, 721, 722; P. Anselme, _Hist. généal.

de la maison de France_, VIII, 542-545). Cf. l’Abrégé de la vie

d’Enguerrand VII du nom, sire de Couci, avec un détail de son

expédition en Alsace et en Suisse, par le baron de Zurlauben,

dans _Histoire de l’Académie des inscriptions_, XXV, 168-186.

[372] Avant de mettre son épée au service du Saint-Siège, vers

la fin de 1369, au moment où la lutte allait se rallumer entre

Charles V et Édouard III, le seigneur de Coucy, gendre du roi

d’Angleterre, auquel il répugnait de prendre parti, soit contre

son suzerain, soit contre son beau-père, avait déjà cherché

et trouvé une diversion en déclarant la guerre à Albert et

à Léopold, ducs d’Autriche, ses cousins. Nous possédons aux

Archives, dans le fonds de Montbéliard, un acte daté du 10

novembre 1369, par lequel Enguerrand, seigneur de Coucy, comte

de Soissons et de Bedford, s’oblige à payer une somme de 21 000

francs à Étienne, comte de Montbéliard et seigneur de Montfaucon,

lequel a promis de l’aider dans la guerre qu’il a déclarée à

Albert et à Léopold, ducs d’Autriche (_Arch. Nat._, K 1752, nº

15).

[373] Aisne, arr. Laon, c. la Fère. La seigneurie de Nouvion,

récemment achetée par Jean le Mercier, avoisinait les possessions

du seigneur de Coucy.

[374] En 1365, Enguerrand VII avait épousé Isabelle d’Angleterre,

fille d’Édouard III et de Philippa de Hainaut, et l’année

suivante il avait été créé comte de Bedford à l’occasion de ce

mariage.

[375] En disant qu’Enguerrand VII voulait emmener les Compagnies

en Autriche, Froissart commet une erreur que la plupart des

historiens de ce siècle ont reproduite, quoiqu’elle ait été

solidement réfutée dès 1759 par le baron de Zurlauben (_Hist. de

l’Acad. des inscriptions_, XXV, 174). L’objectif de l’expédition

était, non le duché d’Autriche, mais l’Alsace et les cantons

suisses de Brisgau, d’Argovie et de Thurgovie, c’est-à-dire les

pays où se trouvaient les biens allodiaux revendiqués par le

seigneur de Coucy.

[376] Ces routiers, désignés souvent sous la qualification de

«Bretons», sans doute parce que beaucoup d’entre eux étaient

originaires de la province de Bretagne, occupaient surtout le

comtat d’Avignon, le Lyonnais, le Forez et le comté de Bourgogne,

du moins pendant la première moitié de 1375, à la veille de

l’expédition dont le seigneur de Coucy prit le commandement.

Plusieurs de ces aventuriers, après avoir été l’année précédente

à la solde du duc d’Anjou, s’étaient ensuite laissé enrôler au

service du Saint-Siège, et l’on remarquait parmi leurs chefs des

hommes d’armes appartenant aux meilleures familles de Bretagne.

Tels étaient, par exemple, Olivier du Guesclin, frère puîné de

Bertrand, Geoffroi et Silvestre Budes, cousins de Bertrand et

d’Olivier, Jean de Malestroit et Jean de Saint-Pol. Charles V et

Louis, duc d’Anjou, mirent tout en œuvre pour empêcher les bandes

bretonnes cantonnées sur la rive gauche de la Saône et du Rhône

de repasser ces deux fleuves et de rentrer dans le royaume. Le

14 mars 1375 (n. st.), Jean de Saint-Pol, chevalier, et Colin

du Breuil, écuyer, du duché de Bretagne, donnèrent quittance

à Pierre le Saut, sergent d’armes du roi, maître des ports et

receveur de la traite des blés en la sénéchaussée de Beaucaire

et de Nîmes, d’une somme de 500 francs d’or qui leur avait été

allouée par Louis, duc d’Anjou, moyennant l’engagement qu’ils

avaient pris en leur nom et au nom de leurs compagnons: 1º de

ne pas passer le Rhône pour venir au royaume sans mandement du

roi ou du duc; 2º de ne porter aucun dommage en la terre de

l’Église, c’est-à-dire dans le Comtat d’Avignon; 3º d’empêcher

Olivier du Guesclin et ses compagnons de passer la dite rivière

et de porter dommage au royaume ainsi qu’à la dite terre de

l’Église (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 386).

Les comptes des ducs de Bourgogne sont remplis de mentions

relatives aux brigandages exercés par ces Bretons en Dombes

(_Arch. de la Côte-d’Or_, B 8254, 8767, 9296; Invent., 111, 228,

299, 399) ainsi qu’en Bourgogne (_Ibid._, B 5255, 5311, 5619;

_Invent._, II, 238, 245, 291), particulièrement vers le milieu

de l’année 1375. Ici, c’est un héraut de Philippe le Hardi qui

va de Dijon à Chalon «vers les capitaines des routes de gens

d’armes», pour leur présenter des lettres de la duchesse de

Bourgogne. Là, c’est un messager qui accourt de Chalon à Dijon

avertir le duc que «Jean de Malestroit venoit en Bourgogne avec

une grande quantité de gens d’armes et le prier de s’opposer

à cette invasion» (_Ibid._, 3575; Finot, _Recherches sur les

incursions des Anglais_, Vesoul, 1874, p. 112, note 5). Ailleurs,

Jean de Chatenay, écuyer, se rend de Dijon à Jaucourt auprès de

la duchesse de Bourgogne, pour lui «dire nouvelles des routes de

gens d’armes estans en Lyonnois, devers lesquelles il avoit esté

pourter lettres de creance du lieutenant de messire Olivier du

Guesclin pardevers ma dite dame, de certaines choses que le dit

lieutenant li avoit enchargié» (_Ibid._, B 4421; _Invent._, 111,

114).

[377] Par lettres patentes datées de Paris le 4 août 1374,

Charles V assigna une pension annuelle de six mille francs d’or

au seigneur de Coucy, qui donna quittance de la sixième partie de

cette somme, c’est-à-dire de mille francs, le 8 novembre suivant

(P. Anselme, _Hist. généal. de la maison de France_, VIII, 542).

[378] La concentration de ces bandes dut avoir lieu vers le

milieu de 1375, sur les confins de la Champagne et des duché

et comté de Bourgogne. Des lettres de rémission octroyées en

octobre 1375 à Garnier, dit le Grangier, retracent une scène de

pillage dont la seigneurie d’Amance (Aube, arr. Bar-sur-Aube,

c. Vendeuvre), appartenant au doyen de Vendeuvre, avait été le

théâtre «environ la Saint Michel archange», c’est-à-dire vers

le 29 septembre précédent (_Arch. Nat._, JJ 107, nº 278, fº

136). A Togny en Champagne (auj. Togny-aux-Bœufs, Marne, arr.

Châlons-sur-Marne, c. Écury-sur-Coole), les habitants avaient été

réduits à s’entasser dans des cachettes, «pour doubte des gens

d’armes qui lors passoient continuelment par le pais pour aler en

Autriche avec nostre amé et feal le seigneur de Coucy» (_Ibid._,

nº 337, fº 167).

Vers la Saint-Michel 1375[379], les Compagnies enrôlées pour

l’expédition d’Autriche traversent la Lorraine en la ravageant,

pillent villes et châteaux et obtiennent en or et argent des

bourgeois de Metz[380] à peu près tout ce qu’elles demandent. Les

principaux chevaliers, qui ont pris la direction de ces bandes,

sont le seigneur de Coucy, Raoul de Coucy, oncle[381] de ce grand

seigneur, le vicomte de Meaux[382], les seigneurs de Vergy[383], de

Roye[384], de Renneval[385], de Hangest[386] et Hue de Roucy[387].

Avant de donner passage aux Bretons et aux Bourguignons à travers

leur pays, les seigneurs d’Alsace leur font promettre de s’abstenir

des actes de déprédation dont ils sont coutumiers. Les capitaines en

prennent l’engagement[388] et observent d’abord tant bien que mal cet

engagement; mais par la suite ces bandes indisciplinées ne tinrent

rien de ce qui avait été promis.--A la Toussaint de cette même année

1375, des conférences se tiennent à Bruges entre les ducs de Lancastre

et de Bretagne, chargés des pleins pouvoirs du roi d’Angleterre, et

les ducs d’Anjou et de Bourgogne, députés par le roi de France. A

l’occasion de ces conférences, Louis, comte de Flandre, et Philippe,

duc de Bourgogne, gendre du dit comte, donnent à Gand des joutes

solennelles[389] en l’honneur des ducs d’Anjou, de Lancastre et de

Bretagne. Le duc et la duchesse de Brabant, le duc Aubert de Bavière

et sa femme, la duchesse de Bourgogne, assistent à ces joutes qui

durent quatre jours et auxquelles prennent part cinquante chevaliers

et cinquante écuyers. Les négociations entamées à Bruges immédiatement

après ces joutes ne peuvent, malgré l’entremise des deux légats,

aboutir à aucun résultat. Le roi d’Angleterre exige d’abord que les

Français rendent tout ce qu’ils ont reconquis depuis l’ouverture des

hostilités, ensuite qu’ils achèvent de payer la rançon stipulée par

le traité de Brétigny et enfin qu’ils mettent en liberté le captal

de Buch. Le roi de France, à l’inverse, réclame, outre la cession

de Calais et la démolition des fortifications de cette place, la

restitution de toutes les sommes versées tant par lui que par le roi

Jean II son père pour l’acquittement de la dite rançon de Brétigny.

Des réclamations aussi contradictoires rendent impossible toute

entente. Toutefois, j’appris alors que ce furent principalement les

deux questions de Bretagne et d’Espagne qui amenèrent la rupture des

négociations. On proroge la trêve jusqu’au 1er avril 1376[390]. Après

quoi, les ducs se séparent pour retourner les uns en Angleterre, les

autres en France. Les légats seuls restent à Bruges; il est vrai que

l’on est convenu, avant de se séparer, de renvoyer dans cette ville des

députés chargés de pleins pouvoirs pour la Toussaint suivante. P. 216 à

219, 321.

[379] L’appel adressé par Enguerrand, seigneur de Coucy, comte

de Soissons et de Bedford, aux cités de Strasbourg, de Colmar et

autres cités impériales d’Alsace, contre Albert et Léopold, ses

cousins, ducs d’Autriche, est daté de Massevaux ou Masmunster

(Haut-Rhin, arr. Belfort), le 24 septembre 1375. D’où il y a

lieu de conclure que le gros des Compagnies, après avoir remonté

le cours de la Moselle, depuis Metz jusqu’à la source de cette

rivière, s’avança vers la rive gauche du Rhin, en suivant les

petits cours d’eau qui descendent du Ballon d’Alsace et viennent

grossir l’Ill près de Mulhouse. Le seigneur de Coucy écrit aux

villes impériales d’Alsace qu’il vient revendiquer la succession

de Léopold Ier, son aïeul, usurpée par Albert et Léopold ses

cousins. Il déclare que Wenceslas, duc de Brabant, lieutenant de

l’empereur, l’a assuré qu’il ne mettrait aucun obstacle à cette

revendication. Il termine en réclamant la fidélité, l’amitié, le

concours effectif des bourgeois des villes impériales d’Alsace,

en s’engageant, de son côté, à ne rien entreprendre contre eux

et à concentrer tous ses efforts contre les fauteurs de ceux

qui détiennent injustement son héritage (Wencker, _Apparatus

archivorum_, 216; analysé par Schoepflin, _Alsatia diplomatica_,

II, 272).

[380] Les Compagnies, s’étant répandues dans les duchés de Bar

et de Lorraine avant d’entrer en Alsace, se firent payer par les

bourgeois de Metz une indemnité de guerre de 34 000 francs. A

cette condition, elles promirent d’épargner le territoire messin

dans un rayon de trois lieues autour de cette ville. Quant à

l’évêque de Metz Thierry, dont les domaines s’étendaient bien au

delà du rayon ainsi épargné, il acheta la même faveur en payant

une somme de 16 000 francs et en comblant de riches présents les

principaux chefs de ces bandes (_Hist. de Metz_, Metz, 1775,

II, 589). On voit par les registres de comptabilité du duché

de Bar conservés aux archives de la Meuse que, dès la première

quinzaine d’août 1375, Robert, duc de Bar, prit certaines mesures

de précaution contre les bandes de Bretons et d’Anglais dont on

lui avait annoncé la prochaine arrivée, en garnissant de bonnes

troupes ses principales forteresses, notamment Saint-Mihiel,

Gondrecourt, Foug et Lamothe en Bassigny. On y voit également

que ces bandes, après avoir franchi la frontière du duché de

Bar, traversèrent ce duché par le centre en passant par Revigny,

vers le 28 août, et par Gondrecourt, dont quelques-uns de ces

aventuriers occupèrent les faubourgs jusqu’au 12 septembre

suivant (Servais, _Annales historiques du Barrois_, Bar-le-Duc,

1865, I, 302-304). On lit dans un des registres dont nous venons

de parler que «li grant route des Bretons estoit ou paiix après

la mixon l’an 75 avec le signour de Coucy». L’irruption de ces

bandes dans la plaine de Metz dut par conséquent avoir lieu vers

la mi-septembre 1375. Un cadet de la maison ducale de Bar, Pierre

de Bar, seigneur de Pierrefort (château situé à Martincourt,

Meurthe-et-Moselle, arr. Toul, c. Domèvre), prit part à

l’expédition du seigneur de Coucy.

[381] Raoul de Coucy, seigneur de Montmirail (Marne, arr.

Épernay), troisième fils de Guillaume, seigneur de Coucy, et

d’Isabeau de Châtillon, frère puîné d’Enguerrand VI, était par

suite l’oncle d’Enguerrand VII.

[382] Par actes datés de Reims le 3 mars et de Vienne le 2 mai

1376, Robert de Béthune, vicomte de Meaux, donna quittance des

gages qu’il avait desservis à la poursuite des Compagnies (_Bibl.

Nat., collect. Clairambault_, reg. 14, p. 917).

[383] Jean, III du nom, dit le Grand, seigneur de Vergy, de

Fouvent, de Champlitte et de Port-sur-Saône, mort le 25 mai 1418,

revêtu des titres de sénéchal, de maréchal et de gouverneur du

duché de Bourgogne.

[384] Par acte daté de Reims le 1er mars 1376 (n. st.), Jean,

seigneur de Roye, chevalier, donna quittance des gages qu’il

avait desservis ès guerres de Champagne contre les Compagnies de

routiers (_Ibid._, reg. 97, p. 7543).

[385] Raoul, seigneur de Renneval (Aisne, arr. Laon, c.

Rozoy-sur-Serre).

[386] Par acte daté de Reims le 1er mars 1376, Jean, seigneur

de Hangest, donna quittance des gages qu’il avait desservis ès

guerres de Champagne contre les Compagnies de routiers (_Ibid._,

reg. 57, p. 4355).

[387] Hue ou Hugues de Roucy, seigneur de Pierrepont (Aisne, arr.

Laon, c. Marle), troisième fils de Jean V, comte de Roucy, et de

Marguerite de Baumez.

[388] Enguerrand VII prend en effet cet engagement d’une manière

formelle dans la lettre qu’il adressa de Massevaux ou Masmunster

aux villes impériales d’Alsace le 24 septembre 1375 et dont nous

avons donné plus haut l’analyse. Léopold II, duc d’Autriche,

écrivit de son côté, aux bourgeois de Strasbourg, pour les

inviter à lui prêter main-forte afin d’empêcher les Anglais,

c’est ainsi qu’il désigne les bandes du seigneur de Coucy, de

faire irruption sur la rive droite du Rhin. Cette dépêche de

Léopold II est datée de Brisach le 12 octobre 1375 (Schoepflin,

_Alsatia diplomatica_, II, 273). A propos de cette qualification

d’Anglais, Thomas Holand, depuis comte de Kent, est le seul cité

comme ayant pris part à cette expédition.

[389] Le 1er novembre 1375, les grands personnages mentionnés ici

par Froissart, et notamment le duc de Bourgogne, ne se trouvaient

ni à Bruges ni à Gand. Les joutes dont il s’agit eurent lieu à

Bruges dans les premiers jours d’avril de cette année (_Bibl.

Nat., Coll. de Bourgogne_, t. LV, fº 28 vº).

[390] Par actes datés de Bruges le 12 mars 1376, Jean, duc

de Lancastre, Simon, archevêque de Canterbury, Edmond, comte

de Cambridge, traitant au nom du roi d’Angleterre, Louis,

duc d’Anjou et de Touraine, comte du Maine, Philippe, duc

de Bourgogne, chargés des pleins pouvoirs du roi de France,

prorogèrent jusqu’au 1er avril 1377 les trêves qui devaient

expirer le dernier juin 1376 (Rymer, III, 1048). Ces trêves

étaient celles que l’on avait conclues dans cette même ville de

Bruges le 27 juin 1375 (_Ibid._, 1031 à 1034). (Cf. plus haut,

p. CXVI, note 2, et p. CXVII). La date du 1er avril 1376 donnée

par Froissart n’en est pas moins exacte, parce qu’il s’agit de

l’année 1376, ancien style, sur la date finale de laquelle le

chroniqueur semble avoir partagé la méprise du rédacteur des

_Grandes Chroniques_: «Mais il proroguèrent les trièves jusques

au premier jour du mois d’avril mil trois cens septante six, et

Pasques furent le sixiesme jour du dit mois, que l’en dit mil

trois cens septante sept» (_Gr. Chron._, VI, 347). En réalité,

Pâques tomba en 1376 le 13 avril, en 1377 le 29 mars.

Arrivé en Alsace, le seigneur de Coucy défie le duc d’Autriche et lui

déclare la guerre. A la première nouvelle des projets hostiles de ce

grand seigneur et de la marche des Compagnies, les gens de Léopold II

brûlent et détruisent eux-mêmes bien trois journées du pays que doivent

traverser ces bandes. Accoutumés aux grasses et riches campagnes de

France, de Berry et de Bretagne, des bords de la Marne et de la Loire,

les gens des Compagnies, trouvant partout sur leur chemin un territoire

pauvre et dévasté, manquant d’ailleurs de fourrage pour leurs chevaux,

veulent rebrousser chemin. Ils s’échelonnent sur la rive gauche du Rhin

et refusent de franchir ce fleuve sous prétexte qu’ils ne le peuvent

passer à gué et qu’ils n’ont point de bateaux pour y établir un pont.

A tous les reproches que leur adresse Enguerrand VII, ils répondent

qu’il n’a qu’à leur donner l’exemple en allant de l’avant et qu’ils

le suivront[391]. Le duc d’Autriche, qui n’en redoute pas moins

l’approche de ces bandes, fait offrir le comté de Ferrette[392] dont

le revenu annuel est de vingt mille francs, au seigneur de Coucy qui

repousse cette offre. P. 219 à 221, 321.

[391] Une curieuse série de lettres, adressées par le bourgmestre

et le Conseil de la ville de Bâle au bourgmestre et au Conseil

de la ville de Strasbourg, notamment à la date des 14 et 19

octobre, 25 novembre et 15 décembre 1375, nous retrace tous les

mouvements de ces bandes, d’abord aux environs de Haguenau,

ensuite au village de Roche, d’où une bande venant de Lure sous

les ordres de Jean de Vienne et d’Owen de Galles menace Belfort,

les progrès de ces mêmes bandes s’avançant de Montbéliard et

de Belfort contre Bâle, le combat de Marlen où une troupe de

braves paysans d’Alsace osa attaquer l’une de ces bandes et se

fit exterminer, le ravage des environs de Bâle, l’occupation et

le pillage de Wallenburg (gros bourg situé dans le canton de

Bâle-Campagne), le passage à travers la montagne de Havenstein et

le défilé de la Clus, dans le canton de Soleure, la destruction

de Wangen (sur la rive droite de l’Aar, au nord-est du canton

de Berne), l’investissement de la ville de Buren (au sud-ouest

de Wangen, sur la rive droite de l’Aar, dans le canton de

Berne) appartenant au comte de Nydau, et enfin les trois échecs

successifs que ces Compagnies subirent à Buttisholz, à Sonns et à

Fraubrunnen, entre Soleure et Berne. L’issue malheureuse de ces

deux derniers engagements, livrés les 25 et 26 décembre 1375,

s’ajoutant à la rigueur de la saison et à la disette croissante

des vivres, arrêta la marche en avant des bandes conduites par le

seigneur de Coucy et les décida à reprendre le chemin de l’Alsace

(Trouillat, _Monuments de l’histoire de l’ancien évêché de Bâle_,

Porrentruy, 1861, IV, 347, note 1; baron de Zurlauben, _Hist. de

l’Acad. des Inscriptions_, XXV, 178-181). Le 25 décembre, une de

ces bandes avait brûlé l’abbaye de Fontaine-André, située dans

le canton actuel de Neuchâtel (Matile, _Monuments_, p. 1012).

Le 2 septembre 1376, Jean de Vienne, évêque de Bâle, cousin de

l’amiral Jean de Vienne, l’un des chefs des bandes dévastatrices,

fit don de 200 florins d’or à Jacques de Tavannes, écuyer, pour

le récompenser des services que le dit écuyer avait rendus à

l’église de Bâle, «especialment en defendre et garder leaulment

nostre ville du Byenne, adonc et quant les Compaignes, gens et

servans du seignour de Couci, furent en Arguel et en la terre

ai conte de Nydowe, contre les dictes Compaignes.» (Trouillat,

_Monuments de Bâle_, IV, 366).

[392] Ferrette ou Pfirt, ancien département du Haut-Rhin, arr.

Altkirch, à 18 kil. au sud-est de cette ville. Le comté de

Ferrette, qui comprenait les seigneuries d’Altkirch, de Thann,

de Delle, de Rougemont et de Belfort, séparé au commencement du

douzième siècle de celui de Montbéliard, passé en 1319 dans la

maison d’Autriche, ne fut réuni à la France que par le traité de

Westphalie en 1648.

Le seigneur de Coucy, dans la crainte d’être trahi par les gens des

Compagnies et livré au duc d’Autriche ou aux Allemands, se sauve

pendant la nuit à la faveur d’un déguisement, escorté de deux de ses

chevaliers seulement[393]. Un retour aussi précipité fait l’étonnement

du roi de France, des ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne, auxquels

Enguerrand VII, qui était doué d’une éloquence naturelle, n’a pas de

peine à faire approuver les motifs de ce retour. Après Pâques[394],

le seigneur de Coucy obtient du roi de France l’autorisation d’aller

passer quelque temps en Angleterre avec sa femme, fille d’Édouard III;

Charles V l’a chargé de rechercher les bases d’un arrangement entre les

deux pays. P. 221 à 223, 321, 322.

[393] L’acte par lequel Enguerrand VII, seigneur de Coucy, fit

la paix avec son cousin Léopold II, duc d’Autriche, est daté

de Wattwiller (anc. dép. du Haut-Rhin, à 5 kil. au N. E. de

Thann), le 13 janvier 1376. L’endroit même où fut dressé cet acte

diplomatique prouve que, suivant la version de Froissart, les

Compagnies et leur chef, après avoir poussé des pointes jusqu’aux

environs de Bienne, de Nydau, de Neuchâtel et de Berne, avaient

été forcées, vers la fin de décembre 1375, de rétrograder en

Alsace. Pour arriver à un arrangement, Albert III et Léopold

II, ducs d’Autriche, cédèrent au seigneur de Coucy, non pas le

comté de Ferrette, dont l’offre aurait été repoussée, s’il en

faut croire notre chroniqueur, mais un autre comté situé un peu

plus au sud, celui de Nydau, qui comprenait la ville de Buren, et

dont le seigneur de Coucy resta en possession pendant douze ans.

Léopold II se réserva seulement le titre de protecteur des deux

villes de Nydau et de Buren et le conserva jusqu’à sa mort sur le

champ de bataille de Sempach, le 9 juillet 1386.

[394] Comme nous l’avons fait remarquer dans une des notes

précédentes, Pâques tomba en 1376 le 13 avril.

Les Compagnies, ayant renoncé définitivement à envahir le duché

d’Autriche, refluent vers la France[395] qu’elles appellent leur

chambre.--Le seigneur de Coucy, pendant son séjour au delà du détroit,

rend successivement visite, d’abord au roi d’Angleterre qui fait bon

accueil à son gendre et à sa fille, ensuite à ses quatre beaux-frères,

Édouard, prince de Galles, gravement malade à Londres, Jean, duc

de Lancastre, Edmond, comte de Cambridge, et Thomas, le plus jeune

des quatre frères. Il va voir aussi son neveu le jeune Richard,

fils du prince de Galles, confié à la garde et à la direction de

Guichard d’Angle; puis il laisse en Angleterre sa femme ainsi que sa

fille cadette la damoiselle de Coucy et revient en France.--Sur ces

entrefaites, Édouard III, qui règne depuis cinquante ans, célèbre son

jubilé ou cinquantenaire[396] et fait à cette occasion des largesses à

ses chevaliers. Un peu avant la célébration de ce jubilé, le jour de

la Trinité 1376[397], Édouard, prince de Galles, était mort au palais

de Westminster lez Londres; après avoir embaumé ses restes et les avoir

mis dans un cercueil de plomb, on les garda ainsi jusqu’à la fête

Saint-Michel suivante, jour où on lui fit des obsèques solennelles dans

l’abbaye de Westminster[398]. P. 223 à 225, 322.

[395] Dès la seconde quinzaine de janvier 1376, les Compagnies

commencèrent à refluer en France. Vers la fin de ce mois,

des bandes bretonnes se répandirent de nouveau dans le duché

de Bar; le 24, un détachement de ces routiers occupait les

faubourgs de Lamarche, en Bassigny. Au commencement de février,

d’autres détachements envahirent le Barrois, s’avancèrent

jusqu’à Saint-Mihiel, se cantonnèrent pendant plusieurs jours

aux environs de cette forteresse, puis se dirigèrent vers le

comté de Réthel, en menaçant la Champagne septentrionale et

en particulier les comtés de Soissons, de Marle, ainsi que la

baronnie de Coucy (Servais, _Annales historiques du Barrois_,

I, 311). A la fin de février et dans les premiers jours de mars

1376, Charles V fit faire à Reims un grand rassemblement de

troupes pour repousser ces bandes et leur donner la chasse. Parmi

les hommes d’armes qui prirent part à cette nouvelle campagne

contre les Compagnies figurent Enguerrand, seigneur de Coucy,

naguères le chef de ces mêmes bandes (_Bibl. Nat., collect.

Clairambault_, reg. 35, p. 2619), Guillaume Guenaut, seigneur

des Bordes (_Ibid._, reg. 17, p. 1181), Philibert, seigneur de

Beaufremont (_Ibid._, reg. 11, p. 649), Oger d’Anglure (_Ibid._,

reg. 5, p. 185), Gilles de Boqueaux (Ibid., reg. 18, p. 1),

Jean de Fauconnière (_Ibid._, reg. 46, p. 3419 et reg. 49, p.

3713), Lionnel d’Airaines (_Ibid._, reg. 5, p. 239), enfin Robert

de Béthune, vicomte de Meaux, Jean, seigneur de Roye, Jean,

seigneur de Hangest (Voy. plus haut, p. CXXXIV, notes 1, 3, 5).

Ces trois derniers chevaliers étaient ainsi appelés à combattre

leurs compagnons d’armes de la veille, puisqu’ils avaient fait

partie, s’il faut en croire Froissart, aussi bien qu’Enguerrand

VII lui-même, de l’expédition contre Léopold II, duc d’Autriche.

Louis de Sancerre, maréchal de France, partagea avec Enguerrand

VII et Guillaume des Bordes le commandement des troupes ainsi

rassemblées «en la poursuite de certaines routes de gens d’armes

qui par maniere de Compaignes sont venuz de nouvel des parties

d’Alemaigne» (_Bibl. Nat., Clairambault_, reg. 5, p. 239).

[396] Monté sur le trône d’Angleterre le 25 janvier 1327, Édouard

III célébra le cinquantième anniversaire de son avènement au

commencement de 1377.

[397] Cette date est parfaitement exacte. Édouard, prince de

Galles, mourut au palais de Westminster le 8 juin 1376, jour de

la fête de la Sainte Trinité. Thomas Walsingham fait un pompeux

éloge de ce prince qu’il compare à Hector (_Historia anglicana_,

p. 321).

[398] Le héraut Chandos a rapporté textuellement à la fin de

sa _Chronique rimée du Prince Noir_ l’épitaphe, composée de 28

vers français octosyllabiques, qu’on lit encore aujourd’hui sur

le tombeau du Prince dans la cathédrale de Canterbury. Cf. _The

black prince_, éd. Francisque Michel, London et Paris, 1883, p.

291, 292, vers 4277 à 4304.

Charles V, aussitôt qu’il est informé de la mort du prince de Galles,

fait célébrer en la Sainte-Chapelle du Palais à Paris un service

funèbre auquel assistent ses trois frères.--A la Toussaint, de

nouvelles conférences se tiennent à Bruges entre Jean de Montagu, le

seigneur de Cobham, l’évêque de Herford, le doyen de Saint-Paul de

Londres, députés par le roi d’Angleterre, le comte de Saarbruck, le

seigneur de Châtillon et Philibert de l’Espinasse, plénipotentiaires du

roi de France; mais ces conférences n’aboutissent, malgré l’entremise

des deux légats, à aucun résultat. L’échec de ces entrevues officielles

n’empêche pas les deux Cours d’engager des négociations secrètes

pendant le carême, et l’ouverture de ces négociations amène la

prorogation de la trêve jusqu’au 1er mai. Les pourparlers ont lieu à

Montreuil-sur-Mer, et les personnages qui y prennent part sont, du

côté des Français, le seigneur de Coucy, Bureau de la Rivière, Nicolas

Braque et Jean le Mercier; du côté des Anglais, Guichard d’Angle,

Richard Stury et Geoffroi Chaucer[399]. Ces pourparlers sont relatifs à

un projet de mariage entre le jeune Richard, fils du prince de Galles,

et Marie, fille du roi de France, et n’ont au reste d’autre résultat

que de faire proroger la trêve un mois de plus. P. 225, 226, 322.

[399] Geoffroi Chaucer, le protégé de la favorite Alice Perers

et l’ami de Froissart, valet pensionnaire du roi d’Angleterre

en 1367 (Rymer, III, 829), écuyer de ce même roi qui le charge

de négociations auprès du doge de Gênes en 1372 (_Ibid._,

964, 966), contrôleur de la coutume des laines, des cuirs et

des peaux au port de Londres et gratifié d’un pichet de vin à

prendre tous les jours au dit port en 1374 (_Ibid._, 1001, 1004),

Chaucer ne figure dans aucune des députations officielles de

1376 et de 1377; mais il n’en saurait être autrement, puisque

les négociations, auxquelles le malicieux observateur des mœurs

anglaises de la fin du quatorzième siècle fut mêlé, devaient

rester secrètes et n’ont point laissé sans doute d’autres

traces écrites que des articles de comptabilité. Nous apprenons

précisément par un de ces articles qu’un payement fut fait, le

17 février 1377, à Geoffroi Chaucer qu’Édouard III avait chargé

d’une mission en Flandre: «Galfrido Chaucer, armigero regis,

misso in nuncium in secretis negotiis domini regis versus partes

Flandriæ.»

A la fête de Noël de l’année précédente (1376), dans un grand

Parlement[400] tenu au palais de Westminster, en présence des prélats,

des ducs, des comtes, des barons et des chevaliers d’Angleterre,

Édouard III avait reconnu Richard, fils du prince de Galles, comme

son héritier présomptif et l’avait associé à la Couronne; tous les

assistants et aussi les officiers des cités et bonnes villes, des ports

et passages, avaient prêté serment de fidélité à ce jeune prince.

Immédiatement après cette cérémonie, le vieux roi avait ressenti les

premières atteintes de la maladie dont il devait bientôt mourir. P.

226, 227, 322.

[400] Le 26 janvier 1377, Édouard III, se trouvant malade à

Haveryng, chargea son très cher petit-fils Richard, dit Richard

de Bordeaux à cause du lieu de sa naissance, prince de Galles,

duc de Cornouaille, comte de Chester, d’ouvrir en personne la

session du Parlement (Rymer, III, 1070).

Charles V délègue le seigneur de Coucy et Guillaume de Dormans,

chancelier de France, pour prendre part aux conférences secrètes

qui se doivent tenir à Montreuil-sur-Mer. Édouard III, de son côté,

renvoie pour le même objet à Calais le comte de Salisbury, Guichard

d’Angle, l’évêque de Herford et l’évêque de Saint-David, chancelier

d’Angleterre[401]. Les deux légats du pape, l’archevêque de Ravenne et

l’évêque de Carpentras, continuent de servir d’intermédiaires entre

les ambassadeurs des deux nations. Outre la main d’une princesse de

sang royal, les Français offrent d’abandonner aux Anglais douze cités

du duché d’Aquitaine, mais à la condition que la forteresse de Calais

sera abattue. On ne parvient point à s’entendre sur le choix d’une

place neutre[402], située entre Montreuil et Calais, où se tiendraient

les conférences, et cette circonstance détermine la rupture des

négociations. Aussi, dès que la trêve est expirée, la guerre se rallume

entre les deux pays. Le comte de Salisbury et Guichard d’Angle, à la

tête de cent hommes d’armes et de deux cents archers, vont chercher le

duc de Bretagne à Bruges, où il se tient auprès de son cousin le comte

de Flandre, et le ramènent à Calais. P. 227, 228, 322.

[401] Par acte daté du palais de Westminster le 26 avril

1377, Édouard III donna pleins pouvoirs pour traiter avec les

ambassadeurs du roi de France à Adam, évêque de Saint-David, son

chancelier, à Jean, évêque de Hereford, à William de Montagu,

comte de Salisbury, à Robert de Asheton son chambellan, à

Guichard d’Angle, chevalier banneret, à Aubry de Weer, à Hugh

de Segrave, chevaliers, à maître Walter Skirlawe, doyen de

Saint-Martin le Grand de Londres et à maître Jean de Shepey,

docteur en lois (Rymer, III, 1076). Un autre acte du 20 février

précédent avait déjà investi des mêmes pouvoirs Jean, évêque de

Hereford, Jean, seigneur de Cobham, de Kent, Jean de Montagu,

chevaliers bannerets, et maître Jean Shepey, docteur en lois

(_Ibid._, 1073).

[402] «Et envoia assez tost après le roy de France ses messages

à Bouloigne pour traictier, et les messages d’Angleterre furent

à Calais, et furent les dites trièves proroguées de terme en

terme jusques à la Nativité Saint Jehan Baptiste ensuivant qui

fu mil trois cens septante sept dessus dit. Et aloient les deux

arcevesques (les archevêques de Ravenne et de Rouen), messages

du pape, de Bouloigne à Calais et de Calais à Bouloigne, en

traictant entre les parties.» (_Grandes Chroniques_, VI, 347).

Désespérant de ramener la paix entre les deux rois de France et

d’Angleterre, le pape Grégoire XI déclare aux cardinaux qu’il veut

partir d’Avignon pour aller tenir son siège à Rome. Les membres du

sacré collège s’efforcent en vain de combattre cette résolution qui,

selon eux, va mettre l’Église en grand trouble. Bon gré, mal gré, il

leur faut s’embarquer avec le Saint-Père à Marseille[403], d’où ils

vont toucher terre à Gênes. Là, ils se rembarquent sur leurs galées

et arrivent à Rome où leur venue comble de joie les Romains et les

habitants de la Romagne. Le retour du Saint-Siège à Rome occasionna

depuis de grands troubles dans l’Église[404], comme il sera raconté

ci-après, s’il m’est donné de conduire jusque-là cette histoire. P.

228, 229, 322.

[403] Le pape Grégoire XI partit d’Avignon le samedi 20 septembre

1376, laissant pour vicaires dans le Comtat les cardinaux de

Sainte-Sabine et de Saint-Vital. Il se rendit à Marseille où il

s’embarqua le jeudi 2 octobre. Débarqué à Corvetto le vendredi

5 décembre, il en partit le 16 du mois suivant, arriva le même

jour à Ostie et fit son entrée à Rome le samedi 17 janvier 1377,

jour de la fête Saint-Antoine (_Thalamus parvus_, p. 395).

Le rédacteur de la chronique romane de Montpellier, d’après

laquelle nous venons de résumer les principaux incidents du

retour de Grégoire XI dans les États romains, a noté avec soin

cette coïncidence de l’entrée du pape à Rome avec la fête de

Saint-Antoine, parce que ce saint passait au moyen âge et passe

encore aujourd’hui, du moins dans l’opinion de quelques dévots,

pour faire retrouver les objets perdus.

[404] Froissart n’a pu écrire cette phrase et n’a rédigé sans

doute la fin de son premier livre, où on la trouve, que plusieurs

années après 1377, au moment des premiers grands troubles

occasionnés par le schisme d’Avignon.

Pendant que ces négociations se poursuivent à Bruges, le roi de

France fait de grands préparatifs maritimes pour porter le ravage

et l’incendie sur les côtes d’Angleterre. D. Ferrand Sanchez de

Tovar commande la flotte envoyée par D. Enrique de Trastamar, roi de

Castille[405], au secours de Charles V son allié. La flotte française

proprement dite est sous les ordres de Jean de Vienne, amiral de

France, et de Jean de Rye, lesquels ont enrôlé sous leurs bannières

un certain nombre de chevaliers de Bourgogne, de Champagne et de

Picardie. Les deux flottes réunies explorent la mer et n’attendent que

la déclaration de guerre pour ouvrir les hostilités. Informé de cette

situation, Jean, duc de Lancastre, préposé au gouvernement du royaume

au lieu et place de son père Édouard III gravement malade, envoie Jean

d’Arundel à Southampton avec deux cents hommes d’armes et trois cents

archers pour faire frontière contre les Français[406].--A peine arrivé

de Bruges à Calais, Jean, duc de Bretagne, laisse dans cette dernière

ville le comte de Salisbury ainsi que Guichard d’Angle et repasse le

détroit; puis il se rend, en passant par Douvres et Londres, au petit

manoir royal de Sheen, situé sur la Tamise à cinq lieues anglaises de

Londres. C’est dans ce manoir que le roi d’Angleterre, dont l’état ne

laisse plus aucun espoir, est assisté à son lit de mort par Jean, duc

de Lancastre, Edmond, comte de Cambridge, Thomas, le plus jeune de ses

fils, le comte de March et la dame de Coucy sa fille. La veille de

Saint-Jean-Baptiste 1377, Édouard III rend le dernier soupir[407]. On

rapporte les restes du vieux roi à Londres où, après lui avoir fait de

magnifiques funérailles, on l’enterre à l’abbaye de Westminster[408]

à côté de Philippa de Hainaut sa femme. Il est pleuré par tous

ses sujets. Les grands du royaume sont d’avis de faire couronner

immédiatement comme roi son petit-fils le jeune Richard. Le comte de

Salisbury et Guichard d’Angle reviennent de Calais en Angleterre, et

l’on prend des mesures pour mettre en bon état de défense tous les

points faibles des côtes anglaises avant que la nouvelle de la mort

d’Édouard III ne se soit répandue au dehors. P. 229 à 232, 322.

[405] Le 20 janvier 1377 (n. st.), Charles V avait chargé Richard

Frogier de se rendre du port de Harfleur en Castille, où le dit

Frogier avait mission de remettre à leurs destinataires trois

paires de lettres closes, les unes adressées au roi d’Espagne,

les autres à l’évêque de Léon, les troisièmes enfin à D. Pierre

de Valesque (D. Pero Ferrandez de Velasco), grand chambellan

de Castille. Étienne du Moustier, huissier d’armes du roi,

vice-amiral de la mer, fit payer une somme de 70 francs à cet

envoyé du roi (_Bibl. Nat., Quittances_, XXII, nº 1847).

[406] Dès la première quinzaine de mars 1377, le Conseil du

roi d’Angleterre avait prescrit des mesures pour la mise en

état de défense de l’île de Wight (Rymer, III, 1073) et de la

principauté de Galles (_Ibid._, 1075). Le 16 de ce mois, il fut

enjoint à tous les vicomtes des régions maritimes du royaume

d’obliger tous les possesseurs de fiefs situés sur le rivage de

la mer à résider en armes sur ces fiefs à la tête de tous leurs

gens et de leurs vassaux également armés, afin d’être prêts à

repousser les Français qui faisaient alors des rassemblements

formidables d’hommes, de munitions et de vaisseaux pour opérer

à bref délai des descentes en Angleterre, pour anéantir et

extirper la race anglaise tout entière: «regnum nostrum et

totam linguam anglicanam destruere et delere» (_Ibid._). Le 14

mai, on adressa la même injonction aux abbés, aux prieurs, aux

châtelains des environs de Darmouth et de Plymouth auxquels on

prescrivit de se tenir sur leurs gardes et que l’on somma de se

préparer à la résistance (_Ibid._, 1078). Le 30 de ce même mois,

quelques semaines avant la mort d’Édouard III, on prit toutes

les dispositions pour mettre l’île de Wight, que l’on supposait

particulièrement menacée, à l’abri d’un coup de main (_Ibid._,

1079).

[407] Froissart et le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (VI,

348) fixent par erreur la mort d’Édouard III à la veille de la

Saint-Jean, c’est-à-dire au mardi 23 juin 1377. En réalité, ce

prince rendit le dernier soupir au manoir de Sheen le dimanche

21 juin, dans la soirée, comme on le voit par un article du

compte de Richard de Beverley, gardien de la garderobe du

roi d’Angleterre, où on lit ces mots: «a vigesimo quinto die

novembris, anno regis Edwardi tertii, avi regis hujus Ricardi,

quinquagesimo finiente.... _usque ad vigesimum primum diem

junii proxime sequentem quo pie idem avus obiit_» (Fragment

de compte signalé par M. Joseph Stevenson et publié par M.

Kervyn de Lettenhove dans _Œuvres de Froissart_, VIII, 423).

C’est également la date donnée par Thomas Walsingham (_Hist.

anglicana_, p. 329) et par un acte authentique dont Rymer a

publié le texte (III, pars III et IV, p. 60).

[408] Après une messe de _Requiem_ célébrée à l’église

cathédrale de Saint-Paul de Londres, le 4 juillet, en présence

de Simon Sudbury, archevêque de Canterbury, et d’Edmond, comte

de Cambridge, les restes mortels d’Édouard III, embaumés par

Robert Chaundeler, bourgeois de Londres, auquel on paya 21

livres pour cette opération, furent inhumés le lendemain 5 dans

l’église abbatiale de Saint-Pierre de Westminster. Au-dessus du

catafalque, le roi défunt était représenté en cire, de grandeur

naturelle, avec un sceptre, un globe et un crucifix d’argent

doré. Étienne Hadle, l’artiste qui avait façonné cette image,

reçut 22 livres 4 sous 11 deniers pour son travail. Lorsque l’on

transporta le cercueil de Sheen à Westminster, 1700 torches pour

la confection desquelles on avait employé 7511 livres de cire et

qui étaient portées par un égal nombre de pauvres mendiants vêtus

de noir, 15 grands cierges et 12 mortiers allumés éclairaient

sur tout le parcours la marche du cortège funèbre; et le jour

de l’inhumation, trois cents grosses torches, du poids de 1800

livres, brûlèrent pendant toute la durée de la cérémonie autour

du sarcophage, protégé par une espèce de grille en forme de

herse qui avait coûté 59 livres 16 sous 8 deniers. En résumé, un

devis dressé à Westminster le 28 juin 1377, fixa les frais des

funérailles d’Édouard III à la somme, considérable pour le temps,

de 1447 livres.

La veille de Saint-Pierre et Saint-Paul[409], les Français opèrent une

descente à Rye[410], port situé dans le comté de [Sussex], vers les

marches du comté de Kent, dont la population se compose de pêcheurs

et de mariniers; ils mettent cette ville au pillage et la brûlent;

puis ils se rembarquent et cinglent vers Southampton, mais sans faire

encore de ce côté une nouvelle descente. Les nouvelles en arrivent

à Londres le 8 juillet, le jour même où l’on couronne[411] en cette

ville, dans la chapelle de Westminster, le jeune Richard II, alors âgé

de onze ans. A l’occasion de son couronnement, le nouveau roi crée

neuf chevaliers et cinq comtes dont voici les noms: Thomas, oncle de

Richard, créé comte de Buckingham[412]; Henri, seigneur de Percy, promu

comte de Northumberland; Thomas Holand, frère utérin du roi[413],

nommé comte de Kent; Guichard d’Angle, le gouverneur du jeune roi, qui

devient comte de Huntingdon; enfin Thomas, seigneur de Mowbray, élevé

à la dignité de comte de Nottingham. Aussitôt après cette cérémonie du

couronnement, les deux frères Edmond, comte de Cambridge, et Thomas,

comte de Buckingham, oncles du roi, vont faire frontière à Douvres[414]

avec quatre cents hommes d’armes et six cents archers, tandis que

Guillaume, comte de Salisbury[415], et Jean de Montagu, frère du dit

comte, sont préposés à la garde du port de Poole[416] à la tête de deux

cents hommes d’armes et de trois cents archers. Jean d’Arundel est

chargé de la défense de Southampton. Les Français débarquent dans l’île

de Wight[417], pillent et brûlent les villes de Portsmouth[418], de

Darmouth, de Plymouth et de Weymouth. Ils essayent de prendre terre à

Southampton, mais ils sont repoussés après un petit engagement par Jean

d’Arundel et forcés de regagner leurs vaisseaux. Une autre tentative de

débarquement près de Poole n’est pas plus heureuse; elle échoue grâce

aux mesures prises par Guillaume, comte de Salisbury, et par Jean de

Montagu, son frère, qui se transportent à cheval sur tous les points

menacés de cette partie des côtes d’Angleterre et réussissent ainsi à

empêcher tout débarquement des Français. P. 232 à 234, 323.

[409] En 1377, la fête de Saint-Pierre et Saint-Paul, qui se

célèbre le 29 juin, tomba un lundi. Par conséquent, d’après

Froissart, la descente à Rye aurait eu lieu le dimanche 28 juin.

D’après Thomas Walsingham (_Ypodigma Neustriæ_, ed. Riley,

London, 1876, p. 327) et d’après la chronique du religieux de

Saint-Albans (_Chronicon Angliæ_ (1328-1388), ed. Edward Maunde

Thompson, London, 1874, p. 151), cette descente des Français

se fit le jour même de la fête Saint-Pierre et Saint-Paul,

c’est-à-dire le lundi 29 juin, au point du jour, «in festo

apostolorum Petri et Pauli, in aurora». La flotte française se

composait, d’après le religieux de Saint-Albans, de 50 navires

grands et petits montés par 5000 hommes. Ce religieux flétrit la

lâcheté des paysans des environs de Rye qui s’étaient enfermés

dans cette ville avec leurs biens meubles et qui, malgré

l’intérêt personnel qu’ils y avaient, ne surent défendre contre

l’attaque de l’ennemi ni la place où ils s’étaient réfugiés ni

les richesses entassées derrière ses remparts. Comme la trêve

avec l’Angleterre expira le 24 juin 1377, la flotte française

ancrée à Harfleur dut mettre à la voile et cingler vers les côtes

d’Angleterre ce jour-là même. Composée selon toute apparence

d’une cinquantaine de galées, 35 appartenant au roi de France

(_Grandes Chroniques_, VI, 347), 8 au roi de Castille et 5 au roi

de Portugal, cette flotte était commandée par les deux amiraux

de France et de Castille, Jean de Vienne et D. Ferrand Sanchez

de Tomar, ayant sous leurs ordres le Génois Renier Grimaldi et

un certain nombre d’hommes d’armes picards et normands, tels que

Colard, seigneur de Torcy (Seine-Inférieure, arr. Dieppe, c.

Longueville), Jean, seigneur de la Ferté (la Ferté-Fresnel, Orne,

arr. Argentan), maréchal de Normandie, Guillaume dit le Châtelain

de Beauvais, Guillaume et Jean le Bigot; il y faut joindre un

chevalier du comté de Bourgogne, compatriote et compagnon d’armes

habituel de Jean de Vienne, Jean de Rye (Jura, arr. Dôle, c.

Chaumergy), dont un érudit contemporain, originaire lui aussi de

Franche-Comté, M. le marquis Terrier de Loray, a défiguré le nom

en l’appelant Jean de Roye (_Jean de Vienne, amiral de France_,

Paris, 1878, p. 105). Après la prise de Rye par les Français, une

altercation très violente surgit entre l’amiral Jean de Vienne,

qui donna l’ordre de mettre le feu à cette place, et le seigneur

de Torcy, qui aurait voulu que l’on essayât de s’y maintenir et

d’y tenir garnison pour le roi de France (_Chronique des quatre

premiers Valois_, p. 263). Les pièces relatives à l’armement de

la flotte qui fit campagne en juillet 1377 ont été publiées par

M. de Loray (_Jean de Vienne_, p. XXII à XXXI).

[410] Rye est une petite ville, non du comté d’Essex vers les

marches du comté de Kent, comme on le lit dans Froissart, mais

du comté de Sussex, l’un des Cinq Ports, à 13 kil. au N.-E.

de Winchelsea, à l’embouchure d’une petite rivière appelée la

Rother. La plupart des habitants de Rye sont, de nos jours comme

au temps de Froissart, des mariniers qui se livrent surtout à la

pêche du hareng.

[411] Le couronnement de Richard II à Westminster n’eut pas lieu

le 8, comme le dit Froissart, mais le jeudi 16 juillet. Thomas

Walsingham a raconté avec le plus grand détail le cérémonial qui

fut déployé à cette occasion (_Historia anglicana_, p. 332 à 338).

[412] Thomas de Woodstock, sixième fils d’Édouard III et de

Philippa de Hainaut; il devint plus tard duc de Gloucester. En

1377, il était après Jean de Gand, duc de Lancastre, et Edmond,

comte de Cambridge, plus tard duc d’York, le troisième par ordre

de primogéniture des oncles survivants de Richard II. Celui-ci

assigna en outre au plus jeune de ses oncles une rente annuelle

de mille marcs sur le trésor royal. Jean, duc de Lancastre,

avait le titre de sénéchal, Thomas, comte de Buckingham, celui

de connétable, Henri Percy, comte de Northumberland, celui de

maréchal d’Angleterre. Thomas avait été institué connétable le 22

juin le lendemain même de la mort d’Édouard III.

[413] Fils de Thomas Holand et de Jeanne de Kent, Thomas Holand

était le frère utérin de Richard II, parce que sa mère, après la

mort de son premier mari, avait épousé en secondes noces Édouard,

prince de Galles, dont elle avait eu Richard, dit de Bordeaux.

[414] Par acte daté de Westminster le 30 juin 1377, le jeune

roi Richard II, informé que la flotte ennemie avait pris la

mer, chargea spécialement son très cher oncle Edmond, comte de

Cambridge, connétable du château royal de Douvres, Guillaume

Latymer, Jean de Cobham de Kent, Jean de Clynton et Étienne de

Valence de mettre dans le meilleur état possible de défense les

côtes du comté de Kent (Rymer, éd. de 1740, t. III, pars III et

IV, p. 61).

[415] Par un autre acte daté de Westminster le 2 juillet 1377,

Richard II, ayant reçu la nouvelle que ses ennemis de France

avaient déjà opéré des descentes à main armée sur certains points

des côtes de son royaume, confia à son amé et féal Guillaume,

comte de Salisbury, le soin de mettre en état de défense, par

tous les moyens qui seraient en son pouvoir, les rivages des

comtés de Southampton et de Dorset (_Ibid._, p. 62). Des mesures

spéciales furent prises pour empêcher la flotte ennemie de

remonter le cours de la Tamise; d’où l’on peut conclure qu’à la

date du 7 juillet, où ces mesures furent prescrites, on craignit

un instant quelque tentative des Français contre la ville de

Londres.

[416] Port du comté de Dorset, situé sur une baie de la Manche, à

32 kil. à l’est de Dorchester et à 60 kil. au S.-O. de Winchester.

[417] Froissart confond ici, selon son habitude, deux campagnes

navales tout à fait distinctes, quoique les mêmes navires, placés

sous la direction du même chef, l’amiral Jean de Vienne, y aient

pris part. La première campagne, commencée le 24 juin, signalée

par la prise de Rye, de Rottingdean, de Lewes, par le sac de

Folkestone, de Portsmouth, de Darmouth et de Plymouth, se termina

au commencement du mois d’août suivant. Débarqué à Harfleur,

l’amiral Jean de Vienne, dont une quittance en date du 8 août

1377 atteste la présence à Paris à cette date (_Jean de Vienne_;

pièces justificatives, p. XXVIII), ne dut reprendre la mer que

vers le milieu de ce mois; et ce fut alors seulement qu’il opéra

une descente dans l’île de Wight. Cette descente, suivie de

l’occupation de cette île presque tout entière, sauf le château

de Carelsbrook défendu par Hugh Tyrel, eut lieu le 21 août 1377:

«Galli eodem anno (1377), vicesimo primo die mensis augusti,

insulam, ut ita dicam, incapiabilem, de Wyght, capiunt, minus

virtute quam astu.» (Thoma Walsingham, _Historia anglicana_, p.

340, 341.)

[418] Port situé dans l’île de Portsey et dépendant du Hampshire.

Après la prise de Rye le 28 juin, Froissart aurait dû mentionner

l’occupation de Rottingdean, à l’ouest de Winchelsea, le combat

de Lewes, qui se livra dans les premiers jours de juillet, le

sac de Folkestone fixé par un chroniqueur contemporain au 20 de

ce mois. Les opérations contre Portsmouth, Darmouth et Plymouth

sont certainement postérieures à ces faits et notamment au combat

de Lewes, que notre chroniqueur raconte presque en dernier lieu,

quoiqu’il ait suivi immédiatement la prise de Rye et précédé, au

moins d’une vingtaine de jours, les démonstrations de la flotte

française contre les ports du Hampshire et du Devonshire (Terrier

de Loray, _Jean de Vienne, amiral de France_, p. 108, 109).

Jean de Vienne et Jean de Rye opèrent une descente près de Lewes[419],

bon gros village sur mer où se trouve un riche prieuré. Les habitants

des environs ont cherché un refuge dans cette place défendue par le

prieur et par deux chevaliers, Thomas Cheyne et Jean Fallesley[420]. Un

combat très disputé se livre sur la grande place, devant l’église. La

supériorité du nombre finit par assurer la victoire aux Français, qui

tuent deux cents Anglais et font les deux chevaliers prisonniers ainsi

que le prieur. Après avoir pillé et détruit la ville de Lewes, les

vainqueurs se rembarquent à la marée montante sur leurs navires chargés

de butin et apprennent par leurs prisonniers la mort d’Édouard III[421]

et le couronnement de Richard II. Jean de Vienne s’empresse d’envoyer

un de ses chevaliers et trois écuyers porter ces nouvelles au roi de

France. Ces quatre messagers traversent le détroit sur une grosse

barge espagnole, abordent au Crotoy, passent à côté d’Abbeville sans y

entrer, chevauchent vers Amiens et arrivent à Paris, où ils trouvent

Charles V entouré des ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon.

Aussitôt qu’il est informé de la mort de son «frère» d’Angleterre,

Charles fait célébrer à la Sainte Chapelle à Paris un service funèbre

aussi solennel que si Édouard III eût été son cousin germain. P. 234 à

237, 323.

[419] Lewes, petite ville du comté de Sussex, n’est pas sur le

bord de la mer, mais sur la rivière d’Ouse, à l’embouchure de

laquelle se trouve New Haven, qui sert de port à Lewes.

[420] Thomas Walsingham cite également ces deux chevaliers

comme ayant été faits prisonniers avec le prieur de Lewes à la

défense de cette place: «Eodem anno (1377), Gallici intraverunt

ad villam de Rottyngdene prope villam de Lewes, ubi obviavit eis

prior de Lewes cum parva manu, et superveniente copia Gallorum

captus est ductusque ad naves eorum cum duobus militibus qui

sibi adhæserunt, videlicet domino Johanne de Fallesley et domino

Thoma Cheyne et uno armigero cujus nomen erat Johannes Brokas.»

(_Historia anglicana_, p. 342.)

[421] Si les vainqueurs de Lewes furent informés pour la première

fois de la mort d’Édouard III par les prisonniers faits dans

cette rencontre, il en faut conclure que Froissart s’est trompé

en plaçant cette affaire à la fin de la campagne de l’amiral de

France. Comme cette mort avait eu lieu le 21 juin, les compagnons

d’armes de Jean de Vienne, faisant tous les jours des descentes

en terre anglaise à partir du 13 de ce mois, n’ont pas dû rester

dans l’ignorance d’un événement aussi considérable plus tard

que le commencement de juillet, et telle est en effet la date

qu’il nous paraît vraisemblable d’attribuer au combat de Lewes.

D’ailleurs, comme l’a fait justement remarquer M. Terrier de

Loray, le chroniqueur Cabaret d’Orville dit que ce combat fut

livré immédiatement après la prise de Rye, et le voisinage de ces

deux localités s’ajoute aux autres considérations pour donner

beaucoup de vraisemblance à cette assertion.

Après cette descente à Lewes, la flotte française et espagnole cingle

vers Douvres. La garnison de cette place, composée de quatre cents

lances et de huit cents archers sous les ordres des comtes de Cambridge

et de Buckingham, oncles du roi, a résolu de ne point s’opposer au

débarquement des Français qu’elle attend de pied ferme, rangée en bon

ordre sur le rivage. Frappé de cette belle contenance, Jean de Vienne

renonce à attaquer Douvres[422] et vient mouiller devant les remparts

de Calais un jour que Hugh de Calverly, gouverneur de cette forteresse,

est allé chevaucher devant Saint-Omer en compagnie de Jean de Harleston

et de Jean, seigneur de Gommegnies, capitaines de Guines et d’Ardres

(Guillaume de Gommegnies, fils aîné du seigneur de Gommegnies, fut armé

chevalier au cours de cette chevauchée). Hugh de Calverly, trouvant

à son retour les navires ennemis ancrés devant Calais, se prépare à

soutenir un siège et à repousser un assaut qu’il croit inévitable;

mais après huit jours de mouillage la flotte franco-espagnole est

réduite par le mauvais temps à lever l’ancre sans avoir rien fait, pour

chercher un abri dans le havre de Harfleur. P. 237, 238, 323.

[422] Cette démonstration contre Douvres termina la seconde

campagne navale de Jean de Vienne, celle qui, commencée vers

le milieu du mois d’août, signalée par l’occupation et la

dévastation de l’île de Wight, l’attaque de Southampton et de

Winchelsea, l’incendie de Poole, se termina devant Calais le 10

septembre environ. Par acte daté de Westminster le 4 de ce mois,

Richard II demanda des prières publiques à Simon, archevêque

de Canterbury, en faveur de son royaume envahi sur plusieurs

points par les Français, «qualiter inimici nostri Franciæ et alii

quamplures nos et regnum nostrum Angliæ, in primordiis regiminis

nostri, pluribus locis sæpius invaserunt.» (Rymer, III, pars III

et IV, p. 69.)

On a vu plus haut comment Jean de Grailly, captal de Buch, fut pris

devant Soubise en Poitou par le corps d’armée d’Owen de Galles et

de Radigo de Rojas, amené captif à Paris et enfermé dans la tour du

Temple. Maintes fois le roi d’Angleterre, en échange de la mise en

liberté du captal, avait offert de rendre le comte de Saint-Pol et

trois ou quatre autres prisonniers dont il eût pu tirer une rançon

de plus de cent mille francs, mais le roi de France avait toujours

repoussé ces offres. Il était bien décidé à ne délivrer son prisonnier

qu’à une condition, c’est que Jean de Grailly embrasserait le parti

français, auquel cas il promettait de lui donner de grandes terres, de

beaux revenus et de le marier aussi hautement que richement. Le captal,

de son côté, refusait de se prêter au marché qu’on lui proposait et

disait qu’en ne consentant pas à le mettre à finance on ne lui faisait

pas le droit d’armes. Il ajoutait que le roi d’Angleterre son maître

s’était mieux conduit en semblable occurrence envers Bertrand du

Guesclin et les plus nobles du royaume de France. Pierre d’Auvilliers,

l’écuyer qui avait fait Jean de Grailly prisonnier et qui avait cédé

sa prise en échange d’une somme de douze cents francs, partageait le

mécontentement du captal et en arrivait à regretter d’avoir livré

ce grand seigneur au roi de France. Pour couper court à toutes ces

difficultés, Enguerrand, seigneur de Coucy, conseille à Charles V de

mettre en liberté Jean de Grailly, à la condition que celui-ci jurera

de ne point prendre les armes à l’avenir contre le royaume de France.

Mis en demeure d’être délivré sous cette condition, le captal de Buch

demande du temps pour réfléchir; mais il succombe, sur ces entrefaites,

à une maladie de langueur qui le minait depuis le commencement de sa

captivité et l’empêchait de boire et de manger[423]. Charles V lui

fait faire de magnifiques obsèques, non seulement comme à un vaillant

chevalier, mais encore comme à un grand seigneur issu de la lignée des

comtes de Foix et apparenté à la maison de France. P. 239 à 241, 323.

[423] D’après l’auteur de la _Chronique des quatre premiers

Valois_ (p. 259), Jean de Grailly, captal de Buch, mourut à

Paris, au château du Louvre, vers le mois de septembre 1376.

Pendant que la flotte franco-espagnole, placée sous les ordres de

Jean de Vienne, opère des descentes et porte le ravage sur les côtes

d’Angleterre, Hugh de Calverly, Jean de Harleston, Jean, seigneur de

Gommegnies, capitaines de Calais, de Guines et d’Ardres, ravagent de

leur côté la marche de Saint-Omer, les environs de Thérouanne, les

comtés de Saint-Pol, d’Artois et de Boulogne, faisant main basse sur

tout ce que l’on n’a pas eu la précaution de mettre en sûreté dans

l’intérieur de quelque forteresse. Des trois places fortes occupées

dans cette région par les Anglais, Calais, Guines et Ardres, cette

dernière est la plus facile à prendre parce que le seigneur de

Gommegnies[424], qui en est le capitaine, n’a pas eu soin de la munir

d’artillerie. A l’instigation de quelques-uns de ses conseillers,

Charles V fait secrètement des préparatifs considérables pour

s’emparer de cette place. Philippe, duc de Bourgogne, mis à la tête de

l’expédition, convoque à Troyes[425] les gens d’armes de ses duché et

comté de Bourgogne, tandis que le roi donne à Paris rendez-vous aux

hommes d’armes de la Bretagne et de l’Ile de France et mande à Arras

ceux du Vermandois et de l’Artois; ces détachements font leur jonction

à Paris; puis, une fois réunis, ils se dirigent, pendant la dernière

semaine du mois d’août, vers Arras et de là vers Saint-Omer. L’effectif

de ces troupes d’élite s’élève à deux mille cinq cents lances[426]. Un

samedi, ce corps d’armée, campé à Saint-Omer et dans les environs de

cette ville, s’ébranle en bon ordre et vient mettre le siège devant

Ardres. Noms des principaux bannerets de Bourgogne, de Bretagne,

de Normandie, de l’Ile de France, du Vermandois, de l’Artois, qui

composent ce corps d’armée. Logés sous de simples abris de feuillage

ou même sur la terre nue, les assiégeants font dresser et appareiller

leurs canons, qui lancent des carreaux pesant deux cents livres. P. 241

à 244, 323, 234.

[424] Jean, seigneur de Gommegnies, avait été institué capitaine

d’Ardres en vertu d’une «endenture» intervenue et signée à Calais

le 1er décembre 1369 entre Jean, duc de Lancastre, sénéchal

d’Angleterre, alors lieutenant en ces parties de France, et

le dit seigneur de Gommegnies. Il avait sous ses ordres une

garnison composée de 100 hommes d’armes et de 200 archers. Ces

100 hommes d’armes se décomposaient en 1 chevalier à bannière

qui était le capitaine, 10 chevaliers bacheliers et 89 écuyers

(Rymer, III, 882). La solde de cette garnison était payée avec

beaucoup d’irrégularité, surtout pendant les dernières années

du règne d’Édouard III. Un mandement de Charles V, en date du

17 juin 1375, nous révèle à ce sujet un fait curieux; il y est

fait injonction aux habitants de Soissons, de Saint-Quentin,

de Chauny et de Nesle de contribuer pour leur quote-part à la

rançon d’un nommé Henri de la Voulte, l’un des deux bourgeois

envoyés en Angleterre par la ville de Compiègne comme otages du

traité de Brétigny. Or, cette rançon, fixée à 800 francs d’or,

était exigée sous peine de mort par le seigneur de Gommegnies,

capitaine d’Ardres, auquel le roi d’Angleterre avait livré, à

défaut d’espèces sonnantes, Henri de la Voulte, pour en faire

argent (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 588, 589, nº 1135).

[425] Le duc de Bourgogne se trouvait à Troyes le lundi 24 août

1377, occupé sans doute, comme le dit Froissart, à faire ses

préparatifs et à rassembler ses forces. Le 9 septembre suivant,

un acte de la duchesse daté de Dijon (Dom Plancher, _Hist. de

Bourgogne_, III, Preuves, p. XLV) établit que Philippe le Hardi

était à cette date absent de son duché (_Ibid._, Preuves, p.

XLI). Mais, dès le 26 du même mois, le duc, déjà de retour de

son expédition en Artois et dans le Boulonnais, fit son entrée

à Auxerre, où la ville lui présenta, à titre d’offrande et

de bienvenue, une queue de vin (Lebeuf, _Hist. d’Auxerre_,

éd. Challe, III, 263). Dom Plancher a publié la liste des

chevaliers et écuyers, la plupart bourguignons, qui prirent

part à l’expédition de Philippe le Hardi dans le Boulonnais et

le Calaisis pendant les trois premières semaines de septembre

1377, en rapportant par erreur cette expédition au mois d’août

précédent (_Hist. de Bourgogne_, III, 564, note IX). Voici

les principaux noms qui figurent sur cette liste: «Thibaud de

Neufchastel, chevalier banneret, avec un chevalier bachelier

et dix escuyers. Regnaud de Trie. Charles de Chambly. Raoul de

Chennevieres. Lancelot de Loris. Robin de Maule. Guyot de la

Tour. Jean de Seignelay. Guillaume de Vonecq. Jehan de Conflans.

Simonet des Exceps. Jehan Angenault de l’Isle. Michaut des

Potests. Guillaume Guenaut. Pierre de Voiserie. Jehan de Crux.

Jehan de Tintrey. Breton de la Bretonniere. Jehan de Musigny.

Thevenin Durée. Le bastart de Chappes. Henri Petitjehan. Guyot

de Chambly. Aymart de Marcilly. Bertrand Guay. Auson de Centens.

Mahiet de Pommalin. Guillaume le Gras. Erard, seigneur de Crux.

Mahiet de Montmorency. Jehan de Digoinne. Jehan de Beaumont.

Macé de la Roche. Jehan de Chennevieres. Thomas de Voudenay.

Thomas Perlesdits. Jehan de Saint Omer. Perrenot de Rouvres. Tous

chevaliers et escuyers.»

[426] Les arbalétriers qui tenaient garnison pour le roi de

France à Honfleur, à Harfleur et à Montivilliers prirent part à

cette chevauchée du duc de Bourgogne, dont le résultat fut la

reddition d’Ardres, d’Audruicq et de quelques autres petites

places occupées par les Anglais aux environs de Calais. Par acte

daté de Paris le 23 septembre 1377, Charles V fit indemniser les

conducteurs de dix voitures, attelées chacune de deux chevaux,

qui avaient transporté devant Ardres et Audruicq les armures,

arbalètes, harnois et autres habillements de guerre des dits

arbalétriers (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 738, 739, nº

1460).

Jean, seigneur de Gommegnies, capitaine d’Ardres, compte parmi ses

compagnons d’armes[427] plusieurs chevaliers originaires du Hainaut

et notamment Eustache, seigneur de Vertain, Pierre, frère d’Eustache,

Jacques du Sart. Mathieu, seigneur de Hangest, brave chevalier du

Vermandois, un jour qu’il a poussé sa chevauchée jusqu’aux barrières

d’Ardres, somme les Hainuyers de la garnison à la solde du roi

d’Angleterre de rendre cette forteresse au duc de Bourgogne. Deux de

ceux-ci, les frères Ireux et Hutin du Lay, refusent, tant en leur nom

qu’au nom de leurs compagnons d’armes, de se rendre à cette sommation.

Le seigneur de Hangest leur déclare alors que, si la place est emportée

de vive force, nul de ses défenseurs ne sera pris à merci. P. 244, 245,

324.

[427] Les compagnons de la garnison anglaise d’Ardres comptaient

aussi dans leurs rangs quelques Français. Au mois de février

1376, Charles V octroya des lettres de rémission à un pauvre

valet nommé Hennequin Brice, dit le Barbier, originaire de Houlle

(Pas-de-Calais, arr. et c. Saint-Omer), âgé de 18 ans, qui avait

demeuré pendant trois ou quatre ans au service des Anglais

d’Ardres (_Arch. Nat._, JJ 108, nº 164, fº 99).

Raoul, seigneur de Renneval, cousin germain du seigneur de Gommegnies,

pénètre à la faveur d’un sauf-conduit dans l’enceinte de la forteresse

et renouvelle à son cousin la déclaration déjà faite par le seigneur

de Hangest; il y met tant d’insistance qu’il décide le capitaine

d’Ardres à venir parler au duc de Bourgogne et au seigneur de Clisson.

Une fois revenu au milieu de ses compagnons d’armes, le seigneur de

Gommegnies leur expose la situation et les consulte sur le parti

à prendre. Ceux-ci, après lui avoir reproché sa négligence et le

manque d’artillerie de la forteresse confiée à sa garde, sont d’avis

de se rendre. Aux termes de cette reddition, les habitants d’Ardres

conservent leurs biens et ont la vie sauve[428]. Gauvinet de Bailleul

conduit jusqu’à Calais les quatre chevaliers du Hainaut mentionnés

ci-dessus ainsi que leurs soudoyers, tandis que le seigneur de Clisson

et les maréchaux de France prennent possession d’Ardres. P. 245 à 247,

324.

[428] La forteresse d’Ardres se rendit à Philippe, duc de

Bourgogne, le 7 septembre 1377, après trois jours de siège

(_Grandes Chroniques_, VI, 356). Par acte daté de Melun le 22

septembre 1377, Charles V fit mettre une somme de 500 francs à la

disposition de son amé et féal chevalier et chambellan Guillaume

Guenaut, seigneur des Bordes, institué capitaine d’Ardres,

«pour mettre et convertir en certaines reparacions neccessaires

en la forteresce d’Ardres, laquelle forteresce a esté rendue

nouvellement à nostre obeissance.» (Delisle, _Mandements de

Charles V_, p. 737, nº 1457.)

Un détachement français de quatre cents lances se fait rendre le petit

fort de La Planque. Un autre détachement de douze cents combattants

occupe un beau et fort château du comté de Guines nommé Balinghem[429],

et ensuite un autre petit lieu fort appelé La Haie. Après plusieurs

assauts qui durent depuis le mercredi jusqu’au dimanche et où les

assiégeants font jouer sept canons, le château d’Audruicq[430], assis

sur une motte, entouré de fossés profonds remplis d’eau et défendu par

les trois frères de Maulevrier, se rend au duc de Bourgogne. La perte

de toutes ces forteresses plonge dans la désolation les Anglais de

Calais, qui commencent à tenir en suspicion le seigneur de Gommegnies,

naguère capitaine d’Ardres, au sujet de la reddition de cette place.

Hugh de Calverly, capitaine de Calais, suggère à ce seigneur de

passer en Angleterre pour exposer sa conduite au conseil du roi et se

justifier auprès du duc de Lancastre. P. 247 à 250, 324.

[429] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres.

[430] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer. Le château d’Audruicq ne

fut pas emporté de vive force; la garnison anglaise qui occupait

ce château ne consentit à l’évacuer que moyennant le payement

d’une somme assez considérable. Le 22 septembre 1377, Charles V,

qui se trouvait alors à Melun, ordonna d’allouer sur les comptes

de François Chanteprime une somme de 2000 francs d’or, qu’il

avait fait «baillier et delivrer à nos ennemis qui n’a gaires

tenoient le chastel d’Audruic es parties de Picardie.» (Delisle,

_Mandements de Charles V_, p. 737, nº 1456.)

Conformément à cet avis, Jean, seigneur de Gommegnies, après avoir

donné congé à son fils Guillaume, à Eustache, seigneur de Vertain, à

Pierre, frère d’Eustache, à Jacques du Sart et en général à tous ses

compagnons d’armes du Hainaut, traverse le détroit. Il trouve auprès

des habitants de Londres un assez mauvais accueil, mais le duc de

Lancastre ne fait nulle difficulté d’agréer ses excuses, persuadé qu’il

est qu’un aussi vaillant chevalier n’a reçu ni or ni argent pour la

reddition d’Ardres. P. 250, 251, 324.

Philippe, duc de Bourgogne, termine cette honorable et heureuse

chevauchée sur les marches de Picardie en instituant des capitaines

dans chacun des châteaux de la frontière d’Artois et de Saint-Omer

dont il s’est emparé. Le vicomte de Meaux et le seigneur de Sempy,

entre autres, placés par le duc à la tête de la garnison de la ville

d’Ardres[431], font mettre aussitôt cette forteresse en bon état de

défense. Le roi de France, de son côté, très satisfait des résultats

de cette expédition, envoie l’ordre aux habitants de Saint-Omer

d’approvisionner Ardres de toute espèce de vivres en très grande

abondance[432]. Une fois ces mesures prises, le duc de Bourgogne

donne congé à ses hommes d’armes et revient en France près du roi son

frère. Seuls, le seigneur de Clisson et les Bretons, auxquels se joint

Jacques de Werchin, sénéchal de Hainaut, restent sous les armes sans

se disperser et regagnent leur province à marches forcées parce qu’ils

ont appris qu’un écuyer anglais, nommé Janequin, dit Clerc[433], vient

de débarquer en Bretagne et tient étroitement bloquée la forteresse

de Brest devant laquelle il a fait construire des bastilles.--Vers ce

même temps, Louis, duc d’Anjou, et Bertrand du Guesclin, connétable de

France, opéraient en la marche de Bordeaux[434] un grand rassemblement

de troupes. Ce rassemblement avait été provoqué par une rencontre

qui devait avoir lieu au jour convenu entre les Français et les

Anglo-Gascons, rencontre dont je me propose de parler plus en détail

lorsque j’en serai mieux informé. P. 251, 252, 324.

[431] Si Robert de Béthune, vicomte de Meaux, et Jean, seigneur

de Sempy, furent placés à la tête de la garnison d’Ardres, ce ne

put être que sous le commandement supérieur de Guillaume Guenaut,

seigneur des Bordes, institué le 22 septembre 1377 capitaine de

cette place. Voy. plus haut, p. CLII, note 1.

[432] Charles V fit réparer la plupart des forteresses de cette

région et notamment celle du Crotoy, comme on le voit par des

lettres de rémission octroyées en octobre 1377 aux maçons

employés «es euvres de nostre chastel de Crotoy sur la mer»

(_Arch. Nat._, JJ 111, nº 236).

[433] Le Janequin, dit Clerc, mentionné dans ce passage de

Froissart, doit sans doute être identifié avec Jean Clerk, de

Southampton, qui fut chargé à diverses reprises par Édouard III

de missions plus ou moins importantes (Rymer, III, 666, 765, 809,

848, 849, 891).

[434] Froissart fait ici une allusion vague et tout à fait

sommaire à une campagne dans le Bordelais, dont une chronique

locale, celle de Bazas, mentionne en ces termes quelques-uns

des principaux incidents: «Thomas de Hitton, Angliæ regis vicem

gerens, congreditur cum Francis prope Regulam. Franci ubi Anglis

Castillionem eripuere, contendunt Salvam Terram quam triduo

expugnant, dein adoriuntur Beatæ Basiliæ fanum, inde Montem

Securum ac demum Cauderotum.» (_Arch. hist. de la Gironde_, XV,

48.)

Chroniques de J. Froissart, tome 08.1/13 · 第 15 / 18 题